2003
Critiques internationales
Violences islamistes
Luis Martinez
Les attentats du 11 septembre 2001 ont renforcé l’image, ancienne, d’une religion
musulmane productrice de violence. La volonté de comprendre s’est traduite
dans le grand public par un étrange engouement pour la lecture du Coran et
par quelques retentissants succès de librairie où s’affichent préjugés ou
erreurs grossières. Situation somme toute banale, dira-t-on. Mais le choc du
11 septembre a été si puissant que ces explications de la violence islamiste
contemporaine par le Coran ou par une hypothétique « lignée de l’islamisme »
remontant au XIe siècle portent une ombre dévastatrice sur le discours scientifique. Les approches sociologiques ou politiques, accusées de sous-estimer
la réalité de « la menace islamique », sont disqualifiées par les médias (sans
parler des décideurs politiques) au profit de la dénonciation de l’islam et de
ses interprètes les plus radicaux. Les articles qui suivent ont pour objectif de
restaurer, par une approche comparative de la violence eschatologique en Palestine, au Cachemire et en Tchétchénie, la dimension sociologique de l’attentat
suicide et du « martyre ». Faut-il préciser que le souci d’analyser et de
comprendre ce phénomène en profondeur ne revient nullement à le justifier ?
Qu’une violence suicidaire éclate en « terre d’islam » nous paraît bien moins significatif que le contexte politique qui l’a vu émerger
[1]. L’argumentaire qui sous-tend ce type de violence puise bien sûr dans le registre religieux, mais aussi,
et tout autant, dans le registre nationaliste. Dans les trois cas qui nous
occupent ici, des luttes indépendantistes déjà longues, pour ne pas dire
interminables, finissent par produire des groupes politiques qui conçoivent
le « martyre » comme une ressource stratégique : alors apparaît l’opération
suicide. Celle-ci reflète l’incapacité d’organisations nationalistes à trouver
une stratégie propre à conduire à la victoire le mouvement de libération
nationale (et aussi, dans le cas du Cachemire, celle d’un État, le Pakistan, à
imposer son projet irrédentiste). Les raisons pour lesquelles des individus
sont réceptifs à cette reformulation de la lutte, à cette inversion du rapport
au monde et à l’histoire que les organisations nationalistes palestiniennes,
cachemiries et pakistanaises, ainsi que tchétchènes, ont longtemps promu et
continuent parfois de promouvoir, sont éminemment complexes. Elles ne
peuvent être ramenées ni à une doctrine religieuse ni à un « profil socio-logique type » du candidat au « martyre ». Elles ne se comprennent que dans
le cadre de l’échec du projet nationaliste. Il est ainsi remarquable que, dans
chacun des trois contextes, le « martyre » soit constamment dissocié de son
efficacité concrète par ceux-là mêmes qui le pratiquent comme une stratégie :
le kamikaze est prêt à offrir sa vie en sacrifice pour une cause, mais il proclame
en même temps qu’il renonce à gagner la guerre. Cette représentation apparemment paradoxale est le point de départ de l’analyse des motivations individuelles des futurs « martyrs » proposée ici.
Volontairement donc, nous nous éloignons du « terrorisme transnational » pour
revenir à l’analyse locale de la violence. La question n’est plus, dès lors,
« pourquoi y a-t-il des terroristes musulmans suicidaires ?» mais : comment
expliquer le passage à ce mode singulier de mise à mort de soi dans le cadre
d’une lutte politique ? Comment expliquer, à l’inverse, l’absence du phénomène dans un contexte où une forte mobilisation islamiste échoue à réaliser
ses objectifs politiques ? C’est tout l’intérêt du cas algérien, qui fait ici figure
de contre-exemple. Par quelle trajectoire personnelle, et dans quel rapport au
social, au religieux et au mouvement armé, l’individu entre-t-il dans une
logique de « martyre » ? Qu’attend-il de son acte ? Quel rôle jouent les organisations islamistes ?
Le facteur temps est un paramètre essentiel. En Palestine, les premiers attentats
suicides sont apparus plus de quarante ans après la création de l’État d’Israël.
Au Cachemire, la mobilisation sécessionniste n’a produit le même phénomène qu’au bout d’un demi-siècle. En Tchétchénie, ce n’est que dix ans après
l’émergence d’une résistance organisée que les attentats suicides sont devenus
un répertoire d’action privilégié. En Algérie, par contre, après une décennie
de violence, cette pratique n’a pas (encore ?) émergé, même si l’on retrouve
des kamikazes algériens dans les réseaux jihadistes transnationaux.
Deux éléments, l’un macro-sociologique, l’autre individuel et psychologique, paraissent expliquer ces trajectoires. D’une part, l’incapacité de la résistance ethnonationaliste à produire les effets escomptés (la libération du territoire) conduit
la résistance à basculer vers un islamo-nationalisme dont l’impasse, à son
tour, pousse à la fuite en avant mortifère. D’autre part, l’individu qui ne
perçoit plus d’alternative possible à ce qui est vécu comme une défaite absolue
trouve à ce drame une issue dont il a au moins le contrôle et qui est, de toute
façon, victorieuse : la mort en « martyr ». Il renonce, en somme, à être un
justicier ici-bas (à sa croyance en la possibilité de changer l’ordre social et politique « souillé ») pour rejoindre dans la mort une communauté imaginée : la
légion céleste de ceux qui se sont purifiés, voire rachetés de leur échec (politique, mais aussi et surtout personnel) par le « martyre ».
[1]
On résiste mal ici à la tentation de rappeler que le mot « kamikaze » n’est pas précisément d’origine coranique...