Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462971X
178 pages

p. 114 à 116
doi: en cours

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no 20 2003/3

2003 Critiques internationales

Violences islamistes

Luis Martinez
Les attentats du 11 septembre 2001 ont renforcé l’image, ancienne, d’une religion musulmane productrice de violence. La volonté de comprendre s’est traduite dans le grand public par un étrange engouement pour la lecture du Coran et par quelques retentissants succès de librairie où s’affichent préjugés ou erreurs grossières. Situation somme toute banale, dira-t-on. Mais le choc du 11 septembre a été si puissant que ces explications de la violence islamiste contemporaine par le Coran ou par une hypothétique « lignée de l’islamisme » remontant au XIe siècle portent une ombre dévastatrice sur le discours scientifique. Les approches sociologiques ou politiques, accusées de sous-estimer la réalité de « la menace islamique », sont disqualifiées par les médias (sans parler des décideurs politiques) au profit de la dénonciation de l’islam et de ses interprètes les plus radicaux. Les articles qui suivent ont pour objectif de restaurer, par une approche comparative de la violence eschatologique en Palestine, au Cachemire et en Tchétchénie, la dimension sociologique de l’attentat suicide et du « martyre ». Faut-il préciser que le souci d’analyser et de comprendre ce phénomène en profondeur ne revient nullement à le justifier ?
Qu’une violence suicidaire éclate en « terre d’islam » nous paraît bien moins significatif que le contexte politique qui l’a vu émerger [1]. L’argumentaire qui sous-tend ce type de violence puise bien sûr dans le registre religieux, mais aussi, et tout autant, dans le registre nationaliste. Dans les trois cas qui nous occupent ici, des luttes indépendantistes déjà longues, pour ne pas dire interminables, finissent par produire des groupes politiques qui conçoivent le « martyre » comme une ressource stratégique : alors apparaît l’opération suicide. Celle-ci reflète l’incapacité d’organisations nationalistes à trouver une stratégie propre à conduire à la victoire le mouvement de libération nationale (et aussi, dans le cas du Cachemire, celle d’un État, le Pakistan, à imposer son projet irrédentiste). Les raisons pour lesquelles des individus sont réceptifs à cette reformulation de la lutte, à cette inversion du rapport au monde et à l’histoire que les organisations nationalistes palestiniennes, cachemiries et pakistanaises, ainsi que tchétchènes, ont longtemps promu et continuent parfois de promouvoir, sont éminemment complexes. Elles ne peuvent être ramenées ni à une doctrine religieuse ni à un « profil socio-logique type » du candidat au « martyre ». Elles ne se comprennent que dans le cadre de l’échec du projet nationaliste. Il est ainsi remarquable que, dans chacun des trois contextes, le « martyre » soit constamment dissocié de son efficacité concrète par ceux-là mêmes qui le pratiquent comme une stratégie : le kamikaze est prêt à offrir sa vie en sacrifice pour une cause, mais il proclame en même temps qu’il renonce à gagner la guerre. Cette représentation apparemment paradoxale est le point de départ de l’analyse des motivations individuelles des futurs « martyrs » proposée ici.
Volontairement donc, nous nous éloignons du « terrorisme transnational » pour revenir à l’analyse locale de la violence. La question n’est plus, dès lors, « pourquoi y a-t-il des terroristes musulmans suicidaires ?» mais : comment expliquer le passage à ce mode singulier de mise à mort de soi dans le cadre d’une lutte politique ? Comment expliquer, à l’inverse, l’absence du phénomène dans un contexte où une forte mobilisation islamiste échoue à réaliser ses objectifs politiques ? C’est tout l’intérêt du cas algérien, qui fait ici figure de contre-exemple. Par quelle trajectoire personnelle, et dans quel rapport au social, au religieux et au mouvement armé, l’individu entre-t-il dans une logique de « martyre » ? Qu’attend-il de son acte ? Quel rôle jouent les organisations islamistes ?
Le facteur temps est un paramètre essentiel. En Palestine, les premiers attentats suicides sont apparus plus de quarante ans après la création de l’État d’Israël. Au Cachemire, la mobilisation sécessionniste n’a produit le même phénomène qu’au bout d’un demi-siècle. En Tchétchénie, ce n’est que dix ans après l’émergence d’une résistance organisée que les attentats suicides sont devenus un répertoire d’action privilégié. En Algérie, par contre, après une décennie de violence, cette pratique n’a pas (encore ?) émergé, même si l’on retrouve des kamikazes algériens dans les réseaux jihadistes transnationaux.
Deux éléments, l’un macro-sociologique, l’autre individuel et psychologique, paraissent expliquer ces trajectoires. D’une part, l’incapacité de la résistance ethnonationaliste à produire les effets escomptés (la libération du territoire) conduit la résistance à basculer vers un islamo-nationalisme dont l’impasse, à son tour, pousse à la fuite en avant mortifère. D’autre part, l’individu qui ne perçoit plus d’alternative possible à ce qui est vécu comme une défaite absolue trouve à ce drame une issue dont il a au moins le contrôle et qui est, de toute façon, victorieuse : la mort en « martyr ». Il renonce, en somme, à être un justicier ici-bas (à sa croyance en la possibilité de changer l’ordre social et politique « souillé ») pour rejoindre dans la mort une communauté imaginée : la légion céleste de ceux qui se sont purifiés, voire rachetés de leur échec (politique, mais aussi et surtout personnel) par le « martyre ».
 
NOTES
 
[1] On résiste mal ici à la tentation de rappeler que le mot « kamikaze » n’est pas précisément d’origine coranique...
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On résiste mal ici à la tentation de rappeler que le mot « ...
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