2003
Critiques internationales
Les kamikazes du Cachemire, « martyrs » d’une cause perdue
Amélie Blom
doctorante à l’Institut d’études politiques de Paris et chercheur associé au département de sciences sociales de l’University of Management Sciences (LUMS), Lahore, Pakistan.
En 1993, la famille d’un jeune apprenti tailleur de Karachi apprend, plusieurs semaines après sa disparition, qu’il se trouve dans la Vallée du Cachemire où il espère, dit-il, voir son « cou tranché par les renards hindous pour
le salut de l’islam »
[1]. Il fut le premier « martyr » du Lashkar-e Tayyebah (l’Armée
des Purs), la plus importante organisation jihadiste basée au Pakistan. En 2000, c’est
au tour du père d’un lycéen de Srinagar de découvrir avec stupeur que son fils vient
de se lancer au volant d’une voiture bourrée d’explosifs contre le quartier général
du 15
e corps d’armée indien : c’est le tout premier Cachemiri à s’être transformé
en bombe humaine, à l’instigation du Jaish-e Muhammad (l’Armée de Muhammad,
autre organisation jihadiste basée au Pakistan). Tous deux sont parmi les quinze mille
jeunes
[2] ayant trouvé la mort au Cachemire depuis 1993, date à partir de laquelle un
phénomène inédit s’est développé au sein de la rébellion sécessionniste de cette province indienne et dans la société de l’État pakistanais voisin : l’émergence du « martyre » comme stratégie privilégiée de la lutte armée et comme fait politique et social.
Les « attentats-suicides », ainsi qualifiés par les autorités indiennes à partir de
1999
[3], s’inscrivent dans ce mouvement qui, tout au long de la deuxième moitié des
années quatre-vingt-dix, voit se structurer la figure du « martyr », ce combattant
dont la mort est tellement probable qu’elle est préparée, voire désirée et surtout
sacralisée. La dizaine de groupes armés « jihadistes » où ils prennent naissance n’ont
certes pas le monopole du terme de « martyr » (
shahid), utilisé aussi bien par
l’armée pakistanaise que par les organisations cachemiries non islamistes, mais ils
sont les seuls à en faire une stratégie pour préparer des jeunes à mourir dans « ce
paradis sur terre » qu’est le Cachemire dans l’imaginaire national pakistanais (ses
lacs bordés de platanes décorent des centaines de taxi-scooters à Lahore, par
exemple). Ils ont joué un rôle d’autant plus déterminant qu’il n’existe pas au Cachemire, contrairement au cas palestinien, d’« opérations-martyre » menées individuellement
[4]. Ces organisations n’ont pu se consolider que grâce à la réceptivité
qu’elles ont rencontrée au sein d’une société cachemirie qui assiste depuis une
dizaine d’années à la graduelle mise en échec du nationalisme « ethnique » cachemiri. Au Pakistan, par contre, c’est la dérive progressive d’un projet idéologique
d’une tout autre nature, le militaro-nationalisme d’un État se muant, depuis la fin
des années soixante-dix, en un « Léviathan islamique »
[5], qui permet de comprendre leur capacité à recruter des futurs « martyrs » au sein de la jeunesse. Ces
deux dynamiques complémentaires sont l’objet de cet article.
De la guerre de libération nationale à la guérilla islamiste
La mobilisation sécessionniste au Cachemire, qui s’est développée dès les années
vingt, est animée aujourd’hui par des groupes aux options contradictoires (autonomie, indépendance, rattachement au Pakistan) représentés, depuis 1993, par la
Conférence de tous les partis pour la liberté (APHC). Celle-ci s’oppose autant au
gouvernement fédéral indien qu’au parti qui a dirigé le Cachemire pendant 27 ans,
la Conférence nationale. À partir du milieu des années soixante, le Front de libération du Jammu et Cachemire (JKLF), force nationaliste favorable à l’indépendance des territoires réunifiés de l’ancien État princier, lance des actions armées
sporadiques. Ce sont l’abandon complet par New Delhi de l’autonomie politique
initialement accordée (et,
de facto, du référendum d’autodétermination prévu par
les résolutions de l’ONU depuis 1948) et surtout les élections truquées de 1987
(assurant la victoire d’une Conférence nationale qui renonce alors à la carte autonomiste qu’elle avait un temps défendue) qui ont transformé le ressentiment populaire en rébellion armée. Depuis lors, des centaines de jeunes musulmans, qui ne
se sentent ni intégrés à l’État indien
[6], ni autorisés, désormais, à s’exprimer par des
canaux légaux, partent au Pakistan rejoindre les camps d’entraînement du JKLF.
La rhétorique du JKLF, à l’instar de l’OLP et du FLN, n’accorde alors qu’une
place marginale à la dimension islamique de la rébellion. La situation change à partir
de 1990, lorsque le Pakistan, inquiet de l’effet ricochet de la mobilisation indépendantiste sur la partie du Cachemire qu’il contrôle, pousse et appuie un autre
groupe prônant, lui, le rattachement du Cachemire au Pakistan : le Hizb ul-Mujahidin. Ce « parti des mujahidin », dirigé par un candidat islamiste (du Jamaati Islami) privé de sa victoire aux élections de 1987, est le premier à faire de l’islamisme (au nom duquel il « liquidera » nombre de cadres du JKLF) un enjeu de la
lutte sécessionniste. L’islamisation de la guérilla se renforce à partir de 1993-94.
La prolifération de groupes armés (attirés par les fonds pakistanais et les possibilités d’extorsion auprès de la population, ils dépassent la centaine en 1992), puis
la formation par l’armée indienne de groupes de « renégats » qui mènent des
représailles contre les familles des militants du Hizb, incitent en effet le Pakistan
à introduire dans la lutte des mouvements à direction exclusivement pakistanaise,
qui jusque-là n’avaient été actifs qu’en Afghanistan
[7]. L’interaction entre l’État
pakistanais et les groupes jihadistes prend alors une forme singulière, puisque le
premier encourage sur son propre territoire le développement d’armées irrégulières
à motivation idéologique (le mercenariat pur et simple en est absent), auxquelles
il délègue une guérilla offensive recrutant non seulement chez le voisin, mais également au sein de sa propre société.
Ces « mujahidin invités » (comme les appelle le Hizb) ont l’avantage d’échapper
plus facilement aux représailles et pour fonction de « purger » la rébellion des groupuscules criminalisés afin de sauver le projet irrédentiste de rattachement du
Cachemire au Pakistan du discrédit dans lequel il était tombé (leur consigne,
appliquée dans les premiers temps, est ainsi de ne plus forcer la population à loger,
nourrir et financer les combattants). L’efficacité croissante de la contre-insurrection
indienne (qui fait de l’emprisonnement ou de la mort une fin de plus en plus certaine) pousse progressivement ces jihadistes à mettre en place un cadre idéologique
où le « martyre » n’est plus seulement un élément de la rhétorique du combat, mais
son ressort même. La société musulmane de la Vallée était certes déjà habituée à
la politisation du concept de
shahadat (martyre)
[8] mais c’était jusque-là aux fins
d’une lutte nationaliste cachemirie dont ce phénomène n’était qu’une conséquence
malheureuse. De 1993 à 1999, la mobilisation en faveur du « martyre » vise avant
tout à préparer les militants à mourir au cours d’encerclements de plus en plus
fréquents et à affronter directement l’armée indienne dans des embuscades. Le
13 juillet 1999, en pleine guerre indo-pakistanaise, a lieu le premier attentat désigné
comme « suicide » (il ne s’agissait en réalité que d’une prise d’otages d’officiers ayant
mal tourné, mais le vocable s’est alors imposé dans la guerre médiatique que le
gouvernement indien mène, avec succès, contre le Pakistan). Le Lashkar, qui en
revendiqua la responsabilité, la qualifia d’« action
fedayeen » (
fedayeen : « ceux qui
se sacrifient » pour une cause): cette tactique consiste à introduire dans un camp
militaire ou un poste de police un petit groupe de militants qui tirent aussi longtemps qu’ils le peuvent sur le plus grand nombre possible de gens
[9]. Conscient de
l’opprobre dont le suicide est l’objet dans l’islam, il déclare que, contrairement aux
« attentats-suicides » palestiniens, ses «
fedayeen ont toujours une chance de survivre, d’ailleurs 70 % ont survécu »
[10]. Mais le risque est tel que l’anticipation de
sa mort par le combattant est bien au cœur de la stratégie, comme l’organisation
le reconnaît par ailleurs
[11]. Le Jaish-e Muhammad est la seule organisation à revendiquer, depuis 2000, de véritables « attentats-suicides » (pour la plupart exécutés
par des jeunes recrutés en Inde même). Cette organisation aux origines troubles
appartient à une mouvance islamiste que le gouvernement pakistanais a toujours
eu beaucoup de mal à contrôler.
Deuil du nationalisme ethnique et sacrifice de soi
La mobilisation de candidats au « martyre » est donc apparue tardivement (au terme
de plus de cinquante ans de mouvement séparatiste et de cinq ans d’insurrection
armée) dans l’histoire du sécessionnisme cachemiri. Elle relève, sur le temps long,
de la logique de sous-traitance de la guerre à des forces irrégulières que l’État
pakistanais mène en fait depuis sa création en 1947, ainsi que de l’évolution des stratégies répressives de l’État indien. Mais comment le Cachemire en est-il venu à être
l’objet d’une fantasmagorie mortifère pour des milliers de jeunes affrontant une
armée indienne cent fois supérieure en nombre ? Les recrues cachemiries, contrairement à ce qu’affirme la propagande indienne qui parle systématiquement de
« terroristes étrangers », sont en réalité très nombreuses
[12]. 35000 d’entre elles ont
été arrêtées sur la LoC
[13]
entre 1990 et 1996 ( 1700 l’ont encore traversée en 2001)
ce qui, proportionnellement au million et demi de jeunes musulmans âgés de 15 à
25 ans au Jammu et Cachemire, est loin d’être négligeable. Malgré la difficulté à
obtenir des informations sur ces recrues dont les familles affirment systématiquement ne rien savoir de leurs activités par peur des représailles, on peut proposer
un certain nombre d’hypothèses quant à leurs motivations dominantes.
Ce qui frappe, tout d’abord, est la forte personnalisation du combat. « Mon père
a été fait
shahid parce qu’il était au Jamaat-i Islami, moi je vais aller m’entraîner au
Pakistan », proclame un petit garçon dans une vidéo de propagande du Hizb
[14]. La
toute première « bombe humaine » d’origine cachemirie est, elle aussi, le fils d’un
sympathisant de ce parti qui a perdu plus de 2000 de ses cadres aux mains des forces
de sécurité indiennes
[15]. Il ne s’agit donc plus, comme lors des premiers temps de
la rébellion, de risquer sa vie pour l’avènement d’un nouvel avenir collectif, mais
de « faire payer » la mort, l’emprisonnement ou la souffrance d’un proche. Cette
logique de vengeance dépasse les seuls cadres des partis islamistes, comme le
démontre l’exemple de ce jeune, alors à l’université, qui s’engage dans les rangs du
Hizb après avoir été arrêté et, selon l’organisation, torturé par la police pour avoir
organisé une manifestation dans son village contre un député indien
[16]. Un autre,
éduqué dans la meilleure école privée (chrétienne) de Srinagar, quitte soudainement les États-Unis où il suivait une formation de pilote de ligne pour aller se
préparer dans les camps pakistanais à mourir en « martyr », geste qu’un membre
de sa famille expliquera, après sa mort, comme un besoin de « surmonter la contradiction » entre sa propre réussite et sa culpabilité croissante d’être impuissant « à
servir l’islam » alors que son meilleur ami avait, lui, été tué par l’armée indienne
[17].
La dynamique de revanche personnelle détermine également l’engagement des fils
de réfugiés cachemiris établis depuis 1947 au Pakistan, comme ce jeune du Lashkar
devenu
shahid dans le district même que sa mère évoquait sans cesse dans ses rêves
d’un impossible retour. Celle-ci dit d’ailleurs de son « martyre » qu’il fut une « réparation » à ses souffrances.
Le « martyre » est donc évoqué, dans les témoignages cachemiris, comme un
acte individualiste, dissocié de tout projet politique. L’évolution de la rébellion sécessionniste permet d’expliquer ce phénomène : le décalage est en effet considérable
entre la conviction, dominante au début des années quatre-vingt-dix, que l’indépendance est au bout du fusil et l’opinion, constamment exprimée aujourd’hui
par les jeunes de Srinagar, selon laquelle « les Indiens ne quitteront jamais le
Cachemire »
[18]. La mort en « martyr » peut ainsi être comprise comme venant en
quelque sorte clôturer le sentiment d’une défaite absolue de la lutte nationaliste,
d’autant plus cruellement ressentie qu’aucune force politique cachemirie n’incarne
désormais l’espoir d’un changement politique. Le JKLF, comme tous les autres
groupes armés non religieux, a dû renoncer à la lutte armée en 1994. Le APHC
se fait certes encore l’écho d’un nationalisme proprement cachemiri, mais les
luttes intestines et l’incapacité à obtenir un dialogue effectif de New Delhi l’ont
complètement discrédité. Enfin le Hizb, seul groupe armé à majorité cachemirie
encore actif, nie l’existence d’une « nation cachemirie » pour inscrire sa lutte dans
le cadre exclusif du nationalisme irrédentiste du Pakistan, où l’ensemble de sa
direction est basée. Or ce vide politique n’a pas atténué la force du sentiment
indépendantiste
[19], principalement nourri aujourd’hui par une situation humanitaire déplorable
[20]. Toutes les options sont fermées à des jeunes qui ne croient plus
en la possibilité de vivre autrement qu’en « citoyens de seconde zone dans une Inde
qui nous traite comme des sujets ou des agents du Pakistan », et qui pour cette raison
soutiennent, sinon l’idéologie, du moins la pratique jihadiste (« Je ne voudrais pas
voir le Cachemire dirigé par le Hizb, le Lashkar ou le Jaish mais qui d’autres se
bat contre l’armée ? Sans eux qui s’intéresserait à nous ? », dit une jeune fille
[21]).
Ceci explique la galvanisation récente et désordonnée d’une partie de la jeunesse,
localement comparée à l’Intifada palestinienne, défiant le couvre-feu, lançant des
pierres aux soldats et les narguant en réclamant les corps des militants du Lashkar
ou en assistant aux funérailles d’un commandant pakistanais du Jaish-e Muhammad
(comme en août 2003 à Srinagar).
Si l’échec de l’ethno-nationalisme cachemiri dans un contexte d’impunité totale
des forces de sécurité indiennes éclaire la réceptivité des jihadistes, la fuite en
avant suicidaire relève, elle, plus précisément des apories mêmes de la guérilla
jihadiste. L’idée que le coût prohibitif de celle-ci obligera les forces indiennes à partir
ne convainc en effet plus personne. Un dirigeant du Lashkar le reconnaît implicitement : la principale victoire obtenue au terme de dix années de jihad c’est la
création d’« une génération de Cachemiris » qui « ont vu leur père ou leur mère
devenir
shahid sous leurs yeux » et qui seront les futurs « martyrs »
[22]; en d’autres
termes, d’avoir provoqué une situation où la multiplication des victimes civiles est
inévitable. Moins cyniquement, un militant du Hizb constate qu’« il est difficile
de libérer le Cachemire. Si on y arrive on aura été victorieux dans ce monde et dans
l’Au-delà, et si on n’y arrive pas mais qu’on devient “martyr”, on sera toujours victorieux dans l’Au-delà ». Le phénomène du « martyre » est bien, comme le souligne P. Larzillière, la transformation d’une défaite en victoire par son déplacement
dans cette temporalité incommensurable qui est celle du sacré
[23]. Toutefois, au-delà
de sa fonction stratégique, il est une dimension qui fait toute la singularité de la
mort en « martyr » : sa vertu purificatrice, qui s’inscrit dans une autre dynamique.
Bien qu’il soit très difficile de l’analyser en l’absence d’une micro-sociologie du
futur « martyr », qui seule permettrait de voir comment sa psychologie et ses
visions du monde s’articulent à l’environnement social et politique, on peut faire
l’hypothèse que cette quête expiatoire doit être comprise dans le contexte de la
« dégénérescence » de la lutte sécessionniste en un processus d’autodestruction.
En guerre contre l’Inde, la société musulmane du nord Cachemire, déstructurée
par la peur, la méfiance, la généralisation du racket et la délation, est aussi en
guerre avec elle-même, « complètement schizophrénique », selon un enseignant
de Srinagar (« Vous ne savez jamais qui est votre collègue ou votre voisin. Un agent
indien ? Un militant ?»). Elle est aujourd’hui prise dans le feu croisé d’organes de
répression de plus en plus fondus dans la population (« renégats », indicateurs,
milices de village) et de jihadistes dont les diktats concernant la vie privée se sont
considérablement intensifiés ces dernières années. Plus encore, la guerre fratricide
entre les forces sécessionnistes reste couverte sous une « couche de silence et de
mensonges qui font de l’Inde et du Pakistan les seuls responsables de l’échec du
mouvement pour la liberté »
[24]. Si, en première lecture, c’est au « chien hindou »
de la rhétorique jihadiste que le « martyr » oppose sa pureté dans la mort, c’est aux
maux internes, qui ont fini par anéantir la chimère d’une nation cachemirie, que
sa mort, au fond, s’adresse.
Fabrication des « martyrs » et échec du nationalisme islamique prétorien
au Pakistan
Quels sont, dans le contexte différent du Pakistan, les facteurs qui ont favorisé l’émergence du phénomène des « martyrs » ? L’analyse de ce dernier pose, tout comme
au Cachemire, le problème des sources (les testaments des « martyrs » et les
témoignages de leurs familles sont toujours écrits par la propagandiste jihadiste,
ou tout simplement inventés)
[25]. À la lecture de ce discours stéréotypé, qui fait
quelquefois apparaître, néanmoins, des différences suffisamment fortes pour yvoir
l’expression de pensées personnelles, on constate que les « martyrs » sont jeunes
(de 16 à 23 ans), issus de familles très nombreuses ( 7 à 10 enfants), pauvres ou de
la petite classe moyenne (le père est paysan journalier, réparateur de bicyclettes,
travailleur immigré dans le Golfe), originaires de la périphérie de grandes villes
industrielles comme Faisalabad, ayant abandonné l’école à l’adolescence et le plus
souvent célibataires. Mais cette description correspond à celle de millions de jeunes
Pakistanais que leur frustration socio-économique ne conduira pour rien au monde
à aller se faire tuer au Cachemire. Il n’existe donc pas de « profil sociologique type »
du candidat au « martyre ». Il faut par conséquent se pencher sur les cheminements
individuels qui conduisent à intégrer une organisation jihadiste. Les trois idéauxtypes proposés par F. Khosrokhavar pour les
Bassidji
[26]
(« ludique », « opportuniste »
et « martyropathe ») offrent ici une piste d’autant plus utile qu’elle permet également de cerner l’originalité du processus de fabrication des « martyrs » dont les
organisations jihadistes s’occupent au Pakistan.
À l’instar des jeunes
Bassidji, un grand nombre d’adolescents pakistanais rejoignent le « jihad » (terme souvent associé à celui de
shoq, équivalent approximatif
de l’anglais
fond of, qui évoque un passe-temps favori), attirés par la promesse de
sensations fortes et de la romantique « camaraderie guerrière » exaltée par les
chants jihadistes
[27]. « Aigle qui déploie ses ailes », le « mujahid » est d’autant plus
assoiffé d’autonomie individuelle que les logements surpeuplés et le recul de l’âge
du mariage rendent la pression familiale de plus en plus insoutenable. Il a également une image « branchée » (souvent sous-estimée), comme en témoigne, par
exemple, le succès d’
Au creux de ton amour, film au titre trompeur puisqu’il relatait la transformation d’un jeune publicitaire de Lahore en un intrépide militant
du Hizb (partant libérer ses « frères cachemiris » suite à une horrible conspiration
indienne contre sa fiancée !). « Ni stars de cricket, ni stars de cinéma mais mujahidin
de l’islam », proclament d’ailleurs les banderoles du Lashkar lors d’une manifestation organisée à Lahore en 2001. Le mujahid « hait la mode », prétend-il lui-même, et pourtant les quelque deux milles recrues alors présentes portaient toutes
« la (
sic) camouflage mujahidin » type Rambo, ou une casquette de base-ball avec
le nom de son organisation; mais sur un
shalwar (pantalon traditionnel) relevé au-dessus des chevilles, suivant une coutume attribuée au Prophète. Le
look mujahid
n’est qu’un des exemples de l’articulation entre modernité et tradition
[28]
fièrement
assumée par ces « ludiques » qui, vivant à proximité de la ville « moderne » sans
avoir accès aux biens de consommation dont seule jouit l’élite occidentalisée, cherchent en réalité plus à « se réaliser » dans la vie que dans la mort.
L’« opportuniste » recherche initialement, lui aussi, moins la mort qu’une
opportunité ici-bas. La logique instrumentale est parfois caricaturale, à l’instar
de ce jeune qui, après avoir réussi à voler des fonds à une organisation jihadiste,
ouvrit son propre magasin d’électronique
[29]. L’omniprésence de références économiques dans la littérature jihadiste (la recrue du Lashkar, « contractuel » du jihad,
« fait un business » ou un « marché avec Dieu », qui apporte« profit » et « gagnepain » suffisant au bien-être du foyer), à première vue déroutante, permet en fait
de toucher, métaphoriquement, la corde sensible de la motivation matérielle. Les
élèves du Lashkar apprenant, par ailleurs, que « leur future profession de mujahidin
sera très demandée au prochain millénaire »
[30], il n’est pas étonnant de lire qu’un
jeune exhibe fièrement devant son père
sa « camouflage mujahidin » comme s’il
s’agissait d’un bleu de travail en s’exclamant « c’est comme ça qu’on travaille en
territoire ennemi ! » L’organisation attire aussi des jeunes dont l’opportunisme est
d’une autre nature : ceux qui, ayant déjà sombré dans la délinquance (leurs « mauvaises habitudes », le vol en particulier, sont souvent évoquées par leurs mères), cherchent à échapper à une arrestation ou à un règlement de comptes. « Il y en a qui
se sont battus avec une famille rivale ou ont commis un meurtre », confirme un
militant du Hizb, qui ajoute : « d’autres veulent juste apprendre à se servir d’une
arme et devenir
dacoït [gangster]»
[31].
Certains jeunes sont, quant à eux, motivés par une pulsion réellement « martyropathe », comme ces fils de cadres des organisations jihadistes et partis islamistes
qui, socialisés dès leur plus jeune âge à la sacralisation d’une mort en « martyr »
(certains ont passé leurs vacances, enfants, à faire de l’escalade avec les « mujahidin »
dans les montagnes d’Azad Kashmir, d’autres y ont été formés dans les écoles du
Lashkar), n’ont jamais pu envisager d’autre avenir. À côté d’eux, se trouvent aussi
de jeunes « martyropathes » pour lesquels la vie a perdu tout attrait et sens, tels
ces « martyrs » dont les mères évoquent l’extrême solitude ou la dépression (« sans
aucun ami », « venu au monde puis parti comme une page blanche », « incapable
de garder un job fixe »). Un militant écrit ainsi à son père paysan que « l’arbre planté
par un jardinier qui espère tirer plaisir de ses fruits lui donnera, dans l’Au-delà, des
fruits encore meilleurs s’il est sacrifié dans la Voie de Dieu. Cher père, je n’ai pu
être à la hauteur de tes espérances, ces tristesses disparaîtront dans l’Au-delà ». Ne
pouvant redresser une situation personnelle douloureuse, le futur « martyr » la
retourne dans une mort que le système de croyance valorise. Il en va de même pour
ce jeune drogué, envoyé dans un camp jihadiste faisant office de cure de désintoxication aux yeux de sa mère, qui se réjouit que « les enfants du quartier ne
l’appellent plus “jehaz” [planeur] mais “mujahid” ».
Grossir les rangs du groupe minoritaire, mais déterminé, des « martyropathes »
que le jihadisme attire non comme jeu (les « ludiques ») ou refuge (les « opportunistes ») mais bien par sa dimension apocalyptique
[32], occupe l’essentiel de la propagande des organisations jihadistes. Celle-ci doit en effet se comprendre, avant
tout, comme une entreprise visant à fabriquer des « martyropathes » assumés.
Les récits fantasmagoriques de succès militaires, faisant miroiter aux deux premiers
groupes la possibilité de revenir du Cachemire avec un statut de
ghazi (celui qui
revient victorieux de la bataille) pourtant fort peu probable
[33], et surtout les longues
descriptions de l’après-« martyre », remplissent cette fonction. Il faut en effet
convaincre les parents, mais aussi les militants (dont les témoignages expriment tous
la crainte que « Dieu n’accepte pas » leur
shahadat, sous le poids des péchés antérieurs
ou, peut-être, des doutes subsistant quant à légitimité de leur violence), que le statut
de « martyr » sera inévitablement conféré. D’où ces récits de « martyrs » interdisant
à leurs mères de les pleurer (« On ne pleure pas pour un
shahid. RemercieDieu ! »
dit l’une d’elle à son mari en larmes) et d’organiser des récitations collectives du
Coran (prier pour le repos de leur âme leur dénierait le statut de « martyr », dont
tous les péchés sont pardonnés)
[34], ou encore, leur demandant d’offrir du lait
– symbole de pureté et boisson préféré du Prophète (« le plus grand
shahid »)– aux
« frères qui apporteront la nouvelle » du martyre. D’où, aussi, ces multiples évocations de la présence du militant au Paradis. Celle-ci – qui peuple les rêves de tant
de mères peinant à accepter une perte qu’aucune idéologisation ne parvient à
rendre supportable
[35] – est attestée par la promesse faite par le « martyr », de son
vivant, qu’il intercédera auprès de Dieu pour que ses proches ysoient accueillis (privilège réservé, selon l’islam, à « ceux qui sont morts dans la voie d’Allah »). Enfin,
la description détaillée des cas exceptionnels où les familles récupèrent le corps du
militant est prétexte à une démonstration de la sacralité de sa dépouille
[36].
Un militant du Hizb, par un extraordinaire lapsus, dit du « martyre » qu’il est
« créé ». En effet, la figure du « martyr » est principalement le résultat d’un double
mouvement de déstructuration de l’individualité première et de construction d’un
être dont l’identité n’existe plus hors de la qualification par autrui. À cette fin, l’organisation effectue un intense travail de conditionnement. Le jeune, physiquement affaibli
(le sommeil quotidien autorisé n’excède pas trois heures) et soumis à une formation
qui privilégie l’endoctrinement sur les exercices physiques
[37], vit en vase clos, dans
un camp situé à des kilomètres de chez lui. Il visite rarement sa famille, qu’il ne juge
d’ailleurs plus qu’à l’aune de l’islamisation de ses mœurs. Les récits des familles
abondent d’exemples de son changement radical, physique et psychique, processus
comparé même à un « envoûtement » (« ceux du Lashkar lui ont fait respirer le
gidar
singhi [talisman des charmeurs de serpents], ils l’ont rendu si pieux que son cœur ne
supportait plus de rester à la maison », dit une sœur). Entre-temps, l’organisation
lui a donné un nouveau nom (il n’est plus Imran mais Abu Bakr, et s’identifie
désormais aux compagnons du Prophète des premiers temps de l’islam, unique grille
à partir de laquelle il lit le présent) avant de devenir, finalement, un « numéro »
(« ticket pour le paradis ») sur la liste d’attente pour traverser la LoC. Cette délocalisation physique, psychique et temporelle, assurant la dépersonnalisation du jeune
et facilitant sa mise à mort, est tout du long soutenue par un effort qui est au fondement même de l’entreprise jihadiste : détacher la recrue de sa religiosité héritée
et intime. Cet aspect est particulièrement important dans le contexte de l’islam sunnite pakistanais, divisé en multiples courants de pensée à la rivalité souvent meurtrière. Le Lashkar, par exemple, vise avant tout à faire du candidat au « martyre »
le véhicule d’une conversion du courant Barelwi au mouvement Ahl-i Hadith
[38].
Letémoignage d’une sœur de « martyr » est à cet égard exemplaire : avant de mourir
dans la Vallée, son frère a réussi à convaincre les habitants de son village du caractère « frauduleux » de la sacralité d’un arbre en le coupant sans devenir aveugle
comme l’avaient annoncé les gardiens de la tombe du saint que cet arbre surplombait. En articulant l’« héroïsme » de la lutte contre les coutumes villageoises
hétérodoxes à celui d’un jeune prêt à sacrifier sa vie pour vaincre « l’infidèle hindou », l’organisation tente d’apporter la preuve éclatante de la supériorité de son
école de pensée.
Si la création du « martyr » sert, fondamentalement, les finalités organisationnelles des mouvements jihadistes, elle n’aurait pu devenir un phénomène social
– la passion mortifère d’une partie de la jeunesse pakistanaise – hors du contexte
politique bien particulier qui la vit naître : la progressive fusion entre nationalisme
et islamisme, opérée initialement
non par les forces islamistes mais par l’élite militaire.
Dès la fin des années cinquante, l’armée avait entrepris d’opposer au nationalisme
de type communautaire (« la nation musulmane ») promu par les forces qui avait
présidé à la naissance du Pakistan (Ligue musulmane et bureaucratie) un imaginaire concurrent (« la nation, c’est l’armée ») à même d’asseoir la légitimité d’un
État prétorien. Mais c’est seulement à partir de la dictature du général Zia ul-Haq
( 1977-88), sous laquelle les recrues jihadistes ont justement grandi, et dans le
contexte du « jihad » afghan contre les Soviétiques encouragé par l’État même,
qu’une troisième variante fut imposée au nationalisme officiel : « la nation islamique,
c’est l’armée ». Or l’islamisation sans précédent du système éducatif, judiciaire, pénal,
financier et foncier qui soutint ce projet (qu’aucun gouvernement démocratique
n’osa par la suite défaire) a été prioritairement orientée vers les couches sociales
les plus vulnérables, dont sont issues les recrues jihadistes. Ces couches ont donc
été aussi les principales victimes de son échec social et économique : l’autorité morale
accordée aux forces religieuses les plus conservatrices à l’échelle des quartiers et
l’austérité imposée par le pouvoir abusif des organismes de censure
[39]
ont donné
naissance à une jeunesse minée par la frustration, tandis que la crise des années
quatre-vingt, la corruption effrénée, la hausse du chômage et le déclin des débouchés
migratoires sont venus anéantir les espoirs de justice sociale « islamique ». Les récits
des « martyrs » se lisent comme un miroir déformant de cet échec. « Les bijoux
du croyant sont sa kalachnikov », dit souvent le militant du Lashkar, tentant de
résoudre, à sa façon, la contradiction entre l’égalitarisme islamique rhétorique et
son impossible ascension sociale. « Mon frère était toujours en colère contre
quelque chose mais, après avoir rejoint le jihad, il est devenu très respectueux
envers ses aînés et très bon envers les pauvres », dit encore une sœur dont la véracité du récit importe moins que son message : la perspective de canaliser sa « rage »
en étant en phase avec les idéaux islamiques (respect des aînés, charité) quand
ceux-ci sont menacés sous l’effet de la crise économique. Plus encore, de victime
passive du processus d’islamisation (et de son échec), la recrue jihadiste en devient
un agent actif, en se transformant puis en transformant son entourage, car le jihad
commence à la maison où il force ses proches à « jeter la télévision par la fenêtre »,
les femmes à respecter une stricte séparation avec les hommes (
purdah) et même
à se débarrasser des photos de famille.
Tout aussi importante est l’inversion des hiérarchies sociales que promet la
mort en « martyr ». Si les jeunes du Lashkar (presque tous originaires des zones
traditionnelles d’émigration vers le Golfe et nombreux à avoir un père ou un frère
qui ytravaille) « déchirent leur visa pour Doubaï » pour lui préférer « le visa pour
le Paradis »
[40], c’est non seulement parce que « les années Zia » d’une émigration
légale facile et bon marché vers le Golfe sont terminées, mais aussi parce que, si
elle permet de s’enrichir, elle n’a pas le pouvoir de modifier le statut au sein d’une
société pakistanaise fortement hiérarchisée
[41]. « Le type qui rejoint le jihad en a souvent marre d’être du côté des faibles, sa famille a un conflit avec un
chaudhry [propriétaire terrien au Punjab] mais doit se soumettre, il veut se faire respecter par les
armes », dit un militant du Hizb
[42]. Cette recherche de considération n’est pas
toujours couronnée de succès : « Nos
maulwi
[43]
à longue barbe pour masquer leur
gros ventre trompent nos jeunes : ils leur disent “va faire le jihad et tu auras un
salaire” », s’emporte un villageois de Jalo, ville du Punjab dont est originaire un
militant du Lashkar. Il n’empêche : le futur « martyr » peut toujours rêver au
renversement, dans la mort, de toutes les inégalités sociales et promettre à une mère
épuisée par les tâches quotidiennes les vierges éternelles (épouses des élus qui
accèdent au Paradis) comme autant de « brus » qui la serviront telles ces domestiques des femmes de l’élite. Il serait cependant trompeur de s’arrêter à cette sacralisation d’un statut social inaccessible ici-bas : le militant ne meurt pas seulement
en « martyr » mais en « héros » tombé pour la défense de sa patrie, le Pakistan, à
l’exemple de n’importe quel
shahid de l’armée pakistanaise. Ce qui est en jeu est
bien un « islamo-nationalisme »
[44]
comme le démontre le fait que la toute première
organisation à fournir des recrues pakistanaises pour le « jihad au Cachemire » ait
été le syndicat étudiant du Jamaat-i Islami qui avait fait ses premières armes dans
l’effort « patriotique » contre les sécessionnistes bengalis et l’Inde en 1971. Les
mouvements jihadistes reprennent d’ailleurs à leur compte toute la rhétorique
nationaliste officielle : le slogan du Lashkar («
Pakistan ka matlab kya hai ? La ilaha
ila’llah » : Quel est le sens du Pakistan ? Il n’y a de dieu que Dieu) n’est autre que
celui du Mouvement pour le Pakistan des années quarante
[45].
Or l’intensification de la propagande nationaliste officielle s’est accompagnée
d’un mouvement de fond inverse, qui explique en grande partie la fuite en avant
suicidaire de la guérilla islamiste encadrée par l’armée pakistanaise. Les écoliers peuvent toujours apprendre à détester l’Inde « hindoue » persécutant les Cachemiris,
glorifier le
shahadat ou discourir sur le jihad
[46], la cause du Cachemire est désormais
une cause perdue. L’armée pakistanaise n’a pu qu’assister, impuissante, à l’échec
du projet irrédentiste ( 1965-71) puis à celui d’une guérilla utilisant des
proxy cachemiris – ethno-nationalistes d’abord (le JKLF mobilisant en Azad Kashmir, de 1988
à 1990) puis pro-Pakistanais (la rébellion se criminalisant en 1990-93) – et enfin
à celui des jihadistes pakistanais (incapables de forcer l’Inde à la négociation depuis
1993). Pire, l’armée a précisément encouragé les groupes jihadistes (en particulier
le Lashkar dans la province politiquement cruciale du Punjab) pour légitimer la
guerre « infra-conventionnelle » au Cachemire auprès de la population : or celle-ci, épuisée par cette lointaine et coûteuse « cause », exprime clairement sa désaffection. Sa résistance aux efforts de recrutement des jihadistes, forte contrairement
aux idées reçues
[47], la perception négative qu’elle a de ces organisations « dévorant
les rials des agents étrangers, poussant des jeunes à fuir l’école, leur lavant le
cerveau pour les jeter dans la guerre tels des moutons sacrifiés » (comme le suggère cette description du Lashkar par une mère de
shahid repentante) et sa remarquable absence lors des festivités officielles du Jour de Solidarité avec le Cachemire, auxquelles n’assistent plus que les militants jihadistes, témoignent nettement
de l’échec du « Léviathan islamique ».
La faillite du projet idéologique ethno-nationaliste au Cachemire, et islamonationaliste prétorien au Pakistan, de même que l’abandon de tout espoir de transformation de l’ordre social et politique, a permis aux organisations jihadistes d’instrumentaliser la soif de revanche, de sensations fortes, d’ascension sociale et d’expiation
qui traverse une partie de la jeunesse. La mise à mort de soi vient alors inverser
un rapport de forces devenu extrêmement défavorable, non seulement entre le
groupe et son ennemi (plutôt ses ennemis) mais aussi, fondamentalement, entre
l’individu et son utopie. L’analyse comparative des phénomènes contemporains de
violence eschatologique et l’étude micro-sociologique des trajectoires individuelles
des « martyrs » permettraient de discuter cette hypothèse, proposée ici pour
rendre compte des seuls ressorts socio-politiques du phénomène du « martyre »
au Cachemire. Cette dynamique a d’ailleurs une portée différente au Cachemire
même et au Pakistan. Dans le premier cas, le piège politique s’est totalement
refermé : alors que, dans les années 1988-93, les insurgés étaient portés par un mouvement social (ces « héros nationalistes » dont les mères célébraient le départ
pour les camps pakistanais par la cérémonie du henné), « aujourd’hui, dit une
jeune habitante de Srinagar, on ne connaît plus les militants, on apprend après coup
que c’était un voisin ». La cassure des liens qui unissent les militants à la société
peut contribuer à une radicalisation de la violence suicidaire à l’avenir. Au Pakistan,
parce qu’il été pris en charge par l’armée, le phénomène des « martyrs » a engendré
une dynamique différente. En déléguant à des armées privées deux processus légitimatoires (l’islamisation et la cause du Cachemire) qui étaient, jusque-là, le monopole de l’État, elle a permis que des organisations qu’elle ne contrôle qu’imparfaitement prodèdent à l’islamisation du corps social au nom de cette « cause ». Dès
lors, ces organisations évoluent en sens inverse de celles des islamistes palestiniens et algériens : elles partent d’une logique purificatrice et sacrificielle pour aboutir
au combat politique ici-bas et au Pakistan, à l’instar du Lashkar qui se réoriente
désormais vers l’aide médicale et l’éducation, investissant ainsi des domaines que
l’État a laissés à l’abandon.
[1]
Umm Hamad,
Ham Maen Lashkar-e Tayyebah Ki (Nous, les mères des Lashkar-e Tayyebah), Lahore, Markaz Dawat wal-Irshad, 1998. Les citations qui suivront sans références sont issues de cette compilation des témoignages de 77 familles de
« martyrs » et des dernières volontés de ceux-ci.
[2]
Estimation personnelle fondée sur les chiffres des organisations jihadistes, des forces de sécurité indiennes et d’observateurs
locaux indépendants.
[3]
Ils recouvrent en réalité deux logiques distinctes : l’acceptation, voire la volonté, du militant de se faire tuer par l’ennemi
et sa propre mise à mort.
[4]
Et que, pourrait-on ajouter, l’historicité même de l’idée de « martyr du jihad » (qui n’apparaît dans le Coran que sous
forme de périphrases) a encouragé la prolifération de « médiateurs » discursifs. Alfred Morabia,
La notion de Gihad dans l’Islam
médiéval, des origines à al-Gazali, Lille, Université de LilleIII, 1975, pp. 408-415.
[5]
Seyyed Vali Reza Nasr,
Islamic Leviathan. Islam and the Making of State Power, Oxford, Oxford University Press, 2001.
[6]
Le gouvernement n’a cessé de limiter leurs débouchés dans l’administration : les musulmans ( 64% de la population) ne
sont en effet que 1,5 % à la tête des banques publiques et n’occupent que 30 % des postes dans l’administration en 1989.
Navnita Chadha Behera,
State, Identity and Violence. Jammu, Kashmir and Ladakh, New Delhi, Manohar, 2000, p. 154.
[7]
Le Lashkar-e Tayyebah, par exemple, est issu d’un mouvement de mujahidin pakistanais, d’inspiration Ahl-i Hadith et
salafiste, formé dans la province afghane du Nooristan peu de temps avant le retrait soviétique.
[8]
Deux « cimetières des martyrs » sont réservés, à Srinagar, aux militants sécessionnistes morts depuis1988.
[9]
Perpétrées soixante fois depuis, elles ont entraîné la mort de 160 membres des forces de sécurité indiennes et de 90 militants.
« LeT communication centre busted »,
Daily Excelsior (Jammu), 30 novembre 2002.
[10]
Entretien avec un dirigeant du Lashkar, Lahore, octobre 2002.
[11]
« Que peut faire l’Armée indienne contre ces soldats qui rentrent dans ses camps prêts au martyre ? », écrit-elle ainsi
dans son hebdomadaire (
Jihad Times, 13 novembre 1999).
[12]
Elles représentent les deux tiers des « terroristes » tués entre 1993 et 2003 (chiffres du ministère de l’Intérieur indien).
[13]
La « Line of Control » (ancienne ligne de cessez-le-feu) sépare, sur 778 km, la portion du Cachemire indien de celle
(« Azad Kashmir », c’est-à-dire Cachemire libre) contrôlée par le Pakistan.
[14]
Bharat se ab larenge ham (Maintenant, nous allons nous battre contre l’Inde), Karachi, s.d.
[15]
Entretien, amir du JI-JK, Srinagar, janvier 2003.
[16]
« Umer Jan Shahid »,
Jehad-e-Kashmir (bi-mensuel du Hizb), 15 novembre 1999.
[17]
Muzamil Jaleel, « Nadeem Khateeb : “I am going at the call of Allah and doing what Allah made our
farz”»,
Indian Express-Kashmir Live, 21 octobre 2001.
[18]
Entretiens, janvier-février 2003. Pour les années 1988-90, voir Behera,
op. cit., pp. 169-183.
[19]
Moins de 2% des habitants de la Vallée considèrent que le Cachemire devrait rester avec l’Inde, selon un sondage, crédible,
effectué par le Centre for the Study of Developing Societies en collaboration avec les départements de science politique des
universités de Jammu et de Srinagar (
A Study of Jammu and Kashmir Assembly Elections 2002, New Delhi, CSDS, 2002).
[20]
5000 Cachemiris âgés de 14 à 70 ans sont encore portés disparus après avoir été arrêtés par la police, l’armée ou les
« renégats », phénomène que le chef du gouvernement provincial n’a publiquement reconnu qu’en 2002. Jammu&Kashmir
Coalition of Civil Society,
Peace Initiative, Srinagar, JKCCS, 2002. À ces arrestations qu’Amnesty International ne peut observer
(n’étant pas autorisé à se rendre au Cachemire) s’ajoutent viols collectifs, maisons brûlées et vexations quotidiennes infligées par les soldats et policiers.
[21]
Entretiens avec des étudiants de Srinagar, décembre 2002.
[22]
Entretien, Lahore, octobre 2002.
[23]
« Le “martyr” palestinien, nouvelle figure d’un nationalisme en échec », dans Alain Dieckhoff et Rémy Leveau (dir.),
Israéliens et Palestiniens : la guerre en partage, Paris, Balland, 2003, pp. 89-116.
[24]
Selon un habitant de Srinagar, alors qu’il indiquait, au « cimetière des martyrs » d’Idgah, à quelques mètres de la tombe
du plus important leader religieux du nord-Cachemire (le
mirwaiz Umar Farooq, tué en 1990) celle de son assassin, un militant
du Hizb.
[25]
On trouve fréquemment des « testaments » attribués à différents « martyrs » mais identiques au mot près.
[26]
« Le modèle Bassidji »,
Cultures et Conflits, n° 29-30,1998, pp. 59-118. Le modèle jihadiste se rapproche d’ailleurs de
celui de ces jeunes Iraniens envoyés, eux aussi, par leur État comme chair à canon (dans la guerre contre l’Irak), mais s’en
distingue par l’absence de fonctions de répression interne.
[27]
« Un lanceur de roquettes à l’épaule, une kalachnikov à la main, une bombe nouée autour de la poitrine, et face à moi
l’ennemi ! Au sommet des montagnes, le Coran sur nos lèvres, la foi dans nos cœurs ! Oh les nuits du Cachemire et les discussions
sur le jihad ! Y-a-t-il plus grand plaisir au monde ?»,
Shahadat, cassette-audio du Lashkar-e Tayyebah, Lahore, Al-Dawat
Keset Library, s.d.
[28]
Le « phrasé » des mujahidin présente un mélange comparable des registres faisant, par exemple, du «
training », phonétiquement transcrit en ourdou, une injonction coranique.
[29]
Cas rapporté par un militant du Hizb (entretien, Lahore, septembre 2002) et sur lequel la propagande écrite est bien
sûr silencieuse.
[30]
Cité dans Sikand (Yoginder),
Militancy in Kashmir : The Case of the Lashkar-e-Tayyeba,
http:// peacemonger. com/ edition4/
[31]
Entretien, Lahore, septembre 2002.
[32]
« Jihad jusqu’à la Fin des Temps ! » clament d’ailleurs les affiches du Lashkar.
[33]
En raison des exécutions et arrestations sur place, mais aussi parce que les infiltrations peuvent être couvertes par l’artillerie pakistanaise, ce qui est impossible pour une exfiltration : « Il y a des centaines de points d’entrée pour infiltrer la Vallée.
Pour retourner côté pakistanais... C’est un voyage sans retour ! » dit ainsi un militant du Hizb (entretien, Lahore,
septembre 2002).
[34]
Très fréquemment pratiquées au Pakistan, ces prières qui ponctuent les quarante jours suivant le décès sont également
jugées « non islamiques » par les Ahl-i Hadith.
[35]
Telle cette mère épouse d’un cadre du Jamaat-i Islami qui raconte, avec une douleur à peine contenue, qu’avant
d’apprendre son « martyr », elle vit son fils « très haut dans le ciel, souriant, dans des vêtements couleur de ciel et de nuages ».
Entretien, Lahore, octobre 2002.
[36]
Les blessures du « martyr » sentant le musc, selon la tradition islamique, le Hizb raconte l’histoire de ce père d’un
shahid
cachemiri qui, ayant obtenu l’autorisation de la police pour aller l’enterrer au village familial, fut frappé par le « parfum
embaumant de toute part » quand on sortit le corps de terre.
Jehad-e-Kashmir,
op. cit.
[37]
Pour rendre « l’émotion du jihad si forte à l’intérieur qu’il oublie tout, ses parents, ses frères, ses sœurs, et ne pense qu’à
mourir dans la Voie d’Allah ». Entretien, militant du Hizb, Lahore, octobre 2002.
[38]
Le courant Ahl-i Hadith, mouvement réformiste formé au XIX
e siècle en Inde, très minoritaire au Pakistan et au Cachemire, s’estime chargé de la responsabilité divine de « purger » l’islam de pratiques dévotionnelles inspirées du soufisme (en
particulier la médiation et le culte des saints que défend le courant Barelwi, lui aussi réformiste, mais majoritaire) et de l’hindouisme, pour revenir aux seuls Coran et
hadith.
[39]
Le Censor Board allant, encore aujourd’hui, jusqu’à interdire l’innocente image d’une peau de banane jetée sur une pomme
dans un jeu télévisé pour son caractère « suggestif et obscène » !
[40]
Jihad Times, hebdomadaire du Lashkar, 13 novembre 1999.
[41]
Akbar S. Ahmed, « Migration, death and martyrdom in rural Pakistan », dans Hastings Donnan et Pnina Werbner (eds.),
Economy and Culture in Pakistan. Migrants and Cities in a Muslim Society, Londres, McMillan, 1991, pp. 247-268.
[42]
Entretien, Lahore, septembre 2002.
[43]
Un
maulwi, diplômé inférieur d’une madrassah, désigne, par extension et souvent avec une connotation péjorative,
toute personne exhibant des signes extérieurs de religiosité ou faisant de la religion une occupation lucrative.
[44]
Olivier Roy,
L’échec de l’islam politique, Paris, Le Seuil, 1992, p. 245.
[45]
D’autant que ce processus se nourrit aussi d’expériences vécues : un leader du Lashkar affirme que le fondateur de l’organisation (né à Simla) a perdu la moitié de sa famille dans des massacres lors de sa migration au Punjab pakistanais. Entretien,
Lahore, octobre 2002.
[46]
A.H. Nayyar (ed.),
The Subtle Subversion. The State of Curricula and Textbooks in Pakistan. Islamabad, Sustainable
Development Policy Institute, 2003, pp. 77-88.
[47]
Le Lashkar avance 1 600 « martyrs » en dix ans, et seulement 360 familles de « martyrs » du Hizb ont reçu une assistance financière au Pakistan (Entretiens, cadres du Lashkar et du Islami Jamiat-i Tulabah, Lahore, septembre 2002). Même
en ajoutant les quelque 2500 militants emprisonnés en Inde, le bilan reste maigre par rapport aux moyens considérables
déployés pour mobiliser la société en leur faveur.