Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462971X
178 pages

p. 151 à 164
doi: en cours

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no 20 2003/3

2003 Critiques internationales

Tchétchénie : le jihad reterritorialisé

Pénélope Larzillière attachée au Centre for Research in Ethnic Relations (CRER) de l'Université de Warwick, auteur de Lutte nationale et construction identitaire. L'expérience des jeunes Palestiniens et Palestiniennes, thèse, EHESS, 2002.
De la première guerre d’indépendance russo-tchétchène ( 1994-1996) à la reprise du conflit, depuis 1999, le répertoire d’actions utilisé par les Tchétchènes a évolué, de même que l’intensité des opérations de l’armée russe. Si les embuscades contre cette dernière sont restées le mode d’action principal des combattants tchétchènes, l’apparition des attentats suicides a marqué les derniers développements du conflit. La première guerre s’était terminée par la signature des accords de Khassaviourt, en août 1996 [1], à la suite des sérieux revers connus par l’armée russe. En 1997, un traité de paix est entériné qui exclut le recours à la force dans les relations entre les deux pays. Cependant, la situation en Tchétchénie indépendante se révèle rapidement difficile. L’économie détruite laisse entre 80 et 90% de la population active sans travail [2]. Les promesses russes d’aide à la reconstruction se traduisent sur le terrain par une mise en quarantaine économique de l’espace tchétchène avec l’instauration de checkpointstout au long de la frontière. Sur le plan intérieur, des élections sont organisées en 1997. Les candidats les plus intransigeants vis-à-vis des Russes et à tendance islamiste comme Bassaev [3] et Oudougov (ministre de l’Information lors de la présidence de Doudaev) sont mis en minorité au profit de Maskhadov, chef de l’armée tchétchène connu pour sa volonté de compromis et de négociation avec les Russes. Maskhadov rencontre cependant de grosses difficultés à établir son autorité sur l’ensemble du territoire tchétchène, un certain nombre de chefs de guerre refusant de se retirer. En octobre 1999, des combattants islamistes daghestanais et tchétchènes, dirigés par Bassaev, effectuent une incursion au Daghestan pour venir en aide à des villages wahhabites. Cette opération sert d’argument au pouvoir russe pour envahir de nouveau la Tchétchénie. La seconde guerre est marquée, côté russe, par des bombardements beaucoup plus importants, des ratissages dans les villages, l’instauration de « camps de filtration », l’extorsion de rançons, etc. Les Tchétchènes, au-delà des méthodes de guérilla traditionnelle, commettent, à partir de 2000, des opérations suicides contre l’armée russe mais aussi contre l’administration tchétchène pro-russe, revendiquées en général par Bassaev. Ces attaques suicides sont fortement marquées par la référence au shahid, au « martyre » musulman. Les sites Internet de maintes organisations jihadistes présentent volontiers la Tchétchénie comme l’un des fronts où les musulmans sont opprimés par les kuffar, les « infidèles », en l’occurrence russes. Les Russes soulignent immédiatement cet état de fait et font un lien direct entre ces actions et le terrorisme international de type Al Qaïda. Les attaques suicides, rejetées par la population, sont alors présentées comme le résultat de l’influence d’éléments étrangers, les fameux « wahhabites ». D’où la thématique d’une palestinisation du conflit dont le directeur du FSB (ex-KGB), Nikolaï Patrouchev, fait usage officiellement pour la première fois en juin 2003, ainsi que certains journalistes telle Anna Politovskaia [4].
Mais la multiplication des attentats suicides en Tchétchénie signifie-t-elle que la lutte tchétchène est récupérée par des mouvements jihadistes internationaux ? La thèse que nous souhaitons développer ici tend à souligner l’évolution de ce combat, du nationalisme à un islamo-nationalisme, au sens où le discours de justification de la guerre est de plus en plus imprégné de références religieuses, cependant que l’enjeu demeure nationaliste. Cette imprégnation se réfère également à une histoire, puisqu’elle a déjà existé au XIXe siècle dans le cadre des luttes anticoloniales. De plus, si l’usage des attentats suicides s’inscrit dans cette évolution vers un islamo-nationalisme, le développement de cette violence sacrificielle ne peut être simplement rattaché aux islamistes. En effet, ceux-ci ont été très présents lors de la première guerre en Tchétchénie sans que ce répertoire d’actions soit utilisé. Il faut donc ajouter d’autres éléments pour comprendre cette évolution. Dans tous les cas, il conviendra de rester prudent dans notre analyse, car la difficulté d’accès au terrain rend extrêmement aléatoire l’évaluation de l’impact réel de la référence au martyre dans la population et dans les groupes de combattants.
 
L’islamisme, relecture islamo-nationaliste de la lutte nationale ?
 
 
Si l’islam est présent dans la région depuis le VIIIe siècle, il ne s’implante en Tchétchénie de façon massive qu’à partir du XVIIIe, et surtout du XIXe siècle à l’occasion des guerres du Caucase [5]. Cette relation entre l’islam tchétchène et les guerres anticoloniales constitue un point important pour comprendre la façon dont la lutte nationaliste tchétchène va pouvoir être reliée à l’islam par la suite. Cet islam s’enracine sous la forme de deux confréries soufies : la Naqshbandiya et la Qadirya. Chaque Tchétchène est rattaché à l’une des branches de ces confréries, les membres d’un même clan pouvant appartenir à des branches différentes. Ces confréries représentent également un mode d’organisation sociale. Toutefois, elles perdent beaucoup de leur influence dans la période soviétique, la société tchétchène participant alors au mouvement général de laïcisation. L’islam tchétchène, dont une grande partie des cadres avait disparu, notamment lors de la déportation de 1944 [6], perd alors beaucoup de son aspect politique et se transforme, en mettant l’accent sur des rites et des traditions soufies : festivals, zikr [7], etc. Le respect de ces rites lors de la déportation joue un rôle majeur dans le maintien de l’identité tchétchène. Outre la question de la survenue des acteurs jihadistes [8] dans le conflit russotchétchène que nous examinerons plus loin, celle de l’accueil qu’a pu rencontrer la proposition religieuse et politique salafiste, qui s’oppose directement au soufisme local, revêt une grande importance. Deux éléments ont pu jouer un rôle essentiel : un élément de conflit générationnel d’une part et le rapport à la lutte nationale d’autrepart [9].
Le conflit générationnel
Se réclamer du wahhabisme permet à la jeunesse de remettre en cause des structures décisionnelles claniques. À travers cette référence, des jeunes vont pouvoir légitimer une certaine capacité décisionnelle. Dans le contexte palestinien, l’islamisme remet en cause l’autorité patriarcale en faisant référence à une légitimité plus haute et en instaurant une référence directe au Coran (en somme, on fait jouer le Coran contre le père). De la même façon, le wahhabisme, qui remet en cause le soufisme et surtout l’organisation sociale qui yest rattachée, offre une opportunité pour des jeunes [10]. Il met en avant une liaison directe avec Dieu, sans autorités religieuses intermédiaires, et construit un rapport religieux qui peut se révéler plus individualiste dans certains contextes, au-delà des règles extrêmement prescriptives de ce mouvement et de son organisation en groupes plus ou moins fermés. Ainsi, les wahhabites se sont trouvés à de nombreuses reprises en opposition directe avec les conseils de villages. Par ailleurs, cette référence est accompagnée de la constitution de groupes armés, ce qui permet également d’imposer des décisions par la force. En dernier lieu, dans une économie dévastée, les groupes apportent d’importantes ressources économiques.
La promotion sociale qu’offrent ces mouvements se fait grâce à la connaissance de l’islam. Le soufisme tchétchène souffre d’un déficit de transmission du savoir. Aussi, tout particulièrement depuis l’institution de la sharia, les détenteurs d’un savoir en islamologie – acquis en quelques années, avec une certaine pratique de la langue du Coran, grâce à des formations adhocdans les pays arabes– peuvent-ils accéder à leur retour à des positions (président de tribunal, par exemple), inenvisageables autrement. Toutefois, nous manquons pour le moment d’éléments concernant le profil sociologique des partisans wahhabites.
Cette remise en cause de l’ordre traditionnel se fait donc par les armes, mais également à travers cette référence à un savoir, même si celui-ci reste idéologiquement extrêmement marqué.
Le rapport à la lutte nationale
La référence à l’islamisme permet aussi une nouvelle lecture de la lutte nationale. En effet, lors de la seconde guerre, une partie de l’autorité soufie – notamment en la personne de Kadyrov, ancien mufti et combattant –, s’est progressivement discréditée, au fur et à mesure du déroulement de la guerre et de l’aggravation de la répression exercée par les Russes, en collaborant avec ces derniers. Si cette administration a depuis révisé certaines de ses attitudes, elle continue à appliquer une politique pro-russe.
À l’opposé, les groupes de combattants tels ceux de Bassaev lient islamisme et lutte nationale et se réfèrent à la figure de l’imam Chamil. Ce dernier, qui appartenait à la confrérie des Naqshbandi, avait fondé au XIXe siècle un imamat indépendant réunissant Tchétchénie et Daghestan, où avait été instaurée la sharia. Il fut défait par les Russes en 1859.
Cet ancrage de l’islam dans la lutte nationale se fait également au travers des notions de ghazaouat et de jihad. Alors que la notion de jihad renvoie à « l’effort mené par le croyant pour s’améliorer lui-même » ( jihad majeur ou jihad interne), ou à la « guerre sainte menée pour défendre les musulmans et leur terre » ( jihad mineur ou jihad externe), le ghazaouat désigne spécifiquement des combats entre armées [11]. Il avait été employé pour désigner les guerres du Caucase au XIXe siècle, avant d’être utilisé lors de la première guerre russo-tchétchène.
La notion de jihad est donc ici développée en lien étroit avec la référence à l’indépendance est n’a acquis de réelle signification pour certains combattants tchétchènes qu’en s’incarnant dans le cadre de la lutte nationale . En ce sens, on peut parler d’islamo-nationalisme tchétchène. En se référant à un passé islamiste et indépendantiste, les islamistes tchétchènes tendent à reterritorialiser l’islamisme jihadiste. La construction d’un État islamiste peut alors apparaître comme un objectif qui, en renforçant la société tchétchène, favorisera également son autonomie. De la même façon que la notion de jihad développée par les islamistes palestiniens renvoie moins à un programme religieux qu’à une inscription de la lutte nationale dans une eschatologie religieuse – l’objectif premier restant l’indépendance du territoire –, pour les Tchétchènes, il semble que cette référence soit plus à comprendre dans le sens de l’inscription dans le passé et dans sa glorification. Par ailleurs, l’ancrage de la lutte nationale dans cet univers de références met en lien cette résistance spécifique avec d’autres résistances, dans une série d’identifications croisées qui rompt l’isolement de la Tchétchénie, symboliquement, mais également pour la recherche de fonds.
 
L’impact limité des groupes jihadistes internationalistes
 
 
La Tchétchénie représente pour certains groupes de jihadistes internationaux – arabes pour l’essentiel– un substitut à l’Afghanistan. L’idéologie développée par ces groupes fait du conflit russo-tchétchène un des lieux, à l’instar de la Palestine, de l’opposition entre des musulmans opprimés et des infidèles. Toutefois, leur nombre reste extrêmement limité par rapport à l’ensemble de la résistance tchétchène et leur propagande, si elle fait référence de façon récurrente à la Tchétchénie, s’adresse avant tout à un public arabo-musulman. Leur impact dépend de leur association à des groupes de combattants locaux et de la territorialisation de leurs références, en d’autres termes, de leur adaptation aux enjeux locaux.
Les groupes armés wahhabites en Tchétchénie : impact et tactique
Les premiers groupes de jihadistes arrivent en Tchétchénie pendant la première guerre, entre 1994 et 1996. Avant leur arrivée, la doctrine néo-fondamentaliste wahhabite s’était développée au Daghestan sous l’influence d’un prédicateur local, Kebedov [12]. Des villages daghestanais étaient devenus wahhabites et étaient passés à la sharia. Ce qualificatif de wahhabite, en référence au wahhabisme [13], forme très conservatrice de sunnisme et doctrine religieuse officielle d’Arabie saoudite, est souvent récusé par les intéressés eux-mêmes, qui y voient une réduction de leur doctrine de par son association trop spécifique à l’Arabie saoudite. Le terme de salafiste est généralement mis en avant par les groupes jihadistes, même s’il n’est pas certain qu’il soit vraiment répandu en Tchétchénie. Le salafisme est une notion forgée à la fin du XIXe siècle. Le terme lui-même se réfère à salaf (« pieux ancêtre »). Cette tendance renvoyait à la volonté de retrouver un islam pur en se référant directement aux textes originaux et en revenant au mode de vie du prophète. Un tel « retour » avait une dimension politique avec la volonté de remettre en cause le colonialisme [14]. On trouve dans la mouvance salafiste des positions politiques extrêmement variées, la tendance jihadiste n’en constituant qu’une des formes extrêmes [15]. Les hypothèses pour rendre compte de l’implantation de telles doctrines mettent généralement en avant la commodité d’une référence identitaire permettant à la fois une différenciation et une opposition aux Russes dans la situation post-soviétique. S’agissant de la Tchétchénie, on peut distinguer deux dimensions à travers lesquelles ces groupes prennent place dans les conflits locaux et obtiennent ainsi un impact : leur apport à la lutte nationale et la remise en cause des structures d’organisations traditionnelles qu’ils peuvent représenter.
Intégration dans la lutte contre les Russes. En effet, perçus avant tout comme des extrémistes étrangers par les Tchétchènes, ces combattants ne sont tout d’abord guère appréciés. Cependant, leur alliance avec des chefs de guerre tchétchènes, la plus connue étant celle contractée entre Bassaev et Khattab, un wahhabite d’Arabie saoudite, ancien combattant d’Afghanistan, leur permet une certaine intégration. On peut certainement voir dans cette alliance la volonté de s’associer avec des groupes efficaces et d’obtenir des financements extérieurs. Quant à Khattab, ce « parrainage » local lui est indispensable puisque l’intervention de ses combattants reste mal acceptée par la population. Mais ses succès sur le terrain contre les Russes renforcent cependant la position de ses djihadistes, et certains combattants tchétchènes usent désormais de références islamistes. Ces succès sont ensuite largement diffusés et médiatisés par l’intermédiaire de vidéos. Lors de la première guerre, le fait d’armes le plus connu de Bassaev est la prise d’otages de février 1995 qui fait suite à une sortie visant à rompre un encerclement par l’armée russe. Des négociations ont lieu et le Premier ministre russe Tchernomyrdine annonce la fin des opérations russes. Si le cessez-le-feu ne tient pas, il donne le temps à la résistance tchétchène d’accueillir les nouveaux combattants issus des villages détruits par l’armée russe. Ce type d’opération donne une visibilité particulière à ce groupe de combattants qui ne constitue cependant qu’une minorité parmi les troupes tchétchènes dirigées par Maskhadov. Leur nombre est estimé à trois ou quatre mille à cette période.
Les wahhabites confirment donc leur implantation grâce à leurs succès militaires, et leur discours islamiste ne prend sens que dans sa référence à la lutte. Pour un combattant tchétchène, le choix du groupe armé se fait plus en fonction de critères de proximité et de renommée que d’orientations idéologiques. Le rapport aux pratiques religieuses est fluctuant [16]. Et l’opposition entre soufisme et salafisme, qui constitue pourtant l’un des enjeux pour les groupes de combattants étrangers, n’a guère de sens pour les jeunes qui adhèrent à ces groupes et se retrouvent environnés de références islamistes associées à la lutte nationale.
Remise en cause des pouvoirs locaux ? Plus ou moins unis au reste de la résistance tchétchène lors de la première guerre, ces groupes de combattants islamistes vont participer à l’extrême division du pouvoir que constitue l’après-guerre en Tchétchénie. En effet, leur position est menacée à l’intérieur de la société tchétchène. La population privilégie l’option des négociations avec les Russes et veut croire aux accords signés. Surreprésentés comme ils le sont dans la résistance tchétchène par rapport à leur impact réel dans la population, l’arrêt de la guerre signifie pour eux une perte de pouvoir. Aussi leur volonté de maintenir leur position va-t-elle se traduire par une double opposition, d’une part à l’intérieur du mouvement indépendantiste contre Maskhadov, qui oscille lui-même entre volonté de compromis et rejet, et, d’autre part, contre les autorités traditionnelles et la hiérarchie soufie. Leur position représente ici moins une spécificité des mouvements islamistes en Tchétchénie qu’une attitude classique de chefs de guerre qui tiennent à préserver leur pouvoir en se taillant des fiefs, parfois liés au secteur criminel, à l’intérieur desquels ils refusent l’autorité principale, ici celle de Maskhadov. Parallèlement à ce refus, les islamistes s’opposent également aux autorités locales soufies.
Les autorités, quant à elles, s’opposent aux combattants dont elles récusent la force qu’ils tirent de leur participation à la guerre. Elles cherchent à les éloigner des villages dans le but d’éviter des représailles russes contre les civils. Elles développent donc en général une ligne de compromis avec les Russes plutôt que de lutte armée, ce qu’illustre particulièrement le destin de Kadyrov, l’ancien mufti qui dirige l’administration pro-russe tchétchène depuis juin 2000. En ce sens, les autorités représentent une opposition pour les islamo-nationalistes. Pour les jihadistes, s’ajoute à cela la volonté de réformer un islam soufi considéré comme dégénéré par rapport à l’islam pur des origines. Cette opposition donne lieu à de violents affrontements internes en juillet 1998. Dans ce contexte, Maskhadov tente d’expulser les wahhabites de Tchétchénie. Mais il n’obtient pas d’aide auprès des Russes et échoue.
Les islamistes tchétchènes vont alors opérer ce qu’on peut considérer comme un tournant à la fois idéologique et stratégique, en renforçant leur alliance avec les wahhabites daghestanais. Un congrès islamiste réunissant les islamistes daghestanais et tchétchènes avait été constitué en 1997. En 1998, il se dote d’une branche armée dont la direction est confiée à Bassaev. Idéologiquement, il s’accompagne d’une référence beaucoup plus marquée à la volonté d’instaurer un imamat en référence à Chamil. En termes stratégiques, cette alliance accentue leur volonté d’opposition et les conduit certainement à surestimer leur emprise sur la population. Par ailleurs, le lien entre Daghestan et Tchétchénie les pousse à prendre en considération d’autres enjeux, ainsi l’opposition entre wahhabites et gouvernement daghestanais. En août 1999, plusieurs centaines de combattants, placés sous le commandement de Bassaev et Khattab, entrent au Daghestan pour le « libérer » et aider à la formation d’un État islamique unifié avec la Tchétchénie. Mais les islamistes ont largement sous-estimé l’opposition de la population à leur mouvement, et ils se trouvent confrontés à une résistance locale, en plus des attaques de l’armée russe. Cet épisode marque le point extrême du décalage entre la proposition islamiste et la population tchétchène. Cherchant à maintenir leur position, les islamistes vont être conduits à une fuite en avant. Ils ont un double intérêt à ce que la situation ne se stabilise pas en Tchétchénie. En premier lieu, leur poids dans la résistance, du fait de leurs moyens, leur donne un rôle plus important. En second lieu, leur idéologie fait sens pour la population dans les périodes de conflit et tout particulièrement lorsque celui-ci s’intensifie, semblant écarter toute autre possibilité de régler la situation.
Au-delà de leur participation effective aux groupes armés, quelle est la posture idéologique exacte campée par les islamistes ?
Quel discours idéologique ?
On ne peut parler d’un discours islamiste en Tchétchénie : il y a plusieurs discours, qui recouvrent des enjeux différents. Schématiquement, on peut faire des références à l’islam en Tchétchénie un jeu tripartite : un islam traditionnel soufi qui renvoie également à une organisation sociale, un islamo-nationalisme et un islamisme jihadiste porté par des acteurs étrangers. Les trois discours sont différents, comme sont différents les leaders de ces trois tendances et leur position vis-à-vis de la lutte nationale. Toutefois, il faut souligner que ces oppositions ne font pas nécessairement sens pour leurs militants qui circulent de l’un à l’autre. L’analyse du discours développé sur la Tchétchénie par la mouvance jihadiste internationale et du discours d’islamistes tchétchènes locaux tels qu’on peut les trouver notamment sur les sites Internet, les vidéos, les déclarations de leaders, etc. fait apparaître un net décalage, malgré l’emploi d’un vocabulaire identique. Toutefois, il faut souligner que, si l’on passe d’un discours territorialisé qui parle d’indépendance à un discours déterritorialisé avec les jihadistes, une constante existe, celle de la mise en avant de la notion de « martyre » et de la capacité de sacrifice.
Pour les jihadistes, la Tchétchénie ne présente aucune spécificité régionale ou historique et n’est qu’un des lieux où s’illustre l’oppression des musulmans par les kuffar. Tout comme la Palestine, elle sert aposteriori à élaborer cette thèse et à légitimer leur position en montrant leur lutte contre les exactions de l’armée russe en Tchétchénie. On peut distinguer les sites Internet jihadistes « généralistes », dans lesquels la Tchétchénie et la Palestine constituent des thèmes centraux, mais pas les seuls, et ceux qui concernent spécifiquement la Tchétchénie.
En dehors des sites Internet eux-mêmes, les éditions Azzam, généralement considérées comme étant les éditions d’AlQaïda, diffusent un CD-Rom en arabe sur la Tchétchénie qui montre les atrocités de la guerre ainsi que des embuscades tchétchènes contre les Russes et propose de nombreux témoignages et testaments de mujahidin. Des vidéos des embuscades menées en Tchétchénie par Bassaev et Khattab sont également en circulation. Ces types de support sont importants car les sites Internet sont souvent indisponibles.
Dans ces documents, tout particulièrement les testaments des kamikazes ou vidéos testamentaires [17], les Russes sont présentés comme des kuffar. Mais la question de l’indépendance de la Tchétchénie n’est pas la thématique majeure. Les vidéos, les photos, les témoignages insistent sur l’horreur de la guerre, s’attardent longuement sur les images de morts et de blessés, montrent les actions des combattants et mettent cela en parallèle avec des versets du Coran. Ainsi, à côté de photos de « martyrs » morts, lit-on : « Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah soient morts. Au contraire, ils sont vivants auprès de leur Dieu, bien pourvus » (CoranIII, 169). De même, les testaments insistent sur la relation à Allah et au jihad, sans que soit mentionnée la question tchétchène.
Sur le site wwww. qoqaz. com,le martyre au féminin a une place de choix. La piété, la capacité au sacrifice des shahidat sont mises en avant : « Je sais ce que je fais, le paradis a un prix et j’espère que ce sera le prix du paradis. Hawaa Barayev, l’épée du jihad. » Un document d’une dizaine de pages explique le rôle spécifique que les femmes peuvent jouer dans le cadre du jihad [18]. Cette glorification des femmes se fait toujours au détriment des hommes qui ne vont pas au combat : « Un grand nombre de femmes participent maintenant au jihad et j’espère que tous les hommes vont aussi aller au jihad et ne pas prendre le rôle des femmes en restant à la maison. [...] Nos ancêtres auraient tué toute personne essayant de toucher leurs femmes mais maintenant les femmes musulmanes sont attaquées, violées devant ceux qui se proclament des hommes, et ils sont si peu jaloux de l’honneur de leurs sœurs musulmanes qu’ils restent assis à boire du thé en écoutant ces nouvelles épouvantables » [19].
Tout au contraire de ces invocations générales, les documents circulant sur le site kavkazcenter (actuellement interdit) animé par le tchétchène Oudougov – qui dispose également d’une chaîne de télévision qu’il dirige désormais depuis le Qatar– et les documents sur les « opérations martyres » ne sont pas en langue arabe mais en russe, et développent un discours centré sur la nécessité de libérer la Tchétchénie. C’est dans ce cadre spécifique que se fait la référence au jihad. Citons, à titre d’exemple, la déclaration des preneurs d’otages du théâtre de Moscou [20], diffusée sur Al-Jazira : « Nous sommes venus dans la capitale pour yarrêter la guerre ou y accéder au martyre dans la voie d’Allah. Nos exigences sont l’arrêt de la guerre et le retrait des forces russes. [...] Chaque nation a le droit à l’autodétermination, mais la Russie a arraché ce droit au peuple tchétchène et aujourd’hui nous voulons reprendre ce droit qu’Allah, le Très Gracieux, nous a accordé – comme à toutes les autres nations–, le droit à la liberté et à l’autodétermination. Les occupants russes ont noyé notre pays dans le sang de nos enfants et nous avons attendu longtemps pour la juste solution [en en appelant] à la conscience humaine, mais le monde vit dans le coma et ne se soucie pas de l’assassinat des innocents. [...] C’est pourquoi nous avons choisi cette voie – la voie du jihad pour la liberté du peuple tchétchène » [21].
Deux discours s’opposent donc entre, d’un côté, un jihadisme deterritorialisé et, de l’autre, un ethno-nationalisme qui évolue vers un islamo-nationalisme. Ces deux types de discours ne s’adressent pas au même public. Les sites jihadistes qui diffusent essentiellement en arabe et en anglais visent principalement l’espace arabo-musulman [22]. Dans les camps palestiniens, on a pu retrouver le même type de concurrence entre un islamo-nationalisme – l’islamo-nationalisme palestinien de mouvements comme le Hamas ou le Jihad islamique dans ce cas – et cet islamisme jihadiste des salafistes. Ainsi, la reprise des mosquées par des mouvements islamo-nationalistes comme le Hamas a pu être perçu comme une protection contre l’implantation des mouvements jihadistes [23].
En Tchétchénie, la prégnance du nationalisme, certes revisité par un islamonationalisme, limite l’implantation de l’idéologie jihadiste même si quelques acteurs de cette mouvance sont présents. La proposition islamiste ne fait sens que dans son association à la lutte nationale et dans la relecture qu’elle en propose.
 
L’évolution du répertoire d’actions : la multiplication des attentats suicides
 
 
Cette évolution vers un islamo-nationalisme constitue-t-elle une des clés pour comprendre le passage au répertoire d’actions des attentats suicides ? Ces derniers se réfèrent au shahid, au martyre musulman et, à ce titre, le lien peut sembler net. L’attentat suicide, au sens propre, est caractéristique de la seconde guerre, et tout particulièrement de l’année 2003. De 2000 à 2003, la guerre russo-tchétchène se définit, côté russe, par l’intensification des méthodes de répression massive [24] ainsi que par une large corruption. Côté tchétchène, la résistance se montre divisée. La population est extrêmement lasse. L’administration pro-russe dispose d’une légitimité très faible que n’a pas renforcée le référendum de mars 2003, dont l’organisation est largement contestée. Par ailleurs, les combattants s’opposent quant aux méthodes à employer. Si les embuscades et la guérilla restent le mode d’action principal, les attentats à la bombe et les attentats suicides se développent, malgré le désaveu de Maskhadov. D’autres types d’opérations, associées à la notion de martyre, avaient été menés auparavant par les Tchétchènes. Ainsi, durant la première guerre, le principal mode d’action consistait en embuscades tendues à l’armée russe. Cependant, certains assauts à très haut risque visant à rompre des encerclements étaient présentés comme des assauts suicidaires. D’ailleurs, certains combattants des bataillons islamistes célébraient leurs funérailles avant d’aller au combat [25]. On ne peut toutefois parler de suicide au sens propre que dans le cas d’envoi de volontaires sur les champs de mines, comme cela se faisait en Iran [26], pour permettre aux principaux combattants de sortir de Grozny assiégé. La mort y est ici certaine. Dans les deux autres cas, il s’agit de tactiques visant à renverser des situations apparemment désespérées mais où une chance de survie subsiste [27].
Il semble impossible d’établir un lien de causalité directe entre le développement des attentats suicides et l’évolution vers un islamo-nationalisme ou tout du moins d’en faire porter l’entière responsabilité aux organisations islamistes en Tchétchénie. Depuis la reprise du conflit, les attentats sont en général revendiqués par Bassaev. Mais il faut distinguer deux types d’opérations. Certaines, comme la prise d’otages du théâtre de Moscou, demandent une importante organisation, tandis que d’autres, des actions isolées avec des cibles simples, semblent le fait d’individus peu organisés [28]. Il n’est guère probable que Bassaev, par exemple, ait une réelle emprise sur ces derniers. Ces actes sont le fait de Tchétchènes, et certainement pas de militants du jihadisme international. Les premiers attentats suicides au camion piégé sont perpétrés en juillet 2000, mais c’est à partir de décembre 2002 que l’on note une véritable intensification et une exportation de ce mode d’action sur le territoire russe. Toutefois, la majorité des attaques prennent pour cible l’armée russe en Tchétchénie ou l’administration tchétchène pro-russe. Cette spécificité souligne l’importance de la division de la société tchétchène. L’un de ces attentats a visé ainsi Kadyrov, chef de cette administration [29].
Ces divers éléments tendent à conforter l’hypothèse d’une appropriation locale du répertoire d’actions des attentats suicides, appropriation qui s’effectuerait effectivement à travers la notion de sacrifice pour la cause et celle de shahid, mais que l’on ne pourrait considérer comme relevant d’un endoctrinement fondé sur l’isolement du candidat. D’ailleurs, les Tchétchènes tendent à prendre leurs distances vis-à-vis du discours jihadiste et à considérer la violence des islamo-nationalistes comme une forme de vengeance, arme du faible. La démarche des femmes auteurs d’attentats suicides est assimilée « à un sacrifice, non pas au nom d’une doctrine, mais au nom d’une vengeance, une façon de faire justice soi-même puisqu’on ne peut compter ni sur un système judiciaire, ni sur l’aide de personne. L’isolement, l’abandon par la communauté internationale sont sans cesse rappelés » [30].
Le parcours de ces femmes confirme cette donnée. On parle de « veuves de guerre » et on peut toujours signaler la disparition d’un proche, mari ou frère par exemple, pour justifier leur désir de vengeance. Si ces femmes font preuve d’une religiosité croissante, selon les données de Bleuenn Isambard, « les jeunes femmes qui sont mortes au théâtre Nord-Ost à Moscou en octobre 2002, et d’autres qui se sont fait sauter contre des objectifs russes ou l’ont tenté avec plus ou moins de succès, étaient pour la plupart des jeunes femmes “modernes”, cultivées, n’appartenant pas à des mouvements extrémistes, certaines ont été visiblement “récupérées”, voire instrumentalisées, d’autres se sont décidées seules et ont franchi le pas seules, ou presque. [...] On assiste plutôt à une récupération a posteriori des personnes prêtes à faire le pas, voire des actes accomplis ». Ainsi, la volonté d’accomplir un tel acte n’est pas le fruit d’un endoctrinement mais semble bel et bien celle du candidat qui se trouve ensuite conforté et soutenu, parfois par l’entourage, et par des lectures à caractère religieux qui insistent sur la valeur du sacrifice. La motivation première semble liée, d’une part, à la volonté de venger un proche, d’autre part, au contexte général de la situation tchétchène perçue comme sans espoir.
Les analogies sont ici frappantes avec le cas palestinien, où les candidats aux attentats suicides de la deuxième Intifada (au contraire de ceux de 1994-1996) sont loin d’être des militants chevronnés des organisations mais se recrutent de manière beaucoup plus large et souvent se présentent d’eux-mêmes aux organisations lorsqu’ils veulent passer à l’acte. On assiste à la même intensification de la pratique religieuse quelques semaines avant l’exécution. Mais, tout au contraire de ce qui se passe dans d’autres contextes, l’organisation n’a pas besoin d’isoler le candidat. Ce dernier continue à circuler dans son milieu jusqu’au dernier jour. Tout comme dans le cas tchétchène, les auteurs d’attentats suicides en Israël ne se recrutent pas dans un milieu spécifique et en aucun cas dans un milieu spécialement pauvre et défavorisé au regard de l’ensemble de la société. Le cas tchétchène et le cas palestinien présentent bien une similitude : l’existence d’un terreau social large, plus ou moins récupéré par les organisations sans qu’il soit créé par elles. Le désespoir né de l’indifférence internationale est à prendre en compte dans la formation de ce terreau. Parallèlement à la multiplication des attentats suicides en Tchétchénie, l’utilisation d’un vocabulaire religieux pour dire le conflit et la mise en avant d’une pratique religieuse des combattants, à commencer par le « martyre » des attentats suicides, s’accentuent. Mais cela ne reflète pas nécessairement l’influence du jihadisme international. En premier lieu, il faut souligner l’héritage d’un passé de luttes remontant au XIXe siècle où l’islam était étroitement lié à l’anticolonialisme. L’utilisation des références du jihadisme international qui fait de la Tchétchénie un haut lieu de l’oppression des musulmans par les kuffar fait sens dans le cadre de leur intégration au projet de libération nationale de la Tchétchénie. C’est essentiellement par rapport aux faits d’armes de leurs bataillons que les islamistes ont pu obtenir un impact, associés ainsi – pour un temps – à une image de héros (mais aussi d’extrémiste). Acontrario, leurs actions à l’intérieur de la société tchétchène en faveur d’un changement des mœurs et leur opposition aux structures traditionnelles leur aliènent une partie de la société. Dans le même temps, cependant, elles peuvent leur donner une certaine audience auprès des jeunes générations, pour lesquelles ils représentent une possibilité de promotion sociale et d’acquisition d’un certain pouvoir.
Si la référence au martyre constitue un cadre de légitimation des attentats suicides, ils renvoient pour l’essentiel à la notion de vengeance, et de vengeance personnelle dans un grand nombre de cas – attentat suicide contre le général qui a tué un frère par exemple –, et c’est à ce titre qu’ils peuvent éventuellement trouver des soutiens dans l’opinion tchétchène. Ce même aspect vengeur – une liste de noms pouvant être mentionnée dans les testaments– se retrouve chez les kamikazes palestiniens, mais l’insertion dans la notion d’un jihad eschatologique y ajoute une dimension temporelle qui permet de réinscrire la lutte nationale perdue dans un horizon de victoire à très long terme. Cet aspect ne semble pas présent dans le cas tchétchène, ce qui souligne peut-être la moindre articulation idéologique entre les attentats suicides et la relecture islamo-nationaliste de la lutte [31].
 
NOTES
 
[1] Si les accords sont compris, côté tchétchène, comme une reconnaissance de l’indépendance, la détermination du statut de la Tchétchénie est en fait repoussée à 2001.
[2] Brian Williams, « Caucasus Belli. The second Russo-Chechen war, 1999-2002. Astruggle for freedom or sub-plot to the war on terrorism ? », Turkistan Newsletter, 2003.
[3] Combattant nationaliste lors de la première guerre, Bassaev a peu à peu évolué vers un discours de plus en plus islamiste. Il se décrit volontiers comme un « Che Guevara islamiste ».
[4] Notons que si la Palestine apparaît également comme l’un des fronts du jihad pour les sites jihadistes, la référence au martyre qu’on observe en Palestine même n’a que peu à voir avec le martyre du jihad transnational, puisqu’elle s’inscrit dans un islamonationalisme : Pénélope Larzillière, « Le “martyr” palestinien, nouvelle figure d’un nationalisme en échec », dans Alain Dieckhoff et Rémy Leveau (dir.), Israéliens et Palestiniens, la guerre en partage, Paris, Balland, 2003, pp. 89-116. Comme l’a montré Khosrokhavar, si les attentats suicides font partie du répertoire d’actions des islamo-nationalistes comme des jihadistes internationaux, le cadre de référence par rapport auquel l’action est justifiée est différent : nationalisme sacralisé dans un cas, umma de croyants transnationale dans l’autre (Farhad Khosrokhavar, Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Paris, Flammarion, 2002).
[5] Voir Mikhaïl Roshin, « L’islam en Tchétchénie », dans Frédérique Longuet-Marx (dir.), Tchétchénie, la guerre jusqu’au dernier, Paris, Mille et Une Nuits, 2003, p. 118.
[6] Le 23 février 1944, Staline avait déporté l’ensemble des Tchétchènes vers le Kazakhstan, les accusant d’avoir collaboré avec les nazis. La mémoire de cette déportation reste centrale pour les Tchétchènes.
[7] Danse collective accompagnée de prières et de chants.
[8] Par le terme de « jihadiste », nous faisons référence aux groupes islamistes internationaux soutenant la doctrine salafiste et l’associant au jihadisme, par celui de « wahhabites », nous renvoyons aux groupes islamistes locaux soutenant le salafisme.
[9] À ce niveau, la comparaison avec le rôle de l’islam politique palestinien tel qu’il se décline dans des mouvements comme le Hamas peut s’avérer intéressante. En effet, on retrouve une proposition identitaire qui a la même fonction : relecture de la lutte nationale et remise en cause des structures décisionnelles communautaires.
[10] Comité Tchétchénie, Tchétchénie, dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, p. 37.
[11] Alfred Morabia, Le Gihad dans l’islam médiéval, Paris, Albin Michel, 1993, pp. 96 et 110.
[12] Mikhaïl Roshin, chapitre cité, p. 138.
[13] Le wahhabisme est né de l’alliance d’un clan tribal, les Saoud, avec un réformateur religieux, Abdul Wahhab (1703-1792). Voir Olivier Roy, L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002, p. 136.
[14] Olivier Roy, op. cit., p. 133.
[15] Sur ce point, Olivier Roy, op. cit., p. 141.
[16] Comité Tchétchénie, op. cit., p. 36 et Christoph Zuercher, Institutionen und organisierte Gewalt : Konflikt und Stabilitätsdynamiken im (post-)sowjetischen Kaukasus, texte non publié, Freie Universität Berlin, 2002, p. 36.
[17] Pour ne citer que le résumé descriptif de certaines vidéos en arabe : Tchétchénie, la destruction d’une nation (décembre 1999) montre les attaques contre les civils, la destruction systématique des cibles non militaires par les forces russes et de jeunes enfants et bébés amputés; Massacre en Tchétchénie (octobre 1999) montre des massacres perpétrés contre des femmes et des enfants par les forces russes ; Jihad au Daghestan diffuse les actions du jihad d’août et de septembre 1999, où les mujahidin de Tchétchénie sont allés au secours de leurs camarades musulmans au Daghestan.
[18] Participer au combat si le commandant local décide que la lutte est telle que les femmes doivent participer, soutenir les combattants sur le champ de bataille, élever des enfants mujahidin, mener un entraînement physique, encourager ceux qu’on aime à aller au jihad, se former à la médecine militaire.
[19] Extrait d’un texte qui se présente comme la transcription en anglais d’une vidéo intitulée No Surrender ! Il s’agit d’un dialogue entre deux femmes, Hawwaa et Luiza, se préparant à commettre un attentat suicide, et leur instructeur. Le document, initialement mis en ligne sur www. qoqaz. com, peut être retrouvé sur www. terrorisme. net. Ce site Internet, ainsi que le site www. religioscope. com, est animé par Jean-François Mayer, chargé de cours à l’université de Fribourg.
[20] 23 octobre 2002 : un commando tchétchène prend en otages plusieurs centaines de spectateurs. Les forces spéciales russes donnent l’assaut en utilisant un gaz paralysant. Tous les membres du commando sont tués, ainsi que de nombreux otages.
[21] La traduction en français de ces déclarations existe sur www. terrorisme. net : Prise d’otages à Moscou ( 26 octobre 2002).
[22] Un exemple de l’impact de ce type de discours sur des Palestiniens réfugiés au Liban en 1999, dans le cadre d’affrontements contre l’armée libanaise, est analysé par Bernard Rougier : « Une partie non négligeable de ce public s’est trouvée littéralement immergée dans le temps de l’islamisme jihadiste, s’identifiant à la population de Grozny quotidiennement soumise aux bombardements des troupes russes. Tout à la fois le moment comme le lieu des combats se sont déroulés en synchronie avec la destruction de Grozny par les troupes russes et dans l’esprit enfiévré de ceux qui suivaient le déroulement des combats à Aïn el-Héloué, la lutte contre l’armée libanaise était bien la prolongation du jihad des Tchétchènes contre l’armée russe. » Bernard Rougier, Reconstructions identitaires et mobilisations religieuses dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban depuis la fin de la guerre ( 1990-2001), thèse, Paris, Institut d’études politiques, 2002, pp. 354-355. Un jeune Palestinien du camp a même commis un attentat suicide contre l’ambassade de Russie à Beyrouth (Rougier, ibid., pp. 355-360).
[23] Bernard Rougier, « Dynamiques religieuses et identité nationale dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban », dans Jean-Francois Legrain, (dir.), « En attendant la Palestine », Maghreb-Machreq, n° 176, septembre 2003.
[24] Le 11 avril 2003, Le Monde a publié un article à propos d’un rapport des autorités tchétchènes pro-russes transmis « au plus haut niveau de l’État » (c’est-à-dire à Vladimir Poutine). Ce document, non publié, fait état entre autres de cent exécutions de civils par mois tout au long de l’année 2002, de près de trois mille cadavres retrouvés dans des charniers, d’enlèvements et de tortures. Le 17 avril, le Premier ministre de Tchétchénie, Anatoli Popov, a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un « rapport secret » mais des résultats des enquêtes menées par le procureur de Tchétchénie, Viktor Kravtchenko. D’après lui, ce texte fait en réalité mention de trois cents enlèvements de civils dans lesquels seraient impliqués des soldats russes dont certains purgent déjà leur peine.
[25] Brian Williams, « Unravelling the links between the Middle East and islamic militants in Chechnya », Central Asia-Caucasus Analyst, 12 février 2003, p. 2.
[26] Farhad Khosrokhavar, L’Islamisme et la Mort, Paris, L’Harmattan, 1995.
[27] Pour Hamit Bozarslan, la suppression même de la notion de risque dans l’attentat suicide où la mort est certaine constitue un aspect essentiel dans le développement de la violence sacrificielle. Hamit Bozarslan, From Political Contest to Self-Sacrifice : Violence in the Middle East, Princeton, Darwin Press, à paraître en 2003.
[28] Laurent Vinatier, « Réflexions prospectives sur l’évolution politique de la Tchétchénie », Table ronde sur la Tchétchénie, EHESS-IISMM, 5 mai 2003.
[29] L’attentat du 14 mai 2003 perpétré lors d’une fête religieuse semblait viser Ahmed Kadyrov. Il a fait quinze morts et cent quarante blessés. Les sources divergent sur le fait qu’il s’agissait d’un attentat suicide réalisé par une ou deux femmes, ou si la bombe avait été placée à l’intérieur du haut-parleur.
[30] Entretien avec Bleuenn Isambard à son retour de Tchétchénie à l’été 2003.
[31] Cet article n’aurait pas été possible sans les échanges que j’ai eus avec Bleuenn Isambard, Uwe Halbach, Anne Le Huérou, Aude Merlin, Frédérique Longuet-Marx, Silvia Serrano, Mairbek Vatchagaev et Laurent Vinatier. Qu’ils en soient ici remerciés.
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