2003
Critiques internationales
Tchétchénie : le jihad reterritorialisé
Pénélope Larzillière
attachée au Centre for Research in Ethnic Relations (CRER) de l'Université de Warwick, auteur de Lutte nationale et construction identitaire. L'expérience des jeunes Palestiniens et Palestiniennes, thèse, EHESS, 2002.
De la première guerre d’indépendance russo-tchétchène ( 1994-1996) à la reprise du conflit, depuis 1999, le répertoire d’actions utilisé par les Tchétchènes a évolué, de même que l’intensité des opérations de l’armée russe.
Si les embuscades contre cette dernière sont restées le mode d’action principal des
combattants tchétchènes, l’apparition des attentats suicides a marqué les derniers
développements du conflit. La première guerre s’était terminée par la signature des
accords de Khassaviourt, en août 1996
[1], à la suite des sérieux revers connus par
l’armée russe. En 1997, un traité de paix est entériné qui exclut le recours à la force
dans les relations entre les deux pays. Cependant, la situation en Tchétchénie
indépendante se révèle rapidement difficile. L’économie détruite laisse entre 80 et
90% de la population active sans travail
[2]. Les promesses russes d’aide à la reconstruction se traduisent sur le terrain par une mise en quarantaine économique de
l’espace tchétchène avec l’instauration de
checkpointstout au long de la frontière.
Sur le plan intérieur, des élections sont organisées en 1997. Les candidats les plus
intransigeants vis-à-vis des Russes et à tendance islamiste comme Bassaev
[3] et
Oudougov (ministre de l’Information lors de la présidence de Doudaev) sont mis en
minorité au profit de Maskhadov, chef de l’armée tchétchène connu pour sa volonté
de compromis et de négociation avec les Russes. Maskhadov rencontre cependant
de grosses difficultés à établir son autorité sur l’ensemble du territoire tchétchène,
un certain nombre de chefs de guerre refusant de se retirer. En octobre 1999, des
combattants islamistes daghestanais et tchétchènes, dirigés par Bassaev, effectuent
une incursion au Daghestan pour venir en aide à des villages wahhabites. Cette opération sert d’argument au pouvoir russe pour envahir de nouveau la Tchétchénie.
La seconde guerre est marquée, côté russe, par des bombardements beaucoup plus
importants, des ratissages dans les villages, l’instauration de « camps de filtration »,
l’extorsion de rançons, etc. Les Tchétchènes, au-delà des méthodes de guérilla traditionnelle, commettent, à partir de 2000, des opérations suicides contre l’armée russe
mais aussi contre l’administration tchétchène pro-russe, revendiquées en général
par Bassaev. Ces attaques suicides sont fortement marquées par la référence au
shahid, au « martyre » musulman. Les sites Internet de maintes organisations jihadistes
présentent volontiers la Tchétchénie comme l’un des fronts où les musulmans sont
opprimés par les
kuffar, les « infidèles », en l’occurrence russes. Les Russes soulignent
immédiatement cet état de fait et font un lien direct entre ces actions et le terrorisme
international de type Al Qaïda. Les attaques suicides, rejetées par la population,
sont alors présentées comme le résultat de l’influence d’éléments étrangers, les
fameux « wahhabites ». D’où la thématique d’une palestinisation du conflit dont le
directeur du FSB (ex-KGB), Nikolaï Patrouchev, fait usage officiellement pour la première fois en juin 2003, ainsi que certains journalistes telle Anna Politovskaia
[4].
Mais la multiplication des attentats suicides en Tchétchénie signifie-t-elle que
la lutte tchétchène est récupérée par des mouvements jihadistes internationaux ?
La thèse que nous souhaitons développer ici tend à souligner l’évolution de ce
combat, du nationalisme à un islamo-nationalisme, au sens où le discours de justification de la guerre est de plus en plus imprégné de références religieuses, cependant que l’enjeu demeure nationaliste. Cette imprégnation se réfère également à
une histoire, puisqu’elle a déjà existé au XIXe siècle dans le cadre des luttes anticoloniales. De plus, si l’usage des attentats suicides s’inscrit dans cette évolution
vers un islamo-nationalisme, le développement de cette violence sacrificielle ne peut
être simplement rattaché aux islamistes. En effet, ceux-ci ont été très présents lors
de la première guerre en Tchétchénie sans que ce répertoire d’actions soit utilisé.
Il faut donc ajouter d’autres éléments pour comprendre cette évolution. Dans
tous les cas, il conviendra de rester prudent dans notre analyse, car la difficulté d’accès
au terrain rend extrêmement aléatoire l’évaluation de l’impact réel de la référence
au martyre dans la population et dans les groupes de combattants.
L’islamisme, relecture islamo-nationaliste de la lutte nationale ?
Si l’islam est présent dans la région depuis le VIII
e siècle, il ne s’implante en
Tchétchénie de façon massive qu’à partir du XVIII
e, et surtout du XIX
e siècle à
l’occasion des guerres du Caucase
[5]. Cette relation entre l’islam tchétchène et les
guerres anticoloniales constitue un point important pour comprendre la façon
dont la lutte nationaliste tchétchène va pouvoir être reliée à l’islam par la suite. Cet
islam s’enracine sous la forme de deux confréries soufies : la Naqshbandiya et la
Qadirya. Chaque Tchétchène est rattaché à l’une des branches de ces confréries,
les membres d’un même clan pouvant appartenir à des branches différentes. Ces
confréries représentent également un mode d’organisation sociale. Toutefois, elles
perdent beaucoup de leur influence dans la période soviétique, la société tchétchène
participant alors au mouvement général de laïcisation. L’islam tchétchène, dont une
grande partie des cadres avait disparu, notamment lors de la déportation de 1944
[6],
perd alors beaucoup de son aspect politique et se transforme, en mettant l’accent
sur des rites et des traditions soufies : festivals,
zikr
[7], etc. Le respect de ces rites
lors de la déportation joue un rôle majeur dans le maintien de l’identité tchétchène.
Outre la question de la survenue des acteurs jihadistes
[8] dans le conflit russotchétchène que nous examinerons plus loin, celle de l’accueil qu’a pu rencontrer
la proposition religieuse et politique salafiste, qui s’oppose directement au soufisme
local, revêt une grande importance. Deux éléments ont pu jouer un rôle essentiel :
un élément de conflit générationnel d’une part et le rapport à la lutte nationale
d’autrepart
[9].
Le conflit générationnel
Se réclamer du wahhabisme permet à la jeunesse de remettre en cause des structures décisionnelles claniques. À travers cette référence, des jeunes vont pouvoir
légitimer une certaine capacité décisionnelle. Dans le contexte palestinien, l’islamisme remet en cause l’autorité patriarcale en faisant référence à une légitimité
plus haute et en instaurant une référence directe au Coran (en somme, on fait
jouer le Coran contre le père). De la même façon, le wahhabisme, qui remet en
cause le soufisme et surtout l’organisation sociale qui yest rattachée, offre une opportunité pour des jeunes
[10]. Il met en avant une liaison directe avec Dieu, sans autorités religieuses intermédiaires, et construit un rapport religieux qui peut se révéler
plus individualiste dans certains contextes, au-delà des règles extrêmement prescriptives de ce mouvement et de son organisation en groupes plus ou moins fermés.
Ainsi, les wahhabites se sont trouvés à de nombreuses reprises en opposition
directe avec les conseils de villages. Par ailleurs, cette référence est accompagnée
de la constitution de groupes armés, ce qui permet également d’imposer des décisions par la force. En dernier lieu, dans une économie dévastée, les groupes
apportent d’importantes ressources économiques.
La promotion sociale qu’offrent ces mouvements se fait grâce à la connaissance
de l’islam. Le soufisme tchétchène souffre d’un déficit de transmission du savoir.
Aussi, tout particulièrement depuis l’institution de la sharia, les détenteurs d’un savoir
en islamologie – acquis en quelques années, avec une certaine pratique de la langue
du Coran, grâce à des formations adhocdans les pays arabes– peuvent-ils accéder
à leur retour à des positions (président de tribunal, par exemple), inenvisageables
autrement. Toutefois, nous manquons pour le moment d’éléments concernant le
profil sociologique des partisans wahhabites.
Cette remise en cause de l’ordre traditionnel se fait donc par les armes, mais également à travers cette référence à un savoir, même si celui-ci reste idéologiquement
extrêmement marqué.
Le rapport à la lutte nationale
La référence à l’islamisme permet aussi une nouvelle lecture de la lutte nationale.
En effet, lors de la seconde guerre, une partie de l’autorité soufie – notamment en
la personne de Kadyrov, ancien mufti et combattant –, s’est progressivement
discréditée, au fur et à mesure du déroulement de la guerre et de l’aggravation de
la répression exercée par les Russes, en collaborant avec ces derniers. Si cette
administration a depuis révisé certaines de ses attitudes, elle continue à appliquer
une politique pro-russe.
À l’opposé, les groupes de combattants tels ceux de Bassaev lient islamisme et
lutte nationale et se réfèrent à la figure de l’imam Chamil. Ce dernier, qui appartenait à la confrérie des Naqshbandi, avait fondé au XIXe siècle un imamat
indépendant réunissant Tchétchénie et Daghestan, où avait été instaurée la sharia.
Il fut défait par les Russes en 1859.
Cet ancrage de l’islam dans la lutte nationale se fait également au travers des
notions de
ghazaouat et de
jihad. Alors que la notion de
jihad renvoie à « l’effort
mené par le croyant pour s’améliorer lui-même » (
jihad majeur ou
jihad interne),
ou à la « guerre sainte menée pour défendre les musulmans et leur terre » (
jihad
mineur ou
jihad externe), le
ghazaouat désigne spécifiquement des combats entre
armées
[11]. Il avait été employé pour désigner les guerres du Caucase au XIX
e siècle,
avant d’être utilisé lors de la première guerre russo-tchétchène.
La notion de jihad est donc ici développée en lien étroit avec la référence à
l’indépendance est n’a acquis de réelle signification pour certains combattants
tchétchènes qu’en s’incarnant dans le cadre de la lutte nationale . En ce sens, on peut
parler d’islamo-nationalisme tchétchène. En se référant à un passé islamiste et
indépendantiste, les islamistes tchétchènes tendent à reterritorialiser l’islamisme
jihadiste. La construction d’un État islamiste peut alors apparaître comme un
objectif qui, en renforçant la société tchétchène, favorisera également son autonomie.
De la même façon que la notion de jihad développée par les islamistes palestiniens
renvoie moins à un programme religieux qu’à une inscription de la lutte nationale
dans une eschatologie religieuse – l’objectif premier restant l’indépendance du
territoire –, pour les Tchétchènes, il semble que cette référence soit plus à comprendre dans le sens de l’inscription dans le passé et dans sa glorification. Par
ailleurs, l’ancrage de la lutte nationale dans cet univers de références met en lien
cette résistance spécifique avec d’autres résistances, dans une série d’identifications
croisées qui rompt l’isolement de la Tchétchénie, symboliquement, mais également
pour la recherche de fonds.
L’impact limité des groupes jihadistes internationalistes
La Tchétchénie représente pour certains groupes de jihadistes internationaux
– arabes pour l’essentiel– un substitut à l’Afghanistan. L’idéologie développée par
ces groupes fait du conflit russo-tchétchène un des lieux, à l’instar de la Palestine,
de l’opposition entre des musulmans opprimés et des infidèles. Toutefois, leur
nombre reste extrêmement limité par rapport à l’ensemble de la résistance tchétchène
et leur propagande, si elle fait référence de façon récurrente à la Tchétchénie,
s’adresse avant tout à un public arabo-musulman. Leur impact dépend de leur
association à des groupes de combattants locaux et de la territorialisation de leurs
références, en d’autres termes, de leur adaptation aux enjeux locaux.
Les groupes armés wahhabites en Tchétchénie : impact et tactique
Les premiers groupes de jihadistes arrivent en Tchétchénie pendant la première
guerre, entre 1994 et 1996. Avant leur arrivée, la doctrine néo-fondamentaliste
wahhabite s’était développée au Daghestan sous l’influence d’un prédicateur local,
Kebedov
[12]. Des villages daghestanais étaient devenus wahhabites et étaient passés
à la
sharia. Ce qualificatif de wahhabite, en référence au wahhabisme
[13], forme très
conservatrice de sunnisme et doctrine religieuse officielle d’Arabie saoudite, est
souvent récusé par les intéressés eux-mêmes, qui y voient une réduction de leur
doctrine de par son association trop spécifique à l’Arabie saoudite. Le terme de salafiste est généralement mis en avant par les groupes jihadistes, même s’il n’est pas
certain qu’il soit vraiment répandu en Tchétchénie. Le salafisme est une notion
forgée à la fin du XIX
e siècle. Le terme lui-même se réfère à
salaf (« pieux ancêtre »).
Cette tendance renvoyait à la volonté de retrouver un islam pur en se référant directement aux textes originaux et en revenant au mode de vie du prophète. Un tel
« retour » avait une dimension politique avec la volonté de remettre en cause le
colonialisme
[14]. On trouve dans la mouvance salafiste des positions politiques extrêmement variées, la tendance jihadiste n’en constituant qu’une des formes extrêmes
[15].
Les hypothèses pour rendre compte de l’implantation de telles doctrines mettent
généralement en avant la commodité d’une référence identitaire permettant à la
fois une différenciation et une opposition aux Russes dans la situation post-soviétique. S’agissant de la Tchétchénie, on peut distinguer deux dimensions à
travers lesquelles ces groupes prennent place dans les conflits locaux et obtiennent
ainsi un impact : leur apport à la lutte nationale et la remise en cause des structures
d’organisations traditionnelles qu’ils peuvent représenter.
Intégration dans la lutte contre les Russes. En effet, perçus avant tout comme des extrémistes étrangers par les Tchétchènes, ces combattants ne sont tout d’abord guère
appréciés. Cependant, leur alliance avec des chefs de guerre tchétchènes, la plus
connue étant celle contractée entre Bassaev et Khattab, un wahhabite d’Arabie
saoudite, ancien combattant d’Afghanistan, leur permet une certaine intégration.
On peut certainement voir dans cette alliance la volonté de s’associer avec des
groupes efficaces et d’obtenir des financements extérieurs. Quant à Khattab, ce
« parrainage » local lui est indispensable puisque l’intervention de ses combattants
reste mal acceptée par la population. Mais ses succès sur le terrain contre les
Russes renforcent cependant la position de ses djihadistes, et certains combattants tchétchènes usent désormais de références islamistes. Ces succès sont ensuite
largement diffusés et médiatisés par l’intermédiaire de vidéos. Lors de la première
guerre, le fait d’armes le plus connu de Bassaev est la prise d’otages de février 1995
qui fait suite à une sortie visant à rompre un encerclement par l’armée russe. Des
négociations ont lieu et le Premier ministre russe Tchernomyrdine annonce la fin
des opérations russes. Si le cessez-le-feu ne tient pas, il donne le temps à la résistance tchétchène d’accueillir les nouveaux combattants issus des villages détruits
par l’armée russe. Ce type d’opération donne une visibilité particulière à ce groupe
de combattants qui ne constitue cependant qu’une minorité parmi les troupes
tchétchènes dirigées par Maskhadov. Leur nombre est estimé à trois ou quatre mille
à cette période.
Les wahhabites confirment donc leur implantation grâce à leurs succès militaires,
et leur discours islamiste ne prend sens que dans sa référence à la lutte. Pour un
combattant tchétchène, le choix du groupe armé se fait plus en fonction de critères
de proximité et de renommée que d’orientations idéologiques. Le rapport aux
pratiques religieuses est fluctuant
[16]. Et l’opposition entre soufisme et salafisme, qui
constitue pourtant l’un des enjeux pour les groupes de combattants étrangers, n’a
guère de sens pour les jeunes qui adhèrent à ces groupes et se retrouvent environnés
de références islamistes associées à la lutte nationale.
Remise en cause des pouvoirs locaux ? Plus ou moins unis au reste de la résistance
tchétchène lors de la première guerre, ces groupes de combattants islamistes vont
participer à l’extrême division du pouvoir que constitue l’après-guerre en
Tchétchénie. En effet, leur position est menacée à l’intérieur de la société tchétchène.
La population privilégie l’option des négociations avec les Russes et veut croire aux
accords signés. Surreprésentés comme ils le sont dans la résistance tchétchène par
rapport à leur impact réel dans la population, l’arrêt de la guerre signifie pour eux
une perte de pouvoir. Aussi leur volonté de maintenir leur position va-t-elle se traduire par une double opposition, d’une part à l’intérieur du mouvement indépendantiste contre Maskhadov, qui oscille lui-même entre volonté de compromis et
rejet, et, d’autre part, contre les autorités traditionnelles et la hiérarchie soufie. Leur
position représente ici moins une spécificité des mouvements islamistes en
Tchétchénie qu’une attitude classique de chefs de guerre qui tiennent à préserver
leur pouvoir en se taillant des fiefs, parfois liés au secteur criminel, à l’intérieur
desquels ils refusent l’autorité principale, ici celle de Maskhadov. Parallèlement à
ce refus, les islamistes s’opposent également aux autorités locales soufies.
Les autorités, quant à elles, s’opposent aux combattants dont elles récusent la force
qu’ils tirent de leur participation à la guerre. Elles cherchent à les éloigner des villages dans le but d’éviter des représailles russes contre les civils. Elles développent
donc en général une ligne de compromis avec les Russes plutôt que de lutte armée,
ce qu’illustre particulièrement le destin de Kadyrov, l’ancien mufti qui dirige l’administration pro-russe tchétchène depuis juin 2000. En ce sens, les autorités représentent
une opposition pour les islamo-nationalistes. Pour les jihadistes, s’ajoute à cela la
volonté de réformer un islam soufi considéré comme dégénéré par rapport à l’islam
pur des origines. Cette opposition donne lieu à de violents affrontements internes
en juillet 1998. Dans ce contexte, Maskhadov tente d’expulser les wahhabites de
Tchétchénie. Mais il n’obtient pas d’aide auprès des Russes et échoue.
Les islamistes tchétchènes vont alors opérer ce qu’on peut considérer comme
un tournant à la fois idéologique et stratégique, en renforçant leur alliance avec les
wahhabites daghestanais. Un congrès islamiste réunissant les islamistes daghestanais
et tchétchènes avait été constitué en 1997. En 1998, il se dote d’une branche
armée dont la direction est confiée à Bassaev. Idéologiquement, il s’accompagne
d’une référence beaucoup plus marquée à la volonté d’instaurer un imamat en
référence à Chamil. En termes stratégiques, cette alliance accentue leur volonté
d’opposition et les conduit certainement à surestimer leur emprise sur la population.
Par ailleurs, le lien entre Daghestan et Tchétchénie les pousse à prendre en considération d’autres enjeux, ainsi l’opposition entre wahhabites et gouvernement
daghestanais. En août 1999, plusieurs centaines de combattants, placés sous le commandement de Bassaev et Khattab, entrent au Daghestan pour le « libérer » et aider
à la formation d’un État islamique unifié avec la Tchétchénie. Mais les islamistes ont
largement sous-estimé l’opposition de la population à leur mouvement, et ils se
trouvent confrontés à une résistance locale, en plus des attaques de l’armée russe.
Cet épisode marque le point extrême du décalage entre la proposition islamiste
et la population tchétchène. Cherchant à maintenir leur position, les islamistes vont
être conduits à une fuite en avant. Ils ont un double intérêt à ce que la situation
ne se stabilise pas en Tchétchénie. En premier lieu, leur poids dans la résistance,
du fait de leurs moyens, leur donne un rôle plus important. En second lieu, leur
idéologie fait sens pour la population dans les périodes de conflit et tout particulièrement lorsque celui-ci s’intensifie, semblant écarter toute autre possibilité de
régler la situation.
Au-delà de leur participation effective aux groupes armés, quelle est la posture
idéologique exacte campée par les islamistes ?
Quel discours idéologique ?
On ne peut parler d’un discours islamiste en Tchétchénie : il y a plusieurs discours,
qui recouvrent des enjeux différents. Schématiquement, on peut faire des références
à l’islam en Tchétchénie un jeu tripartite : un islam traditionnel soufi qui renvoie
également à une organisation sociale, un islamo-nationalisme et un islamisme
jihadiste porté par des acteurs étrangers. Les trois discours sont différents, comme
sont différents les leaders de ces trois tendances et leur position vis-à-vis de la
lutte nationale. Toutefois, il faut souligner que ces oppositions ne font pas nécessairement sens pour leurs militants qui circulent de l’un à l’autre. L’analyse du
discours développé sur la Tchétchénie par la mouvance jihadiste internationale et
du discours d’islamistes tchétchènes locaux tels qu’on peut les trouver notamment
sur les sites Internet, les vidéos, les déclarations de leaders, etc. fait apparaître un
net décalage, malgré l’emploi d’un vocabulaire identique. Toutefois, il faut souligner que, si l’on passe d’un discours territorialisé qui parle d’indépendance à un
discours déterritorialisé avec les jihadistes, une constante existe, celle de la mise en
avant de la notion de « martyre » et de la capacité de sacrifice.
Pour les jihadistes, la Tchétchénie ne présente aucune spécificité régionale ou
historique et n’est qu’un des lieux où s’illustre l’oppression des musulmans par les
kuffar. Tout comme la Palestine, elle sert aposteriori à élaborer cette thèse et à légitimer leur position en montrant leur lutte contre les exactions de l’armée russe en
Tchétchénie. On peut distinguer les sites Internet jihadistes « généralistes », dans
lesquels la Tchétchénie et la Palestine constituent des thèmes centraux, mais pas
les seuls, et ceux qui concernent spécifiquement la Tchétchénie.
En dehors des sites Internet eux-mêmes, les éditions Azzam, généralement
considérées comme étant les éditions d’AlQaïda, diffusent un CD-Rom en arabe
sur la Tchétchénie qui montre les atrocités de la guerre ainsi que des embuscades
tchétchènes contre les Russes et propose de nombreux témoignages et testaments
de mujahidin. Des vidéos des embuscades menées en Tchétchénie par Bassaev et
Khattab sont également en circulation. Ces types de support sont importants car
les sites Internet sont souvent indisponibles.
Dans ces documents, tout particulièrement les testaments des kamikazes ou
vidéos testamentaires
[17], les Russes sont présentés comme des
kuffar. Mais la
question de l’indépendance de la Tchétchénie n’est pas la thématique majeure.
Les vidéos, les photos, les témoignages insistent sur l’horreur de la guerre, s’attardent
longuement sur les images de morts et de blessés, montrent les actions des combattants et mettent cela en parallèle avec des versets du Coran. Ainsi, à côté de photos
de « martyrs » morts, lit-on : « Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier
d’Allah soient morts. Au contraire, ils sont vivants auprès de leur Dieu, bien
pourvus » (CoranIII, 169). De même, les testaments insistent sur la relation à Allah
et au
jihad, sans que soit mentionnée la question tchétchène.
Sur le site w
www. qoqaz. com,le martyre au féminin a une place de choix. La
piété, la capacité au sacrifice des
shahidat sont mises en avant : « Je sais ce que je
fais, le paradis a un prix et j’espère que ce sera le prix du paradis.
Hawaa Barayev,
l’épée du
jihad. » Un document d’une dizaine de pages explique le rôle spécifique
que les femmes peuvent jouer dans le cadre du
jihad
[18]. Cette glorification des
femmes se fait toujours au détriment des hommes qui ne vont pas au combat : « Un
grand nombre de femmes participent maintenant au
jihad et j’espère que tous les
hommes vont aussi aller au
jihad et ne pas prendre le rôle des femmes en restant
à la maison. [...] Nos ancêtres auraient tué toute personne essayant de toucher leurs
femmes mais maintenant les femmes musulmanes sont attaquées, violées devant
ceux qui se proclament des hommes, et ils sont si peu jaloux de l’honneur de leurs
sœurs musulmanes qu’ils restent assis à boire du thé en écoutant ces nouvelles
épouvantables »
[19].
Tout au contraire de ces invocations générales, les documents circulant sur le site
kavkazcenter (actuellement interdit) animé par le tchétchène Oudougov – qui
dispose également d’une chaîne de télévision qu’il dirige désormais depuis le Qatar–
et les documents sur les « opérations martyres » ne sont pas en langue arabe mais
en russe, et développent un discours centré sur la nécessité de libérer la Tchétchénie.
C’est dans ce cadre spécifique que se fait la référence au
jihad. Citons, à titre
d’exemple, la déclaration des preneurs d’otages du théâtre de Moscou
[20], diffusée sur
Al-Jazira : « Nous sommes venus dans la capitale pour yarrêter la guerre ou y accéder
au martyre dans la voie d’Allah. Nos exigences sont l’arrêt de la guerre et le retrait
des forces russes. [...] Chaque nation a le droit à l’autodétermination, mais la Russie
a arraché ce droit au peuple tchétchène et aujourd’hui nous voulons reprendre ce
droit qu’Allah, le Très Gracieux, nous a accordé – comme à toutes les autres
nations–, le droit à la liberté et à l’autodétermination. Les occupants russes ont noyé
notre pays dans le sang de nos enfants et nous avons attendu longtemps pour la juste
solution [en en appelant] à la conscience humaine, mais le monde vit dans le coma
et ne se soucie pas de l’assassinat des innocents. [...] C’est pourquoi nous avons
choisi cette voie – la voie du
jihad pour la liberté du peuple tchétchène »
[21].
Deux discours s’opposent donc entre, d’un côté, un jihadisme deterritorialisé et,
de l’autre, un ethno-nationalisme qui évolue vers un islamo-nationalisme. Ces
deux types de discours ne s’adressent pas au même public. Les sites jihadistes qui
diffusent essentiellement en arabe et en anglais visent principalement l’espace
arabo-musulman
[22]. Dans les camps palestiniens, on a pu retrouver le même type
de concurrence entre un islamo-nationalisme – l’islamo-nationalisme palestinien
de mouvements comme le Hamas ou le Jihad islamique dans ce cas – et cet islamisme jihadiste des salafistes. Ainsi, la reprise des mosquées par des mouvements
islamo-nationalistes comme le Hamas a pu être perçu comme une protection
contre l’implantation des mouvements jihadistes
[23].
En Tchétchénie, la prégnance du nationalisme, certes revisité par un islamonationalisme, limite l’implantation de l’idéologie jihadiste même si quelques acteurs de
cette mouvance sont présents. La proposition islamiste ne fait sens que dans son
association à la lutte nationale et dans la relecture qu’elle en propose.
L’évolution du répertoire d’actions : la multiplication des attentats suicides
Cette évolution vers un islamo-nationalisme constitue-t-elle une des clés pour
comprendre le passage au répertoire d’actions des attentats suicides ? Ces derniers
se réfèrent au
shahid, au martyre musulman et, à ce titre, le lien peut sembler net.
L’attentat suicide, au sens propre, est caractéristique de la seconde guerre, et tout
particulièrement de l’année 2003. De 2000 à 2003, la guerre russo-tchétchène se
définit, côté russe, par l’intensification des méthodes de répression massive
[24]
ainsi
que par une large corruption. Côté tchétchène, la résistance se montre divisée. La
population est extrêmement lasse. L’administration pro-russe dispose d’une légitimité très faible que n’a pas renforcée le référendum de mars 2003, dont l’organisation est largement contestée. Par ailleurs, les combattants s’opposent quant aux
méthodes à employer. Si les embuscades et la guérilla restent le mode d’action principal, les attentats à la bombe et les attentats suicides se développent, malgré le
désaveu de Maskhadov. D’autres types d’opérations, associées à la notion de martyre, avaient été menés auparavant par les Tchétchènes. Ainsi, durant la première
guerre, le principal mode d’action consistait en embuscades tendues à l’armée
russe. Cependant, certains assauts à très haut risque visant à rompre des encerclements étaient présentés comme des assauts suicidaires. D’ailleurs, certains
combattants des bataillons islamistes célébraient leurs funérailles avant d’aller au
combat
[25]. On ne peut toutefois parler de suicide au sens propre que dans le cas
d’envoi de volontaires sur les champs de mines, comme cela se faisait en Iran
[26], pour
permettre aux principaux combattants de sortir de Grozny assiégé. La mort y est
ici certaine. Dans les deux autres cas, il s’agit de tactiques visant à renverser des situations apparemment désespérées mais où une chance de survie subsiste
[27].
Il semble impossible d’établir un lien de causalité directe entre le développement
des attentats suicides et l’évolution vers un islamo-nationalisme ou tout du moins
d’en faire porter l’entière responsabilité aux organisations islamistes en Tchétchénie.
Depuis la reprise du conflit, les attentats sont en général revendiqués par Bassaev.
Mais il faut distinguer deux types d’opérations. Certaines, comme la prise d’otages
du théâtre de Moscou, demandent une importante organisation, tandis que d’autres,
des actions isolées avec des cibles simples, semblent le fait d’individus peu organisés
[28]. Il n’est guère probable que Bassaev, par exemple, ait une réelle emprise sur
ces derniers. Ces actes sont le fait de Tchétchènes, et certainement pas de militants
du jihadisme international. Les premiers attentats suicides au camion piégé sont
perpétrés en juillet 2000, mais c’est à partir de décembre 2002 que l’on note une
véritable intensification et une exportation de ce mode d’action sur le territoire russe.
Toutefois, la majorité des attaques prennent pour cible l’armée russe en Tchétchénie
ou l’administration tchétchène pro-russe. Cette spécificité souligne l’importance
de la division de la société tchétchène. L’un de ces attentats a visé ainsi Kadyrov,
chef de cette administration
[29].
Ces divers éléments tendent à conforter l’hypothèse d’une appropriation locale
du répertoire d’actions des attentats suicides, appropriation qui s’effectuerait effectivement à travers la notion de sacrifice pour la cause et celle de
shahid, mais que
l’on ne pourrait considérer comme relevant d’un endoctrinement fondé sur l’isolement du candidat. D’ailleurs, les Tchétchènes tendent à prendre leurs distances
vis-à-vis du discours jihadiste et à considérer la violence des islamo-nationalistes
comme une forme de vengeance, arme du faible. La démarche des femmes auteurs
d’attentats suicides est assimilée « à un sacrifice, non pas au nom d’une doctrine,
mais au nom d’une vengeance, une façon de faire justice soi-même puisqu’on ne
peut compter ni sur un système judiciaire, ni sur l’aide de personne. L’isolement,
l’abandon par la communauté internationale sont sans cesse rappelés »
[30].
Le parcours de ces femmes confirme cette donnée. On parle de « veuves de
guerre » et on peut toujours signaler la disparition d’un proche, mari ou frère par
exemple, pour justifier leur désir de vengeance. Si ces femmes font preuve d’une
religiosité croissante, selon les données de Bleuenn Isambard, « les jeunes femmes
qui sont mortes au théâtre Nord-Ost à Moscou en octobre 2002, et d’autres qui
se sont fait sauter contre des objectifs russes ou l’ont tenté avec plus ou moins de
succès, étaient pour la plupart des jeunes femmes “modernes”, cultivées, n’appartenant pas à des mouvements extrémistes, certaines ont été visiblement “récupérées”,
voire instrumentalisées, d’autres se sont décidées seules et ont franchi le pas seules,
ou presque. [...] On assiste plutôt à une récupération a posteriori des personnes
prêtes à faire le pas, voire des actes accomplis ». Ainsi, la volonté d’accomplir un
tel acte n’est pas le fruit d’un endoctrinement mais semble bel et bien celle du candidat qui se trouve ensuite conforté et soutenu, parfois par l’entourage, et par des
lectures à caractère religieux qui insistent sur la valeur du sacrifice. La motivation
première semble liée, d’une part, à la volonté de venger un proche, d’autre part,
au contexte général de la situation tchétchène perçue comme sans espoir.
Les analogies sont ici frappantes avec le cas palestinien, où les candidats aux
attentats suicides de la deuxième Intifada (au contraire de ceux de 1994-1996)
sont loin d’être des militants chevronnés des organisations mais se recrutent de
manière beaucoup plus large et souvent se présentent d’eux-mêmes aux organisations
lorsqu’ils veulent passer à l’acte. On assiste à la même intensification de la pratique
religieuse quelques semaines avant l’exécution. Mais, tout au contraire de ce qui
se passe dans d’autres contextes, l’organisation n’a pas besoin d’isoler le candidat.
Ce dernier continue à circuler dans son milieu jusqu’au dernier jour. Tout comme
dans le cas tchétchène, les auteurs d’attentats suicides en Israël ne se recrutent pas
dans un milieu spécifique et en aucun cas dans un milieu spécialement pauvre et défavorisé au regard de l’ensemble de la société. Le cas tchétchène et le cas palestinien
présentent bien une similitude : l’existence d’un terreau social large, plus ou moins
récupéré par les organisations sans qu’il soit créé par elles. Le désespoir né de
l’indifférence internationale est à prendre en compte dans la formation de ce terreau.
Parallèlement à la multiplication des attentats suicides en Tchétchénie, l’utilisation
d’un vocabulaire religieux pour dire le conflit et la mise en avant d’une pratique religieuse des combattants, à commencer par le « martyre » des attentats suicides,
s’accentuent. Mais cela ne reflète pas nécessairement l’influence du jihadisme international. En premier lieu, il faut souligner l’héritage d’un passé de luttes remontant au XIXe siècle où l’islam était étroitement lié à l’anticolonialisme. L’utilisation
des références du jihadisme international qui fait de la Tchétchénie un haut lieu de
l’oppression des musulmans par les kuffar fait sens dans le cadre de leur intégration
au projet de libération nationale de la Tchétchénie. C’est essentiellement par rapport
aux faits d’armes de leurs bataillons que les islamistes ont pu obtenir un impact,
associés ainsi – pour un temps – à une image de héros (mais aussi d’extrémiste).
Acontrario, leurs actions à l’intérieur de la société tchétchène en faveur d’un changement des mœurs et leur opposition aux structures traditionnelles leur aliènent une
partie de la société. Dans le même temps, cependant, elles peuvent leur donner une
certaine audience auprès des jeunes générations, pour lesquelles ils représentent une
possibilité de promotion sociale et d’acquisition d’un certain pouvoir.
Si la référence au martyre constitue un cadre de légitimation des attentats
suicides, ils renvoient pour l’essentiel à la notion de vengeance, et de vengeance
personnelle dans un grand nombre de cas – attentat suicide contre le général qui
a tué un frère par exemple –, et c’est à ce titre qu’ils peuvent éventuellement
trouver des soutiens dans l’opinion tchétchène. Ce même aspect vengeur – une liste
de noms pouvant être mentionnée dans les testaments– se retrouve chez les kamikazes palestiniens, mais l’insertion dans la notion d’un
jihad eschatologique y
ajoute une dimension temporelle qui permet de réinscrire la lutte nationale perdue
dans un horizon de victoire à très long terme. Cet aspect ne semble pas présent
dans le cas tchétchène, ce qui souligne peut-être la moindre articulation idéologique entre les attentats suicides et la relecture islamo-nationaliste de la lutte
[31].
[1]
Si les accords sont compris, côté tchétchène, comme une reconnaissance de l’indépendance, la détermination du statut
de la Tchétchénie est en fait repoussée à 2001.
[2]
Brian Williams, « Caucasus Belli. The second Russo-Chechen war, 1999-2002. Astruggle for freedom or sub-plot to the
war on terrorism ? »,
Turkistan Newsletter, 2003.
[3]
Combattant nationaliste lors de la première guerre, Bassaev a peu à peu évolué vers un discours de plus en plus islamiste.
Il se décrit volontiers comme un « Che Guevara islamiste ».
[4]
Notons que si la Palestine apparaît également comme l’un des fronts du
jihad pour les sites jihadistes, la référence au martyre
qu’on observe en Palestine même n’a que peu à voir avec le martyre du
jihad transnational, puisqu’elle s’inscrit dans un islamonationalisme : Pénélope Larzillière, « Le “martyr” palestinien, nouvelle figure d’un nationalisme en échec »
, dans Alain
Dieckhoff et Rémy Leveau (dir.),
Israéliens et Palestiniens, la guerre en partage, Paris, Balland, 2003, pp. 89-116. Comme l’a
montré Khosrokhavar, si les attentats suicides font partie du répertoire d’actions des islamo-nationalistes comme des
jihadistes internationaux, le cadre de référence par rapport auquel l’action est justifiée est différent : nationalisme sacralisé
dans un cas,
umma de croyants transnationale dans l’autre (Farhad Khosrokhavar,
Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Paris
,
Flammarion, 2002).
[5]
Voir Mikhaïl Roshin, « L’islam en Tchétchénie »
, dans Frédérique Longuet-Marx (dir.),
Tchétchénie, la guerre jusqu’au dernier,
Paris, Mille et Une Nuits, 2003, p. 118.
[6]
Le 23 février 1944, Staline avait déporté l’ensemble des Tchétchènes vers le Kazakhstan, les accusant d’avoir collaboré
avec les nazis. La mémoire de cette déportation reste centrale pour les Tchétchènes.
[7]
Danse collective accompagnée de prières et de chants.
[8]
Par le terme de « jihadiste », nous faisons référence aux groupes islamistes internationaux soutenant la doctrine salafiste
et l’associant au jihadisme, par celui de « wahhabites », nous renvoyons aux groupes islamistes locaux soutenant le salafisme.
[9]
À ce niveau, la comparaison avec le rôle de l’islam politique palestinien tel qu’il se décline dans des mouvements comme
le Hamas peut s’avérer intéressante. En effet, on retrouve une proposition identitaire qui a la même fonction : relecture de
la lutte nationale et remise en cause des structures décisionnelles communautaires.
[10]
Comité Tchétchénie,
Tchétchénie, dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, p. 37.
[11]
Alfred Morabia,
Le Gihad dans l’islam médiéval, Paris, Albin Michel, 1993, pp. 96 et 110.
[12]
Mikhaïl Roshin, chapitre cité, p. 138.
[13]
Le wahhabisme est né de l’alliance d’un clan tribal, les Saoud, avec un réformateur religieux, Abdul Wahhab (1703-1792).
Voir Olivier Roy,
L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002
, p. 136.
[14]
Olivier Roy,
op. cit., p. 133.
[15]
Sur ce point, Olivier Roy,
op. cit., p. 141.
[16]
Comité Tchétchénie,
op. cit., p. 36 et Christoph Zuercher,
Institutionen und organisierte Gewalt : Konflikt und Stabilitätsdynamiken im (post-)sowjetischen Kaukasus, texte non publié, Freie Universität Berlin, 2002, p. 36.
[17]
Pour ne citer que le résumé descriptif de certaines vidéos en arabe :
Tchétchénie, la destruction d’une nation (décembre 1999)
montre les attaques contre les civils, la destruction systématique des cibles non militaires par les forces russes et de jeunes
enfants et bébés amputés;
Massacre en Tchétchénie (octobre 1999) montre des massacres perpétrés contre des femmes et des
enfants par les forces russes ;
Jihad au Daghestan diffuse les actions du
jihad d’août et de septembre 1999, où les
mujahidin
de Tchétchénie sont allés au secours de leurs camarades musulmans au Daghestan.
[18]
Participer au combat si le commandant local décide que la lutte est telle que les femmes doivent participer, soutenir les
combattants sur le champ de bataille, élever des enfants
mujahidin, mener un entraînement physique, encourager ceux
qu’on aime à aller au
jihad, se former à la médecine militaire.
[19]
Extrait d’un texte qui se présente comme la transcription en anglais d’une vidéo intitulée
No Surrender ! Il s’agit d’un
dialogue entre deux femmes, Hawwaa et Luiza, se préparant à commettre un attentat suicide, et leur instructeur. Le
document, initialement mis en ligne sur
www. qoqaz. com, peut être retrouvé sur
www. terrorisme. net. Ce site Internet, ainsi
que le site
www. religioscope. com, est animé par Jean-François Mayer, chargé de cours à l’université de Fribourg.
[20]
23 octobre 2002 : un commando tchétchène prend en otages plusieurs centaines de spectateurs. Les forces spéciales russes
donnent l’assaut en utilisant un gaz paralysant. Tous les membres du commando sont tués, ainsi que de nombreux otages.
[21]
La traduction en français de ces déclarations existe sur
www. terrorisme. net : Prise d’otages à Moscou ( 26 octobre 2002).
[22]
Un exemple de l’impact de ce type de discours sur des Palestiniens réfugiés au Liban en 1999, dans le cadre d’affrontements contre l’armée libanaise, est analysé par Bernard Rougier : « Une partie non négligeable de ce public s’est trouvée
littéralement immergée dans le temps de l’islamisme jihadiste, s’identifiant à la population de Grozny quotidiennement soumise aux bombardements des troupes russes. Tout à la fois le moment comme le lieu des combats se sont déroulés en synchronie avec la destruction de Grozny par les troupes russes et dans l’esprit enfiévré de ceux qui suivaient le déroulement
des combats à Aïn el-Héloué, la lutte contre l’armée libanaise était bien la prolongation du
jihad des Tchétchènes contre l’armée
russe. » Bernard Rougier,
Reconstructions identitaires et mobilisations religieuses dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban depuis
la fin de la guerre ( 1990-2001), thèse, Paris, Institut d’études politiques, 2002, pp. 354-355. Un jeune Palestinien du camp
a même commis un attentat suicide contre l’ambassade de Russie à Beyrouth (Rougier,
ibid., pp. 355-360).
[23]
Bernard Rougier, « Dynamiques religieuses et identité nationale dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban », dans
Jean-Francois Legrain, (dir.), « En attendant la Palestine »,
Maghreb-Machreq, n° 176, septembre 2003.
[24]
Le 11 avril 2003,
Le Monde a publié un article à propos d’un rapport des autorités tchétchènes pro-russes transmis « au
plus haut niveau de l’État » (c’est-à-dire à Vladimir Poutine). Ce document, non publié, fait état entre autres de cent exécutions de civils par mois tout au long de l’année 2002, de près de trois mille cadavres retrouvés dans des charniers, d’enlèvements et de tortures. Le 17 avril, le Premier ministre de Tchétchénie, Anatoli Popov, a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un
« rapport secret » mais des résultats des enquêtes menées par le procureur de Tchétchénie, Viktor Kravtchenko. D’après
lui, ce texte fait en réalité mention de trois cents enlèvements de civils dans lesquels seraient impliqués des soldats russes
dont certains purgent déjà leur peine.
[25]
Brian Williams, « Unravelling the links between the Middle East and islamic militants in Chechnya »,
Central Asia-Caucasus
Analyst, 12 février 2003, p. 2.
[26]
Farhad Khosrokhavar,
L’Islamisme et la Mort, Paris, L’Harmattan, 1995.
[27]
Pour Hamit Bozarslan, la suppression même de la notion de risque dans l’attentat suicide où la mort est certaine constitue un aspect essentiel dans le développement de la violence sacrificielle. Hamit Bozarslan,
From Political Contest to Self-Sacrifice : Violence in the Middle East, Princeton, Darwin Press, à paraître en 2003.
[28]
Laurent Vinatier, « Réflexions prospectives sur l’évolution politique de la Tchétchénie », Table ronde sur la Tchétchénie,
EHESS-IISMM, 5 mai 2003.
[29]
L’attentat du 14 mai 2003 perpétré lors d’une fête religieuse semblait viser Ahmed Kadyrov. Il a fait quinze morts et cent
quarante blessés. Les sources divergent sur le fait qu’il s’agissait d’un attentat suicide réalisé par une ou deux femmes, ou si
la bombe avait été placée à l’intérieur du haut-parleur.
[30]
Entretien avec Bleuenn Isambard à son retour de Tchétchénie à l’été 2003.
[31]
Cet article n’aurait pas été possible sans les échanges que j’ai eus avec Bleuenn Isambard, Uwe Halbach, Anne Le
Huérou, Aude Merlin, Frédérique Longuet-Marx, Silvia Serrano, Mairbek Vatchagaev et Laurent Vinatier. Qu’ils en soient
ici remerciés.