2003
Critiques internationales
Armes de destruction massive : à quoi sert le renseignement
Thérèse Delpech
chercheur associé au CERI.
La discussion sur les armes de destruction
massive en Irak a eu le mérite de mettre
l’accent sur un sujet essentiel pour l’avenir
de la lutte contre leur prolifération : le renseignement. Dans un domaine où les
réalisations sont par nature clandestines, on ne dispose en effet guère que de trois
instruments pour y voir clair : les inspections internationales ou bilatérales, qui
doivent vérifier les engagements pris quand ils existent; les transfuges, qui peuvent
donner des informations sur les programmes prohibés; et le renseignement humain
ou technologique (satellites ou écoutes) dont l’objectif est précisément la connaissance des activités clandestines. Ces trois éléments sont parfois présents simultanément, et c’est alors que les chances de détection sont les plus grandes.
Au fil du temps, les inspections internationales sont devenues beaucoup plus
performantes qu’on ne le croit habituellement. Elles disposent en effet de moyens
de détection sophistiqués et de pouvoirs intrusifs croissants. Ce sont elles, par
exemple, qui ont permis de faire la preuve que la Corée du Nord mentait dans sa
déclaration initiale de 1992 sur ses activités nucléaires passées. Ce sont elles qui
ont mis en lumière l’existence d’un programme nucléaire militaire en Irak dès
1991
[1], puis d’un programme biologique offensif en 1994-1995
[2]. Et les inspecteurs de l’AIEA ont trouvé en 2003, sur un site iranien, des échantillons contenant
des traces d’uranium enrichi
[3]. Les transfuges ou les groupes d’opposition politique
représentent souvent aussi un apport inestimable. C’est un transfuge russe, Vladimir
Pasechnik, qui révèle aux Britanniques, en 1989, les grandes lignes du programme
biologique de l’Union soviétique. C’est un transfuge nord-coréen qui a fourni la
date de l’accord entre Pyongyang et Islamabad sur les centrifugeuses
[4]. Ce sont des
transfuges irakiens qui ont donné des renseignements d’une précision parfois
stupéfiante aux inspecteurs
[5]. Et c’est un groupe d’opposition iranien qui a révélé
à l’été 2002 les premières informations publiques sur les deux sites de Natanz
[6] et
d’Arak. Quant au renseignement, dont les informations sont par définition classifiées,
c’est à lui que l’on doit les images satellites sur le site de Yongbyong, qui ont montré
des activités suspectes de la Corée du Nord en 1993, et c’est aussi lui qui a permis
aux États-Unis, depuis dix ans, de soutenir face à une Europe sceptique que l’Iran
avait un programme nucléaire militaire. Sur l’Irak, la qualité des renseignements
disponibles avant la première guerre du Golfe était très médiocre
[7]. Ce sont les inspecteurs de l’ONU qui ont fait les plus importantes découvertes et qui demeurent
les meilleures sources d’information pour les programmes prohibés par les résolutions
du Conseil de sécurité. La sous-estimation des réalisations irakiennes en 1990 par
les services de renseignement occidentaux n’est peut-être pas pour rien dans l’analyse qui a été faite avant la seconde guerre contre Saddam Hussein, en 2003, et qui
a pu comporter l’erreur inverse. En effet, après quatre années sans inspections
internationales, entre 1998 et 2002, les informations disponibles sur l’Irak contenaient des éléments préoccupants sur la reprise d’activités dans les domaines biologique et chimique et sur un programme de missiles dépassant la portée maximale
autorisée, mais les renseignements « opérationnels » étaient limités
[8].
Les défis de la prolifération
Le rôle du renseignement – et ses effectifs– ne cessent de croître dans le domaine
de la prolifération, en raison de la sophistication croissante des méthodes de dissimulation adoptées par les pays proliférateurs et de la priorité accordée à la menace
des armes de destruction massive par un nombre croissant de pays dans l’élaboration
de leur politique de défense
[9]. Les performances du renseignement bénéficient de
progrès technologiques considérables dans le domaine de la détection, notamment
avec l’amélioration continue de la résolution des images satellitaires. C’est ainsi qu’en
1993, des images du site de Yongbyong ont permis d’établir que tout un étage d’un
bâtiment avait été dissimulé. Quand l’AIEA a voulu justifier sa demande d’inspection
spéciale de cet édifice, elle a montré au Conseil des gouverneurs les images des travaux
de construction et la disparition du premier étage, caché progressivement par un
monticule. Les quinze membres du Conseil, qui comprenait alors la Syrie et la
Chine, ont été convaincus par la démonstration. C’était la première fois que des
photos satellites étaient utilisées dans une réunion de l’Agence de Vienne. La Corée
du Nord est célèbre pour ses installations souterraines, avec des pratiques proches
de celles mises en place par la Chine dans les années soixante. C’est la raison pour
laquelle, plusieurs années plus tard (au printemps 1998), les travaux réalisés sur le
site de Kumchangni, mobilisant des milliers d’ouvriers, ont à nouveau éveillé – à tort
cette fois– les soupçons des États-Unis
[10]. La puissance des satellites d’observation
est aujourd’hui telle que l’on enterre très souvent ce que l’on veut cacher. Durant
la dernière guerre contre l’Irak, on a beaucoup appris sur les bunkers de Saddam
Hussein ou l’enfouissement dans le sable de nombreux avions de combat (MIG-25
et SU-25) qui, ne pouvant pas décoller sans risquer d’être aussitôt abattus, avaient
été cachés pour échapper à la destruction. On les retrouve aujourd’hui, parfois en
cherchant tout autre chose
[11]. L’Irak, grâce à des techniciens venus d’Allemagne et
d’Europe orientale, avait acquis un savoir-faire remarquable en matière de
constructions souterraines. Àpreuve, l’UNSCOM a découvert sous terre une raffinerie de pétrole et un poste de commandement de secours de plusieurs étages. Deux
autres exemples sont fournis par la Libye et l’Iran. La Libye n’a cessé de dissimuler
ses activités chimiques, mais différents emplacements souterrains ont été localisés par
les services de renseignement
[12]. Quant à l’Iran, il se prépare à enfouir une partie des
installations de Natanz destinées à son programme nucléaire pour échapper à un éventuel bombardement, analogue à celui de Boucheir par l’aviation irakienne en 1983.
Le problème est beaucoup plus vaste cependant que celui de localiser des installations souterraines. Celles-ci ne constituent souvent qu’un élément du dispositif
de dissimulation, particulièrement dans les domaines chimique et biologique. En
Irak, qui passait pour un maître en la matière, des documents trouvés par l’ONU
portaient des instructions explicites pour cacher aux équipes d’inspection des éléments de programmes interdits en ayant recours au double usage (civil et militaire)
de nombreuses activités. Les usines de pesticides, par exemple, devaient pouvoir
servir de vitrine acceptable à des activités chimiques offensives. Dans le domaine
biologique, où les équipements nécessaires à la recherche, au développement et à
la production sont entièrement à double usage, la dissimulation est encore plus facile
que pour le chimique. Même les activités nucléaires, par nature plus ardues à
camoufler, ont également réservé des surprises. Des inspecteurs de l’AIEA ont
trouvé des traces d’uranium à l’occasion d’une visite de routine dans des bâtiments administratifs où ils effectuaient des prélèvements
[13]. Ils ont pu faire la
preuve ultérieurement que, dans ces locaux d’apparence anodine, des techniciens
faisaient fondre de l’uranium métal dans des moules de graphite ! L’Irak avait
acquis une grande maîtrise pour le brouillage d’indices. Les paratonnerres qui
équipaient les bâtiments irakiens étaient dotés d’une source radioactive qui attire
la foudre. Rien que de très normal dans un pays orageux. Mais ces sources étaient
cent à mille fois plus puissantes que nécessaire et affolaient les spectromètres des
inspecteurs, qui en ont déduit que c’était sans doute précisément leur raison
d’être
[14]. On peut imaginer aisément que, si des inspecteurs ayant librement accès
au territoire du pays rencontrent de telles difficultés, la tâche des services de
renseignement, qui travaillent dans la clandestinité, est extrêmement difficile.
La dissimulation des réseaux d’approvisionnement, sans lesquels des éléments
clefs du programme font défaut, est devenue un art complexe. L’expérience prouve
que les pays désireux d’acquérir des armes de destruction massive, même s’ils
recherchent une autonomie aussi grande que possible, ont recours à des importations.
Celles-ci passent par des réseaux d’achat où des entreprises intermédiaires brouillent
les pistes. Très récemment, en avril 2003, c’est d’Allemagne qu’est partie, contre
l’avis du gouvernement fédéral, une cargaison de 22 tonnes de tubes d’aluminium
destinée à la Corée du Nord, qui a été interceptée en Méditerranée. Le destinataire officiel était une entreprise chinoise, bien connue des services de renseignement pour son rôle d’intermédiaire. Ceci montre une fois de plus la duplicité
de Pékin sur le dossier du programme nucléaire nord-coréen, déjà clair depuis les
échanges entre la Corée du Nord et le Pakistan, qui avaient donné lieu à plusieurs
voyages (plus d’une dizaine à partir de 1997) en Corée du Nord d’A.Q. Khan, le
« père » de la bombe pakistanaise. Ces déplacements avaient alerté plusieurs services et ne pouvaient pas avoir échappé à Islamabad ou à Pékin. Une « règle » des
pays proliférateurs est de faire transiter leurs importations par des pays tiers. Le
Pakistan, pour ses propres acquisitions sensibles, a beaucoup utilisé Doubaï, plaque
tournante pour de nombreux contrats destinés à échapper à l’attention. Les
différents éléments des centrifugeuses pakistanaises, en provenance de plusieurs pays,
sont ainsi passés par les Émirats arabes unis. L’Irak avait recours à des entreprises
au Moyen-Orient qui achetaient des équipements ou des précurseurs pour son
compte sans avoir à subir l’embargo
[15]. Sans l’aide des services de renseignement,
les réseaux irakiens n’auraient pas pu être reconstitués par les équipes d’inspection.
Aujourd’hui, un des objectifs principaux de l’Iraq Survey Group mis en place par
les Américains, qui travaille avec 1400 hommes alors que la Commission d’inspection
de l’ONU (UNMOVIC) n’en avait que 110 sur le terrain, est de démêler l’écheveau
des réseaux d’achat de l’Irak, notamment dans la dernière période, entre 1998 et 2002.
Une des histoires qui courent à Bagdad est que le convoi russe parti de la capitale
avec l’ambassadeur Titorenko à la fin de la guerre a emporté les documents qui
subsistaient sur ce sujet, et qui étaient très compromettants pour Moscou.
Une autre tâche, plus difficile encore, consiste à pénétrer l’appareil d’État pour
être en mesure de connaître les décisions prises. Ceci peut concerner aussi bien le
pays qui développe un programme clandestin que ceux qui l’y aident. Les écoutes
jouent alors un rôle important si l’on en a les moyens. En 1998, un système performant avait été mis en place en Irak et captait une partie des communications de
Saddam Hussein lui-même, qui faisait pourtant appel à des procédures très sophistiquées pour y échapper. On se souvient également du contenu des échanges téléphoniques présentés le 5 février 2003 au Conseil de sécurité, dont deux indiquaient une préparation aux inspections et la dissimulation d’éléments de
programmes
[16]. Autre exemple, le président Koutchma a eu la surprise désagréable
d’apprendre que ses entretiens sur la vente de radars à l’Irak étaient connus des États-Unis, qui en avaient un enregistrement. Son cas était d’autant plus suspect que
Saddam Hussein avait en Ukraine, comme « consul honoraire », un homme
d’affaires... ukrainien, un certain Orchansky. Les écoutes sont parfois utilisées par
le pays inspecté pour évaluer l’étendue des connaissances des inspecteurs et
surprendre leurs intentions. L’UNSCOM avait probablement été infiltrée par les
Irakiens au siège de New York, et les inspecteurs de l’ONU à Bagdad n’échangeaient
d’informations sur les inspections à venir qu’au moyen de briefings écrits pour
déjouer les écoutes et maintenir un élément de surprise. C’est ainsi que l’UNMOVIC
put découvrir, dans les derniers mois avant la guerre, des moteurs Volga, des
bombes à sous-munitions et des documents sur l’enrichissement par laser (au
domicile d’un scientifique) : dans les trois cas, grâce à des renseignements occidentaux. Les inspecteurs qui étaient en Irak entre novembre 2002 et mars 2003
n’ayant bénéficié que d’un très petit nombre de renseignements « opérationnels »,
c’est-à-dire capables de les conduire sur un site précis pour y trouver des éléments
qu’ils cherchaient à mettre au jour, la chose mérite d’être mentionnée.
Parmi les difficultés actuelles du renseignement sur la prolifération, il ya celle
des proliférateurs dits « secondaires », c’est-à-dire de pays comme le Pakistan et
la Corée du Nord, qui ne se contentent pas d’avoir des programmes d’armes de
destruction massive mais se sont engagés dans la vente à des tiers d’équipements
ou de technologies proliférantes. Le Pakistan a acquis une grande notoriété sur ce
plan, depuis que des offres de services ont été faites par des scientifiques pakistanais
à l’Irak, à la Corée du Nord et à l’Iran (et peut-être aussi à la Libye) dans le
domaine nucléaire. Ayant acquis les technologies nécessaires à son programme en
volant les plans des centrifugeuses d’Urenco en 1975, le Pakistan continue cette
tradition dangereuse en offrant la technologie de la centrifugation à de nouveaux
candidats. La corruption de hauts dignitaires du régime, comme A.Q. Khan, qui
a été identifié comme étant à l’origine de l’offre faite à l’Irak en octobre 1990, et
qui a été mêlé aux ventes effectuées à la Corée du Nord et à l’Iran vers la fin de
cette même décennie, a pu jouer un rôle. Mais cet individu, mis à l’écart en 2001
par le régime du général Moucharraf – à la demande des États-Unis et peut-être
aussi parce qu’il était devenu un problème pour l’armée pakistanaise – voyageait
parfois avec un faux passeport à la demande d’Islamabad
[17]. Il est donc fort possible
que ses « activités nucléaires extérieures » aient été au moins tolérées par ses autorités. La Corée du Nord est de son côté devenue un des proliférateurs les plus dangereux dans le domaine balistique, avec une présence en Iran, au Pakistan, en Égypte,
en Syrie, en Libye, et ne cache plus son ambition de vendre aussi de l’uranium enrichi
quand son installation sera en mesure d’en produire. En fait, Pyongyang est prêt
à mettre sur le marché tout ce qui peut lui rapporter des devises.
Renseignement et politique
L’utilisation politique du renseignement a été l’occasion de nombreux commentaires récents. Àlire certains articles parus au Royaume-Uni, on pourrait imaginer
que les rapports des services de renseignement sont toujours exempts d’ambiguïtés
et que les hommes politiques n’ont qu’à se conformer strictement aux indications
qu’ils contiennent. C’est une vision très déformée de la réalité. Les rapports comportent le plus souvent des conditionnels ou des précautions oratoires (en fonction notamment de la fiabilité des sources et du recoupement des informations) qui
laissent une marge importante à l’interprétation, et les services de renseignement
ne sont nullement supposés faire la politique, qui repose sur de nombreux autres
facteurs. Deux questions plus sensées ont cependant été posées. Il s’agit, d’une part,
de la façon dont certains services de renseignement vont au devant de ce que l’on
attend d’eux en fournissant à leurs autorités des rapports complaisants, d’autre
part, de la pratique consistant pour les gouvernements à déformer les informations
qui leur sont fournies. Le premier défaut est plus courant qu’on ne le croit. Pour
prendre un exemple public, la comparaison des rapports de la CIA sur la menace
balistique en 1998 et 1999 fait apparaître des différences qui ne tiennent pas seulement à la nécessité d’ajuster les évaluations antérieures après les tirs iranien,
pakistanais et nord-coréen de 1998 : ces essais de missiles de plus de 1000 km
montraient en effet que le précédent rapport avait sous-estimé la menace. Mais à
l’été 1998, il yavait aussi eu la publication du célèbre rapport Rumsfeld, qui avait
dénoncé la mauvaise qualité des renseignements fournis par les services : et ceux-ci ont été contraints de revoir à la hausse les estimations. Pour ce qui est de l’utilisation abusive de renseignements, deux informations sur les capacités non conventionnelles de l’Irak ont été sérieusement contestées, dans un foisonnement de
données très mal connues parce que trop complexes. Il s’agit, d’une part, d’une tentative d’achat de concentré d’uranium au Niger en 2000, d’autre part du délai de
45 minutes pour le déploiement de vecteurs ayant des capacités chimiques et biologiques
[18]. En ce qui concerne la première information, la preuve a été faite d’un
faux tellement grossier qu’il ne pouvait pas, en principe, échapper à l’attention. Mais
si ce que la presse britannique affirme est exact, à savoir que deux pays européens
(la France et l’Italie) ont communiqué l’information à la Grande-Bretagne (sans
la vérifier), qui l’a transmise à son tour aux États-Unis, il yaurait quatre pays fautifs de négligence. Comme ils n’avaient pas la même position sur l’opportunité de
la guerre, cette histoire montre surtout que l’on surestime peut-être le professionnalisme des services de renseignement. Mais le faux document n’était pas le
seul élément du dossier à charge dans cette affaire. Un fait a été confirmé par le
gouvernement du Niger et par l’intéressé : le voyage au Niger en 1999 de l’ambassadeur d’Irak auprès du Vatican. Pourquoi l’envoyé de Saddam auprès du Pape s’est-il rendu au Niger ? Il a justifié ce déplacement auprès de l’AIEA en évoquant des
contrats pétroliers, mais les autorités nigériennes, interrogées, ont indiqué de leur
côté qu’il s’agissait d’une prospection pour l’achat d’uranium. Ce voyage a donc
probablement apporté du crédit à une information qui n’en avait aucun. L’autre
renseignement est plus simple : le chiffre de 45 minutes aurait été donné par un
officier irakien (qualifié par les Britanniques de source « ancienne et sûre ») peu
avant la guerre, et le principal problème que pose l’usage de cette information est
qu’elle n’était pas recoupée. Cependant, ce délai étant à peu près celui du déploiement des missiles Frog que les services occidentaux et l’ONU soupçonnaient,
pour une partie de ces vecteurs au moins, d’avoir des têtes chimiques, l’information n’était pas aussi absurde qu’on le prétend.
L’élément le plus important cependant est que les informations disponibles
avant la guerre allaient bien au-delà de ces deux éléments et qu’elles étaient remarquablement convergentes dans les capitales occidentales. Elles concernaient à la
fois l’ensemble des incertitudes sur les programmes passés, qui avaient été soulignées par l’ONU et n’avaient jamais été levées par Saddam Hussein, et des renseignements sur les activités de l’Irak depuis 1998. L’intérêt des médias pour les
armes de destruction massive en Irak n’est malheureusement pas allé jusqu’à proposer à l’opinion une lecture attentive des rapports de l’ONU – y compris du
dernier d’entre eux, rendu public juste avant la guerre– qui constituent des documents à charge d’autant plus convaincants qu’ils ont été produits par des équipes
multilatérales. Ces données, qui n’ont jamais été infirmées par les documents
fournis par Bagdad, avant ou après le retour des inspecteurs en Irak en
novembre 2002, ont été renforcées par les quelques informations disponibles sur
les activités de l’Irak depuis 1998. Celles-ci concernaient de nouvelles importations
de précurseurs, des reconstitutions de réseaux d’achat, des acquisitions ou des
tentatives d’acquisition de matériels, l’importation d’antidotes contre les neurotoxiques (atropine), et la reprise de certaines activités de production. Il y a donc
quelque chose d’étrange à polariser toute l’attention du public sur une aussi faible
partie du dossier. Le président de la République française, peu suspect de vouloir
exagérer les informations disponibles avant la guerre, a lui-même déclaré le 10 mars
2003 à la télévision que l’Irak avait « certainement »
[19] des armes de destruction
massive, et Henri Bentegeat, chef d’état-major des armées, craignait visiblement
un usage de ces armes, chimiques notamment, quand il s’est exprimé au début de
la guerre depuis Tananarive. En Allemagne, le BND a fourni à l’automne 2002 des
informations au Bundestag sur les installations mobiles dont, selon lui, l’Irak disposait. Ces informations ayant été révélées à huis clos, une demande de déclassification a même été faite en janvier 2003 au gouvernement allemand, mais sans
succès. Tout cela soulève deux questions qui ont souvent été plus ou moins
confondues. La première est celle du
niveau de précision que l’on attend du renseignement
avant une opération militaire; il est clair qu’en l’occurrence les informations
dont disposait la coalition, notamment sur l’emplacement des sites, étaient peu précises. La seconde est celle du
degré de certitude qu’on attend du renseignement
pour justifier une intervention aux yeux de la population et de ses élus. Or les informations recueillies resteront nécessairement ambiguës, et les rapports des services,
prudents; il est donc illusoire de penser que le renseignement puisse permettre de
faire l’économie de l’argumentation politique, face à des sociétés occidentales de
moins en moins prêtes à prendre des risques, et de plus en plus demandeuses de
« preuves » d’une menace réelle, voire « imminente ».
Au moment où l’Europe cherche à se doter d’une politique commune plus
ambitieuse dans le domaine de la lutte contre la prolifération, on ne peut s’empêcher
de poser aussi la question de l’indépendance des renseignements dont elle dispose.
Personne ne conteste l’apport des services de renseignement européens en matière
de terrorisme, mais une évaluation de leurs performances en matière de prolifération (réseaux d’achat, coopération entre les différents acteurs, état des réalisations des programmes les plus sensibles, observation spatiale) serait sans doute
plus nuancée. On peut même se demander si les « échanges d’informations » sont
vraiment dignes de ce nom ou si les informations qui circulent en Europe ne sont
pas, pour une majorité écrasante, des renseignements en provenance des États-Unis
qui sont recyclés sur le territoire européen. Même si les équipes européennes
s’étoffent actuellement, le nombre de spécialistes paraît encore bien faible et les
moyens techniques dont ils disposent, comme leur présence dans les principaux pays
sous surveillance, bien minces. Les moyens d’observation propres, qui ont souffert
de l’abandon par l’Allemagne des projets
Horus et SAR-LUPE, reposent surtout
sur les satellites
Hélioset devraient bénéficier dans l’avenir du lancement du satellite optique de nouvelle génération
Hélios2. Au-delà, le programme
Pléiades envisage de lancer, à partir de 2005, des satellites plus petits, permettant d’accéder à
toute zone du globe en quelques heures. Cela étant, l’imagerie disponible commercialement constitue d’ores et déjà une concurrence sérieuse pour les militaires et
les services de renseignement.
Ikonos, le premier satellite commercial de haute
définition (un mètre), a été lancé par la firme Space Imaging en septembre 1999
[20].
Il offre des images d’une qualité proche de celle des satellites militaires
Hélios1A
et
1B. Cette nouveauté permet désormais aux centres de recherche stratégique qui
peuvent se doter des analystes-interprètes nécessaires d’acheter des images des
sites sensibles et de présenter leurs propres conclusions. L’Europe pourrait ainsi,
avec ses
think tanksspécialisés, disposer, comme c’est le cas des Américains depuis
des années, d’évaluations indépendantes faites à partir d’images satellitaires achetées
sur le marché. C’est en ayant recours à des images de ce type que des chercheurs
américains ont, par exemple, corrigé une première information de l’opposition iranienne sur le site de Natanz, qui était présenté comme une usine destinée à produire
des combustibles nucléaires pour les réacteurs alors qu’il s’agit d’une installation
d’enrichissement de l’uranium, ce qui a été confirmé depuis. Cela dit, il ne faut pas
non plus prétendre que le renseignement satellitaire, même précis, soit d’une très
grande aide dans les domaines biologique et chimique, où même les inspections
sur place ont souvent du mal à parvenir à des conclusions claires en raison du
caractère dual (civil et militaire) de la plupart des activités en question. L’adoption
par l’Union européenne, en juin 2003, d’une initiative plus ambitieuse
[21] devrait en
tout cas, logiquement, se traduire par un accroissement des moyens techniques, des
capacités d’analyse et de la coopération entre capitales européennes.
À titre de conclusion sur un sujet qui mériterait de beaucoup plus amples développements, on peut suggérer la réflexion suivante : les armes irakiennes n’intéressaient pas grand monde il ya encore un an
[22], en tout cas dans l’opinion publique,
qui n’avait vu l’Irak pendant des années qu’à travers le prisme des sanctions et de
leur effet sur la population
[23]. Pourtant elles sont devenues, pour des raisons qui
tiennent plus à la politique qu’à la stratégie il est vrai, un des principaux sujets de
la presse. Ce pourrait être l’occasion, plutôt que de mettre en accusation les services de renseignement – qui travaillent, comme on vient de le voir, dans des
conditions très difficiles en ce domaine – ou même les autorités politiques – qui
doivent toujours prendre des décisions sur la base d’informations incomplètes –,
de prendre conscience des dangers réels que les armes de destruction massive font
courir à la sécurité internationale au XXI
e siècle, avec des risques d’usage accru,
et d’en tirer les conséquences pour l’amélioration de nos outils de collecte d’information, d’analyse, et d’utilisation des résultats.
[1]
Lors de la découverte de calutrons, qui servent à enrichir l’uranium, les Irakiens, qui avaient d’abord cherché à dissimuler
ces énormes appareils de mille tonnes, ont voulu les présenter comme des équipements à vocation civile. Les inspecteurs
ont donc dû démontrer au Conseil de sécurité que l’engin consommait plus d’électricité qu’il ne pouvait en produire pour
que ses membres reconnaissent que le calutron était bien un élément d’un programme nucléaire militaire.
[2]
Les importations de précurseurs étaient si massives qu’elles ont paru incompatibles avec des activités pacifiques. C’est le
gendre de Saddam Hussein, Hussein Kamel, qui a confirmé l’existence d’un programme biologique offensif, reconnu peu
après par Bagdad ainsi que la militarisation de trois agents biologiques (l’anthrax, la toxine botulinique et l’aflatoxine).
[3]
C’est le 18 juillet que furent révélés les résultats d’échantillons pris sur le site de Natanz qui révèlent la présence d’uranium
enrichi. Les méthodes d’analyse disponibles dans ce domaine pour les inspections sont très fines. Il suffit en effet d’une particule pour faire la preuve d’un enrichissement de l’uranium et connaître le niveau de cet enrichissement.
[4]
Ce transfuge a indiqué que l’accord avec le Pakistan sur les centrifugeuses datait de 1996.
[5]
Voir l’interview de Michel Saint-Mleux (
Le Nouvel Observateur du 21 novembre 2002) où il explique qu’il lui est arrivé
d’avoir des informateurs qui lui indiquaient le bâtiment, l’étage, le bureau et même le tiroir où il pourrait trouver certains documents.
[6]
L’AIEA avait des informations sur ce site depuis plusieurs années (1997 au moins), mais n’en avait pas fait grand usage
avant les révélations publiques de l’été 2002 qui ne permettaient plus l’inaction.
[7]
Les services de renseignement connaissaient les activités chimiques et balistiques irakiennes, qu’ils ne pouvaient ignorer
en raison de la guerre avec l’Iran, mais ils ne se doutaient pas de l’importance du programme nucléaire militaire (l’Irak avait
exploré toutes les voies de l’enrichissement et en avait privilégié deux : filière électromagnétique et centrifugation) ni surtout de l’ampleur des réalisations dans le domaine biologique offensif.
[8]
Les renseignements disponibles dans les capitales occidentales portaient sur l’importation de précurseurs et de quantités
importantes d’antidotes contre des neurotoxiques, et sur la reprise de certaines activités de production. Dans le domaine
balistique, les informations du renseignement ont été validées par l’UNMOVIC, qui a fait la preuve d’un dépassement des
limites autorisées pour les missiles et obtenu de l’Irak la destruction de 75 missiles AlSamoud 2 (sur 100 déployés, les 25 restants
n’ayant pour l’instant pas été trouvés).
[9]
Il y a cependant encore une disparité considérable entre les moyens humains disponibles dans les services de renseignement
européens et américains. C’est peut-être la raison pour laquelle un certain nombre d’informations sont insuffisamment vérifiées
en Europe.
[10]
Les activités de la Corée du Nord sur ce site ont été l’objet de discussions entre Washington et Pyongyang pendant des
mois. C’est le 17 août 1998 que le repérage du site par des satellites américains a eu lieu et c’est seulement le 25 avril 1999
que l’accord sur l’inspection est conclu moyennant un « paiement » de 400 000 tonnes de nourriture par Washington en
échange du droit d’accès. Du 20 au 24 mai, l’inspection se déroule sur le site, qui est vide de tout équipement. Il est possible
que Washington soit tombé dans un piège, la Corée du Nord sachant d’expérience qu’une activité de cette ampleur n’échapperait pas à ses satellites. Pendant ce temps, d’autres activités avaient peut-être lieu ailleurs, par exemple sur le site (toujours
inconnu) où des centrifugeuses ont été construites. Si l’accord avec le Pakistan a bien eu lieu en 1996, c’est une possibilité.
[11]
Ces avions, découverts à l’été 2003 par l’Iraq Survey Group à 130 km environ au sud-ouest de la capitale, avaient été
dissimulés sous des tonnes de terre et de sable. Ils ont été dégagés à la pelle mécanique après que les Américains eurent bénéficié d’un renseignement sur ce lieu de stockage. Des tanksT 72 auraient subi le même sort. Il va de soi que la dissimulation
d’équipements de cette taille est beaucoup plus difficile que celle d’agents chimiques ou biologiques.
[12]
Il s’agit des usines de Rabta (avant 1990) et de Tarhunah (après 1990). La Libye a utilisé des armes chimiques contre les
troupes tchadiennes en 1987.
[13]
Sur le site d’Al Atheer.
[14]
Voir l’interview citée de Michel Saint Mleux.
[15]
Malgré les sanctions internationales, l’Irak a négocié des transactions avec plus de 500 entreprises dans 40 pays à travers
le globe, du monde occidental à l’Europe orientale et à l’Asie. Des contrats qui atteignaient parfois des millions de dollars
ont été passés avec l’aide de petites entreprises établies au Moyen-Orient. Toutes ces transactions contrevenaient à l’embargo.
Les sommes irakiennes qui ne transitaient pas par le compte séquestre de l’ONU n’ont cessé d’augmenter jusqu’à atteindre
3 milliards de dollars en 2002. Face à des stratégies de plus en plus élaborées pour tourner les contrôles à l’exportation et
tromper la vigilance des fournisseurs, les services de renseignement doivent eux aussi avoir recours à de nouvelles méthodes
et bénéficier de droits d’interception accrus. Voir l’article de Fouad El Katib, « Tracking Iraqi Procurement », dans
Iraq,
A New Approach, août 2002, Washington, Carnegie Endowment for International Peace.
[16]
Il s’agit en particulier de la conversation téléphonique concernant le site d’Al Kindi, où il est question d’évacuation de
matériel, et d’une autre, où un officier de la Garde spéciale républicaine et un de ses subordonnés évoquent des « munitions interdites ». Ces conversations téléphoniques constituaient l’un des éléments les moins disputés de l’argumentaire présenté par les États-Unis au Conseil de sécurité, mais il était difficile d’en tirer des conclusions pratiques (aujourd’hui,
certains y voient une confirmation que les éléments de programmes prohibés ont été camouflés avant l’arrivée des inspecteurs et qu’on ne pourra les découvrir, comme les avions Sukoi et MIG, sans indications précises sur les lieux de dissimulation). La partie la plus contestable portait sur les liens du régime de Saddam Hussein avec le réseau Al Qaida.
[17]
Ce fait a été reconnu par l’intéressé lui-même, lors d’un déplacement aux Pays-Bas sous une fausse identité.
[18]
La traduction dans la presse de cette information est parfois fantaisiste. La version la plus invraisemblable est sans
doute celle que donne Bernard-Henri Lévy dans
LePoint du 31 juillet où, pour montrer à quel point Bush et Blair ont trompé
l’opinion publique, il évoque une déclaration selon laquelle les missiles irakiens devaient pouvoir
atteindre l’Europe en
45 minutes ! Àmettre sans doute sur le compte des « romanquêtes »...
[19]
Dans la même interview, le chef de l’État déclare un peu plus loin que l’Irak a « probablement » des armes de destruction massive.
[20]
En octobre 2001, un autre satellite civil
(Quickbird) a été mis sur orbite; il vend des images depuis mars2002; sa résolution est de 70 cm.
[21]
Le 14 avril 2003, le Conseil a demandé à Javier Solana de lui faire des propositions dans le domaine de la non-prolifé-ration, ce qui a été fait en juin avec un Plan d’action comprenant des mesures de bio-sûreté, une augmentation du budget
de l’AIEA, la mise en œuvre des inspections par défi dans le domaine des armes chimiques, et des améliorations des dispositifs de contrôle à l’exportation.
[22]
Un des premiers articles de fond sur les armes, bien documenté, a été publié par Vincent Jauvert dans
Le Nouvel Observateur du 12 septembre 2002.
[23]
Ce sujet prend un tour nouveau avec la découverte des nombreux palaces construits pendant la période de l’embargo par
le régime, et des millions de dollars en liquide que l’on a trouvé dans leurs murs. Ceci confirme que la population irakienne
était seule à souffrir de l’embargo. Tous ceux qui se sont indignés en avril de voir les pauvres piller les riches auraient pu y penser.