Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462971X
178 pages

p. 64 à 66
doi: en cours

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no 20 2003/3

 
POITEVIN (GUY) The Voice and Will, Subaltern Agency : Forms and Motives New Delhi, Manohar / Centre de sciences humaines, 2002,393 pages.
 
 
Consacré pour l’essentiel aux modalités de l’émergence d’un sujet conscient de soi et de ses capacités d’action transformatrice dans les couches les plus défavorisées de la société indienne (en majorité chez des femmes intouchables du Maharashtra), ce livre constitue, grâce aux descriptions détaillées et aux analyses fouillées de nombreuses enquêtes de terrain, une source d’information et de réflexion exceptionnelle sur ceux qu’on a appelés les « subalternes » : les marginalisé/es, les méprisé/es, les surexploité/es. Mais il ne se limite pas à cela car, à partir des diverses études présentées dans ce volume, Guy Poitevin propose de repenser profondément les modalités de construction du savoir dans les sciences sociales et, notamment, les rapports entre chercheur et enquêtés, entre recherche et action.
De la réinterprétation des schèmes culturels dominants qui s’exprime dans les chants pour moudre le grain ou les pratiques de jeûne rituel des femmes, à la prise de parole publique par le récit autobiographique, pour enfin atteindre à l’action qui, avec le travail urbain salarié, et plus encore la constitution de réseaux de santé autonomes et le partage de convictions mobilisateur, porte les germes d’une nouvelle société, on suit pas à pas la progression qui conduit de la construction de l’estime de soi individuelle à l’entreprise collective de réorganisation sociale. L’anthropologie et la philosophie, l’observation et l’herméneutique alliées fournissent les outils d’une analyse qui place le sujet (individu et être social), ses expériences et ses désirs, en moteur de la visée de connaissance. Dans une telle perspective, l’observateur-analyste ne peut plus se vouloir « neutre ». Le savoir produit est d’abord le résultat d’une interaction avec les « enquêtés », donc d’interventions qui doivent être lucidement pensées et qui, alors, fournissent la trame d’une « production coopérative du savoir ».
Connaissance de l’Inde, réflexion sur l’objet et la pratique des sciences sociales, réexamen des concepts de culture, de pouvoir, de résistance, d’action sociale, voici, dit le plus brièvement possible, tout ce qu’apporte le livre de Guy Poitevin.
C’est immense. Pourtant, il laisse le lecteur sur une dernière interrogation : cette conscience, qui se donne les moyens de passer à une action transformatrice sociale et locale, que faudrait-il pour qu’elle puisse œuvrer à un changement politique plus large, touchant aux systèmes de domination installés dans l’État ? (NB. On trouve des éléments de ce travail, en français, dans: Guy Poitevin, Sortir de la sujétion, essais sur la désu- bordination des parias de l’Inde, femmes et intouchables, Paris, L’Harmattan, 2001).
Denis-Constant Martin
 
PETITO (FABIO), HATZOPOULOS (PAVLOS) (EDS.) Religion in International Relations – TheReturn from Exile New York, Palgrave Macmillan, 2003,286 pages.
 
 
L’ouvrage, réunissant une quinzaine de contributeurs, part de ce qui est pointé comme un phénomène de résurgence globale de la religion pour s’interroger sur la place réservée à celle-ci dans la théorie des relations internationales. En découle, outre la critique prévisible de la thèse du choc des civilisations, une remise en cause du caractère inévitable, en modernité, de la privatisation du religieux.
Il s’agit là fondamentalement, selon les maîtres d’œuvre de ce collectif, d’opérer un renversement de perspective consistant à réintroduire, dans la théorie des relations internationales, une religion dont cette même théorie ne pouvait guère parler que comme une menace pour sa propre existence. L’objectif, louable et pertinent, fonde le sous-titre retenu.
On pourrait toutefois questionner le point de départ même de la réflexion et se demander si ce qui se donne pour une résurgence du religieux n’est pas en dernière instance réductible à une visibilité nouvelle de ce même religieux, visant à permettre des évolutions qui, elles, relèvent d’un tout autre registre. En d’autres termes, quand on parle de religion, aujourd’hui, de quoi parle t-on vraiment ? Les concepts qui devraient permettre de comprendre le statut et le rôle de la religion sur les scènes contemporaines sont largement obsolètes. Ils ne faisaient sens, en réalité, que par référence à une « stabilité » à laquelle on pouvait croire, à laquelle il était possible de faire croire. La disparition des conditions mêmes de cette croyance signe l’entrée dans un monde qui se caractérise par l’évidence du mouvement. D’où l’indispensable remise à plat de notre outillage intellectuel, à laquelle cet ouvrage contribue certainement.
Patrick Michel
 
BALCI (BAYRAM) Missionnaires de l’Islam en Asie centrale. Les écoles turques de Fethullah Gülen Paris, IFEA-Maisonneuve & Larose, 2003,301 pages.
 
 
À plus d’un titre, ce livre, fruit de longs séjours en Asie centrale, s’impose comme une référence. Il est avant tout une étude minutieuse de la communauté religieuse de Fethullah Gülen, dont les racines remontent à la mouvance nurcu des années 1930. Comme le Kurde Said-i Nursî, fondateur de cette mouvance, Gülen s’oppose à toute contestation violente en Turquie et fait de la sphère privée et de l’éducation les deux piliers d’une véritable société musulmane. Mais, à la différence de ce maître, il est clairement « pro-étatique » et prône un « néo-ottomanisme » proche du nationalisme turc (après l’avoir toléré, voire loué pour « sa fidélité à la patrie », l’establishment kémaliste l’a néanmoins accusé en 2002 de constituer la « menace stratégique numéro 1 » pour la Turquie).
En deuxième lieu, Balci propose une analyse subtile de « deux catégories d’acteurs », un État et un réseau, opérant « sur une même scène internationale ».
Autant, dans les années 1990, la stratégie déployée par la Turquie pour s’imposer comme puissance centrale d’un espace (l’Asie centrale) qu’elle considère comme turc échoue, avec pour conséquence un certain désenchantement, autant celle de la communauté fethullahci, privilégiant le domaine éducatif, porte ses fruits. Les rapports entre ces deux acteurs interdépendants ne relèvent ni d’une franche hostilité ni d’une paisible coopération. Ankara est obligé de tolérer, voire de soutenir les lycées fethullahci qui promeuvent une doctrine « turcique » en Asie centrale, mais tente néanmoins d’en réduire l’autonomie.
Enfin, Balci montre que l’un et l’autre de ces acteurs se trouvent confrontés à l’hostilité de l’Asie centrale tant convoitée : si les lycées attirent des enfants issus de milieux divers, y compris des élites politiques, les Fethullahci sont parfois assimilés à la « menace wahhabite », et l’État turc est soupçonné d’ambitions hégémoniques.
Tout au long de son ouvrage, l’auteur combine avec brio une impressionnante érudition, une observation anthropologique méticuleuse et une lecture théorique très fine.
Hamit Bozarslan
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