2003
Critiques internationales
Notes
POITEVIN (GUY)
The Voice and Will, Subaltern Agency :
Forms and Motives
New Delhi, Manohar / Centre de sciences
humaines, 2002,393 pages.
Consacré pour l’essentiel aux modalités de
l’émergence d’un sujet conscient de soi et
de ses capacités d’action transformatrice
dans les couches les plus défavorisées de
la société indienne (en majorité chez des
femmes intouchables du Maharashtra),
ce livre constitue, grâce aux descriptions
détaillées et aux analyses fouillées de nombreuses enquêtes de terrain, une source
d’information et de réflexion exceptionnelle sur ceux qu’on a appelés les « subalternes » : les marginalisé/es, les méprisé/es, les surexploité/es. Mais il ne se
limite pas à cela car, à partir des diverses
études présentées dans ce volume, Guy
Poitevin propose de repenser profondément les modalités de construction du
savoir dans les sciences sociales et, notamment, les rapports entre chercheur et
enquêtés, entre recherche et action.
De la réinterprétation des schèmes culturels dominants qui s’exprime dans les
chants pour moudre le grain ou les pratiques de jeûne rituel des femmes, à la
prise de parole publique par le récit autobiographique, pour enfin atteindre à
l’action qui, avec le travail urbain salarié,
et plus encore la constitution de réseaux
de santé autonomes et le partage de
convictions mobilisateur, porte les germes
d’une nouvelle société, on suit pas à pas
la progression qui conduit de la construction de l’estime de soi individuelle à
l’entreprise collective de réorganisation
sociale. L’anthropologie et la philosophie, l’observation et l’herméneutique
alliées fournissent les outils d’une analyse
qui place le sujet (individu et être social),
ses expériences et ses désirs, en moteur
de la visée de connaissance. Dans une
telle perspective, l’observateur-analyste
ne peut plus se vouloir « neutre ». Le
savoir produit est d’abord le résultat
d’une interaction avec les « enquêtés »,
donc d’interventions qui doivent être
lucidement pensées et qui, alors, fournissent la trame d’une « production
coopérative du savoir ».
Connaissance de l’Inde, réflexion sur
l’objet et la pratique des sciences sociales,
réexamen des concepts de culture, de
pouvoir, de résistance, d’action sociale,
voici, dit le plus brièvement possible, tout
ce qu’apporte le livre de Guy Poitevin.
C’est immense. Pourtant, il laisse le lecteur sur une dernière interrogation : cette
conscience, qui se donne les moyens de
passer à une action transformatrice sociale
et locale, que faudrait-il pour qu’elle
puisse œuvrer à un changement politique
plus large, touchant aux systèmes de
domination installés dans l’État ?
(NB. On trouve des éléments de ce travail, en français,
dans: Guy Poitevin, Sortir de la sujétion, essais sur la désu-
bordination des parias de l’Inde, femmes et intouchables, Paris,
L’Harmattan, 2001).
Denis-Constant Martin
PETITO (FABIO), HATZOPOULOS (PAVLOS)
(EDS.)
Religion in International Relations –
TheReturn from Exile
New York, Palgrave Macmillan,
2003,286 pages.
L’ouvrage, réunissant une quinzaine de
contributeurs, part de ce qui est pointé
comme un phénomène de résurgence
globale de la religion pour s’interroger
sur la place réservée à celle-ci dans la
théorie des relations internationales. En
découle, outre la critique prévisible de la
thèse du choc des civilisations, une remise
en cause du caractère inévitable, en
modernité, de la privatisation du religieux.
Il s’agit là fondamentalement, selon les
maîtres d’œuvre de ce collectif, d’opérer
un renversement de perspective consistant
à réintroduire, dans la théorie des relations internationales, une religion dont
cette même théorie ne pouvait guère
parler que comme une menace pour sa
propre existence. L’objectif, louable et
pertinent, fonde le sous-titre retenu.
On pourrait toutefois questionner le point
de départ même de la réflexion et se
demander si ce qui se donne pour une
résurgence du religieux n’est pas en dernière instance réductible à une visibilité
nouvelle de ce même religieux, visant à
permettre des évolutions qui, elles,
relèvent d’un tout autre registre. En
d’autres termes, quand on parle de religion, aujourd’hui, de quoi parle t-on
vraiment ? Les concepts qui devraient
permettre de comprendre le statut et le
rôle de la religion sur les scènes contemporaines sont largement obsolètes. Ils ne
faisaient sens, en réalité, que par référence à une « stabilité » à laquelle on
pouvait croire, à laquelle il était possible
de faire croire. La disparition des conditions mêmes de cette croyance signe
l’entrée dans un monde qui se caractérise par l’évidence du mouvement. D’où
l’indispensable remise à plat de notre
outillage intellectuel, à laquelle cet
ouvrage contribue certainement.
Patrick Michel
BALCI (BAYRAM)
Missionnaires de l’Islam en Asie centrale.
Les écoles turques de Fethullah Gülen
Paris, IFEA-Maisonneuve & Larose,
2003,301 pages.
À plus d’un titre, ce livre, fruit de longs
séjours en Asie centrale, s’impose comme
une référence. Il est avant tout une étude
minutieuse de la communauté religieuse
de Fethullah Gülen, dont les racines
remontent à la mouvance nurcu des
années 1930. Comme le Kurde Said-i
Nursî, fondateur de cette mouvance,
Gülen s’oppose à toute contestation
violente en Turquie et fait de la sphère
privée et de l’éducation les deux piliers
d’une véritable société musulmane. Mais,
à la différence de ce maître, il est clairement « pro-étatique » et prône un « néo-ottomanisme » proche du nationalisme
turc (après l’avoir toléré, voire loué pour
« sa fidélité à la patrie », l’establishment
kémaliste l’a néanmoins accusé en 2002
de constituer la « menace stratégique
numéro 1 » pour la Turquie).
En deuxième lieu, Balci propose une
analyse subtile de « deux catégories
d’acteurs », un État et un réseau, opérant
« sur une même scène internationale ».
Autant, dans les années 1990, la stratégie
déployée par la Turquie pour s’imposer
comme puissance centrale d’un espace
(l’Asie centrale) qu’elle considère comme
turc échoue, avec pour conséquence un
certain désenchantement, autant celle de
la communauté fethullahci, privilégiant
le domaine éducatif, porte ses fruits. Les
rapports entre ces deux acteurs interdépendants ne relèvent ni d’une franche
hostilité ni d’une paisible coopération.
Ankara est obligé de tolérer, voire de
soutenir les lycées fethullahci qui promeuvent une doctrine « turcique » en
Asie centrale, mais tente néanmoins d’en
réduire l’autonomie.
Enfin, Balci montre que l’un et l’autre
de ces acteurs se trouvent confrontés à
l’hostilité de l’Asie centrale tant convoitée : si les lycées attirent des enfants issus
de milieux divers, y compris des élites
politiques, les Fethullahci sont parfois
assimilés à la « menace wahhabite », et
l’État turc est soupçonné d’ambitions
hégémoniques.
Tout au long de son ouvrage, l’auteur
combine avec brio une impressionnante
érudition, une observation anthropologique méticuleuse et une lecture théorique très fine.
Hamit Bozarslan