2003
Critiques internationales
Le réformisme radical de Lula
Jérôme Sgard
chercheur au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), chercheur associé au CERI et professeur associé à l’Université Paris-Dauphine. Il a récemment publié L’économie de la panique. Faire face aux crises financières, Paris, La Découverte, 2002. E-mail : sgard@cepii.fr
L’élection de Luis Iñacio Lula da Silva à la
présidence de la République brésilienne, au
début de novembre 2002, a été perçue
d’emblée comme un événement international extraordinaire. Bien sûr, ceci s’explique en bonne mesure par le destin personnel du nouvel élu : une enfance très
pauvre, l’emprisonnement politique, le militantisme syndical puis politique à
l’extrême-gauche, enfin les échecs électoraux répétés avant de prendre pied sur la
plus haute marche du pouvoir. Dans une actualité à la fois tragique et volatile, le
sentiment de vivre en direct le couronnement d’une histoire édifiante ne pouvait
que frapper le public le plus large. Encore un peu et Lula deviendra le Nelson
Mandela brésilien.
L’autre dimension de cette élection était évidemment le programme du candidat
et du Parti des travailleurs dont il est issu. La gauche brésilienne, pour la première
fois de son histoire, allait gouverner le pays, et elle arrivait avec un programme structuré et radical, au moins par ses objectifs – priorité à la réduction rapide de la
pauvreté et des inégalités, éradication de la faim. Ces valeurs et priorités sont
traditionnelles, mais les voies et les moyens le sont beaucoup moins, ce qui contribue
à l’originalité de l’expérience. De nombreux courants sont bien sûr représentés dans
le nouveau gouvernement comme au sein du PT, dont les relations sont marquées
par le rapport de force, peut-être à l’avenir par le conflit. Ce qui frappe néanmoins dans le discours du nouveau gouvernement, c’est que la détermination à
rendre la société plus juste cohabite avec des engagements forts d’orthodoxie
financière et un très grand pragmatisme quant aux instruments concrets de cette
politique de redistribution du revenu
[1]. On a presque l’impression d’une version
démocratisée de la doctrine Deng Xiaoping, selon laquelle l’important est que le
chat attrape la souris, qu’il soit libéral, social-démocrate ou guévariste. La légitimité découle des objectifs et non des moyens, dès lors que ceux-ci s’inscrivent
dans les règles du jeu admises.
Ceci s’accompagne d’une rupture assumée avec toute rhétorique utopiste ou révolutionnaire, même exprimée sous la forme d’un simple romantisme politique sans
conséquence. Ce réformisme affiché ne répond pas seulement aux difficultés
extrêmes dans lesquelles se débat l’économie brésilienne ou au refus des électeurs
de prendre des risques excessifs. Il exprime aussi un bilan critique de l’expérience
de la gauche latino-américaine depuis une quarantaine d’années au Brésil, en
Argentine ou au Chili. Ainsi on ne trouvera guère de traces, dans le discours de
Lula, du développementalisme des années soixante, du socialisme démocratique
des années soixante-dix ou même du réformisme modéré, teinté de populisme, qui
avait marqué les premiers gouvernements de la transition démocratique au milieu
des années quatre-vingt (Sarney, Alfonsin). Des oppositions sont déjà perceptibles
entre des courants plus ou moins « modernistes » – ou libéraux, diront certains–
et des courants plus attachés, par exemple, à une fiscalité plus redistributrice, à une
politique industrielle active ou à une régulation plus interventionniste des services publics privatisés. Cela étant, sur un plan général, pour les cadres du PT et
afortiori les membres du nouveau gouvernement, les discours de rupture, l’affrontement direct avec « les marchés », la redistribution à grande échelle du revenu
par des moyens fiscaux sont avant tout la promesse de l’échec, qui déboucherait
sur la répression sociale et l’affaiblissement des institutions démocratiques. En
d’autres termes encore, l’Amérique latine ne doit pas être la terre promise des
expériences messianiques, mais celle de réformismes résolus, compétents et respectueux des institutions.
Issu d’une histoire individuelle et collective – celle de la gauche latinoaméricaine –, le « projet Lula » s’inscrit aussi dans le prolongement de l’expérience
brésilienne de reconstruction de la démocratie et des institutions publiques depuis
la fin du régime militaire ( 1984). Les étapes principales de cette maturation politique sont connues : l’adoption de la Constitution de 1988, l’
impeachment du président Collor convaincu de corruption ( 1992), la reconstruction en 1994 d’une
monnaie nationale fonctionnelle – par excellence un bien public précieux–, enfin
l’accord budgétaire de 1998 entre le gouvernement central et les États qui, de
fait, complétait et viabilisait la règle fédérale imparfaite de 1987
[2].
Ces évolutions remarquables ne doivent certes pas conduire à sous-estimer les
comportements de contestation de l’État de droit (corruption, contournement de
la loi, fraude fiscale, etc.) ou les propres défaillances de cet État (par exemple sur
la justice sociale, l’accès des plus pauvres aux biens publics, la sécurité). Cela étant,
les institutions publiques ont acquis progressivement une solidité croissante,
reflétée dans le respect que leur manifeste l’ensemble des forces politiques et dans
un espace public qui s’est progressivement renforcé : non seulement il norme la
confrontation politique mais il offre aux gouvernements des instruments d’action
inscrits dans cet ordre constitutionnel – des règles monétaires et budgétaires, mais
aussi des institutions et un cadre juridique sur lesquels pourront reposer les politiques sociales voulues par la nouvelle majorité.
C’est dans ce cadre qu’ont été mises en œuvre depuis le début des années quatre-vingt-dix les réformes économiques – réduction des barrières douanières,
privatisations, ouverture aux investissements directs étrangers, accroissement de
la concurrence sur les marchés intérieurs, etc. En dépit de ses limites et de ses incertitudes, la recherche d’un progrès simultané selon ces deux axes – l’État de droit
et la libéralisation économique– apparaît comme une caractéristique de l’expérience
brésilienne de libéralisation. Elle contraste avec l’expérience « néo-libérale » de
nombreux pays voisins dans lesquels les réformes économiques se sont souvent
accompagnées simultanément d’un déclin des institutions publiques et de la persistance de pratiques politiques traditionnelles – autoritarisme, puissance de l’exécutif,
populisme, corruption, faiblesse de la société civile : soit Menem, Fujimori et
Pinochet et, en cas d’alternance, Chavez ou Alan Garcia.
Echapper à cette instabilité et à cette stérilité de la politique latino-américaine
était un des principes majeurs suivis par Fernando-Henrique Cardoso, le président
sortant. Lula a repris ostensiblement cet héritage, comme en témoignent sa
méthode de gouvernement très consensuelle ou la priorité donnée à l’acquis démocratique sur la fidélité à la symbolique révolutionnaire. Particulièrement remarquable a été de ce point de vue, au second semestre 2002, la gestion politique de
l’alternance annoncée et de la crise de change qui lui était en partie liée. Dès le mois
de juin, un message ferme et clair a été formulé par les principaux acteurs politiques
du pays : oui, une alternance pouvait impliquer des changements importants ;
non, elle ne mettrait pas en question radicalement les règles du jeu économique
du pays, en particulier les réformes libérales des années antérieures.
Exprimé notamment par le ministre des Finances, Pedro Malan, au risque
d’affaiblir le candidat issu de son propre parti, ce discours a été repris et développé
par la suiteà l’attention, en particulier, des États-Unis, du G 7 et des investisseurs
financiers. L’engagement du PT à respecter les objectifs de la « Lettre d’Intention »
signée avec le Fonds monétaire international a consolidé cette stratégie, de même
que la signature d’un nouvel accord, en août ( 30,4 milliards de dollars), dont les
principaux déboursements étaient programmés pour l’après-élection
[3]. Rien n’aurait
été pire, on en conviendra, que des élections intervenant dans un contexte de
chaos monétaire, de fuite massive des capitaux et de défaut sur la dette publique.
Dans les semaines suivant l’élection, Cardoso a mis un point d’honneur à poursuivre
jusqu’à son terme ce « modèle d’alternance » : instances de coordination entre les
deux équipes, accès des futurs responsables à l’information et aux administrations
ministérielles, participation aux décisions stratégiques. Dans un système où le
vainqueur de l’élection présidentielle prend ses fonctions près de deux mois après
le scrutin, cela peut paraître bienvenu mais somme toute normal. En Amérique latine,
l’expérience reste inédite.
Lula et l’après-Consensus de Washington
Ces divers éléments éclairent l’ambiguïté perceptible derrière le concert d’acclamations qui a accueilli l’élection de Lula. Bien qu’ayant côtoyé le PT aux sommets
de Porto Alegre depuis longtemps, la gauche radicale et altermondialiste a très vite
perçu que la politique du nouveau président ne serait peut-être pas celle dont elle
avait rêvé : et le discours et les décisions des premiers mois montrent tout sauf une
politique de « rupture » – par laquelle, en somme, on chercherait à s’appuyer sur
la légitimité du nouveau gouvernement pour redéfinir les règles du jeu et passer
outre à des « contraintes » qui ne seraient en fait que des illusions d’experts,
cachant les intérêts des marchés ou, plus précisément, de ceux qui les habitent.
En revanche, la rencontre est sans doute plus intéressante, et moins prévisible
dans son avenir, à l’autre extrémité du spectre : pour résumer, l’establishment
financier international, le FMI, les gouvernements américain et européens.
On peut certes ne voir qu’une hypocrisie crasse et de l’opportunisme médiatique
dans l’empressement de tous à embrasser Lula. Il y a fort à parier, au demeurant,
que celui-ci est trop avisé pour imaginer que les déclarations suaves que lui adressent le Fonds monétaire ou le Trésor américain résisteront à la première crise. Cela
étant, on perçoit la raison la plus sérieuse de l’extraordinaire réception dont il a
bénéficié. Qu’on évoque de manière elliptique un après-Consensus de Washington ou une version mise à jour de ce même Consensus, l’enjeu brésilien s’inscrit
directement dans les controverses qui se sont développées, depuis les crises en
Asie ou en Russie, sur les bénéfices de la globalisation et leur répartition. Alors que,
jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, la vulgate internationale faisait du
progrès social le résultat de réformes de marché réussies, ce présupposé n’est plus
défendable, y compris parmi les champions les plus convaincus de la globalisation.
De fait, la recherche d’une approche plus volontariste des enjeux sociaux est
devenue une question centrale, même si les progrès sur le plan de la méthode sont
lents. L’apport de Lula est ici double. Il démontre qu’un discours de réforme
sociale, de lutte contre les inégalités et de réduction de la pauvreté peut faire
aujourd’hui la quasi-unanimité de l’opinion internationale; et il tente de prouver
que ce volontarisme social peut aller de pair avec la stabilité macro-économique
et la participation aux marchés internationaux. Le FMI et les altermondialistes ne
sont sûrement pas les seuls que cela puisse intéresser.
Bien sûr, toutes les raisons sont déjà perceptibles qui pourraient abattre très vite
l’élan réformateur : contraintes budgétaires étroites, croissance faible, instabilité des
marchés internationaux, affaiblissement du soutien politique au gouvernement. Telle
a été l’expérience des deux mandats de Cardoso, notamment au plan social. Dès
juin 2003, les résistances auxquelles s’est heurté le nouveau gouvernement sur le projet
de réforme des retraites publiques étaient révélatrices des risques encourus.
Toutefois, trois facteurs peuvent inciter à un certain optimisme. La structure du
Parti des travailleurs tout d’abord : cette organisation a une histoire collective
longue et n’est pas un parti parlementaire brésilien classique, reposant principalement sur une coalition d’élus, sans base propre, qui exprimerait ponctuellement
une offre politique sur un marché électoral volatil. Ceci évidemment s’est traduit
très vite par des tensions vives entre le gouvernement et l’aile gauche du PT, mais
au-delà on peut faire l’hypothèse d’une plus forte stabilité dans les orientations principales du gouvernement.
Second point, l’entrée du PT dans les plus hautes institutions de l’État marque
une rupture forte avec le recrutement politique traditionnel brésilien, par lequel la
même oligarchie a contrôlé le pays des décennies durant. Lorsqu’on la compare à
ses équivalents dans les pays voisins, cette classe – souvent extrêmement riche– a plutôt
bien servi le pays. La victoire électorale du PT n’en marque pas moins une « démocratisation sociologique » de l’État, un peu comparable à celle qui a suivi l’arrivée
au pouvoir des grands partis sociaux-démocrates en Europe du Nord au milieu du
XXe siècle. Une telle évolution devrait avoir un impact sur le fonctionnement de cet
État, ses priorités, l’expression en son sein des diverses demandes sociales.
Enfin, Lula et le PT ont de facto réussi à modifier l’ordre des priorités légitimes. Ils ont établi au centre du débat public l’enjeu social, et fait admettre l’impossibilité pour la société brésilienne (ou sa fraction qui a accès à la parole publique)
de s’en tenir à la négligence distante qu’elle affiche depuis toujours envers la plaie
principale de ce pays – les inégalités. De fait, la majorité des partis, les gouverneurs
des États, le patronat, ou encore la presse témoignent généralement d’un soutien
large aux objectifs sociaux du président, quitte à être en désaccord sur la méthode
ou les contreparties que ces choix impliquent. Pendant combien de temps cette quasi-unanimité sera-t-elle préservée face aux intérêts immédiats des uns et des autres ?
Le gouvernement pourra-t-il répondre à la fois à cette demande sociale et à la
pression de son aile gauche sans entrer en conflit avec les principaux bénéficiaires
de la distribution actuelle des revenus – les plus riches, mais aussi les classes
moyennes salariées ?
Un point doit être souligné ici, qui a été peu perçu à l’étranger. Les soutiens dont
bénéficient les priorités sociales du PT – peut-être son hégémonie– sont étroitement
liés à l’autre grand thème développé par Lula : le nouveau président, son programme, les principaux acteurs sur lesquels il s’appuie sont aussi nationalistes.
Non pas dans un sens péremptoire ou xénophobe : le pays appartient plutôt à la
catégorie des « empires du milieu », qui perçoivent mal leurs propres frontières,
afortiori le reste du monde. Cette dimension se reflète plutôt dans l’affirmation d’un
« projet national », qui ne concerne pas seulement les plus pauvres mais l’ensemble
de la société, et notamment ses élites économiques. Sous cet angle, la justice sociale
apparaît comme une condition pour construire une économie et un pays plus
forts, capables de jouer pour eux-mêmes dans l’arène internationale, notamment
sur les marchés globalisés. Tel serait le contrat implicite proposé au puissant secteur
privé brésilien et aux élites traditionnelles : un Brésil plus juste, un marché intérieur plus large, une population mieux formée, des institutions publiques plus
fortes feront aussi un Brésil plus grand.
Quelle stratégie sociale ?
Comment le nouveau gouvernement aborde-t-il l’enjeu de la pauvreté et des
inégalités, qu’il a placé au cœur de son programme ? Avec quels outils intellectuels
et politiques entend-il progresser là où si peu a été obtenu dans le passé ?
Depuis une dizaine d’années environ, la recherche sur l’économie des inégalités,
la pauvreté et les politiques sociales a connu, dans le monde et en particulier au Brésil,
un développement important qui devrait informer les mesures qui seront mises en
œuvre. Certains des chercheurs brésiliens les plus reconnus au plan international
ont pris ainsi des responsabilités dans le nouveau gouvernement, dont ils renforcent
clairement l’aile la plus « moderniste ». De cette recherche ressortent un certain
nombre de conclusions sur lesquelles l’accord est assez large. Résumons-les.
- D’abord le constat de base : au-delà des multiples indicateurs envisageables,
le Brésil détient vraisemblablement, depuis des décennies, le record absolu des inégalités de revenu dans le monde. Si, par exemple, on rapporte le revenu moyen des
20% les plus riches à celui des 20% les plus pauvres, ce rapport est inférieur à 10
dans la grande majorité des pays, avec une médiane autour de 7 ( 8 en France). Au
Brésil il est de 32
[4]. Les premiers consomment en un peu plus de onze jours ce dont
les seconds disposent pour une année.
- La présence d’une importante population recensée comme pauvre ( 34 %),
voire indigente ( 14%), n’est pas le reflet d’une pauvreté absolue du pays, mais bien
d’un problème distributif : la part de la population qui vit sous le seuil de pauvreté
y est trois fois supérieure à celle observée dans la moyenne des pays disposant
d’un PIB par habitant comparable.
- Alors que la part de la population pauvre fluctue nettement avec la conjoncture économique, le niveau global des inégalités n’a quasiment pas changé depuis
le début des années soixante-dix
[5]. Des comparaisons entre pays latino-américains
suggèrent en outre une mobilité sociale inter-générationnelle nettement plus
faible au Brésil (et en Colombie) que par exemple au Pérou, au Mexique et afortiori
aux États-Unis
[6].
- Les enquêtes montrent ensuite que le déterminant principal des inégalités est
le niveau d’éducation (40% de corrélation), puis l’accès aux équipements de santé :
avoir une éducation de base, une formation professionnelle et avoir été bien soigné
depuis son enfance impliquent, toutes choses égales par ailleurs, une chance nettement supérieure d’obtenir une rémunération meilleure que dans le cas inverse.
- En termes absolus, ces deux variables ont montré des progrès sensibles au cours
des dernières décennies, mais comparativement elles restent très faibles : le niveau
d’éducation des plus pauvres est plus bas au Brésil qu’en Turquie, en Inde, en
Colombie ou même au Zimbabwe, en Tanzanie ou en Ouganda
[7]. Qui plus est, les
progrès réalisés n’ont pas réduit les inégalités relatives: l’accès à l’éducation reste
très inégalitaire, ce qui affecte la capacité des enfants de pauvres à obtenir un
revenu plus élevé, une fois arrivés sur le marché du travail
[8].
- Enfin, le dispositif brésilien de politiques sociales est très faiblement redistributif, bien que son budget total ne soit pas négligeable ( 15,5 % du PIB). Une
estimation courante indique que 25% seulement des dépenses atteindraient effectivement les plus pauvres. Autre distorsion, la distribution des ressources est nettement concentrée sur les classes d’âge les plus vieilles, alors que les plus jeunes
sont très peu soutenus, au moment même où se constitue leur capacité à accroître
leur rémunération sur le marché du travail
[9]. On peut rappeler enfin le problème,
récurrent dans les économies en développement, de déséquilibre entre les secteurs
formel et informel du marché du travail, qui a lui aussi un prolongement en termes
de pauvreté, de protection sociale et d’accès aux biens et services publics.
Pour le nouveau gouvernement, les divers constats résumés ici montrent d’abord
qu’une politique de pure augmentation en volume des dépenses sociales – à supposer
qu’elle ait été envisageable– aurait été inefficace, parce que peu redistributive. Autre
refus explicite : celui d’une politique massive de redistribution fiscale, par augmentation des impôts sur les plus riches et transfert direct de revenu vers les pauvres;
tout au plus envisage-t-on la création d’une nouvelle tranche de l’impôt sur le
revenu et d’un impôt sur la fortune, dans un cadre de stabilité globale des prélèvements (36% du PIB). C’est donc par une
réorientation forte des dépenses budgétaires en direction des plus pauvres qu’on veut accroître l’effet redistributif des politiques sociales. Il y a là le germe d’un conflit avec une importante revendication
des salariés du secteur formel (qui fournissent les gros bataillons de l’électorat du
PT), celle d’un élargissement de la protection sociale traditionnelle, sur un modèle
proche de celui des pays développés : or, universelle dans son principe, une telle
protection est discriminante dans les faits en raison de la taille du secteur informel,
qu’elle ne couvre pas par définition – sans compter le meilleur traitement accordé
aux salariés du secteur public. L’économie politique de la réforme sociale sera
donc très différente du modèle social-démocrate classique : l’axe le plus conflictuel risque de passer entre exclus et salariés, comme l’ont déjà montré les manifestations évoquées plus haut contre la réforme des retraites dans le secteur public.
Second principe, il n’est pas question d’utiliser le système de prix pour réallouer
le revenu, soit par des interventions de marché (agricoles par exemple), soit par
exemple au moyen d’une augmentation importante du salaire minimal. En d’autres
termes, la stratégie de réduction des inégalités joue soit avant, soit après l’interaction marchande, bien que celle-ci reste son horizon. En effet, il ne s’agit pas tant
de compléter, ici et maintenant, le revenu des plus pauvres, selon une logique
autonome de solidarité ou en vertu d’un droit reconnu à l’individu, auquel la
société serait tenue d’accéder. Àtravers l’apport de ressources monétaires, l’objectif
central est de faciliter ou d’encourager sur le long terme l’accès des pauvres aux
biens publics fondamentaux – éducation, santé, formation professionnelle, logement
salubre; ceci devrait alors permettre d’accroître durablement leur productivité (ou
leur « capital humain » comme disent les économistes) et ainsi leur capacité à
trouver une rémunération suffisante dans des activités
marchandes, soit sur le
marché du travail soit par une entreprise indépendante (agriculture, commerce,
construction ou autre)
[10]. C’est donc aussi la question de l’accès aux marchés qui
est posée : la terre, le micro-crédit, mais aussi par exemple les marchés agricoles
de gros, souvent fermés aux petits producteurs
[11].
Enfin, l’aide doit être
conditionnelle, c’est-à-dire qu’elle doit avoir pour contre-partie l’engagement (et donc le contrôle) du bénéficiaire. Celui-ci devra, par
exemple, suivre un programme d’alphabétisation pour les adultes, faire passer une
visite médicale tous les trois mois à son enfant en bas âge ou, lorsqu’il est plus grand,
s’assurer qu’il va effectivement à l’école. Ainsi, le programme
Bolsa-Escola (scolarisation en milieu rural pauvre) subordonne le soutien monétaire à la présence à
l’école de l’enfant (entre 6 et 15 ans) pendant au moins 85 % du temps d’enseignement
[12]. Cette approche, développée dans d’autres pays d’Amérique latine, a été
mise en œuvre de manière expérimentale au cours des dernières années de la présidence Cardoso : comme dans d’autres domaines, on devrait observer ici une nette
continuité, associée à une généralisation de ces principes incitatifs et à un effort
de mise en cohérence, de coordination et de surveillance
expost de ces politiques.
Ainsi prend forme progressivement un embryon de doctrine : priorité aux
pauvres, non-intervention dans les marchés, conditionnalité individuelle de la
politique sociale, objectif d’insertion marchande comme condition de l’autonomie
sociale et implicitement d’une citoyenneté entière. Avec, en toile de fond, la tension
entre ce programme et la demande d’une extension de la protection sociale traditionnelle contre les aléas économiques, qui reflète en fait le clivage entre secteurs
formel et informel. L’objectif à terme serait alors de donner à tous les moyens
d’obtenir dans le premier secteur un revenu décent et donc la garantie d’une protection sociale traditionnelle, rendue à sa vocation universelle par une « croissance endogène » plus forte. Une clé pour l’après-Consensus de Washington ?
Deux remarques, pour finir. D’abord, banalement, tout sera plus facile dans les
prochaines années si la croissance est au rendez-vous. Sinon, l’arbitrage entre les
différents intérêts affectés par les réformes sera beaucoup plus conflictuel et, très
vite, la crise des finances publiques dominera à nouveau toute la scène politique.
Ensuite, sur le terrain, le succès de la lutte contre la pauvreté dépendra de la
qualité des institutions publiques, de leur capacité à collecter l’information, à la gérer
efficacement et à coordonner les multiples programmes d’aide. Cela aussi est bien
connu : dans tous les pays du monde, des politiques publiques complexes demandent de l’argent et des institutions compétentes. Une autre contribution pour
l’après-Consensus de Washington ?
[1]
On peut se référer notamment au programme à moyen terme publié en avril 2003 par le ministre des Finances Antonio
Palocci, qui articule les éléments de diagnostic et les objectifs à moyen terme sur le plan macrofinancier ainsi que sur celui
des réformes de structure et de la politique sociale. Ministerio da Fazenda,
Política Económica e Reformas Estruturais, Brasilia,
2003,
http:// www. fazenda. gov. br
[2]
Cet accord, durement négocié, a précisé le partage des fonctions et a surtout permis de contrôler les risques de désastre
financier qui peuvent résulter d’une structure fédérale non coopérative (voir l’Argentine en 2002 ou la Russie en 1998). C’est
pourquoi, interprétée comme la réponse à un problème de discipline budgétaire, cette réforme revêtait un caractère constitutionnel fort, qui en faisait le vrai prolongement de la Constitution de 1988.
[3]
Rarement auront été aussi visibles les impasses dans lesquelles on s’enferme à vouloir présenter le FMI comme un acteur
tout-puissant, à jamais identique à lui-même, ignorant des réalités démocratiques et programmé pour imposer aveuglément
la « loi » des marchés. De fait, l’accord signé en août 2002 a contribué au déroulement ordonné des élections présidentielles
brésiliennes : ceci doit être mis au crédit du Fonds, et singulièrement, semble-t-il, à celui de son directeur général Horst
Köhler, qui apparemment s’est opposé énergiquement sur ce point au gouvernement américain, peu enclin à soutenir le Brésil.
Cela n’empêche pas qu’au même moment la même organisation suivait en Argentine une politique remarquablement obtuse
dans un pays confronté à l’une des pires crises économiques de l’histoire récente.
[4]
R. Barros, R. Henriques, R. Mendonça, « A estabilidade inaceitavel : desigualdade e pobreza no Brasil », IPEA, Rio de
Janeiro, Texto para discussão 800, juin 2001,24 pages. La pauvreté se définit par un seuil – par exemple, dans de nombreuses
comparaisons internationales, un dollar par jour et par personne. Les inégalités renvoient en revanche à la structure totale
de distribution des revenus, qui pourra se refléter dans un beaucoup plus grand nombre d’indices.
[5]
R. Barros, C. Corseuil, R. Mendonça, M. Reis, « Poverty, inequality and macroeconomic instability », IPEA, Rio de Janeiro,
Texto para discussão 750, août 2000,20 pages.
[6]
J. Behrman, A. Gaviria, M. Székely, « Intergenerational mobility in Latin America », IADB/BID, Working Paper 452,
juin 2001,38 pages.
[7]
Cité dans M. Lisboa
et al.,
A Agenda Perdida, diagnosticos e propostas para a retomada do crescimento com maior jutiça social.
Rio de Janeiro, septembre 2002,57 pages.
[8]
J. Behrman
et al. 2001,
op. cit.
[9]
Le principal programme de soutien à la scolarisation en milieu rural (
Bolsa-Escola) reçoit par exemple 1,5 milliard de reals,
contre 15 milliards pour la retraite agricole. Voir M. Lisboa
et al. 2002,
op. cit.
[10]
Cette priorité est cohérente avec les enseignements de la théorie de la croissance endogène, selon laquelle l’accroissement
du niveau de formation est un déterminant majeur de la croissance d’une économie sur longue période. Un lien est ainsi
établi entre politique sociale et stratégie de croissance.
[11]
Une grande attention est ainsi apportée à diverses expériences récentes qui ont attribué des droits de propriété formels
aux habitants des
favelas: ceux-ci, ayant moins besoin de protéger eux-mêmes leur maison et leurs biens, dégageraient plus
de temps de travail et, éventuellement, auraient un accès plus facile au crédit. On espère aussi encourager les investissements
domestiques dans l’amélioration du logement ou dans l’action collective au niveau du quartier. Sur la question de la violence
sociale liée à l’accès à la terre et à l’acquisition de titres de propriété formels, en particulier sur le Mouvement des Sans-Terre,
voir L. Alston, G. Libecap, B. Mueller,
Titles, Conflicts, and Land Use – The Development of Property Rights and Land Reform
on the Brazilian Amazon Frontier, Ann Arbour, The University of Michigan Press, 1999,227 pages.
[12]
Pour cela, les parents reçoivent simplement une carte de crédit magnétique, utilisable dans les bureaux de poste et qui
est créditée tous les mois, court-circuitant la bureaucratie locale et son fréquent clientélisme. Ici, le principe est de lier une
gestion très locale des programmes et des engagements mutuels avec un mécanisme centralisé et transparent d’attribution
monétaire.