2003
Critiques internationales
Anatomie politique d’une controverse
La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida
Didier Fassin
directeur d’études à l’EHESS, professeur à l’Université Paris13 et Directeur du Centre de recherche sur les enjeux contemporains en santé publique (Cresp, Inserm-UP13).
Considérée depuis l’Europe, la controverse sud-africaine autour du sida semble ramener une fois de plus le continent noir vers les insondables profondeurs d’un irrationnel dont on croyait pourtant relativement exempte cette
jeune démocratie ouverte sur la société globale et riche de ses élites occidentalisées
[1].
En Afrique du Sud même, la focalisation du débat sur la seule question du lien
causal entre le virus et la maladie, que mettent en cause les déclarations inopportunes de certains membres du gouvernement, et parallèlement sur la personnalité
du président Thabo Mbeki, qui s’est lui-même exposé comme principal protagoniste de la polémique, a restreint celle-ci à une énigmatique singularité psychologique du chef de l’État, éventuellement mêlée d’obscures considérations politiciennes de son entourage
[2]. Sur la scène mondiale comme dans l’espace national,
l’affaire, trop rapidement interprétée en termes de déni, échappe ainsi à la compréhension des analystes qui se voient réduits, de leur propre aveu, à d’insatisfaisantes
conjectures, souvent brouillées par des jugements passionnels ou des réflexes partisans.
S’il est vrai que les enjeux en sont complexes, leur intelligibilité passe par un réexamen de la situation à partir non plus d’inaccessibles subjectivités, qu’elles soient
collectives ou individuelles, mais, plus banalement, sur la base des réalités socio-politiques du pays et à la lumière d’un passé encore proche. Il ne s’agit au fond que
d’appliquer les mêmes règles analytiques qu’on utiliserait pour traiter de faits
concernant des sociétés qui nous sont plus familières. Extraire l’Afrique de son
exceptionnalité culturelle dans laquelle le sens commun occidental, mais également
certains intellectuels néo-africanistes, l’enferment est certainement la tâche la plus
urgente de toute anthropologie politique qui prend ce continent pour cadre historique de son programme scientifique
[3]. Elle dépasse, bien entendu, la seule question
du sida : un ensemble de faits, plus ou moins dramatiques, qui s’y sont produits au
cours des dernières années et dont il a semblé difficile à beaucoup de rendre
compte, relèveraient de cette exigence. La tragédie de cette épidémie, avec ses cinq
millions de personnes contaminées en Afrique du Sud, et la controverse à laquelle
elle a donné lieu sont assurément exemplaires, mais non pas isolées.
C’est dans cette perspective que je voudrais ici reprendre l’analyse sociopolitique
de la polémique en m’efforçant d’en déplacer le référentiel d’analyse. Je m’appuierai sur une enquête conduite depuis deux ans à travers l’étude de l’abondante littérature notamment journalistique produite sur le thème, la réalisation d’entretiens
avec une cinquantaine d’acteurs de milieux divers et la participation à plusieurs manifestations scientifiques et politiques sur le sida. Après avoir brièvement esquissé la
chronique de la controverse, j’aborderai trois points pour lesquels je suggérerai une
reformulation des termes du débat. Premièrement, là où une opposition binaire
entre deux thèses est généralement présentée, je montrerai que l’on a affaire en réalité
à des coalitions stratégiques d’acteurs qui défendent des idées et des projets très
différents. Deuxièmement, alors que la chronologie des faits est systématiquement
établie dans le temps court, je me référerai à une plus longue durée indispensable
à la compréhension des tensions présentes. Troisièmement, plutôt que de considérer que la question centrale est celle du déni d’une réalité scientifiquement
établie, je proposerai de parler d’une posture de défiance qui inclut une évaluation
en termes de justice. En conclusion, contrairement à ce que laissent entendre
nombre de commentateurs qui considèrent la société sud-africaine menacée par
la polémique, je soulignerai qu’aussi difficile qu’en soit l’épreuve, la démocratie en
sort aujourd’hui renforcée. Si la gravité de la situation sanitaire que connaît
l’Afrique du Sud peut assurément expliquer la violence des passions qu’elle cristallise
[4], il n’en est que plus important de tenter de rendre intelligible cette crise épidémiologique autant que politique.
Une succession de controverses
La polémique sud-africaine autour du sida est devenue publique à l’échelle planétaire
à l’occasion de la parution dans le
Washington Post d’une lettre adressée le 3 avril
2000 par le président Thabo Mbeki aux «
world leaders», dans laquelle il défendait
sa recherche d’une réponse « spécifique et ciblée » à une infection dont les caractéristiques lui semblaient différentes de ce qu’avaient connu les pays industrialisés
[5].
Toutefois, elle n’était alors que la dernière d’une série d’affaires qui, depuis 1995,
avaient agité la vie politique nationale et entamé le crédit du gouvernement aux
yeux d’une partie de ses soutiens.
C’est un an seulement après les premières élections démocratiques mettant un
terme à près d’un demi-siècle de régime d’apartheid que le sida devient un enjeu
politique avec le scandale de
Sarafina II qui éclabousse la ministre de la Santé,
Nkosazana Zuma, et le vice-président, Thabo Mbeki. À la suite du large succès populaire dont avait bénéficié une comédie musicale éponyme, l’idée d’un spectacle monté
avec la même troupe pour sensibiliser le public sud-africain au problème du sida
était venue aux autorités. La réalisation de ce projet fut toutefois entachée de
nombreuses irrégularités et maladresses
[6]. On reprocha notamment au ministère
de la Santé d’avoir dépensé sans aucun contrôle extérieur la somme considérable
de quatorze millions de rands, d’avoir recruté fastueusement artistes et techniciens
sans passer par les procédures habituelles d’appel d’offres, d’avoir enfin témoigné
d’amateurisme dans la préparation des messages éducatifs de prévention. Les
enquêtes tant administratives que journalistiques firent soupçonner des malversations et révélèrent des abus de pouvoir. La réponse du gouvernement à ces critiques
fut brutale et les organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre
le sida qui lui avaient demandé des comptes virent leurs subventions drastiquement
réduites au profit d’associations plus dociles.
Alors que les divisions entre les pouvoirs publics et la société civile apparaissaient
ainsi au grand jour, une seconde affaire éclata au début de l’année 1997. Une
équipe de chercheurs de l’Université de Pretoria, après avoir testé en dehors de tout
protocole scientifique ou éthique un médicament, le Virodène, sur des malades du
sida, demanda au gouvernement une subvention exceptionnelle de près de quatre
millions de rands, en justifiant leur démarche inhabituelle par les refus réitérés des
institutions médicales de leur accorder les moyens nécessaires
[7]. Une somme importante leur fut allouée pour continuer leurs essais, alors que le Medicines Control
Council, agence nationale du médicament, persistait dans ses exigences de respect
des normes habituelles de validation des nouveaux produits. La médiatisation de
la découverte suscita d’immenses espoirs parmi les personnes infectées, la polémique
enfla entre les ministres concernés et les professionnels de santé, impliquant là encore
le vice-président ; et l’opposition politique demanda une enquête administrative
sur un possible intéressement financier de membres de l’ANC – African National
Congress, le parti au pouvoir– dans la fabrication du remède. Malgré la démonstration de l’absence d’efficacité du produit, qui s’était révélé être un solvant industriel, dans des essais menés à l’étranger, les recherches se poursuivirent. Si la première controverse avait eu pour effet une confrontation entre le gouvernement et
les milieux associatifs, c’était désormais aussi avec la profession médicale que les
relations se dégradaient.
Un nouveau pas fut cependant franchi en octobre 1998 avec l’annonce par la
ministre de la Santé de la suspension des essais qui portaient sur la prévention de
la transmission materno-infantile du virus du sida. L’AZT, médicament commercialisé alors depuis une dizaine d’années, mais dont l’efficacité chez les femmes
enceintes venait d’être établie dans plusieurs essais internationaux, fut critiqué
d’abord par la ministre pour son coût élevé, puis un an plus tard, après la baisse
de son prix par le laboratoire qui le fabriquait, par le nouveau président Thabo
Mbeki, pour sa toxicité, en s’appuyant sur l’existence d’effets secondaires au demeurant réels. À partir de ce moment, et alors qu’il avait nommé une nouvelle ministre
de la Santé, Manto Tshabalala-Msimang, le chef de l’État se plaça au premier plan
de la controverse. Il entra en contact, par l’intermédiaire de sites Internet qui
assuraient la promotion des idées hétérodoxes sur la maladie, avec des dissidents
occidentaux, surtout américains, mais également européens et australiens
[8]. Il lança
au début de l’année 2000 l’idée d’un panel international rassemblant des partisans
de différentes théories du sida, qu’il réunit successivement les 6 et 7 mai, puis les
3 et 4 juillet, soit moins d’une semaine avant l’ouverture de la Treizième conférence
internationale sur le sida que nombre de spécialistes de la maladie avaient menacé
de boycotter. En réaction à ce qu’ils considéraient comme un risque de publicité
inespérée faite à des thèses dont on ne parlait plus guère depuis une dizaine
d’années, cinq mille médecins et savants du monde entier signèrent la Déclaration
dite de Durban, dans laquelle ils réaffirmaient l’origine virale du sida et l’efficacité des antirétroviraux. Désormais, la controverse se déployait à l’échelon planétaire et l’Afrique du Sud devenait le mauvais exemple de la lutte contre le sida.
Avec le procès de Pretoria, intenté par un regroupement des plus grandes firmes
pharmaceutiques contre l’État sud-africain pour avoir introduit dans sa réglementation une clause autorisant l’obtention des licences des médicaments et l’importation de produits génériques en cas de problème de santé publique grave, on pensa
un moment l’union sacrée contre le sida reconstituée, dans la mesure où les associations, rassemblées pour la plupart sous la bannière de la TAC, Treatment Action
Campaign, jouèrent un grand rôle aux côtés du gouvernement dans la mobilisation
de l’opinion publique internationale. Lorsque les avocats des multinationales retirèrent la plainte de leurs clients, on se prit même à croire à une réconciliation
nationale. Cet enthousiasme fit cependant long feu et, après que la ministre de la
Santé eut à nouveau réitéré son refus de mettre en œuvre immédiatement un programme national de prévention materno-infantile, des malades, des médecins et des
organisations non gouvernementales intentèrent à leur tour un procès au gouvernement, qu’ils gagnèrent au début de 2002, contraignant les pouvoirs publics à
annoncer qu’ils donneraient de la Névirapine, nouveau médicament de prescription
plus simple et moins coûteuse, aux femmes enceintes séropositives et à leurs enfants
nouveaux-nés
[9]. Le ministère de la Santé faisant toutefois traîner la mise en place
effective des dispositifs de distribution, une sorte de guerre de basse intensité s’engagea alors, ici avec l’interdiction d’une organisation non gouvernementale ou le
licenciement d’un médecin de service public – l’une et l’autre ayant prescrit des antirétroviraux aux femmes victimes de viol
[10]
–, là, à l’inverse, avec la décision d’un
ministre provincial de la Santé de mettre en place la prévention de la transmission
materno-infantile en anticipant des dispositions qui ne venaient pas
[11]. C’est dire que,
huit ans après l’avènement de la démocratie, le sida est devenu, en Afrique du Sud,
le principal sujet de la vie politique et l’enjeu central de l’action publique
[12].
Probablement même n’y a-t-il aucun équivalent dans le monde, depuis le début de
l’épidémie, d’une telle cristallisation du débat public et de la question démocratique autour de cette maladie.
À lire la présentation événementielle qui vient d’être faite, la cause peut d’ailleurs
sembler entendue : une série de fautes intellectuelles, de maladresses politiques,
d’erreurs stratégiques, de possibles abus de biens sociaux, au fond un cas de plus
de mauvaise gouvernance dont le continent africain semble coutumier et dont
quelques politiciens aux commandes des affaires publiques seraient ici les principaux responsables. Réduite à cette condamnation, l’analyse serait pourtant courte.
Elle éluderait la question de la réception des controverses par la société sudafricaine, bien plus divisée qu’on ne le laisse généralement entendre, et occulterait
les enjeux qu’elles révèlent, tant sur le plan des rationalités gouvernementales que
des rapports internationaux en train de se construire.
Des coalitions stratégiques
Telles que représentées dans les restitutions qu’en font les commentateurs, qu’ils
appartiennent ou non au monde médiatique, les controverses autour du sida semblent des pièces à un ou deux personnages principaux (Thabo Mbeki, d’abord
dans son rôle de vice-président, puis de président, et ses deux ministres de la Santé
successives), avec quelques contradicteurs qui leur donnent courageusement la
réplique (le juge de la Cour suprême Edwin Cameron, l’activiste Zachie Achmat,
le juriste Mark Heywood, le chercheur William Malegapuru Magkoba, notamment),
à l’ombre de la figure tutélaire et bienveillante du père de la nation (l’ancien président Nelson Mandela qui, sans jamais désavouer officiellement son successeur,
rappelle avec bonhomie mais non sans fermeté les principes du bon gouvernement).
Rendre compte de ce qui se joue autour du sida implique toutefois de considérer,
au-delà de ce microcosme, un théâtre dont la scène est la société sud-africaine. Sur
cette scène, ne s’affrontent pas seulement des membres du gouvernement tenants
des théories dissidentes et quelques représentants de la société civile défenseurs d’une
thèse établie, mais deux coalitions stratégiques dont chacune est constituée d’agents
affichant des idées variées et porteurs d’intérêts distincts. Rien là qui doive nous
étonner, et l’histoire nous rappelle opportunément que les épidémies ont souvent
divisé les sociétés selon des lignes de fracture bien loin d’être univoques. Si l’on a
longtemps, à la suite des travaux pionniers d’Erwin Ackerknecht sur le choléra en
1830, opposé de manière schématique contagionnistes et anti-contagionnistes,
des recherches plus récentes
[13] ont montré que les deux camps étaient en réalité bien
plus hétérogènes que cette désignation binaire ne le faisait accroire et que, par
exemple, il y avait loin des interprétations néo-hippocratiques par les miasmes
aux modèles hygiénistes d’insalubrité, dont les promoteurs, plutôt conservateurs
pour les premières et progressistes pour les secondes, se rangeaient apparemment
ensemble sous la bannière de l’anticontagionnisme. On peut faire un semblable
constat pour le sida. Le méconnaître participe justement de la présentation caricaturale des débats.
D’un côté, en effet, que l’on peut appeler hétérodoxe en ce qu’il met en cause
les thèses considérées comme établies, existent au moins trois types de position dont
les justifications reposent sur des arguments profondément différents. La première
position est celle des dissidents qui, selon les cas, réfutent le lien causal entre le virus
et le sida, dénoncent le danger des antirétroviraux, contestent la fiabilité des
données épidémiologiques ou même, pour les plus radicaux, nient l’existence d’une
épidémie, rapportant l’excédent de décès à la seule dégradation des conditions de
vie. On les trouve notamment parmi les participants au Panel présidentiel chargé
d’établir la vérité sur la maladie, mais également au sein du monde politique et de
la société civile
[14]. Cette lecture est parfois exprimée ouvertement – par le député
de l’ANC Peter Mokaba ou le chef du Département de médecine familiale de
l’Université d’Afrique australe à Pretoria Sam Mhlongo, par exemple – mais elle
prend le plus souvent la forme d’un doute traduisant un scepticisme à l’égard des
évidences scientifiques plutôt que leur rejet pur et simple. La seconde position
rassemble nombre de spécialistes de la santé publique et du développement social
qui, s’ils ne remettent nullement en cause le savoir biomédical et les constats épidémiologiques, s’accordent avec le gouvernement pour considérer, d’une part,
que la pauvreté est un facteur essentiel de propagation et de gravité de la maladie,
d’autre part, que les structures sanitaires du pays sont mal en mesure d’intégrer des
traitements coûteux nécessitant une surveillance biologique difficile
[15]. Ils plaident
en particulier pour une priorité aux programmes d’aide sociale destinés aux milieux
défavorisés plutôt qu’aux actions médicales qui auraient de toutes façons peu de
chances d’atteindre les plus pauvres. La troisième position peut se caractériser en
termes de loyauté politique, de la part de militants de la lutte contre l’apartheid,
souvent noirs ou métis, qui se sentent encore avant tout solidaires de leurs représentants. Quoi qu’ils pensent des éventuels errements du président, sujet sur lequel
ils ne s’expriment généralement pas en public, ils considèrent que manifester leur
fidélité au gouvernement du premier régime démocratique d’Afrique du Sud est
plus important qu’entamer une polémique avec lui
[16]. S’ils sont souvent embarrassés
par la confusion des genres dont fait preuve le chef de l’État et par l’écho médiatique qui lui est donné, ils préfèrent réserver leurs critiques à ceux qui, n’ayant rien
fait lorsqu’ils étaient au pouvoir, se transforment si aisément en censeurs. Bien
entendu, ces trois argumentaires ne sont pas totalement étancheset tel spécialiste
de santé publique se montrera à la fois convaincu de la justesse des explications
sociales et loyal à l’égard du pouvoir élu.
De l’autre côté, que l’on qualifiera symétriquement d’orthodoxe parce qu’il se
réclame des théories admises par la collectivité scientifique, on peut également
décrire trois types d’attitude correspondant à trois groupes sociaux plus nettement constitués. Premièrement, les « activistes du sida », dont beaucoup proviennent
du mouvement démocratique de masse qui a lutté dans le pays contre l’apartheid
à l’époque où l’ANC et le Parti communiste en étaient bannis, défendent le droit
des patients à bénéficier des meilleurs soins et des traitements les plus efficaces
[17].
Souvent déchirés entre leurs combats d’avant 1994 et leurs actions d’aujourd’hui
contre le gouvernement qu’ils avaient appelé de leurs vœux, ils œuvrent dans le cadre
d’une mobilisation nationale, regroupée dans la Treatment Action Campaign, et
internationale, incluant des organisations comme Médecins sans frontières. Deuxièmement, les acteurs de la santé, et plus particulièrement les médecins, qui appartiennent pour la plupart aux segments conservateurs de la société, ont pris activement
part à la campagne en défendant l’accès aux médicaments pour leurs patients
[18]. Ils
le font toutefois plus souvent par habitus corporatif, au nom de l’autonomie professionnelle, et par ethos humanitaire, en invoquant l’argument compassionnel, qu’au
nom de raisons politiques ou à proprement parler éthiques, que démentiraient du
reste leurs pratiques habituelles tant dans les services publics que dans l’exercice
libéral. Sans sous-estimer le dévouement d’un certain nombre de médecins, l’observation de l’exercice ordinaire de ce métier – et notamment le peu de cas fait des
malades pauvres– invite en effet à prendre quelque distance par rapport aux arguments avancés par les milieux médicaux. Troisièmement, l’opposition politique s’est
saisie du sida comme principal cheval de bataille contre le pouvoir. Ce fut le cas
de l’éphémère Democratic Alliance, constituée par la fusion du Democratic Party
et du New National Party de l’ancien président Frederik de Klerk et rassemblant
une large part des libéraux modérés d’avant 1994. Le chef de ce parti, Tony Leon,
a lui-même construit sa légitimité politique, au demeurant fragile, sur cette question, en instruisant pendant plusieurs mois un procès public, par médias interposés,
contre le président sud-africain, avant de subir une éclipse avec la disparition de
son organisation politique
[19]. À l’évidence, les erreurs de ce dernier ont fourni
l’occasion rêvée à un camp discrédité par sa participation, pour les uns, ou son opposition modérée, pour les autres, au régime de l’apartheid, lui permettant d’affirmer
à peu de frais sa défense des intérêts de tous, y compris de la population noire principale victime de l’épidémie. Ces trois groupes constitués sur des bases associative,
professionnelle et politique communiquent partiellement avec des activistes se
servant de l’épidémie comme arme politique contre le gouvernement, tel le député
d’opposition Costa Gazi ; mais, d’une manière générale, les militants du sida ont
presque toujours été très attentifs à ce que leur mobilisation ne fasse pas l’objet d’une
manipulation partisane.
Reconnaître la diversité des positions et des intérêts en jeu derrière des coalitions
dont généralement seuls quelques leaders sont identifiés, c’est non seulement permettre l’amorce d’une analyse sociologique là où il est commode de représenter
une arène où s’affrontent deux thèses, une vraie et une fausse, mais c’est aussi
s’autoriser à comprendre, voire à anticiper, les évolutions du débat et de l’action
publics, en considérant l’état du champ comme instable puisque résultant d’alliances
qui n’ont pas nécessairement le sida pour lieu réel de convergence
[20]. Ce que l’histoire récente a montré avec un « procès de Pretoria » rassemblant pouvoirs publics
et activistes en avril 2001 contre une industrie pharmaceutique accusée de faire passer
ses bénéfices avant la souffrance des malades, suivi un an plus tard d’un second « procès de Pretoria » remporté cette fois par les mêmes militants contre le même
gouvernement au nom de la défense du droit à la vie. Mais cette coalition qui se
défait dit bien plus que les habituels jeux politiciens : elle dévoile les contradictions
profondes d’acteurs liés par une expérience de luttes communes pour un avenir
démocratique, et aujourd’hui divisés selon les lignes de partage tracées par l’histoire,
dont la plus douloureuse et la plus refoulée est la «
colour line», comme on l’appelle
pudiquement.
Tous les récits des controverses sud-africaines débutent en 1995, tradition que cet
article a reprise pour mieux la souligner. Il en est de même pour la plupart des études
sur le sida. Plus encore : l’épidémie elle-même semble s’être développée à partir
de 1990, c’est-à-dire avec la fin du régime d’apartheid, dont le démembrement précéda de quelques années l’avènement de la démocratie. Dans sa lettre aux grands
de ce monde, Thabo Mbeki n’a pas manqué lui-même de relever cette coïncidence implicitement établie entre l’épidémiologie de la maladie et l’histoire du pays
dans des déclarations de responsables de l’agence internationale Onusida. Pour
appréhender les termes du débat actuel, il est pourtant indispensable de l’éclairer
par quelques faits récents autant que par des événements plus anciens. Comme beaucoup d’autres réalités de la société sud-africaine, le sida a ses « lieux de mémoire »
qui sont profondément ancrés dans une histoire collective et des expériences singulières
[21]. De cette mémoire incorporée il est aujourd’hui difficile et presque illégitime de parler car l’activité de la Commission vérité et réconciliation, dont les travaux
se sont achevés au début de l’année 2002 au terme de cinq ans d’existence, a eu précisément pour fonction d’en finir une fois pour toutes avec un passé douloureux
et souvent trouble.
Deux traits cristallisent la dramatisation de l’enjeu du sida : la racialisation des
termes du débat et la constitution d’une théorie du complot. On peut parler de racialisationlorsqu’un fait donne lieu à une interprétation qui fait prévaloir la couleur
de peau sur tout autre critère permettant d’en rendre compte. Dans le contexte sudafricain, elle présuppose une division raciale du monde social, dont l’apartheid a
donné la version la plus littérale et institutionnelle, mais que le fameux discours
du président devant l’Assemblée nationale le 29 mai 1998 intitulé « South Africa :
two nations » a réitérée sur un mode aussi littéraire qu’idéologique
[22]. Que la
racialisation procède d’un calcul tactique – dont on soupçonne volontiers les
responsables politiques qui en retireraient un soutien de la population noire– ou
d’une lecture strictement réaliste qui ne ferait qu’énoncer la difficulté objective de
surmonter l’apartheid, elle n’en a pas moins une efficacité performative forte. Les
protagonistes des controverses successives ne se sont pas privés d’en exploiter les
ressorts, tout au moins du côté du gouvernement, qui n’a cessé d’accuser ses adversaires, depuis l’affaire
Sarafina II, de faire preuve de racisme en s’attaquant au
gouvernement à majorité noire, dans le meilleur des cas, voire de tentation éradicatrice à l’encontre de la population noire, soit en rendant les médicaments inaccessibles par leur prix, soit à l’inverse en distribuant des produits hautement
toxiques. Cette racialisation se double d’une théorie du complot, dans laquelle
l’ennemi est tantôt l’opposant politique héritier du régime précédent, dans le
scandale de la comédie musicale, tantôt d’anciens alliés de l’ANC accusés d’avoir
trahi la cause, au moment de l’expérimentation du Virodène, tantôt enfin des puissances occidentales ou, plus spécifiquement, des laboratoires pharmaceutiques,
avec l’incrimination des antirétroviraux. Le sida ne fournit d’ailleurs pas le seul prétexte à l’invocation d’une conspiration, et certains événements de la vie politique
reçoivent les mêmes interprétations. Comme on le conçoit, le déploiement de
cette paranoïa racialiste, souvent considérée comme une caractéristique majeure
du pouvoir actuel, contribue à discréditer le gouvernement aux yeux de l’opinion,
tant nationale qu’internationale. Ce faisant, on tend toutefois à oublier que ces traits
accompagnent depuis un siècle l’histoire de la santé publique.
C’est en effet la peste de 1900 qui a justifié, dans le cadre du Public Health Act,
les premières mesures de déplacement forcé de populations africaines dans la ville
du Cap et l’institution des premiers quartiers qui leur étaient spécifiquement
réservés sous le nom de «
native locations», alors même que les cas de maladie étaient
relativement moins nombreux parmi les Noirs que parmi les Blancs et les Métis
[23].
Lorsque, à partir de 1910, la tuberculose fait des ravages chez les mineurs d’or du
Witwatersrand, elle sert à la fois à disqualifier les modes de vie des populations noires,
accusées d’être responsables par leur mauvaise hygiène de la dissémination de
l’infection, et à renforcer leur exploitation économique en justifiant une rotation
intensifiée de la main-d’œuvre entre les régions minières et les zones rurales
[24]. Plus
récemment, quand le sida commence à se développer en Afrique du Sud, à la fin
des années quatre-vingt, ce sont encore les Noirs des townships qui sont stigmatisés pour leur « promiscuité sexuelle », certains députés conservateurs allant
même jusqu’à se réjouir publiquement de ce que le fléau va peut-être enfin les débarrasser des Africains
[25]. C’est dire que la racialisation des pratiques sanitaires, l’utilisation des épidémies à des fins de ségrégation et le traitement polémique des questions de santé publique
[26]
ne sont pas choses nouvelles dans l’histoire de ce pays et
l’expérience de ses habitants.
Si cette trame historique rend plus intelligible la méfiance des autorités et des
populations actuelles à l’égard des politiques du sida, la récente révélation des
activités d’un médecin, le Dr Wouter Basson, et du laboratoire public de recherche
qu’il a dirigé sous l’apartheid a apporté une preuve tragique à la théorie du complot. Les déclarations de chercheurs de ce laboratoire au cours des auditions de la
Commission vérité et réconciliation, en 1998, et les enquêtes conduites dansle cadre
du procès contre leur directeur à la Cour de Pretoria, de 2000 à 2002, ont en effet
permis d’établir l’existence de programmes scientifiques recourant à des armes
biologiques telles que l’anthrax, ou bacille du charbon, pour éliminer des leaders
noirs, recherchant des instruments de stérilisation chimique pouvant être appliqués
aux femmes noires, et imaginant même un plan de contamination des quartiers noirs
par des prostituées séropositives
[27]. La publicité donnée à cette affaire et la gravité
des faits qu’elle met en lumière doivent assurément être prises en compte dans l’analyse de la réception de la présente controverse au sein d’une partie de la population
sud-africaine qui entrevoit, à mesure que son histoire politique lui est révélée,
l’étendue du projet criminel de l’apartheid et le rôle qu’ont pu y jouer des institutions scientifiques et la profession médicale (il est remarquable que le médecin
incriminé continue aujourd’hui d’exercer son métier). Dans les entretiens réalisés
depuis deux ans dans des milieux très divers, dont celui de la santé publique, l’évocation de ces révélations revient comme un leitmotiv pour rendre compte de
l’atmosphère lourde de suspicion qui entoure le sida, ses causes et ses traitements.
Dans ces conditions, ne faut-il pas alors réviser les catégories qui servent à penser
la controverse ? Pour interpréter l’attitude du président sud-africain, on parle
généralement de « déni », voire, en anglais, de «
denialism », expression visant à
lui donner une coloration plus systématique, à la constituer en idéologie, comme
on le fait, en français, avec « négationnisme ». Cette qualification décrit pourtant
mal l’ambiguïté des positions revendiquées par le gouvernement et les doutes
exprimés par ses membres : plutôt qu’à une négation du lien causal entre le virus
et le sida, on a affaire à un discours mettant en question son univocité; dans sa lettre
du 3 avril 2000, Thabo Mbeki s’interrogeait sur les particularités du sida sur le continent africain, sur sa diffusion épidémique plus rapide et son évolution clinique plus
dramatique, et demandait qu’on explore d’autres facteurs étiologiques possibles;
dans son discours d’ouverture de la Conférence internationale sur le sida à Durban
le 9 juillet 2000, il s’appuyait sur un rapport de l’Organisation mondiale de la
santé pour affirmer que la pauvreté était la principale cause de décès sur le continent africain ; même dans ses déclarations les plus maladroites, comme dans
l’entretien publié dans le magazine
Time le 11 septembre 2000, et quelle que soit
sa conviction intime en la matière, il se contente de dire que le virus est « une cause
parmi d’autres du déficit immunitaire »
[28]. De telles hésitations traduisent en réalité la difficulté, dans les deux camps, à penser de façon cohérente à la fois l’évidence biomédicale de l’infection et les conditions socioéconomiques de son développement
[29]. Le terme « déni », tel qu’on l’emploie communément, est du reste non
seulement impropre, mais il s’avère aussi polémique. Il l’est d’autant plus que le
procès en « révisionnisme » fait au chef de l’État sud-africain évoque les négationnistes de l’histoire des camps d’extermination nazis et que des accusations
publiques de « crimes contre l’humanité » et de « génocide » lui sont adressées
par des personnalités religieuses ou des représentants associatifs. Sans exonérer
Thabo Mbeki de ses erreurs et de leurs graves conséquences en matière de prévention de la transmission de la mère à l’enfant et de ralentissement de la progression
de la maladie, on peut donc s’efforcer de comprendre ce qui est en jeu dans la position qu’il défend, et bien d’autres avec lui.
Tant qu’à parler de déni, il faut affiner l’analyse et distinguer ce qui relève du
déni de la réalité en tant que telle et ce qui appartient au déni de la réalité en tant
qu’elle est injuste
[30]. Face à une situation intolérable, on peut en effet différencier
deux formes de dénégation. La première revient à dire : ce n’est pas vrai, au sens
de : ce n’est pas possible, donc ce n’est pas. C’est la réalité que l’on nie. La seconde
exprime l’idée de : ce n’est pas normal, c’est-à-dire : c’est, mais cela ne devrait pas
être. C’est l’injustice que l’on refuse. Dans le cas du sida en Afrique du Sud, les manifestations du déni s’inscrivent dans ces deux registres cognitifs. Les faits sont
impensables, parce qu’intolérables. D’un côté, l’épidémie ravage le pays de façon
inédite et tout simplement inconcevable car, pour un responsable politique, comment appréhender intellectuellement et comment énoncer publiquement ce que
lui prédisent les démographes, à savoir une perte d’espérance de vie de vingt ans
en seulement deux décennies ? À cet égard, quel que soit le bien-fondé de la prévention de la transmission mère-enfant par la Névirapine, les prévisions les plus
optimistes concernant l’impact de cette mesure sur la progression de l’épidémie
montrent qu’elle ne peut avoir qu’un effet très réduit, ce qui indique bien la faiblesse de la marge de manœuvre des pouvoirs publics. De l’autre côté, ce désastre
épidémiologique survient précisément au moment où la démocratie est enfin instaurée dans le pays, après plusieurs siècles de conquêtes et de guerres, de ségrégation et de violence, ce que ne manquent pas de relever maints commentateurs
qui s’étonnent plus ou moins pernicieusement de la coïncidence. De ce point de
vue, le parallèle régulièrement fait entre l’apartheid et le sida, s’il peut valoir
comme mot d’ordre mobilisateur pour le nouveau combat, apparaît comme particulièrement injuste lorsqu’il met sur le même plan le régime raciste institué au
début des années cinquante et le pouvoir multiracial issu des urnes en 1994, renvoyés dos à dos comme ennemis du peuple. Le déni, s’il faut donc user de ce mot,
est à la fois refus de la réalité et rejet de son injustice : ce n’est pas possible, mais
ce n’est pas non plus acceptable. Le sida semble mettre l’Afrique en général,
l’Afrique du Sud en particulier, face à une affliction permanente, celle d’un continent
colonisé, exploité, appauvri, marginalisé, aujourd’hui en proie aux pires crises et
victime de tous les maux.
Mais peut-on en rester là ? Au-delà du déni, qui suggère une négation pure et
simple de l’évidence scientifique dont on a vu qu’elle rendait mal compte des
ambivalences du pouvoir, ne faudrait-il pas s’attacher à comprendre ce qu’il y a de
commun entre la contestation des thèses communément admises sur l’étiologie du
sida, l’évocation des risques des médicaments antirétroviraux et, plus largement,
les positions adoptées sur un ensemble de sujets nationaux et internationaux,
comme la crise zimbabwéenne, dans laquelle le gouvernement sud-africain a été
accusé de ne pas se démarquer suffisamment de son autocratique voisin ? Au lieu
de parler de déni, on serait alors tenté de qualifier de défiance ce qui relève moins
d’un repli obscurantiste sur l’erreur ou l’ignorance que d’une posture suspicieuse
à l’encontre de vérités venues d’ailleurs
[31]. Défiance à l’égard tantôt des Blancs, tantôt
des Occidentaux, soupçonnés de prolonger jusque dans le savoir leur entreprise de
pouvoir, de s’assurer par l’emprise des discours et la violence des actions une domination sans cesse renouvelée, que ce soit sur les Noirs ou sur la population africaine
[32]. Bien plus que la dénégation, qui n’en est que la traduction partielle, c’est
en effet le soupçon qui sous-tend les réactions des autorités – et, au-delà, d’une partie
de l’opinion– sud-africaines et rend compte de leur méfiance envers la science biomédicale, l’industrie pharmaceutique et, plus largement, envers tout ce qui peut
représenter l’ancien colonisateur ou le nouvel impérialisme. Un soupçon dont on
a vu qu’il n’est pas seulement la projection d’un fantasme, mais qu’il est historiquement fondé dans une expérience collective dont les blessures sont encore
récentes. Ce sentiment n’est nullement spécifique de l’Afrique du Sud : il affecte
plus largement l’ensemble des sociétés post-coloniales, comme l’a montré le succès des thèses formulées par certains chercheurs sur une origine exogène de l’épidémie, dont les premières évoquaient la diffusion intentionnelle d’un nouveau
virus par des savants américains et dont la plus récente en fait la conséquence de
l’introduction du vaccin antipoliomyétique sur le continent africain dans les années
soixante-dix. Il ne se limite du reste pas non plus au sida ni même à la maladie : à
qui en douterait, la réception des événements du 11 septembre 2001 et de la
réponse militaire américaine apporterait une preuve supplémentaire. Soupçon,
accusation : certainement, l’analyse de l’espace symbolique des relations internationales, auquel celui de la sorcellerie fournit une sorte de matrice cognitive
[33], est-elle un préalable à la compréhension de l’ordre politique du monde post-colonial.
En proposant ainsi de déplacer l’interprétation du déni à la défiance, il s’agit dans
le même mouvement de faire passer la controverse du registre psychologique au
registre politique. Penser l’attitude du gouvernement sud-africain en termes de dénégation, c’est opposer une vérité et une erreur pour répartir chaque camp de part
et d’autre de cette ligne virtuelle et, finalement, n’avoir à rendre compte que du
discours aberrant en puisant dans les ressources de la psychologie. Ce faisant, on
méconnaît que, du côté de l’orthodoxie savante, bien peu a été fait pour comprendre les inégalités et les violences qui sous-tendent l’épidémie – négligence que
personne n’a pourtant songé à considérer comme un déni– et que bien peu a été
fait pour intervenir sur ces causes sociales – inaction que personne n’a toutefois qualifiée de crime. Or c’est cette indignation sélective qui conduit au sentiment d’injustice et au durcissement des positions. Parallèlement, on méconnaît que, du côté
de l’hétérodoxie, quelque chose était dit d’une réalité de l’état du monde – énoncé
traité comme nul et non avenu par la communauté scientifique internationale– et
que ce discours se voulait porteur d’une critique sociale – qui s’est trouvée réduite
à un simple égarement intellectuel. Or c’est également la cécité à l’endroit de
cette contestation radicale qu’il prétendait incarner qui a isolé le gouvernement au
point de rendre tout dialogue impossible. Restituer à la controverse sa signification politique est désormais un préalable pour le renouer.
La biopolitique sud-africaine du sida
Michel Foucault
[34]
situait au seuil de la modernité ce basculement qui fait du pouvoir sur la vie l’objet central de la définition du politique, en lieu et place du droit
de donner la mort. Avec le sida, l’Afrique du Sud se trouve désormais à ce point
de son histoire où sa jeune démocratie est mise à l’épreuve de la biopolitique.
Pour rendre ce moment historique intelligible, il faut toutefois récuser la simplification du parallèle qui met sur le même plan – sous la forme allusive de la maladie
présentée comme un nouveau péril ou sur le mode idéologique de la dénonciation
des dirigeants comme nouveaux oppresseurs– l’avant et l’après de l’apartheid. Le
sens que l’on peut donner à
la politique est précisément dans la reconnaissance de
cette rupture dans la signification
du politique, que marque le passage d’un régime
fondé sur la guerre des races et sur un droit de mort potentiellement exercé sur
les populations noires – dont le programme « Chemical and biological warfare »
du Dr. Wouter Basson est la manifestation la plus extrême– à un régime fondé sur
un principe de commune humanité où la question du faire vivre devient cruciale
– avec, pour décision emblématique, l’autorisation de la Névirapine pour réduire
la transmission materno-infantile.
Rarement situation historique aura aussi radicalement inscrit cette irruption
de la biopolitique dans la matière même de la société. Il faut en prendre la mesure,
non comme un recul de la démocratie, que l’on sent poindre parfois dans l’analyse foucaldienne et surtout chez ceux qu’elle a inspirés comme Agnès Heller
[35], mais
comme une nouvelle épreuve qu’elle doit subir. Il serait à cet égard injuste d’en minimiser la portée ou d’en maximiser le prix, en mettant en exergue les cinq millions
de séropositifs dont on ne saurait sans malhonnêteté faire assumer la responsabilité
à l’actuel gouvernement. Sous-estimer les stigmates laissés par un passé si récent
– «
the legacy of apartheid », selon l’expression consacrée– non seulement dans les
mémoires, mais aussi dans les corps et, à travers eux, dans les rapports sociaux, leurs
dérèglements, leurs inégalités, leurs violences, serait, pour le coup, être à son tour
dans le déni. Et puisqu’on parle de révisionnisme, on peut se demander si ceux qui
réévaluent si vite à la baisse les conséquences de l’héritage d’un siècle de ségrégation
raciale, en demandant de faire du passé table rase, n’en sont pas eux-mêmes les plus
affectés.
S’il faut, dans cette chronique d’une mort collective annoncée, trouver quelques
lueurs d’espoir, c’est précisément dans cette rencontre presque inédite de la démocratie et de la biopolitique qu’on les cherchera. On en relèvera trois signes. En
premier lieu, par-delà toutes les critiques que l’on peut adresser au président sudafricain, chacun convient qu’il aura, par les controverses qu’il a soulevées, mis le
sida au cœur de l’espace public. Résultat qui n’est pas mince au regard des apparents
consensus qui, dans tant d’autres pays de ce continent, ont servi à masquer l’impuissance du pouvoir et l’inefficacité des actions (il suffit pour s’en convaincre de rappeler qu’en Afrique, moins d’une personne infectée sur mille reçoit un traitement
antirétroviral). Il n’est nul problème qui soit aujourd’hui placé au-dessus du sida
dans la hiérarchie des enjeux que l’État doit traiter en priorité. En second lieu, par
leur incessant rappel du thème de la pauvreté, les pouvoirs publics ont inscrit une
préoccupation de justice sociale sur l’agenda politique du sida. Si la rhétorique n’est
pas absente de ce discours et si c’est bien sûr aux actes qu’il faut en mesurer finalement la vérité, l’importance accordée à la question des inégalités n’a pas d’équivalent sur le continent (les pressions nationales et internationales sur les grands laboratoires ont ainsi permis de diviser par vingt le coût des traitements). En revanche,
la politique gouvernementale a semblé beaucoup moins convaincante dans le
domaine économique et social, en s’alignant prioritairement sur les logiques du
marché, comme en témoigne le plan très critiqué GEAR ( Growth, employment and
redistribution); mais en même temps, l’extension de la protection sociale aux
malades du sida sous forme d’une allocation pour handicapé ( disability grants) a donné
une dimension concrète aux promesses de lutte contre la pauvreté. En troisième
lieu, la mobilisation sociale qui s’est développée contre les firmes pharmaceutiques, puis contre le gouvernement, pour rendre accessibles les antirétroviraux et
pour dénoncer les atteintes aux droits des malades a permis de reconstruire une
société civile dans un pays où le parti au pouvoir domine, par sa majorité très
large et ses alliances efficaces, la scène politique tant nationale que locale (aux
élections législatives de 1999, l’ANC a recueilli 66% des suffrages, loin devant la
Democratic Alliance qui n’en obtenait que 17%, et aux élections municipales de
2000, il a emporté le scrutin avec 59% des voix contre 22%). C’est autour du sida
plus que sur tout autre question qu’un espace de débat et d’autonomie par rapport
à cette domination a pu se reconstruire après 1994, dans la rue comme dans les
tribunaux. Quel pays dans le monde a réussi, par le recours à l’autorité des juges,
à obtenir la condamnation de son gouvernement et l’obligation pour celui-ci de
modifier sa politique sur un sujet aussi sensible (même si le ministère ne s’est
engagé sur cette voie qu’en traînant les pieds, selon l’expression d’un journaliste)?
La campagne de désobéissance civile, lancée en mars 2003 par la Treatment Action
Campaign avec le soutien des syndicats de la Cosatu, a constitué à cet égard un nouveau défi pour le gouvernement, qui a fini par annoncer en août de la même année
la distribution prochaine des antirétroviraux pour les malades.
La biopolitique est ainsi devenue, en Afrique du Sud, tout à la fois affaire d’État,
question de justice sociale et enjeu de reconquête démocratique
[36]. Un intellectuel
sud-africain, militant anti-apartheid devenu activiste du sida, me disait récemment combien, tout au long de cette controverse tellement irritante à ses yeux, le
sens de leur propre action avait évolué, sous l’effet même des arguments de leurs
adversaires au pouvoir, depuis une logique où seule comptait chaque vie sauvée jusqu’à une perspective où l’approche compassionnelle devenait indissociable d’une
exigence d’équité. Désormais, expliquait-il, chaque existence valait pour autant seulement que l’on reconnaissait que toutes valaient. Permettre à un enfant de vivre
n’avait de sens que si l’on se donnait les moyens d’offrir cette chance au plus grand
nombre. À l’entendre, je me faisais à moi-même le commentaire qu’il n’est peut-être pas de plus haut lieu de la réconciliation de la biopolitique avec la politique
tout court que celui où, pour utiliser les catégories de Giorgio Agamben
[37], la vie
sociale réinvestit la vie nue.
Ce texte s’appuie sur une recherche financée par l’ANRS et conduite avec le Center for Health
Policy de l’Université de Witwatersrand à Johannesburg.
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[1]
Lire par exemple le long article d’Helen Esptein : « The mystery of AIDS in South Africa », dans
The New York Review
of Books, 20 juillet 2000. Pour une présentation des principaux épisodes de la controverse, on peut se référer aux articles d’Helen
Schneider et Joanne Stein ( 2001) et de Philippe Denis(2001).
[2]
Voir, parmi bien d’autres articles : « Irrational Aids debate rides rough-shod over patients »,
Daily Mail and Guardian,
14 mars 2000; « What’s behind Mbeki’s crusade »,
Weekly Mail and Guardian, 31 mars 2000; « President Mbeki is not mad »,
City Press, 8 octobre 2000.
[3]
La remarque peut du reste être étendue à l’exceptionnalité historique de l’Afrique du Sud qui a souvent fait obstacle à sa
compréhension, comme le suggère Gill Seidman( 1999).
[4]
La situation épidémiologique du sida en Afrique du Sud est l’une des plus préoccupantes au monde. Les taux de séroprévalence de l’infection sont passés de moins de 1% au début des années quatre-vingt-dix à plus de 20% à la fin de la décennie,
dépassant même le tiers de la population adulte dans certaines provinces comme le KwaZulu-Natal. Le sida est désormais
devenu la première cause de mortalité des adultes. La diminution d’espérance de vie est estimée à vingt ans en deux
décennies. Voir notammentles documents publiés par le Department of Health (2000) et l’équipe de Robert Dorrington(2001).
[5]
Pour une discussion de la position du président sud-africain et une interprétation en termes de crise globale, on peut se
référer à mon article dans un récent dossier sur les « Afriques du monde » (2002a).
[6]
L’affaire aurait toutefois gardé des proportions limitées si la ministre de la Santé, Nkosazana Zuma, n’en avait fait un enjeu
personnel et surtout une question raciale (Marais2000).
[7]
L’invocation de la découverte d’un médicament de production locale n’est pas une première en Afrique subsaharienne.
Plusieurs autres produits ont ainsi fait l’objet non seulement d’annonces spectaculaires, mais aussi d’interventions étatiques,
tels le Kemron au Kenya ou le Therastim en Côte d’Ivoire, mais le premier de la série était, en 1987, le MM 1 (Fassin 1994),
d’après les initiales des présidents des deux États dont étaient originaires les savants qui l’avaient conçu : Mobutu et Moubarak.
[8]
La dissidence scientifique sur le sida, telle qu’elle s’est développée aux États-Unis, a été étudiée par Joan Fujimora et Danny
Chou ( 1994) et par Steven Epstein (1996). Le caractère radicalement inédit de la controverse sud-africaine est sa politisation
et son internationalisation.
[9]
Voir par exemple : « Victory for the HIV mothers. Government loses court battle over Aids drug »,
The Star, 4 avril 2002,
et « Govt ordered to provide Aids drug »,
Sowetan, 5 avril 2002.
[10]
Lire notamment : « Rape survivors’ NGO banned from hospital »,
Mail and Guardian, 20 octobre 2000, et « Aids angel
faces “Dr Death” witchhunt »,
The Star, 17 octobre 2002.
[11]
Se référer à : « ANC in turmoil over HIV-AIDS »,
Sowetan, 20 février 2002, pour la contestation dans le Gauteng; « KZN
jumps state Aids ship »,
Weekly Mail and Guardian, 1ermars 2002, pour le KwaZulu-Natal.
[12]
Dans l’introduction de leur ouvrage consacré à la présidence de Thabo Mbeki, Sean Jacobs et Richard Calland ( 2002)
considèrent que les deux plus grandes crises auxquelles le chef de l’État est confronté sont le sida et le Zimbabwe. En
réalité, si le parallèle entre les deux sujets de controverse est parfaitement justifié en termes d’analyse idéologique et politique, la gravité du problème du sida et l’écho que les médias lui donnent sont sans commune mesure avec les enjeux et les
débats autour du régime de Robert Mugabe.
[13]
Si l’anticontagionnisme a tout de même pu fructifier pendant un demi-siècle, cette théorie erronée – partiellement, car
la dimension environnementale n’était pas infondée– a fourni leur justification aux grands programmes hygiénistes visant
à rendre les villes plus saines (Ackerknecht 1986, LaBerge 1992). C’est tout le mal qu’on peut souhaiter aux interprétations
sociales du sida, qui ont le mérite de mettre en lumière une dimension peu reconnue de la maladie et de servir à justifier
des programmes de lutte contre la pauvreté.
[14]
Voir notamment la composition et les recommandations du
Presidential AIDS Advisory Panel Report, mars 2001, Pretoria, 134 p.
[15]
Pour une présentation des inégalités géographiques du système de santé, on peut se reporter au document « Geographic
patterns of deprivation and health inequalities in South Africa : Informating public resource allocation strategies »
, Equinet
Policy Seriesn° 10, août 2001,47 p.
[16]
C’est toute la difficulté à laquelle se trouvent confrontés les membres de l’Alliance tripartite au pouvoir, qui rassemble
l’ANC (African National Congress), le SACP (South African Communist Party) et la Cosatu (Congress of South African
Trade Unions): « Alliance in for serious debate »,
Saturday Star, 16 septembre 2000 et « Cosatu wants Aids on summit agenda »,
Weekly Mail and Guardian, 4 avril 2003.
[17]
Lire par exemple « Aids activists to challenge the state »,
Weekly Mail and Guardian, 8 septembre 2000 et, plus récemment,
l’éditorial de Zachie Achmat, président de la Treatment Action Campaign, justifiant la campagne de désobéissance civile :
« The long walk to civil disobedience »,
Weekly Mail and Guardian, 4 avril 2003.
[18]
Lors de la Conférence internationale sur le sida à Durban, en juillet 2000, les médecins ont présenté un front uni
d’orthodoxie, illustré par une tribune intitulée « Leave science to the scientists, Mr. Mbeki »,
Sunday Independant, 25 juin
2000. Plus tard, certains se sont même risqués à mettre en place des programmes de prévention de la transmission de la mère
à l’enfant contre les autorités provinciales : « Mpumalanga doctors defy Manana »,
Weekly Mail and Guardian, 12 avril 2002.
[19]
Voir les oppositions médiatiquement construites autour du sida : « Mbeki versus Leon »,
Sunday Times, 9 juillet 2000,
et « What Leon and Mbeki had to say »,
Weekly Mail and Guardian, 6 octobre 2000.
[20]
Pour une présentation d’ensemble de la scène politique de l’Afrique du Sud, on peut lire les ouvrages de Nigel Worden,
The Making of Modern South Africa, Oxford et Cambridge, Blackwell, 1994, et, pour la période récente, de Tom Lodge,
South
African Politics since 1994, Le Cap et Johannesburg, David Philip, 1999.
[21]
Sur l’inscription de l’histoire collective dans l’expérience singulière, notamment sous la forme de récits de maladies ou
d’épidémies, on peut lire les ouvrages de Paul Farmer ( 1992) et de Nancy Scheper-Hughes (1992). Pour l’Afrique du Sud,
on pourra se référer à mon articlesur l’incorporation de l’histoire( 2002b).
[22]
Consultable en ligne sur le site
www. anc. org. za, le discours a été republié dans plusieurs des ouvrages sur le président
sud-africain (Hadland et Rantao, 1999).
[23]
Sur cet épisode inaugural mais mal connu de la peste, voirl’articlede Maynard Swanson ( 1977) sur ce qu’il appelle le
syndrome sanitaire.
[24]
Sur la tuberculose, se référer au livre de Randall Packard (1989), véritable traité d’économie politique et d’épidémiologie sociale.
[25]
Sur le sida sous l’apartheid, on consultera le texte de Virginia van der Vliet (2001), qui évoque un député du Conservative
Party déclarant en 1990 que « si le sida arrêtait la croissance de la population noire, ce serait Noël », cité dans les archives
parlementaires,
Debates of Parliament.
[26]
Pour une analyse plus générale de l’utilisation de la santé publique comme technologie de contrôle des populations noires
en Afrique du Sud, on lira l’ouvrage d’Alexander Butchart(1998).
[27]
Les témoignages peuvent être consultés sur le site de la Commission vérité et réconciliation,
www. doj. gov. za/ trc, sous
la rubrique : « Special hearings (Chemical and biological warfare)». De nombreux articles de presse ont été publiés sur le
« Dr. Death », par exemple : « Gory war details surfacing in Basson trial »,
Sowetan, 4 mai 2000; « Why is Dr. Death still
busy in the wards »,
Sunday Independant, 7 mai 2000; « Apartheid atrocities unravel in Basson trial »,
Weekly Mail and Guardian,
26 juin 2000 ; et plus particulièrement sur le sida : « HIV blood was stored for war »,
The Citizen, 25 mai 2000. Voir également la tribune de Chandré Gould et Peter Folb, « Perverted science and twisted loyalty »,
Sunday Independant, 8 octobre 2000.
[28]
Ces textes peuvent être consultés sur le site
www. ancorg. za. Pour des réactions dans les milieux scientifiques internationaux, voir notamment : « Letter fuels South Africa’s AIDS furore »,
Nature, 2000,404, p. 911; « Mbeki defiant about
South African HIV/AIDS strategy »,
The Lancet, 2000,356, p. 225, ainsi que la réponse du directeur du Medical Research
Council qui a rompu avec le président sud-africain : Malegapuru William Magkoba, « HIV/AIDS : The peril of pseudo-science »,
Science, 2000,288, p. 1171.
[29]
Ce à quoi s’emploient pourtant certains, comme Paul Farmer ( 1999). Pour une critique de la lecture étroitement biomédicale du sida, voir le texte de Randall Packard et Paul Epstein ( 1992) et l’article un peu antérieur que j’ai rédigé avec
Jean-Pierre Dozon( 1992).
[30]
Selon l’heureuse distinction proposée par Alain Cottereau ( 1999) qui parle, lui, de « déni de réalité » et de « déni de
justice ».
[31]
Voir, sur ce point, l’article que j’ai écrit avec Helen Schneider ( 2002). Celle-ci, dans un entretien au
New York Timesdu
31 mars 2002, expliquait les réticences à l’égard des antirétroviraux en rappelant que « dans ce pays, il existe une histoire
récente de conspiration directe contre les Noirs », se référant implicitement aux révélations du procès contre le biologiste
Wouter Basson, parfois comparé par la presse au Dr Mengele. L’acquittement de celui-ci en avril 2002, grâce à un jeu de
procédures déployé par le juge Willie Hartzenberg, frère du leader du Conservative Party (extrême droite), a eu pour effet
de conforter l’idée de complot.
[32]
Il faut bien sûr resituer cette défiance dans un rapport critique plus général au monde occidental, dont les études dites
post-coloniales sont l’expression dans l’univers de la littérature et des sciences sociales (Ashcroft, Griffith et Tiffin 1989, Mamdani
1996, Mbembe 2001).
[33]
Le parallèle établi avec la sorcellerie ne doit pas être compris comme renvoyant l’Afrique à ses modèles ancestraux. De
ce point de vue, la lecture que propose Adam Ashforth ( 2002) n’est pas pleinement convaincante, car elle situe l’interprétation de la maladie dans le cadre d’une nosographie traditionnelle qui mêlerait sida et
isidliso, sorte de maléfice accompli par les sorciers. L’analyse suggérée ici pose au contraire une relation métaphorique et non métonymique, un cadre
conceptuel pour penser le soupçon au niveau des rapports sociaux et non une description réaliste des étiologies locales.
[34]
Parlant de « bio-histoire » et surtout de « bio-politique » pour, écrit-il ( 1976), « désigner ce qui fait entrer la vie et ses
mécanismes dans le domaine des calculs explicites et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine ».
[35]
En fait, elle définit la biopolitique ( 1996) comme une politique qui se fixe sur la « différence » naturalisée dans des catégories de sexe, de race, d’ethnie, etc., ce qui correspond explicitement, dans le cas sud-africain, à l’histoire de l’apartheid et,
aujourd’hui, à la persistance de définitions identitaires y compris autour de l’épidémie. Elle lui oppose la prise en compte
de la « question sociale », au sens d’Hannah Arendt, dont on peut voir les prolongements, pour ce qui est de l’Afrique du
Sud, dans certaines positions du gouvernement, mais aussi de certains activistes aujourd’hui, autour de la dénonciation des
inégalités devant la maladie.
[36]
On peut se référer à l’analyse qu’en fait Solomon Benatar (2001), même s’il n’adopte pas la conceptualisation proposée ici.
[37]
Reprenant la distinction aristotélicienne entre
zoé et
bios, le philosophe italien (1997) oppose la « vie nue », ou « simple
fait de vivre » comme l’animal, et la « vie sociale », ou « façon de vivre » dans la cité. La politique porte sur les deux modalités de la vie. Dans le cas sud-africain, l’opposition s’est radicalisée entre tenants de l’une (affirmation du droit à la vie) et
de l’autre (lutte contre les inégalités).