2003
Critiques internationales
Participation et subordination : les deux faces de la citoyenneté fédérée aux États-Unis
Rogers M. Smith
professeur de science politique à l’Université de Pennsylvanie. Il est l’auteur de Stories of Peoplehood : The Politics and Morals of Political Membership, New York, Cambridge University Press, 2003.
Le retour du fédéralisme, qui, dans l’Amérique contemporaine, désigne essentiellement le renforcement des autorités fédérées et de la citoyenneté fédérée au détriment de l’État et de la citoyenneté fédéraux, fait
aujourd’hui l’objet de controverses
[1]. Il procède avant tout de la réticence des Américains à prêter allégeance à un État central unique. Àce qu’il semble, les habitants
des États-Unis préfèrent poursuivre indéfiniment leurs débats relatifs à l’équilibre entre le pouvoir fédéral et celui des États fédérés.
Depuis l’époque révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui, les Américains ont tendu
à attribuer des pouvoirs formels, à allouer des ressources matérielles et à accorder
leur loyauté personnelle aux États fédérés, faisant du gouvernement de ces derniers
une arme politique susceptible d’être brandie dans deux directions différentes,
pour deux raisons distinctes. Le motif avouable tient à la préservation et au renforcement de formes de participation politique conformes aux idéaux de la liberté et
de la démocratie, qu’il importerait de préserver des atteintes d’un pouvoir central
distant et potentiellement tyrannique, sachant que ce dernier possède de plus
grandes capacités à gouverner, à bon ou à mauvais escient. Le motif inavouable tient
à la préservation et au renforcement de systèmes de subordination opposés à la liberté
et à la démocratie.
Dans bien des cas, en effet, les citoyens des États n’ont pas cherché à promouvoir
la démocratie mais simplement à se soustraire aux exigences d’une nation qui leur
intimait de traiter plus justement ceux auxquels ils refusaient de reconnaître des
droits fondamentaux. Ainsi, les Américains ont fréquemment repris l’antienne du
« droit des États » ou de l’« autonomie locale » afin d’étouffer les protestations
des victimes de ces systèmes locaux ou étatiques d’exclusion raciale et sexuelle ou
d’exploitation de classe
[2].
Aujourd’hui cependant, nombreux sont les analystes et les hommes politiques de
tous bords qui affirment que cette vénérable alliance a vécu. Le racisme et le sexisme
étant officiellement discrédités – bien qu’encore très répandus et toujours aussi
pernicieux–, il n’existerait pas plus de raison de craindre en la matière les autorités
locales et étatiques que les instances administratives de l’État fédéral, ces dernières
ayant après tout commis, elles aussi, leur lot d’injustices. De plus, l’échelon étatique
demeurerait préférable au regard du « déficit démocratique » nécessairement induit
par le gouvernement de territoires vastes, hétérogènes et densément peuplés. Du
simple fait des contraintes logistiques qui pèsent sur la participation –
afortiori s’il
s’agit d’une participation informée –, la démocratie aurait toujours été, serait et
demeurerait toujours plus facile à réaliser dans des unités de petite taille
[3].
Afin de déterminer si ces changements salutaires se sont bel et bien produits et
ce que pourraient être leurs implications, nous commencerons par examiner les
sources historiques de l’attachement américain au fédéralisme, aux États et à la
citoyenneté fédérés.
L’héritage des Pères fondateurs
De nombreux historiens ont relaté en détail l’expérience de ces colons américains
qui, habitués à une autonomie certaine pendant un siècle et demi de relatif abandon
par la Couronne anglaise, se sont sentis injustement privés de leurs droits lorsqu’un
Parlement dans lequel ils n’étaient pas représentés a entrepris de réglementer leur
économie de manière infiniment plus stricte
[4]. Les colons ont donc embrassé le républicanisme, compris comme l’exercice de la souveraineté représentative par les
électeurs masculins propriétaires de biens, mais aussi l’idée selon laquelle tout
pouvoir central lointain serait forcément despotique. Bien que les révolutionnaires aient envisagé diverses formes de gouvernement républicain – comme en
témoigne le fait que
Common Sense, le célèbre pamphlet de Thomas Paine, ait
donné la préférence à une structure unitaire–, la plupart des dirigeants américains
allait se montrer favorable à une conception du républicanisme centrée sur les
États fédérés. En effet, comme le leur avaient enseigné des auteurs aussi vénérables
qu’Aristote ou Montesquieu, les républiques non seulement devaient être de petite
taille pour véritablement pouvoir se gouverner elles-mêmes, mais devaient aussi
présenter une homogénéité suffisante pour que les citoyens puissent s’identifier les
uns aux autres et ainsi s’accorder plus facilement. Cependant, cette valorisation de
l’homogénéité préparait également le républicanisme « stato-centré » à justifier
de la part des États fédérés des politiques de subordination ou d’exclusion à
l’encontre de ceux qui étaient perçus comme trop irréductiblement différents,
qu’ils soient Noirs, Indiens ou non-protestants
[5].
La Déclaration d’indépendance des révolutionnaires américains indiquait toutefois
que leurs efforts pour remplacer l’autorité de l’Empire britannique par un ensemble
d’États-républiques plus responsables devant le peuple et plus à son écoute procédaient en partie d’authentiques aspirations démocratiques. Ainsi, les cinq premières
doléances incluses dans la liste établie par la Déclaration – et certaines des suivantes – faisaient explicitement mention des restrictions imposées à l’exercice de
l’autonomie représentative. Il y était par exemple demandé que les États nouvelle-ment indépendants puissent disposer de leurs « propres parlements ».
Pourtant, à la lecture de la Déclaration, il est également évident que l’inquiétude des révolutionnaires ne concernait pas seulement le refus du Parlement
britannique de leur accorder l’autonomie représentative, que ce soit dans le cadre
de cette instance ou de leurs « propres parlements ». Ses signataires déploraient
également que les officiers du roi aient « fomenté des insurrections parmi eux »,
par exemple en faisant croire aux esclaves qu’ils obtiendraient leur liberté s’ils
prenaient le parti de la Grande-Bretagne. Ils se plaignaient aussi que lesdits officiers
aient pareillement « tenté d’attirer dans leurs rangs les habitants de nos frontières,
ces Indiens sauvages et cruels », plutôt que de faire cause commune avec les colons
américains contre le danger que représenteraient ces tribus. Les révolutionnaires
reprochaient par ailleurs au roi d’avoir aboli le « système libre des lois anglaises »
au Québec, pour y établir un gouvernement de droit civil catholique, mais surtout
« arbitraire » et contraire au régime protestant de la
common law en vigueur dans
les autres colonies britanniques. Ils craignaient donc que ce nouveau Québec
étendu ne devienne le « vecteur idéal de l’introduction du même pouvoir absolu
dans les colonies », parmi lesquelles nombreuses étaient celles où les gouverneurs
n’accordaient aux catholiques que des droits limités
[6]. Il est donc clair que la Révolution était aussi motivée par la volonté des Américains blancs, une fois maîtres dans
leurs États, de régler comme ils l’entendaient la question de leurs rapports avec les
esclaves, les Indiens et les catholiques, sans interférence de la part des autorités britanniques. L’extension aux membres de ces groupes du droit à la représentation démocratique par les nouveaux États-républiques ne semblait pas être à l’ordre du jour,
tant s’en faut.
Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, des mesures en ce sens
furent bel et bien adoptées. L’époque de la Confédération qui suivit la Révolution
a ainsi montré que fédéralisme, démocratisation et réformes d’inspiration progressiste pouvaient aller de pair. En effet, les États du Nord adoptèrent des lois prévoyant l’émancipation progressive des esclaves, et même certains États du Sud
prirent des mesures pour faciliter leur libération par leurs propriétaires et pour renforcer les droits des Noirs libres. Le Congrès de la Confédération conféra aussi aux
tribus indiennes le statut de « nations » indépendantes pourvues de droits inviolables, et il négocia même avec les Indiens Delaware un traité qui laissait entendre
qu’ils seraient un jour appelés à fonder leur propre république étatique confédérée
[7].
Mais l’éden de la Confédération républicaine des États fédérés était voué à la
chute. Le Congrès ne possédait pas le pouvoir de lever l’impôt, de réunir une
armée, ou encore d’imposer des limites aux politiques économiques des États qui
faisaient obstacle au commerce international ou interétatique et à l’instauration d’un
système de crédit stable, et cela le rendait aussi incapable de représenter efficacement
la nation au plan de la politique extérieure. Aux yeux d’une bonne partie des élites
américaines, un nouveau gouvernement national aux pouvoirs renforcés paraissait
dès lors nécessaire. Ce dernier allait prendre forme dans le cadre d’une nouvelle
Constitution destinée à satisfaire les intérêts divergents des petits États, des grands
États, des États marchands, des États agricoles, des États libres et des États esclavagistes. Le système fédéral que cette Constitution mettait en place ne correspondait
à aucun idéal en particulier, mais reflétait plutôt un ensemble de compromis politiques de nature assez approximative entre les intérêts précités. On était loin du
projet que James Madison avait défendu, projet dont l’orientation était beaucoup
plus centralisatrice. Et pourtant, le principal problème débattu lors des débats de
ratification consistait à déterminer si la Constitution comportait ou non un risque
excessif d’ouvrir la voie à un nouveau régime centralisé et despotique, et ce au point
que Madison allait se sentir obligé de proposer l’adoption d’une Déclaration des
droits (
Bill of Rights), ensemble de contraintes qui limitait le pouvoir fédéral de
manière à atténuer les craintes des adversaires du changement
[8].
Les compromis les plus importants portaient sur l’esclavage, que les délégués
de Caroline du Sud et de Géorgie – pour ne citer qu’eux – étaient résolus à préserver à tout prix, éventuellement jusqu’à compromettre l’union. Quant aux délégués du Nord, certains étaient opposés à l’esclavage mais abandonnèrent leurs
objections lorsque le Sud accepta que l’État fédéral dispose de pouvoirs de réglementation du commerce. Madison lui-même pensait que la Constitution n’aurait jamais
pu être adoptée si les Sudistes partisans de l’esclavage n’avaient pas été rassurés par
la Clause des trois cinquièmes
[9] et par celle garantissant le retour des esclaves
fugitifs (Art. I, sec. 2 ; Art. IV, sec. 2). Certes, le fédéralisme n’est pas né des dissensions sur l’esclavage, pas plus que la Constitution n’a explicitement avalisé
cette pratique. Mais la structure fédérale de la nouvelle nation a protégé l’esclavage en lui permettant de s’enraciner plus profondément encore dans le Sud
– enracinement également facilité par l’invention de l’égreneuse à coton – au
moment même où l’institution faisait l’objet d’une réprobation croissante au Nord.
C’est dans ce contexte que la défense des « droits des États » est apparue comme
l’un des thèmes de prédilection des partisans de l’« institution particulière » durant
la période précédant la guerre de Sécession.
Pourtant, au Nord comme au Sud, chacun était conscient qu’il était difficile, voire
impossible, de concilier la servitude des Noirs avec la proclamation de l’égalité des
droits fondamentaux des individus inscrite dans la Déclaration d’indépendance. C’est
pourquoi de nombreux Américains, sur l’ensemble du territoire, ont pu adhérer
sans difficulté à la rhétorique des « droits des États » comme à une justification
apparemment innocente qui laissait à chaque État (dans lequel les Blancs étaient
toujours dominants) le soin de se dépêtrer par lui-même de ce problème insoluble,
en exonérant l’échelon fédéral de toute responsabilité directe quant à la contradiction
inhérente à l’existence de hiérarchies raciales dans le cadre d’une République
nationale soi-disant égalitaire.
À cet égard, la défense et illustration des droits des États qui devait avoir
l’influence la plus grande, la
Disquisition on Government de John C. Calhoun, était
entièrement animée par le parti pris pro-esclavagiste de son auteur, sénateur de
Caroline du Sud. La grande et « dangereuse idée » contre laquelle les États
devaient avoir le pouvoir de se protéger, affirmait-il sans détour, était bien celle d’une
politique nationale qui accorderait la liberté à « un peuple trop ignorant, dégénéré
et vicieux pour être capable de l’apprécier ou d’en jouir »
[10]. Quant aux controverses
relatives à l’étendue du pouvoir fédéral en matière d’économie, d’immigration ou
d’enseignement public, concernant les privilèges et immunités civiques, les répercussions internes du droit international, le recensement et tant d’autres sujets
encore, elles n’étaient jamais séparables d’autres interrogations portant sur la question de savoir qui déciderait de l’avenir de l’esclavage et de l’étendue des droits des
Noirs affranchis. En définitive, les conflits économiques véritablement « irréductibles » entre le Nord et le Sud étaient principalement ceux qui opposaient l’esclavage et le travail salarié et les principes moraux qui leur étaient sous-jacents, et non
les désaccords sur les barrières douanières, les subventions à l’industrie, les transports et le développement agricole, qui se prêtaient davantage au compromis.
C’est la raison pour laquelle Lincoln allait déclarer à maintes reprises que seul l’esclavage divisait réellement les régions américaines. S’il devait aussi fréquemment
évoquer la question des prérogatives des États, c’était d’abord en raison de leur association ancienne avec cet autre problème bien plus profond
[11].
Parallèlement, la structure complexe des doctrines du « fédéralisme duel » qui
caractérisent la jurisprudence constitutionnelle de la Cour suprême présidée par
Roger Taney au cours des deux décennies précédant la guerre de Sécession reflétait d’abord le souci d’avaliser deux conclusions parfois opposées : il fallait, d’une
part, faire comprendre que les États disposaient du pouvoir et du droit de conserver
l’esclavage, d’autre part, préciser que l’État fédéral, lui, n’avait pas le pouvoir ou
le droit de le limiter, mais était tenu au contraire de prêter main forte aux États
dans leurs efforts pour en perpétuer l’existence. Àcet égard, la décision la plus célèbre
de la Cour Taney est bien celle qui entendait tirer toutes les conséquences de cette
conception du fédéralisme directement inspirée par l’esclavage. Il s’agit de l’arrêt
Dred Scott
[12], dans lequel la Cour déclara qu’aucun Noir ne pouvait être citoyen des
États-Unis et que le Congrès n’avait pas le pouvoir d’interdire l’esclavage dans les
territoires. Selon Taney, seuls les États pouvaient accorder la citoyenneté aux
Noirs – et encore ne s’agissait-il que de la citoyenneté
de l’État; seuls les États pouvaient décider si l’esclavage ou bien la présence de Noirs libres seraient admis à
l’intérieur de leurs frontières. L’État fédéral, pour sa part, était tenu de faire appliquer la décision quelle qu’elle soit, mais il lui fallait aussi protéger l’esclavage dans
les territoires et s’assurer que les propriétaires d’esclaves ayant fui vers les États libres
recouvrent leur bien. Le « fédéralisme duel » de Taney accordait ainsi une grande
importance aux droits des États et à la citoyenneté étatique mais, à l’évidence, son
objectif était tout autant de consolider l’esclavage et la suprématie de la race
blanche
[13].
De même, pendant toute la période de la guerre de Sécession et de la Reconstruction, les Démocrates utilisèrent l’argument du droit des États pour s’élever
contre l’effort de guerre du gouvernement de Lincoln et contre les initiatives sub-séquentes que furent la mise en place du
Freedmen’s Bureau, le
Civil Rights Act de 1866,
ou encore l’adoption, à l’issue du conflit, des Treizième, Quatorzième et Quinzième
Amendements. Lorsque, parmi les juges de la Cour suprême, les Républicains les plus
conservateurs entreprirent de résister aux transformations induites par ces nouvelles
lois et par certaines interprétations des nouveaux amendements, qui présentaient à
leurs yeux un caractère excessivement « radical », là encore, ils le firent au nom du
droit des États. Le dispositif se mit en place dans les célèbres
Slaughter-House Cases
de 1873 et allait demeurer en vigueur jusqu’aux
Civil Rights Casesde 1883, qui invalidèrent la dernière grande loi antidiscriminatoire adoptée pendant la Reconstruction.
En outre, comme les revendications relatives aux droits des Noirs avaient aussi
donné naissance à des revendications concernant les droits des femmes, la Cour
suprême utilisa également l’argument des droits des États dans des arrêts comme
Bradwell c. Illinoiset
Minor c. Happersett pour expliquer pourquoi lesdits États pouvaient à bon droit refuser aux femmes l’accès aux professions libérales – telle celle
d’avocat–, ou même le droit de vote
[14]. Alors qu’à l’échelle de l’Union des questions
plus anciennes comme celle des droits de douane n’occupaient plus le devant de la
scène politique au cours des dernières années du XIX
e siècle, la rhétorique du droit
des États allait être constamment invoquée afin de produire un nouveau consensus
national en vue de la reconstruction des systèmes de subordination raciale – dans le
Sud en particulier– et du maintien de la hiérarchie des sexes
[15].
Les faux-semblants de l’ère « progressiste »
À cet égard, l’ère « progressiste » présente une image plus complexe. D’un côté,
c’est l’époque durant laquelle les autorités nationales allaient consentir à la généralisation des lois ségrégationnistes, ces fameuses lois « Jim Crow » alors soutenues par tous les acteurs politiques à l’exception des Progressistes les plus à gauche.
D’un autre côté, c’est aussi l’époque où des traditions républicaines décentralisatrices plus anciennes valorisant la participation politique en tant que telle faisaient
elles-mêmes l’objet d’une « reconstruction » sous la forme d’appels au développement de la démocratie directe, en particulier au niveau des États et des collectivités locales. Eldon Eisenach n’a pas tort lorsqu’il affirme que le courant dominant
du Progressisme adhérait à une conception « nationaliste » de la démocratie, à l’instar
de son principal théoricien, Herbert Croly
[16]. Mais il est vrai aussi que le Progressisme est d’abord apparu dans les villes industrielles de l’Est et dans les États
agraires du Midwest et du Sud, et que les réformateurs progressistes avaient initialement cherché à renforcer l’autonomie démocratique par toute une série de
mesures : mise en place d’un système de primaires pour la sélection des candidats
et d’une procédure de rappel ou de récusation (
recall) des élus; organisation d’élections locales ouvertes et non partisanes et de référendums d’initiative populaire à
vocation législative ; élection des sénateurs des États-Unis au suffrage universel
direct. Ces mesures furent généralement défendues comme autant de moyens de
renforcer le pouvoir des autorités locales.
Bien entendu, pour certains politiciens progressistes, la rhétorique en question
ne constituait qu’un faux-semblant de nature purement tactique dont ils avaient
tôt fait de se débarrasser une fois acquise leur élection à des postes de décision à
l’échelle nationale. Mais d’autres y adhéraient de manière parfaitement sincère.
Comme le souligne l’ouvrage classique de Robert Wiebe sur la période, beaucoup
de réformateurs issus des classes moyennes cherchaient, d’une façon ou d’une
autre, à « desserrer l’étau oppressif des courants [politiques] nationaux » en renforçant les institutions locales. Là encore, ces réformateurs étaient le plus souvent
originaires du Sud, et leur attirance pour le localisme ne peut être dissociée de leur
soutien sans faille aux nouvelles lois ségrégationnistes et de leur crainte face à
toute résurgence d’un interventionnisme fédéral en faveur de l’égalité raciale. En
même temps, celui qui, parmi les principaux théoriciens du Progressisme, était le
plus démocrate et le plus favorable à l’égalité en question, John Dewey, était aussi
acquis à l’idée que la revitalisation d’une participation démocratique digne de ce
nom, si elle impliquait nécessairement des mesures décidées à l’échelle nationale,
demeurait plus facile à réaliser dans des lieux d’association de taille plus modeste.
En dernier ressort, il restait donc partisan de la décentralisation.
Idem pour certains Progressistes urbains tels que Louis Brandeis, l’avocat des consommateurs et
des syndicats qui, contrairement à Croly et à son poulain, Theodore Roosevelt, ne
pensait pas que le pouvoir des organisations de grande taille puisse être facilement
mis en échec ou rendu compatible avec une autonomie démocratique digne de ce
nom. Ces différentes composantes du Progressisme, au nom de l’idéal démocratique, allaient ainsi apporter un soutien accru au localisme et endosser la défense
des droits des États, trouvant ici un écho dans les prescriptions des nombreux
réformateurs qui, aujourd’hui encore, préconisent le refus des stratégies de réforme
« par le haut » au profit d’un militantisme local issu « de la base », condition d’un
changement démocratique véritable
[17].
Toutefois, un peu comme les élites nationales de l’époque de la Confédération,
la plupart des Progressistes allaient finalement parvenir à la conclusion que leurs
objectifs ne pourraient être atteints à moins que l’État fédéral n’obtienne des pouvoirs supplémentaires lui permettant de vérifier, de réglementer et parfois de supplanter ces énormes conglomérats et autres trusts que la Révolution industrielle
de la fin du XIXe siècle avait enfantés. Lorsque la Grande Dépression leur en
offrit politiquement l’occasion, les réformateurs entreprirent alors de réduire les
inégalités économiques, notamment à travers une floraison d’agences et de programmes fédéraux dont l’ensemble constituerait le New Deal. Une fois enregistrée
cette défection de la plupart des réformateurs anciennement favorables à la décentralisation vers le camp du renforcement du pouvoir fédéral, ce qui restait de la rhétorique du droit des États durant cette période s’analyse principalement comme
visant d’abord à préserver les systèmes de subordination raciale et économique en
vigueur au niveau des États et des collectivités locales. Par ailleurs, les succès
limités des partisans du New Deal en matière de réduction des inégalités de classe
et de lutte contre la pauvreté n’allaient être obtenus que grâce à l’acceptation
générale du maintien d’inégalités raciales à caractère systémique.
Et encore ces succès ne furent-ils pas obtenus sans mal. Certes, en 1933, le
Président nouvellement élu, Franklin D. Roosevelt, ne rencontra qu’une opposition
législative de faible envergure lorsqu’il mit en place de nouveaux programmes
d’assistance sociale et d’encadrement du marché du travail durant les « cent premiers jours » de sa présidence. Pourtant, dans les deux ans qui suivirent, la Cour
suprême entreprit d’invalider ces mesures, principalement au motif qu’elles constituaient des intrusions inconstitutionnelles dans un domaine économique réservé
aux États
[18]. Des Républicains conservateurs, tel le candidat défait par Roosevelt,
Herbert Hoover, allaient dénoncer en des termes similaires ces « extrémistes américains » qui chercheraient, à la faveur du
New Deal, « à envahir le domaine réservé
aux États et à concentrer le pouvoir à Washington »
[19]. Cette opposition axée sur
le thème des prérogatives des États allait pousser Franklin D. Roosevelt à adopter,
après 1936, des mesures qui donnaient aux États des responsabilités bien plus
importantes dans l’administration de programmes conçus et mis en place à l’échelle
nationale – ce que l’on appelle le second
New Deal – plutôt que de recourir à une
approche plus centralisatrice
[20].
Ce revirement vint s’ajouter au fait que de nombreux programmes du
New Deal
étaient définis de manière à conserver le soutien des Démocrates du Sud en évitant
toute disposition susceptible de menacer la hiérarchie raciale en vigueur dans
l’ancienne Confédération. Pour ne citer que quelques-uns des nombreux exemples
que les historiens ont mis en lumière, dans les campements du
Civilian Conservation
Corpstout comme dans les nouveaux lotissements construits par la
Tennessee Valley
Authority, la ségrégation raciale était de rigueur. Dans d’autres cas, le fait que
l’administration des programmes soit confiée aux États et aux collectivités locales
impliquait que les fonctionnaires du Sud détenaient le pouvoir – qu’ils ne manquaient
pas d’exercer – de refuser aux Noirs des aides et des emplois auxquels ceux-ci
auraient pu prétendre d’après la lettre de la législation. Ou alors, ces aides étaient
systématiquement d’un montant inférieur lorsque c’était des Noirs qui en bénéficiaient. Ainsi, à Atlanta, en 1935, les Noirs qui percevaient une aide sociale
recevaient en moyenne 19,29 dollars par mois, alors que les Blancs touchaient
32,66 dollars. Les fonctionnaires de l’
Agricultural Adjustment Administration permettaient aussi régulièrement à des propriétaires terriens blancs de détourner des
aides fédérales dont auraient dû bénéficier des métayers noirs. Quant aux échelles
salariales définies par la
National Recovery Administration, elles prévoyaient des
salaires inférieurs pour la plupart des secteurs de l’industrie où les Noirs se
trouvaient traditionnellement concentrés. Même le
National Labor Relations Act – plus
connu sous le nom de loi Wagner –, qui offrait aux syndicats américains une
protection indispensable, ne contenait aucune disposition qui permette d’interdire
la discrimination raciale qu’eux-mêmes pratiquaient à grande échelle. Les
programmes fédéraux d’aide au logement ne se privaient pas non plus d’encourager
les collectivités locales à utiliser les subsides fédéraux pour construire des logements
ségrégués et refusaient d’accorder des prêts aux Noirs désireux d’emménager dans
des quartiers blancs. De même, à l’origine, le
Social Security Act de 1935 excluait
de ses garanties d’assurance sociale les employés du secteur agricole et les employés
de maison, ce qui, de fait, revenait à exclure la plupart des Noirs et des femmes.
Le programme
Aid to Dependent Children qui en émane, lui, incluait officiellement
les Noirs, mais les sénateurs et représentants du Sud invoquèrent les droits des États
pour faire en sorte que ce soient ces derniers et les collectivités locales qui soient
chargés de la gestion de l’ADC, gestion elle aussi discriminatoire
[21].
Il n’en demeure pas moins que les mesures du
New Deal avaient établi des précédents en matière d’aide aux travailleurs et aux pauvres qui incluaient au moins
potentiellement les Noirs – précédents qui, à ce titre, inquiétaient de plus en plus
les Blancs du Sud, en dépit de leur orientation très majoritairement démocrate. Ainsi,
en 1937, les sénateurs du Sud allaient rédiger un « Manifeste conservateur » qui
déclarait que le
New Deal représentait une menace pour les « droits des États »,
droits pour la protection desquels se formerait, espéraient-ils, une coalition entre
Démocrates du Sud et Républicains suffisamment forte pour faire barrage à toute
nouvelle réforme. Bien que cet espoir ait été déçu à court terme, c’est précisément
ce type de coalition qui allait dominer la scène politique américaine dans les années
à venir
[22].
Auparavant, les impératifs de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre froide
allaient contraindre l’État fédéral à abandonner progressivement son soutien aux
discriminations raciales, qu’elles soient d’origine privée, infra-étatique, étatique,
ou même fédérale. Il était en effet difficile de condamner le racisme des nazis ou
de célébrer la liberté et la démocratie à l’américaine par opposition à la tyrannie
soviétique tant que des dispositifs discriminatoires dans les domaines économique
et politique demeuraient légalement consacrés aux États-Unis mêmes. Or, après
la Seconde Guerre mondiale, les Noirs qui revenaient du front allaient réclamer
l’égalité des droits avec une virulence accrue, posant là les premiers jalons de ce
qui deviendraient le
Civil Rights Movement. Parmi les victoires de ce dernier
figurent, en premier lieu, le succès obtenu par le
Legal Defense Fund de la
National
Association for the Advancement of Colored People dans l’arrêt
Brown c. Board of
Education of Topeka – où la Cour suprême, en 1954, allait déclarer inconstitutionnelle la ségrégation des écoles publiques– ainsi que l’acceptation ultérieure par
le Congrès des revendications de Martin Luther King quant à l’adoption de
nouvelles lois antidiscriminatoires, qui allaient conduire au vote du
Civil Rights Act
en 1964 et du
Voting Rights Act en 1965
[23].
Durant toute cette période, l’opposition à la déségrégation raciale prit essentiellement la forme d’un appel aux droits des États, le racisme déclaré ne jouant plus
à cet égard qu’un rôle secondaire. Lorsque, par exemple, les Démocrates inclurent
dans leur programme présidentiel de 1948 un chapitre sur la protection des « droits
civiques », le gouverneur de Caroline du Sud, Strom Thurmond, se présenta
contre Harry Truman en tant que candidat de ceux que l’on appelait communément les « Dixiecrats » mais qui, à titre officiel, s’étaient eux-mêmes donné le
nom de « Parti du droit des États ». Cette appellation prit tout son sens lorsque,
dans son discours d’ouverture, l’ancien gouverneur de l’Alabama, Frank Dixon,
enflamma son auditoire en affirmant que la législation antidiscriminatoire « nous
réduirait à l’état de race bâtarde, inférieure, de sang mêlé, venant ainsi bafouer notre
héritage anglo-saxon ». De même, en réponse à l’arrêt
Brown c. Board of Education,
101 parlementaires du Sud, dont tous les sénateurs de la région à l’exception de
Lyndon Johnson (Texas), Estes Kefauver et Albert Gore (Tennessee), apposèrent
leur signature au bas du
Southern Manifesto, qui dénonçait la décision de la Cour
suprême et ses suites au motif qu’elles constitueraient « une intrusion dans le
domaine juridictionnel des États et du peuple, contraire à nos traditions et à la
Constitution ». En 1964, lorsque Barry Goldwater accepta l’investiture du Parti
républicain pour affronter Lyndon Johnson qui, en tant que Président, avait ardemment défendu le
Civil Rights Act, il allait concentrer ses attaques sur « la croissance
cancéreuse de l’État fédéral » qui, selon lui, menaçait de détruire « les libertés [américaines] » et de « livrer la rue aux émeutiers ». Cette année-là, comme plus tard
en 1968 puis en 1972, George Wallace, le gouverneur de l’Alabama, allait dénoncer
avec un succès croissant les maux inhérents à la « bureaucratie centrale omnipotente » de Washington, en soulignant la nécessité impérieuse de protéger les droits
des États et le danger que représenteraient les efforts du gouvernement fédéral pour
promouvoir l’égalité des Noirs
[24].
En effet, à partir de la fin des années soixante, on allait assister à la réapparition
d’un schéma désormais familier. Les Américains blancs commencèrent à craindre
que les programmes de la Grande Société de Lyndon Johnson, qui visaient à
réduire les inégalités entre les « races », les sexes et les classes sociales, ne soient
déjà allés trop loin. Jugées inefficaces et/ou excessivement coûteuses, les mesures
en question furent alors mises sous le boisseau ; elles le sont encore aujourd’hui.
Pourtant, les lois antidiscriminatoires caractéristiques de la Grande Société et les
programmes mis en œuvre dans le cadre de la guerre contre la pauvreté étaient directement concomitants de ce qui allait constituer, de très loin, la croissance la plus
forte de la classe moyenne noire, mais aussi l’amélioration la plus sensible de la condition des Noirs dans leur ensemble dans toute l’histoire des États-Unis
[25]. Corollaire de ces bénéfices économiques, le coût principal des mesures précitées résidait bien dans la réduction du « salaire social et psychologique » que les hommes
blancs, en tant qu’occupants incontestés de tous les postes les plus enviables, continuaient alors à percevoir
[26]. En tout cas, il est frappant de constater que, à partir
de la fin des années soixante, ces tentatives de réforme menées à l’échelle nationale ont été compromises par un mouvement de revitalisation du fédéralisme et
de la décentralisation, dont les vagues successives allaient produire des effets de plus
en plus sensibles.
De Nixon à Clinton : décentralisation et inégalités sociales
La première de ces vagues – et la moins décentralisatrice– fut le Nouveau Fédéralisme de Richard Nixon. En effet, dans un contexte – celui de la guerre du Vietnam,
des grandes émeutes urbaines et de la poursuite de la contestation sociale– où les
pressions internes et externes en faveur de l’égalité raciale continuaient à se faire
sentir, Nixon allait simplement entreprendre de rationaliser l’administration des
programmes de la Grande Société, sans faire planer la menace de leur suppression.
C’est même à son gouvernement que l’on doit l’extension de la distribution de bons
alimentaires aux bénéficiaires de l’aide sociale (
food stamps) et la mise en place des
premiers programmes de discrimination positive (
affirmative action). Cependant,
à la même époque, Nixon allait aussi mettre un frein aux efforts pour imposer la
déségrégation scolaire et protéger le droit de vote des Noirs, qui étaient alors les
deux objectifs les plus controversés parmi ceux que poursuivait le mouvement
antidiscriminatoire; plus généralement, il allait également contribuer à remettre
en cause la légitimité même de l’interventionnisme fédéral
[27].
Après que le scandale du Watergate eut forcé Nixon et les Républicains à céder
la place à Jimmy Carter, un Démocrate modéré, le Parti de l’éléphant revint au pouvoir en 1980, notamment grâce au remarquable sens politique de Ronald Reagan.
Or le Grand Communicateur allait faire de son opposition à un État fédéral tout-puissant (
big government) le thème central de sa campagne, puis de son programme
de gouvernement. Plus précisément, il entama sa campagne présidentielle à
Philadelphie, dans le Mississippi, bourgade dans laquelle Goodman, Chaney et
Schwerner, trois militants du
Civil Rights Movement, avaient été assassinés en 1964.
C’est cet endroit précisément que Reagan choisit pour proclamer son adhésion au
principe de la nécessaire préservation des « droits desÉtats »
[28].
Naturellement, son gouvernement allait augmenter de manière très significative
les dépenses relatives à la défense, les dépenses fédérales dans leur ensemble et le
déficit fédéral, tout en réduisant celles relatives à la protection sociale. Il eut tôt fait
de rayer près de 500000 familles des listes de bénéficiaires de l’
Aidto Families with
Dependent Children et d’abaisser le montant des versements perçus par quelque
300000 familles supplémentaires, avec pour conséquence de laisser sans couverture
sociale la moitié des enfants vivant en dessous du seuil de pauvreté
[29]. Des coupes
franches furent effectuées dans les budgets et dans les effectifs de la Commission
pour l’égalité des chances dans l’emploi (
Equal Employment Opportunity Commission)
et du Bureau de contrôle des marchés fédéraux (
Office of Federal Contract Compliance),
ce qui réduisit d’autant l’efficacité de ces agences
[30]. Reagan fit aussi de William
Bradford Reynolds, éternel pourfendeur des « élites attitrées du Mouvement pour
les droits civiques » et de leurs « politiques compensatoires inefficaces », le directeur
du Département des droits civiques (
Civil Rights Division) au sein du ministère de
la Justice. Puis il décida de promouvoir à la présidence de la Cour suprême le juge
William Rehnquist, un opposant de longue date aux politiques antidiscriminatoires
et, pour lui succéder, il proposa au Sénat la nomination de Robert Bork qui, à
l’époque, s’était opposé à l’adoption du
Civil Rights Act de 1964. Pour différentes
raisons, la nomination de Bork n’aboutit pas et l’administration Reagan ne réussit
pas à démanteler entièrement la Grande Société et ses programmes en matière
d’action antidiscriminatoire et de lutte contre la pauvreté. Elle parvint cependant
à inverser la tendance de la politique fédérale dans cette direction
[31].
Ce revirement allait se poursuivre avec l’héritier de Reagan, George Bush père,
et même avec le « Nouveau Démocrate » qui allait l’emporter sur Bush lors de
l’élection présidentielle de 1992, William Jefferson Clinton. En effet, lorsque ce dernier accéda à la Maison Blanche, l’esprit qui allait inspirer ses réformes devait se manifester clairement dans un essai rédigé par Alice Rivlin, une militante de longue
date du parti démocrate, de tendance plutôt modérée. De manière surprenante de
la part de quelqu’un qui appartenait au cénacle politique washingtonien, l’auteur affirmait, dans la lignée de Reagan, qu’il était grand temps que le Congrès restitue aux
États un certain nombre de pouvoirs. À l’en croire, la prolifération des politiques
publiques aurait rendu l’État fédéral « ingérable », et les États fédérés seraient
mieux à même de « susciter l’adhésion, la loyauté et la participation des citoyens » ;
c’est à eux qu’il reviendrait donc de reprendre la main en matière d’éducation, de
formation professionnelle, de logement, de construction de crèches et autres services
sociaux, sous peine que ces programmes ne « disparaissent en fumée »
[32].
D’abord comme gouverneur, puis comme président, Clinton s’inscrivit résolument dans cette ligne suivant laquelle « les bureaucraties centrales ne constitue[raie]nt plus aujourd’hui le moyen le plus efficace de prodiguer des services »
et « l’époque du tout-État [serait] révolue », laissant la place à un « nouvel État »
de « dimension plus réduite », dont « le rendement serait supérieur ». Après la reconquête par les Républicains d’une majorité au Congrès en 1994 – à la suite d’une
campagne fondée sur un programme (
Contract with America) qui comportait l’engagement de confier la gestion des programmes fédéraux aux États de la manière la
plus systématique, conformément aux prescriptions de Rivlin –, l’adhésion de
Clinton à ces principes n’allait faire que se confirmer. Deux ans plus tard, en 1996,
le Président et une majorité de Démocrates dans les deux chambres allaient faire
alliance avec les Républicains pour mettre un terme à l’implication de l’État fédéral
dans le programme
Aid to Families With Dependent Children – qui avait cours depuis
quelque soixante ans– et en transférer la gestion aux États, alors même que le programme en question était perçu comme bénéficiant aux minorités ethno-raciales
de manière disproportionnée. Bien que Clinton lui-même n’ait certainement pas
été favorable à la reconstitution du système de subordination racial antérieur, il s’associait ainsi à l’anti-dirigisme de l’époque qui, pour beaucoup, reflétait bien une
hostilité aux politiques fédérales de lutte contre les discriminations. D’où l’absence
dans ce domaine de toute initiative d’envergure, dans une période où, pourtant,
les progrès de la nation en matière d’égalité raciale ralentissaient à vue d’œil
[33].
Comme lors des précédentes phases de remise en cause des réformes entreprises à l’échelle nationale, la Cour suprême commença, elle aussi, à utiliser l’argument du droit des États pour restreindre le domaine d’intervention légitime du
gouvernement fédéral. En effet, dans deux décisions capitales, la Cour, pour la première fois depuis le
New Deal, entreprit de limiter l’autorité législative du Congrès
dérivée de la Clause du commerce au nom des prérogatives des États – alors évoquées avec un enthousiasme comparable à celui de l’opinion majoritaire dans les
Slaughter-House Cases–, tout en affirmant la main sur le cœur que les garanties fédérales en matière de protection contre les discriminations ne s’en trouveraient
nullement menacées. Le président Rehnquist, dans l’arrêt
U.S. c. Lopez ( 1995)
– qui censurait une loi fédérale interdisant le port d’armes dans les écoles publiques–,
déclara ainsi que si la Cour donnait du pouvoir fédéral une acception aussi large
que le souhaitait l’Exécutif, alors « il deviendrait difficile d’identifier quelque
limite que ce soit audit pouvoir, même dans des domaines tels que le maintien de
l’ordre ou l’éducation, dans lesquels, traditionnellement, les États sont considérés
comme souverains ». Certes, le juge Anthony Kennedy avait insisté sur le fait que
les décisions qui avaient confirmé la constitutionnalité du
Civil Rights Act de 1964
– elles-mêmes fondées sur la Clause du commerce– n’étaient « aucunement remises
en cause » par l’arrêt
Lopez. Mais tel n’était pas l’avis de tous les membres de la Cour.
Le juge Clarence Thomas, en particulier, qui aurait souhaité que l’on aille plus
loin dans cette voie, se borna à indiquer que son approche de prédilection n’exigeait
« pas nécessairement d’abandonner entièrement » ces précédents fondateurs. En
outre, la solidité desdits précédents pouvait apparaître d’autant plus menacée que
d’autres décisions de la Cour, adoptées sur des bases juridiques différentes, avaient
invalidé plusieurs formes de discrimination positive, limité la portée de certaines
injonctions des tribunaux relatives à la déségrégation scolaire, et mis fin au système
de redécoupage électoral délimitant des circonscriptions où les minorités ethnoraciales se trouveraient en position majoritaire (
majority-minority-districts), qui avait
été mis en œuvre pour donner effet aux exigences du
Voting Rights Act de 1965. Ainsi,
que ce soit à la Cour suprême ou dans les assemblées élues, l’opposition aux lois antidiscriminatoires et la résurgence d’un discours célébrant les droits des États connaissent bien aujourd’hui, une fois de plus, une ascension simultanée
[34].
Au cours du dernier quart de siècle, la rhétorique du droit des États – toujours
alliée à un discours reconnaissant le caractère louable des objectifs poursuivis par
le gouvernement fédéral tout en déniant à son action une quelconque efficacité–
a été réactivée dans le cadre de l’opposition aux lois antidiscriminatoires et à la
Guerre contre la pauvreté, avant même que les effets de ces dernières ne commencent à se faire sentir. Qui plus est, cette rhétorique a perduré en dépit d’une
accumulation d’indices probants quant au fait que les politiques en question ont
bel et bien amélioré le sort des Noirs américains davantage que toutes celles
menées à l’initiative des collectivités locales, des États ou du secteur privé. Mais
le regain d’enthousiasme pour la décentralisation et la défense des prérogatives des
États n’est que l’un des éléments parmi ceux qui, dans le discours politique actuel,
rappellent les arguments utilisés pour justifier l’abandon de la Reconstruction à la
fin du XIX
e siècle. Ces points communs incluent les appels répétés à ce que les autorités publiques adoptent un principe de
color-blindnessprohibant l’usage de distinctions
raciales; la confiance accordée au marché plutôt qu’aux politiques gouvernementales; l’accent mis sur le développement de la criminalité au sein des minorités les
plus pauvres et non sur les besoins économiques de ces dernières; les exhortations
à restreindre l’immigration en fonction de critères culturels, raciaux ou économiques; l’hostilité aux dispositifs qui renforcent le pouvoir électoral des Noirs; les
coupes effectuées dans le budget des agences administratives chargées de superviser la mise en œuvre des lois antidiscriminatoires ; enfin, pour couronner le tout,
la résurgence d’arguments prétendument « scientifiques » quant à l’inégalité des
races
[35]. Étant donné la multitude de ces parallélismes et les cycles antérieurs que
l’on peut rétrospectivement repérer dans l’histoire américaine, il est difficile de se
défaire du soupçon que la séduction exercée par la rhétorique du droit des États au
cours des vingt dernières années ait été au moins partiellement alimentée par la crainte
que les réformes engagées au niveau fédéral en matière de réduction des inégalités
raciales aient été sur le point, non d’échouer, mais bien de réussir. Les Américains
seraient donc bien inspirés d’y réfléchir à deux fois avant de se féliciter de la tendance actuelle au renforcement du pouvoir et de la citoyenneté étatiques. Tout au
long de l’histoire des États-Unis, les raisons pour lesquelles cette thématique est devenue populaire sont précisément celles pour lesquelles il aurait fallu lui résister.
Dans une large mesure, il en va de même aujourd’hui encore
[36].
Traduit de l’anglais par Daniel Sabbagh
[1]
Voir notamment le débat entre Theodore Lowi – dans son article « Think globally, lose locally » – et divers contradicteurs partisans du fédéralisme dans le numéro d’avril-mai 1998 de la
Boston Review (« New democracy forum. Keeping the
lid on : Local control in a global economy », vol. 25, n°2, accessible en ligne à l’adresse
http:// bostonreview. mit. edu/ BR23. 2 ).
[2]
L’alliance historique entre la thématique « républicaine » des droits des États et la défense des systèmes de subordination
sexuelle et raciale est au cœur de mon ouvrage,
Civic Ideals : Conflicting Visions of Citizenship in US History, New Haven, Yale
University Press, 1997.
[3]
Voir Robert Dahl,
Democracy and its Critics, New Haven, Yale University Press, 1989.
[4]
Voir, en premier lieu, Edmund Morgan,
The Birth of the Republic 1763-1789, Chicago, The University of Chicago Press,
1977, édition révisée ; voir aussi
Civic Ideals,
op. cit., pp. 49-86.
[5]
Smith,
Civic Ideals,
op. cit., pp. 75,83-95.
[6]
Ibid., pp. 57-58,62-63,67.
[7]
Ibid., pp. 91-108.
[8]
Ibid., pp. 116-121,127,134-136; Gordon Wood,
The Creation of the American Republic, 1776-1787, Chapel Hill, University
of North Carolina Press, 1969, pp. 430-564 (sur le nationalisme de Madison, voir en particulier pp. 473-474); Herbert Storing,
What the Anti-Federalists Were For, Chicago, The University of Chicago Press, 1981.
[9]
La Clause des trois cinquièmes établissait une équivalence statistique entre cinq esclaves et trois hommes libres. Elle avait
pour fonction principale de restreindre l’influence des États esclavagistes sur le processus législatif.
[10]
John C. Calhoun,
A Disquisition on Government, ed. Gordon Post, Indianapolis, Bobbs-Merrill Educational Publishing,
1953 ( 1
re éd. 1853), pp. 42-43.
[11]
Abraham Lincoln,
The Writings of Abraham Lincoln, ed. Arthur Brooks Lapsley, New York, Lamb Publishing Co., 1906,
vol. V, pp. 262-263, vol. VII, p. 329.
[12]
Dred Scott c. Sandford, 19 Howard 393 ( 1857).
[13]
Ibid., pp. 174-181,205,218-220,225-228,253-271.
[14]
Slaughter-House Cases, 83 U.S. 336 ( 1873);
Civil Rights Cases, 109 U.S. 3 ( 1883);
Bradwell c. Illinois, 83 U.S. 130 ( 1872),
Minor c. Happersett, 88 U.S. 162 ( 1874).
[15]
Smith,
Civic Ideals,
op. cit., pp. 296-297,310-311,330-337,350,372-381.
[16]
Eldon Eisenach,
The Lost Promise of Progressivism, Lawrence, University Press of Kansas, 1994 ; Smith,
Civic Ideals,
op. cit., pp. 412-416.
[17]
Robert H. Wiebe,
The Search for Order, 1877-1920, New York, Hill & Wang, 1967, pp. 166,179-180,218; Smith,
Civic
Ideals,
op. cit., pp. 418-421.
[18]
Les deux arrêts les plus notables sont
Schecter Poultry Corp c. U.S., 295 U.S. 495 ( 1935) et
Carter c. Carter Coal Co., 298
U.S. 238 (1936).
[19]
Herbert Hoover, « This Challenge to Liberty », dans Richard Hofstadter et Beatrice Hofstadter (eds.),
Great Issues in
American History : From Reconstruction to the Present Day, 1964-1981, New York, Vintage Books, 1982, p. 351.
[20]
La meilleure discussion du « premier » et du « second »
New Deal se trouve dans l’ouvrage de Arthur M. SchlesingerJr.,
The Age of Roosevelt, vol. 1-3, Boston, Houghton Mifflin Co., 1956-1960.
[21]
Voir Philip A. Klinkner (avec Rogers M. Smith),
The Unsteady March : The Rise and Decline of Racial Equality in America,
Chicago, University of Chicago Press, 1999, ainsi que Roger A. Biles,
A New Deal for the American People, DeKalb, Northern
Illinois University Press, 1991, pp. 176-179; Harvard Sitkoff,
A New Deal for Blacks : The Emergence of Civil Rights as a National
Issue, vol. 1,
The Depression Decade, New York, Oxford University Press, 1978, pp. 52-55; Douglas A. Massey et Nancy A.Denton
,
American Apartheid : Segregation and the Making of the Underclass, Cambridge, Harvard University Press, 1993, pp. 51-55 ;
Robert C. Lieberman, « Race and the organization of welfare policy », dans Paul Peterson (ed.),
Classifying by Race, Princeton,
Princeton University Press, 1995, p. 173 ; Jill Quadagno
, The Color of Welfare : How Racism Undermined the War on Poverty,
NewYork, Oxford University Press, 1994, pp. 19-23.
[22]
Harvard Sitkoff,
A New Deal for Blacks, op. cit., p. 114; John R. Moore, « Senator Josiah Bailey and the “Conservative
Manifesto” of 1937 »,
Journal of Southern History, n° 31, février 1965, pp. 21-39.
[23]
Voir Philip A. Klinkner (avec Rogers M. Smith),
The Unsteady March,
op. cit., ch. 5-8 ;
Brown c. Board of Education 347
U.S. 483 (1954); Mary Dudziak
, Cold War Civil Rights : Race and the Image of American Democracy, Princeton, Princeton University
Press, 2000; John David Skrentny, « The effect of the Cold War on African-American civil rights : America and the world
audience, 1945-1968 »,
Theory and Society, n° 27,1998, p. 16.
[24]
Numan V. Bartley,
The New South,
1945-1980, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1995, p. 87; Hofstadter
& Hofstadter (eds.),
Great Issues in American History,
op. cit., pp. 447-448,502-503; Richard Kluger,
Simple Justice, New York,
Vintage Books, 1975, pp. 752-753 ; Dan T. Carter,
The Politics of Rage : George Wallace, the Origins of the New Conservatism,
and the Transformation of American Politics, New York, Simon & Schuster, 1995, pp. 205-215.
[25]
Ce constat est indiscutable et transparaît même dans les statistiques sur la réduction des inégalités raciales mentionnées
par les auteurs de l’une des critiques les plus remarquées des programmes en question : Stephan et Abigail Thernstrom,
America
in Black and White, New York, Simon & Schuster, 1997, pp. 18,34-35,68,79-81,116-117,157,178,184-188,190-197,215,
233-240,538,581 note 7.
[26]
W.E.B. Du Bois,
Black Reconstruction in America, New York, Atheneum, 1992 ( 1
re éd. 1935), p. 700.
[27]
Pamela Winston, « Race in American federalism : From the Constitutional Convention to the Devolution Revolution »,
communication présentée au congrès annuel de l’
AmericanPolitical ScienceAssociation, Washington, 1997, pp. 13-14; Kenneth
O’Reilly
, Nixon’s Piano : Presidents and Racial Politics from Washington to Clinton, New York, The Free Press, 1995, p. 291;
Timothy J. Conlan,
New Federalism : Intragovernmental Reform from Nixon to Reagan, Washington, Brookings Institution, 1998,
p. 37; John David Skrentny
, The Ironies of Affirmative Action : Politics, Culture, and Justice in America, Chicago, The University
of Chicago Press, 1996, pp. 177-221.
[28]
Lou Cannon,
Reagan, New York, G.P. Putnam’s Sons, 1982, pp. 269-270,280-281.
[29]
Winston, « Race in American federalism », art. cité, pp. 16-17 ; U.S. House of Representatives Committee on Ways
and Means,
The 1994-1995 Green Book, Washington, Brassey’s, p. 439;
The 1996 Green Book, Washington, Government Printing
Office, 1996, p. 471.
[30]
Thomas Byrne Edsall et Mary D. Edsall
, Chain Reaction : The Impact of Race, Rights, and Taxes on American Politics,
NewYork, Norton, 1991, pp. 187-188.
[31]
Kluger,
Simple Justice,
op. cit., pp. 605-609 ; O’Reilly,
Nixon’s Piano,
op. cit., pp. 363,368.
[32]
Alice M. Rivlin,
Reviving the American Dream : The Economy, the States, the Federal Government, Washington, Brookings
Institution, 1992, pp. 9,118,126.
[33]
Democratic Leadership Council (Bill Clinton, gouverneur de l’Arkansas, Président),
The New American Choice, Washington,
1991, p. 8; William J. Clinton,
Deuxième discours inaugural, Washington, 20 janvier 1997.
[34]
U.S. c. Lopez, 115 S. Ct. 1624 ( 1995);
Printz c. U.S., 117 S. Ct. 2365 ( 1997) (qui censure les dispositions de la loi Brady
[
Handgun Violence Prevention Act] exigeant des forces de police des États qu’elles participent à l’application de la loi fédérale). Sur les limites imposées aux politiques de discrimination positive, voir
Adarand Constructors Inc. c. Pena, 115 S. Ct. 2097
( 1995); sur celles relatives aux programmes de déségrégation scolaire, voir
Freeman c. Pitts, 503 U.S. 467 (1992) et
Missouri
c. Jenkins, 115 S. Ct. 2038 (1995); sur l’interdiction des circonscriptions délibérément définies afin que les membres des « minorités » figurent en position majoritaire, voir
Shaw c. Reno, 509 U.S. 630 ( 1993) et
Miller c. Johnson, 115 S. Ct. 2475 ( 1995).
[35]
Rogers M. Smith, « The policy challenges of American illiberalism », Occasional Paper n° 2, International Migration
Policy Program, Carnegie Endowment for International Peace, Washington, 1998.
[36]
Une version plus longue de cet article est consultable sur le site Internet du CERI :
www. ceri-sciences-po. org