2003
Critiques internationales
Inde-Israël : le nouvel élément-clé de l’axe du Bien ?
Christophe Jaffrelot
directeur du CERI et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Inde et le Pakistan. E-mail : jaffrelot@ceri-sciences-po.org
La visite d’Ariel Sharon en Inde en septembre
dernier est passée bien à tort inaperçue car
elle a parachevé un rapprochement specta
culaire entre Tel-Aviv et New Delhi : jamais encore un chef de gouvernement
israélien ne s’était rendu dans la capitale indienne. Nés l’un et l’autre à la fin des
années quarante, les deux pays ont en effet passé un demi-siècle à s’ignorer, tout
du moins au plan officiel. Certes, l’Inde a reconnu l’État d’Israël en 1950, mais il
aura fallu attendre 1992 pour l’ouverture des ambassades.
Les deux pays s’opposaient à un double titre : l’Inde, bien que non alignée,
entretenait des liens très forts avec l’URSS (avec laquelle elle signa un traité
d’amitié et de coopération en 1971) tandis qu’Israël devait trouver aux États-Unis
ses plus solides soutiens. En outre, l’Inde avait pris fait et cause pour les Palestiniens dès 1947, lorsque New Delhi avait proposé au Comité spécial des Nations
unies sur la Palestine (UNSCOP) la création d’une Palestine fédérale assortie
d’une autonomie interne pour les juifs. La position indienne s’expliquait en partie
par l’importance de sa population musulmane, que le parti du Congrès, au pouvoir de 1947 à 1977, cherchait à séduire par tous les moyens à des fins électorales.
Dans les années quatre-vingt-dix, ce cadre politique a volé en éclats. L’insurrection
cachemirie commencée en 1989 et l’essor du « terrorisme islamiste » puis l’escalade militaire avec le Pakistan ont amené l’Inde à rechercher auprès d’Israël le
savoir-faire et les armes qui lui faisaient défaut car plus rien n’y faisait sérieusement
obstacle : d’une part, l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide la
conduisaient à se repositionner sur la scène internationale – elle s’est même souciée
de se rapprocher des États-Unis parallèlement au tournant libéral qu’elle faisait
prendre à son économie; d’autre part, le Congrès avait perdu le pouvoir à New Delhi
au profit d’une coalition dirigée par une formation nationaliste hindoue, le Bharatiya
Janata Party, qui se soucie peu du vote musulman. Le réchauffement des relations
indo-israéliennes s’est encore accentué dans le contexte de l’après-11 septembre, avec
la bénédiction de Washington et en partie grâce à l’entremise des diasporas hindoue
et juive aux États-Unis. Mais ce processus peut-il véritablement déboucher sur un
« axe du Bien » unissant New Delhi, Tel-Aviv et Washington ?
Un héritage marqué au coin de l’ambivalence
Les quarante-cinq ans qui séparent la naissance de l’Inde en 1947 de l’échange
d’ambassadeurs entre ce pays et Israël en 1992 n’ont pas été aussi dominés par l’indifférence – voire la détestation– mutuelle que les positions officielles des deux pays
ont pu le laisser penser
[1]. Certes, le Congrès a pris fait et cause pour les Palestiniens
dès avant l’indépendance de l’Inde au nom de la solidarité des peuples en lutte contre
l’impérialisme britannique – position que Jawaharlal Nehru a défendue aux côtés
des nationalistes arabes dès la conférence de Bruxelles en 1927. Vingt ans plus tard,
l’attitude indienne à l’UNSCOP s’explique largement par la même logique antiimpérialiste qui incite New Delhi à voir dans les sionistes le bras armé des occidentaux en Asie. L’Inde vota même contre l’entrée d’Israël à l’ONU en 1949.
Àces considérations de principe s’en ajouteront vite de moins nobles. D’une part,
le Congrès bénéficie du soutien électoral de la minorité musulmane (un dixième
de la population indienne) et craint de s’aliéner cette « banque de votes » (selon
l’expression consacrée en Inde) si elle ne cultive pas son hostilité à Israël sur la scène
publique. D’autre part, la dépendance économique de l’Inde vis-à-vis des pays
arabes ne cesse d’augmenter : dans les années cinquante, 76% de ses importations
passent par le canal de Suez et New Delhi signe d’ailleurs en 1955 un traité d’amitié
avec l’Égypte, dont le maître, Nasser, partage fort opportunément l’idéologie du
non-alignement chère à Nehru. Deux décennies plus tard, les chocs pétroliers
aggravent encore la dépendance économique de l’Inde vis-à-vis des États arabes,
non seulement en termes purement énergétiques – le sous-continent étant très
pauvre en pétrole – mais aussi du fait de l’émigration vers ces pays de
500000 citoyens indiens qui envoient régulièrement de l’argent au pays (
remittances)
pour des montants non négligeables.
Des années cinquante aux années quatre-vingt-dix, la complicité indo-arabe va
de pair avec une hostilité déclarée de New Delhi à l’égard d’Israël. L’Inde apporte
un soutien sans faille au camp arabe pendant la guerre de 1967 et à nouveau au cours
de celle de 1973. Deux ans plus tard, elle est partie prenante de la résolution 3379
de l’ONU dénonçant le sionisme comme une forme de racisme et devient le
premier pays non arabe à reconnaître un statut diplomatique à la délégation de l’OLP
à New Delhi. En 1980, le gouvernement indien lui accorde même le statut d’ambassade, et huit ans plus tard l’Inde reconnaît l’État palestinien après la déclaration
d’indépendance du Conseil national palestinien.
Mais toute cette activité diplomatique ne doit pas occulter une certaine ambivalence. Celle-ci procède d’abord de l’attitude des pays arabes quand New Delhi
a besoin d’eux : lors du conflit sino-indien de 1962 et plus encore lors des guerres
indo-pakistanaises de 1965 et de 1971, les capitales arabes sont restées neutres ou
ont pris le parti d’Islamabad. En 1969, le Pakistan est d’ailleurs parvenu à dissuader
les pays de l’Organisation de la conférence islamique d’accepter l’Inde dans cette
organisation. Les nationalistes hindous, une des forces d’opposition au Congrès,
ont eu beau jeu de recommander un rééquilibrage de la diplomatie indienne au bénéfice d’Israël puisque New Delhi n’était pas payée de retour par les pays arabes et
de fait, en catimini, l’Inde s’est tournée vers Tel-Aviv chaque fois que de besoin.
Bien qu’ils n’aient pas entretenu de relations diplomatiques avant 1991, l’Inde
et Israël ont tissé des liens secrets dès les années soixante à l’occasion des guerres
qui ont affecté l’Inde. Une délégation de militaires indiens s’est rendue en Israël
pour acquérir des armes juste après l’attaque chinoise de 1962 ; New Delhi a
ensuite commandé des munitions à Tel-Aviv après la guerre de 1965, tandis qu’Israël
proposait ses services à l’Inde lors de la guerre indo-pakistanaise de 1971 : l’Inde
disposa ainsi de matériels bien plus sophistiqués que son adversaire. En outre, les
deux pays apprirent à collaborer en matière de renseignement dès les années
soixante, et le Consul israélien de Bombay avait un accès au pouvoir indien que lui
enviaient bien des ambassadeurs. Même si les deux pays étaient loin de se considérer comme des alliés, l’État juif apparaissait donc comme un soutien potentiel
pour la sécurité de l’Inde face à la menace que constituait le Pakistan, largement
soutenu, lui, par les pays arabes. La disponibilité d’Israël vis-à-vis des appels à
l’aide de New Delhi s’explique d’ailleurs aisément par ce lien unissant les pays arabes
au Pakistan et la crainte de voir ce dernier développer une « bombe islamique »,
pour reprendre l’expression de Zulfikar Ali Bhutto.
Le rapprochement des années quatre-vingt-dix entre l’Inde et Israël a prospéré
à la faveur de la nouvelle donne géopolitique. L’effondrement de l’allié soviétique
obligeait l’Inde à remettre à plat sa politique étrangère ou, pour dire la même
chose de façon plus positive, la fin de la guerre froide permettait à l’Inde d’envisager un rapprochement avec les États-Unis
[2]. Or celui-ci passait par la normalisation des relations avec Tel-Aviv. Le processus fut rendu possible en 1991 par la
conférence de Madrid qui levait, aux yeux des Indiens, l’hypothèque palestinienne.
En outre, la Chine poursuivait le même agenda et officialisait le rapprochement
sino-israélien après des années de relations officieuses. L’Inde ne voulait pas être
en reste, de sorte que New Delhi et Pékin établiront des relations diplomatiques
avec Tel-Aviv à vingt-quatreheures d’intervalle.
Obsession sécuritaire et commerce des armes
Si le rapprochement des années quatre-vingt-dix n’a pas procédé directement de
considérations sécuritaires, celles-ci n’y ont pas été étrangères; d’autant plus que
tel avait été le registre de la collaboration entre les deux pays dans le passé.
Au début de la décennie en question, l’Inde commençait à se voir dans une
situation analogue à celle d’Israël, au moins sur ce point qu’elle s’estimait engagée
dans une forme de lutte anti-guérilla. Si Tel-Aviv devait faire face à la première Intifada ( 1987-1993), aux attentats du Hamas et du Jihad islamique, New Delhi devait
résister à l’insurrection cachemirie. Lancée en 1989, celle-ci prenait une tournure
qui rappelait de plus en plus le modus operandi des Palestiniens : des « terroristes »
en provenance du Pakistan s’infiltraient au Jammu et Cachemire pour y perpétrer
des attentats.
Les Indiens vinrent donc d’abord chercher en Israël des parades visant à mieux
résister à ces attaques. Moins de quarante jours après l’ouverture de l’ambassade
de l’Inde en Israël, Sharad Pawar, alors ministre de la Défense à New Delhi, s’attirait les foudres de députés musulmans au Parlement en justifiant le rapprochement
indo-israélien par les besoins de la lutte anti-terroriste. À la suite de cette levée de
boucliers – à laquelle participa la gauche indienne –, les négociations indoisraéliennes se déroulèrent ensuite dans le plus grand secret. Au total, plus de cinquante
visites de délégations à caractère sécuritaire ont eu lieu depuis 1992, la plupart dans
une grande discrétion, ce qui explique leur faible retentissement médiatique. En
1994, Israël proposa à l’Inde de l’aider à maîtriser la ligne de contrôle qui sépare
la partie du Cachemire administrée par le Pakistan de celle soumise au gouvernement
indien. L’année suivante, une délégation du ministère de l’Intérieur indien se
rendit dans la bande de Gaza pour inspecter la quadruple barrière de barbelés que
les Israéliens y avaient installée à la frontière. Les Indiens, au-delà du Cachemire,
cherchaient alors les moyens de rendre étanche leur frontière avec le Pakistan. La
menace pakistanaise, autant que le problème cachemiri, devint vite déterminante
pour les relations indo-israéliennes. Islamabad inquiéta en effet New Delhi en
acquérant à la même époque des missiles d’origine chinoise et nord-coréenne
d’une portée toujours croissante. En 1996, Adbul Kalam, le père du programme
balistique indien, aujourd’hui président de la République, se rendit en Israël en vue
d’acquérir le système de missiles anti-missiles Arrow développé par les Israéliens
– mais sans succès du fait des réticences américaines. En 1999, la guerre de Kargil
(déclenchée par l’infiltration d’islamistes sur les hauteurs de cette ville du Cachemire indien) renforça encore les liens entre Israël et l’Inde. Prise de court par
l’offensive pakistanaise, cette dernière se tourna vers Tel-Aviv, qui lui procura
immédiatement les équipements nécessaires, en particulier des avions de reconnaissance sans pilote. En juin-juillet 2000, à un mois d’intervalle, le ministre de l’Intérieur L.K. Advani, puis le ministre des Affaires étrangères Jaswant Singh allèrent
en Israël, alors qu’aucun ministre de ce rang n’y avait jamais effectué la moindre
visite
[3]. Advani expliqua sans ambages que « l’objet essentiel [de sa visite] port[ait]
sur les problèmes de terrorisme transfrontalier auxquels Israël et l’Inde [devaient]
faire face depuis vingt ans. Il [était] aujourd’hui connu que les organisations terroristes établi[ssaient] et entret[enaient] des réseaux internationaux. Cela rend[ait]
nécessaire l’échange d’expériences entre pays victimes de ce genre de terrorisme ».
Advani osait ici un parallèle audacieux entre le passage de kamikazes islamistes de
l’espace administré par l’Autorité palestinienne vers le territoire contrôlé par Tel-Aviv, d’une part, et celui des islamistes franchissant la ligne de contrôle au Cachemire, d’autre part.
Au cours des deux années qui suivirent la guerre de Kargil, Israël devint le
deuxième fournisseur d’armes de l’Inde, le commerce bilatéral entre ces deux pays
atteignant le milliard de dollars, contre cinq fois moins au début de la décennie
quatre-vingt-dix. La vente du système radar Phalcon pour un montant équivalent
– 1 milliard de dollars – devrait considérablement gonfler les échanges entre ces
deux pays à l’horizon 2004. En effet, la priorité des Indiens étant devenue la surveillance de la ligne de contrôle au Cachemire, ils ont manifesté un intérêt croissant pour cette variante de l’Awacs (Airborne Warning and Control System) qui
permet de détecter les mouvements au sol, ycompris – pense-t-on à New Delhi–
dans les montagnes du Cachemire. Les États-Unis, qui en détiennent la licence,
ont autorisé Israël à transférer cette technologie aux Indiens au printemps 2003,
alors qu’en 1998, ils avaient opposé leur veto à une transaction comparable au
profit des Chinois, excellents clients des Israéliens pour ce qui concerne la chose
militaire. Trois systèmes de radar pourraient être livrés à l’Inde; ils équiperont sans
doute des appareils russes.
Israël a intérêt à développer ces liens avec l’Inde dans le domaine de l’armement
pour de multiples raisons. Tout d’abord, les Indiens sont d’importants clients des
produits de son industrie d’armement en mal de débouchés à l’exportation. Or les
exportations d’armes sont perçues comme partie intégrante du dispositif de sécurité israélien car elles constituent le meilleur moyen de réduire les coûts de production et de recherche/développement pour les matériels les plus sophistiqués que
veut promouvoir Tel-Aviv
[4].
Ensuite, Israël peut trouver en l’Inde un allié propre à rompre son isolement régional. New Delhi peut notamment permettre aux Israéliens d’investir l’océan Indien
de manière à établir une base arrière maritime précieuse en cas de conflit avec ses
voisins arabes; étant donné l’étroitesse de son territoire, Israël est de plus en plus
conscient de l’importance des forces navales et des sous-marins en cas de guerre.
Enfin, Israël peut disposer avec l’Inde d’un allié contre le Pakistan dont Tel-Aviv
redoute qu’il fasse bénéficier le monde musulman de son savoir-faire en matière
stratégique.
« Choc des civilisations » et coalition des victimes de l’islam
L’intensification des échanges entre l’Inde et Israël ne procède pas seulement de
leurs intérêts communs mais aussi d’une vision du monde, voire d’une idéologie.
Ce mouvement s’est en effet accéléré à la faveur de l’alternance intervenue en
Israël et en Inde, qui porta au pouvoir le Likoud et le BJP. Pour ce dernier, les
hindous incarnent l’identité indienne, et les minorités – les musulmans surtout –
sont perçues comme un corps étranger, une « cinquième colonne » ; les musulmans
sont même volontiers décrits comme des agents en puissance du Pakistan et des
réseaux islamistes. Le pogrom du Gujarat en 2002 a montré qu’aux yeux de certains
nationalistes hindous adeptes du nettoyage ethnique, l’assimilation des musulmans
n’était plus possible. Ils reprennent ainsi à leur compte la « théorie des deux
nations » d’Ali Jinnah, le fondateur du Pakistan : pour lui, les hindous et les musulmans formaient deux communautés culturelles qui ne pouvaient cohabiter et
devaient chacune occuper un territoire propre – d’où sa revendication d’un Pakistan.
Cette thèse est proche de celle du « choc des civilisations », qui postule l’incompatibilité de vastes ensembles culturels au premier rang desquels figurent le monde
islamique, l’hindouisme, le judaïsme et la chrétienté.
L’idée selon laquelle Israël et l’Inde ont de fortes affinités est d’ailleurs véhiculée
depuis longtemps par les nationalistes hindous; selon eux, ces deux peuples « élus
de Dieu » n’ont d’autre territoire où aller que ceux qu’ils occupent, véritables
isolats dans une région hostile que leur disputent leurs minorités
[5]. Au fil des ans,
une autre idée s’est imposée avec force : ces deux civilisations ont un ennemi commun, de plus en plus menaçant, l’islam. Cette lecture culturaliste du conflit est également celle de l’
establishment pakistanais, héritier naturel de la « théorie des deux
nations ». La revue semi-officielle
Regional Studies a ainsi consacré, en 2002, un article
à l’« alliance brahmano-talmudiste »
[6]. Pour les nationalistes hindous, cette vision
du monde inclut un troisième terme : la chrétienté, elle aussi soumise aux assauts
de l’islamisme comme l’ont montré les attentats du 11 septembre. Ainsi est née la
version de l’axe du Bien pour laquelle milite New Delhi, qui inclurait l’Inde, Israël
et les États-Unis. Cette coalition a été appelée de ses vœux par Brajesh Mishra, le
bras droit du Premier ministre Vajpayee – et son conseiller spécial pour la sécurité – dans un discours prononcé lors d’une visite remarquée à Washington en
mai 2003. L’argument était simple : « L’Inde, les États-Unis et Israël ont des points
communs essentiels. Nous sommes tous des démocraties, partageant une vision
commune du pluralisme, de la tolérance et de l’égalité des chances. En toute logique,
les relations indo-américaines et indo-israéliennes devraient se renforcer. [...] Les
États-Unis, l’Inde et Israël ont été les cibles privilégiées du terrorisme. Il leur faut
ensemble faire face au même visage hideux du terrorisme moderne. »
La promotion de la triade Inde-Israël-États-Unis se pare volontiers de toutes
les vertus morales ; elle s’énonce en termes de
valeurs : ces trois pays sont des
démocraties assiégées qui ne demandent pas mieux que d’observer le plus généreux des multiculturalismes
[7]. Le fait que ce discours ait été prononcé à l’occasion
du dîner annuel du American Jewish Committee introduit une autre dimension du
rapprochement indo-israélien : celui-ci ne passe pas par les États-Unis uniquement
parce que ce pays a vocation à figurer dans l’axe du Bien, mais également parce qu’il
héberge des diasporas indienne et juive qui jouent ici un rôle majeur.
Le détour fondateur par la diaspora
Si la diaspora indienne aux États-Unis est moins nombreuse que celle des juifs
( 1,8 million de personnes contre 5,2 suivant les estimations les plus courantes), elle
est aussi très éduquée : l’ambassadeur américain à New Delhi, Robert Blackwill, a
indiqué en août 2003 que le flux d’étudiants indiens était devenu le plus important
parmi les étudiants étrangers aux États-Unis. Elle est en outre particulièrement riche
– son revenu par tête est plus élevé que celui des autres communautés– et dominée
par une identité ethnique, celle de sa composante hindoue largement majoritaire
[8],
qui se montre de plus en plus portée au nationalisme ethnique, voire à la xénophobie,
sous l’effet de la propagande du BJP et de ses filiales à l’étranger.
La communauté hindoue aux États-Unis a rapidement pris modèle sur la diaspora
juive pour faire pression sur les autorités américaines. C’est ainsi que ce lobby
ethnique s’est donné les moyens de constituer un Indian Caucus au Congrès, utilisant sa force de frappe financière et jouant de sa concentration géographique dans
certaines circonscriptions de la Côte Est, qui renforce son pouvoir de négociation
sur les élus locaux.
Non contente de prendre modèle sur le lobby juif, la diaspora hindoue a établi
le contact avec lui pour former une véritable alliance. L’American Jewish Committee
a envoyé une délégation en Inde en 1995 et, deux ans plus tard, un groupe d’Indiens
basé aux États-Unis s’est rendu en Israël. C’est ainsi qu’une véritable coalition est
née du rapprochement d’associations juives et indiennes aux États-Unis : le US-Indian Political Action Committee (USINPAC), l’American Israel Political Action
Committee (AIPAC) et l’American Jewish Committee (AJC
[9]) ont peu à peu formé
un front uni pour faire pression sur le Congrès. Leur action a non seulement visé
à obtenir de l’administration Bush qu’elle autorise Israël à vendre le système
Phalcon aux Indiens, mais aussi à la dissuader d’aider le Pakistan de façon inconditionnelle. La coalition a gagné sur ce terrain puisque, en juillet 2003, l’attribution
d’une aide de Washington à Islamabad pour une somme de 3 milliards de dollars
sur cinq ans a été assortie d’un amendement subordonnant le déblocage des fonds
à l’arrêt du terrorisme transfrontalier d’origine jihadiste au Cachemire. L’un des
membres de l’Indian Caucus au Congrès, un juif d’origine hongroise, Tom Lantos,
a salué ce succès par des paroles révélatrices : pour lui, les Indiens et les Juifs partagent « un engagement passionné pour le respect des autres, pour l’État de droit
et la démocratie », or « depuis quelques temps, nous avons été amenés à nous rapprocher par notre combat commun contre le terrorisme islamique le plus fou, le
plus vicieux et le plus fanatique »
[10].
Ce discours n’est pas seulement une séquelle du 11 septembre. Un autre congressiste, Gary Ackerman, en articulait déjà les principaux termes en 1999, en tant que
vice-président du Congressional Caucus on India and Indian Americans. La nouveauté, depuis le 11 septembre, tient à l’addition d’un troisième terme – les États-Unis– à cet axe du Bien. Les néo-conservateurs proches de George W. Bush ont
naturellement été les premiers à approuver l’idée de cette triade. Certains d’entre
eux, qui avaient déjà des liens avec le Likoud, viennent de créer un US-India Institute for Strategic Policy. La première réunion triangulaire a eu lieu de façon informelle en février 2003 à New Delhi. Elle réunissait notamment A.K. Verma, l’ancien
responsable des services secrets indiens (la Research and Analysis Wing), Shabtai
Savit, l’ancien directeur général du Mossad, et Steve Pomerantz, un ex-conseiller
de la Sécurité nationale américaine. Leur objectif déclaré était d’établir un dispositif trilatéral pour mieux obtenir des gouvernements de leur pays qu’ils « s’unissent en un front commun pour combattre le terrorisme »
[11].
La visite de Sharon en Inde au mois de septembre dernier a confirmé l’accélération
du rapprochement entre NewDelhi et Tel-Aviv et la dimension sécuritaire de ce
processus. Rappelée précipitamment au pays en raison d’un attentat d’origine
palestinienne, la délégation israélienne a d’ailleurs fait savoir par la voix du vice-Premier ministre : « Nous écourtons notre visite pour la même raison que celle
qui nous a amenés en Inde : le terrorisme »
[12]. Les gouvernements des deux pays
semblent en effet convaincus de la nécessité pour eux de faire aujourd’hui partie
d’un front commun, voire de former un axe. Dans quelle mesure cette démarche
est-elle tenable ? Il faudrait, pour la mener à bien, que les deux pays réussissent un
grand écart diplomatique avec plusieurs de leurs partenaires. L’Inde devra faire
accepter à Israël sa politique par rapport à l’Iran – un allié de plus en plus déclaré
grâce auquel elle espère prendre le Pakistan à revers– et expliquer sa politique israélienne à l’Iran ainsi qu’à ses alliés arabes (dont elle dépend pour ses importations
de pétrole et où séjournent toujours des centaines de milliers d’expatriés indiens).
A.B. Vajpayee a d’ores et déjà été amené à déclarer avec force que le rapprochement avec Tel-Aviv n’impliquait pas que l’Inde abandonne la cause des Palestiniens.
En visite à NewYork le 25 septembre 2003, il s’est fait le champion de la cause arabe
et d’un État palestinien indépendant avant de se rendre en Syrie où il a tenu le même
discours. NewDelhi a aussi pris soin d’indiquer à ses amis arabes que l’Inde n’envisageait pas de partenariat stratégique avec Israël.
Israël, de son côté, devra désamorcer les appréhensions de la Chine qui n’a pas
apprécié de voir livrer à l’Inde un système Phalcon qu’elle s’était vu interdire
d’acheter par Washington en 1998 et qui, en Inde, pourrait être utilisé contre
elle. Les tensions seraient plus vives encore si Israël venait à vendre le système Arrow
aux Indiens. Quant à Washington, il lui faut ménager le Pakistan sur lequel
l’administration Bush compte toujours pour lutter contre Al Qaida et contenir
l’islamisme dans sa région. En outre, la thématique de l’axe du Bien serait certainement remise en cause si l’alternance ramenait le Congrès au pouvoir en Inde et
les démocrates aux États-Unis lors des élections que les deux pays vont organiser
en 2004. Cette coalition n’en demeure pas moins l’un des réalignements possibles
– et des plus spectaculaires– de la politique internationale.
[1]
A.G. Rubinoff, « Normalization of India-Israel Relations-Stillborn for forty years »,
Asian Survey, XXXV (5), mai 1995,
pp. 487-505.
[2]
Ce désir de rapprochement devint évident lors de la première guerre du Golfe, lorsque l’Inde autorisa les avions américains
à se ravitailler sur son territoire en janvier 1991.
[3]
Entre-temps, Shimon Peres – alors ministre des Affaires étrangères – s’était rendu en Inde en 1993 et le président Ezer
Weizman en 1996.
[4]
P.R.Kumaraswamy, « India and Israel : Emerging partnership », dans S. Ganguly (ed.),
India as an Emerging Power, Londres,
Franck Cass, 2003, p. 202.
[5]
La visite de Sharon en Inde a réactivé ce discours, y compris dans la presse. Voir S. Prasanvrajan, « States of survival. Why
India and Israel should be partners in an existential trauma »,
India Today, 22 sept. 2003, p. 47.
[6]
G. Jaffer, « Brahmanic-Talmudist Alliance »,
Regional Studies(Islamabad), printemps 2002.
[7]
Sur ce thème, voir M.D. Nalapat, « Fighting fire with water : India, Israel and the United States »,
Bharat Rakshak
Monitor, 5 ( 5), mars-avril 2003.
[8]
Àl’instar du rapport de force démographique de l’Inde, où les hindous représentent 82% de la population.
[9]
De toutes les associations juives aux États-Unis, l’AJC est la plus active auprès des Indiens. Jason Isaacson, le directeur
de son département chargé des relations avec le gouvernement et des affaires internationales, s’est rendu sept fois en Inde
depuis 1995. L’AJP devrait ouvrir un bureau en Inde en 2004, alors même qu’il n’en possède que cinq hors des États-Unis
à ce jour. Il faut noter que peu après la visite de B. Mishra à l’AJC, le vice-Premier ministre L.K. Advani s’y est rendu lors
de sa visite à Washington en juin 2003.
[10]
Cité dans le
Washington Post, 19 juillet 2003.
[11]
Dawn, 10 février 2003.
[12]
Cité dans
India Today, 22 sept. 2003, p. 44.