2003
Critiques internationales
Usages de la gouvernance et de la gouvernementalité
John Crowley
spécialiste principal du programme à l’Unesco, section des sciences humaines et sociales, et rédacteur en chef de la Revue internationale des sciences sociales. E-mail : j.crowley@unesco.org
Les termes qui jouissent de la faveur des protagonistes du débat public tendent à éveiller
les soupçons des universitaires. Le sort de la
« gouvernance » est exemplaire à cet égard, ce qui, en France, reflète à la fois la
méfiance à l’égard d’un anglicisme et, dans le cadre même du débat public, certaines préventions idéologiques. Àmesure que l’usage du mot se banalise, il semble
de plus en plus incertain que l’on ait affaire à un concept; et, de fait, nombreux sont
les spécialistes qui proposent de s’en débarrasser tout à fait.
Les raisons pour lesquelles on refuse souvent à la gouvernance un véritable
statut conceptuel tiennent à la fois à son contexte intellectuel d’émergence et aux
présupposés plus ou moins explicites de certains de ses usages les plus notoires. Dès
lors que tout système organisé (un État, une entreprise, une université, une association, une ville...) peut être conçu comme doté d’une « gouvernance », et dès lors
que la gouvernance a vocation à constituer une grille d’analyse privilégiée pour la
compréhension des logiques de pouvoir et de production d’effets dans un tel système, l’État se voit nécessairement retirer tout statut exorbitant. Il est vrai que, en
toute rigueur, cette désacralisation analytique est indépendante du statut
normatif
de l’État. Considéré sous l’angle fonctionnel, celui-ci peut fort bien apparaître
comme un mode de coordination des activités humaines parmi d’autres, tout en
étant le seul qui soit compatible avec la conception démocratique de la souveraineté comme affirmation à la fois de l’artificialité de la société et de l’existence
historique d’un peuple conscient de lui-même. Il n’empêche qu’un examen, même
sommaire, des usages du terme « gouvernance » yrévèle non seulement l’effet mais
aussi l’intention d’abattre le privilège
politique de l’État. C’est particulièrement
net s’agissant de la « bonne gouvernance », promue par la Banque mondiale et
reprise par d’autres acteurs internationaux du développement. Celle-ci propose un
ensemble de critères qui permettent d’apprécier de l’extérieur, au vu des formes
politiques qui y prévalent et de différents indicateurs de corruption au sens large,
les performances d’un pays et son aptitude à recevoir une aide au développement
qui ne fasse pas l’objet de « capture » ou de « prédation » étatiques. Sans doute
l’idée de bonne gouvernance n’exclut-elle pas que l’État ait un rôle social et économique à jouer; l’instrumentalisation de l’État et le soupçon à son égard en sont,
en revanche, constitutifs. Fort logiquement, l’usage du terme « gouvernance » – aussi
ostensiblement analytique soit-il – fait donc l’objet d’un rejet virulent de la part
de tous ceux qui défendent le cadre politique stato-national au nom d’une conception démocratique de la souveraineté
[1].
La gouvernance contre la souveraineté
Dans la science politique anglophone contemporaine, la
governance a servi principalement à deux choses
[2]. D’une part, le concept a été déployé dans le cadre de
l’approche « institutionnaliste » des relations internationales, qui entend montrer
que le système international d’États souverains n’est pas « anarchique », non seulement au sens large de « désordonné », mais aussi au sens plus strict de « dépourvu
de régime stable d’autorité »
[3]. D’autre part, la gouvernance a contribué à renouveler l’analyse des formes territoriales du politique, notamment au niveau urbain,
en soulignant la pauvreté explicative et prédictive des schémas calqués sur la hiérarchie des compétences administratives et politiques
[4]. C’est ce deuxième usage qui
a été le plus influent en français, pour des raisons aisément compréhensibles à la
lumière des réformes décentralisatrices mises en œuvre à partir de 1982. Il a en commun avec le premier de se donner des objets d’analyse auxquels la « souveraineté » ne s’applique manifestement pas, et donc d’esquisser un cadre d’intelligibilité dont le principe d’organisation soit autre. Ce déplacement s’observe également
au niveau des termes employés et de leur logique propre. Ainsi, l’anglais
government,
comme le français
gouvernement ou l’allemand
Regierung, est à l’origine le nom d’un
processus qui a fini par devenir celui de l’institution conçue comme étant par
excellence chargée de son accomplissement. Dès lors, l’idée que l’on se fait du processus portera nécessairement l’empreinte de l’institution homonyme, éventuellement jusqu’au point limite de la fusion – le gouvernement étant alors par définition ce que fait le Gouvernement. (En pratique, l’usage ordinaire du verbe
« gouverner » [
govern/
regieren] fait le plus souvent obstacle à cette fusion complète.)
Ce qui peut justifier l’existence du terme « gouvernance », c’est que précisément,
n’étant associé à aucune institution en particulier – sinon par affinité lexicale ou
plutôt syllabique–, il peut renvoyer à un processus dont la forme institutionnelle
n’est en rien préconçue, même compte tenu de l’arrière-plan étymologique. C’est
particulièrement net en allemand où «
governance » se traduit habituellement par
le verbe substantivé
das Regieren.
Le monde de la gouvernance est ainsi un monde d’où la souveraineté est absente.
Or, s’il est vrai qu’il serait absurde de prétendre que l’on ne saurait faire un usage
analytique de la notion de gouvernance sans la célébrer, il n’en est pas moins clair
que la suspension, même
proforma, du postulat de souveraineté a bien une portée
normative. Mais dès lors, comment serait-il possible de soupçonner encore la
gouvernance de vacuité ? Parce que, selon Rosenau, « supposer l’existence d’une
gouvernance sans gouvernement, c’est concevoir des fonctions dont tout système
humain viable requiert l’exercice, qu’il ait ou non fait émerger des organisations
ou des institutions qui en soient explicitement chargées »
[5]. Or, dans cette perspective
explicitement fonctionnaliste, la gouvernance risque de se confondre avec le principe de fonctionnement du système dans son ensemble. D’ailleurs, Rosenau lui-même suggère peu après que « la gouvernance est toujours efficace dans l’exercice
des fonctions requises par la persistance systémique [
systemic persistance], sans quoi
l’on considère qu’elle n’existe pas (puisque, au lieu de parler de gouvernance inefficace, on parlera plutôt d’anarchie ou de chaos)»
[6]. De là à faire de la gouvernance
un
synonyme de la persistance systémique, il n’ya qu’un pas; mais alors autant dire
que le concept est superflu.
Face à toutes ces critiques justifiées, la réaction la plus naturelle est sans doute
de préconiser l’abandon pur et simple du terme « gouvernance ». Pour ma part,
je pense au contraire que ce dernier peut avoir une utilité, à condition d’en préciser
la valeur conceptuelle. La raison n’est nullement qu’on en aurait besoin pour
nommer « quelque chose » qui serait inédit ou aurait été longtemps négligé. Les
sciences sociales n’ont pas plus que les autres sciences affaire à des objets qui attendraient ainsi qu’on vienne les étiqueter. Le critère d’évaluation d’un vocabulaire
scientifique éventuel est plutôt son utilité au regard d’objectifs de compréhension,
de manipulation expérimentale et de transformation qui engagent à la fois le chercheur, la communauté scientifique et l’environnement social dans son ensemble.
De ce fait, il va de soi qu’un lexique qui serait source de confusion devrait être abandonné, de même qu’un lexique oiseux. Le reproche le plus décisif que l’on pourrait faire à ma proposition de toilettage lexical serait donc que le cas est désespéré :
la confusion engendrée par les usages disparates de la « gouvernance » serait
désormais telle que le mot ne pourrait plus servir à rien et, pour autant qu’il y ait
un travail conceptuel à accomplir, un autre terme serait requis.
Ce débat n’a pas à être tranché ici. Ce qui importe, c’est plutôt de spécifier la nature
de ce travail conceptuel. Quel jeu de distinctions gagnerait-il en précision et en clarté
à être ainsi ramassé en un mot ? Et quel avantage yaurait-il à faire de « gouvernance »
précisément ce mot ? En définitive, la réponse est assez simple, et elle renvoie à la
logique d’émergence de la notion. L’avantage en question est lexical : celui de la création d’un couple « gouvernement »/« gouvernance » dont les termes se ressemblent
sans se confondre et permettent d’esquisser une polarité idéal-typique au sein d’un
champ conceptuel qui est ainsi resserré sans devenir homogène. Or le vocabulaire
usuel de l’analyse politique risque, précisément, d’homogénéiser ce champ.
La polarité dont il s’agit est classique
[7]. Les systèmes politiques peuvent en effet
être considérés sous deux angles principaux, comme des hiérarchies de commandement (
Herrschaft au sens de Max Weber) ou comme des systèmes d’interaction
et d’interdépendance polarisés par un pouvoir ou une puissance (
Macht, également au sens wébérien) inégalement distribué. Chaque vision est partielle ; en
outre, chacune est partiale en ce qu’elle s’associe par affinité à une certaine logique
de légitimation ou de délégitimation. Il se trouve, pour des raisons amplement
étayées par les travaux historiques sur la sociogenèse de l’État, que la vision du politique en termes de hiérarchies de commandement a longtemps joui d’un privilège
exorbitant. Privilège normatif, d’une part, dans la mesure où elle est le récit qui
convient à ceux qui ont à la fois théorisé et construit institutionnellement la souveraineté, comme source ultime et irréductible du commandement. Privilège analytique, d’autre part, pour autant que le succès même de l’entreprise souveraine a
constitué l’univers politique auquel convenaient ses catégories. Le terme de « gouvernement », parce qu’il désigne à la fois un processus et une institution – et donc
leur relation privilégiée et à la limite inextricable–, résume de manière commode
cette vision.
Mais le gouvernement ainsi défini ne peut avoir qu’une valeur analytique d’idéaltype. Dans aucun système, la capacité d’obtenir des résultats conformes à sa volonté
(
Macht ) ne se confond avec la capacité de donner des ordres et de les voir exécuter
(
Herrschaft ). Or, dans une perspective contemporaine, cette réserve revêt une
double importance. Tout d’abord, la période de construction étatique qui suit la
consolidation militaire-territoriale (à partir du milieu du XIX
e siècle, ou de 1919,
ou de 1945 selon les cas) voit émerger des fonctions qui ont bien peu à voir avec
le « monopole de la violence légitime » qui est au centre d’une certaine vulgate
wébériano-éliasienne ; pourtant, ces fonctions caractérisent toujours davantage
l’épaisseur institutionnelle et la pénétration sociale de l’État. C’est vrai des institutions de la construction nationale – où Ernest Gellner proposait précisément de
voir une logique de monopolisation de la culture légitime
[8] –, mais aussi de la « question sociale »
[9] en général, et de la protection sociale et de la santé publique en particulier, des politiques industrielles ou de recherche, de la politique macroéconomique.
Ce que ces domaines ont en commun, c’est d’être rebelles à l’analyse en termes de
souveraineté auto-réferentielle mise en œuvre par le commandement et attestée
par l’obéissance individuelle. Les campagnes de sécurité routière peuvent, certes,
utiliser les instruments de la souveraineté : loi, contrôle, sanction. Mais leur objectif n’est pas véritablement individualisable. « Réduire le nombre de morts sur les
routes », c’est là un objectif
statistique, explicitement assumé comme tel. S’il y a un
sens dans lequel chaque meurtre impuni discrédite le Code pénal et l’État qui en
est garant, on ne dirait pas de la même manière que chaque excès de vitesse impuni
discrédite la sécurité routière. Dans ce domaine, même la répression a une fonction
incitative : preuve en est sa complémentarité avec des campagnes publicitaires et
des investissements d’infrastructures (ronds-points plutôt qu’intersections orthogonales, par exemple) qui relèvent ostensiblement d’une tout autre logique. Il en
va de même de la lutte contre le tabac, ycompris lorsqu’elle fait usage de la loi qui,
en principe, contrôle et sanctionne. Il en va de même aussi dans des domaines que
l’on appelle parfois, par paresse de langage, « régaliens », comme si la souveraineté s’y attachait par essence : la politique monétaire, qui est inséparable de la gestion des croyances des agentspar l’émetteur, quel que soit son statut juridique; la
sécurité publique qui, de propos délibéré, vise des agrégats statistiques qui n’ont
de sens que comme « variables de population ».
Ce vaste domaine qui fait exception à une sociologie politique de l’État un peu
convenue peut se résumer par deux idées-force : des instruments qui relèvent de
l’
incitation plutôt que du commandement, et des objectifs qui relèvent de la
réponse
systémiqueplutôt que de l’obéissance individuelle. Selon une métaphore désormais
classique, c’est de « pilotage » (
steering) et non d’autorité qu’il s’agit. De même qu’on
ne conduit pas une voiture en lui donnant des ordres (du moins, pas encore...) mais
en exploitant sous contrainte d’environnement différentes ressources techniques
dont on est capable d’anticiper les réactions, de même, on ne gère pas un système
politique en lui donnant des ordres, mais en anticipant des réponses à des impulsions. Sans doute aucun système humain ne peut-il être exclusivement « piloté »,
sur un mode cybernétique. Il n’en est pas moins utile, toutefois, ne serait-ce que
pour faire ressortir l’imbrication de deux logiques d’action distinctes au sein des
États contemporains, de se doter d’un idéal-type qui rendrait compte de cet état
asymptotique. Le terme « gouvernance » est lexicalement commode pour lui
servir d’étiquette. Il est commode également à un autre titre, en ce qu’il suggère
une modification de l’équilibre entre les deux logiques en question. Comme les
exemples donnés précédemment le soulignent, que la vision souveraine (celle du
« gouvernement ») rende mal compte de la réalité socio-politique de la construction étatique n’est pas une nouveauté. Traditionnellement, toutefois, les exceptions
apparaissaient comme exceptions : l’État était souverain par essence, et incitatif par
accident. Aujourd’hui, au contraire, l’exception se fait norme. L’agenda de la
« gouvernance », ycompris dans ses versions les plus idéologiques, vise à une suspension du privilège souverain qui conduirait à prendre l’idéal-type pour un modèle
pratiquement applicable : la version progressiste de ce « nouveau management
public » serait le
« social investment state » d’Anthony Giddens, qui n’est plus que
l’animateur d’un vaste réseau de partenariats
[10].
L’usage analytique ici proposé est ainsi compatible avec la vulgate, sans pourtant
s’y réduire. La mise en évidence d’une polarité ideal-typique gouvernement/
gouvernance aide à mieux comprendre les glissements contemporains, et en particulier à mieux comprendre comment les caractéristiques de l’État « animateur »
– y compris dans sa forme keynésienne et planificatrice – favorisent l’émergence
en son sein de logiques de gouvernance. Mais on peut très bien le déplorer, et dans
ces termes mêmes. De façon plus générale, on peut repérer dans ces glissements
des dynamiques culturelles dont l’État est un symptôme plus qu’un acteur privilégié. Àune logique combinant autorité, distance, majesté, hiérarchie s’opposerait
alors, toujours de manière idéal-typique, une logique combinant partenariat, proximité, animation, réseau. Il est aisé de constater que ces derniers termes sont à la
mode ; rien n’oblige à s’en féliciter. Si cet usage de la notion de gouvernance
fournit des outils analytiques plus tranchants pour rendre compte de ces phénomènes – qu’ils soient anciens ou émergents–, il aura été pleinement justifié.
Gouvernance et gouvernementalité
Reste un point délibérément occulté dans ce qui précède et qui présente un certain intérêt théorique. « Gouvernement » et « gouvernance » ne sont pas les seuls
termes de la famille lexicale de « gouverner » à avoir été proposés pour rendre
compte des dynamiques profondes des systèmes politiques, et l’une des raisons de
l’accueil mitigé fait en France à la « gouvernance » est le soupçon qu’elle est analytiquement oiseuse, en ce qu’elle redouble la notion de « gouvernementalité » proposée par Michel Foucault, et normativement néfaste, en ce qu’elle dépouille cette
dernière de sa portée critique. Sans que ce soit ici le lieu d’un long développement,
il est utile de montrer que, si Foucault s’intéresse à d’autres questions dans un autre
contexte, l’usage qu’il fait de la « gouvernementalité » présente certains parallèles
frappants avec l’usage proposé ici de la « gouvernance ». En revanche, comme
l’indique la forme même du mot, Foucault associe étroitement gouvernementalité
et gouvernement au lieu de les opposer parce qu’il est moins soucieux de déployer
une polarité idéal-typique que de disqualifier radicalement l’un des pôles. S’il ya
un choix à faire, c’est donc moins celui d’un mot ou d’une notion que celui d’une
stratégie conceptuelle : traquer ce qui fait la réalité du pouvoir ; ou, au contraire,
prendre acte de l’impossibilité de réduire la notion et ses usages sociaux à une
caractérisation univoque.
Le terme
gouvernementalité est lourd, peu élégant et, du fait de l’écho accidentel de « mentalité », susceptible de malentendu. Pourquoi donc y avoir recours ?
Il apparaît clairement que, pour Foucault, il forme un couple polaire, notamment
dans le choix du suffixe, avec le terme
souverainetéet exprime à ce titre une double
critique du juridisme comme conception du pouvoir « plus ou moins confusément
pensé comme un système unitaire, organisé autour d’un
centrequi en est en même
temps la
source, et qui est porté par sa dynamique interne à s’étendre toujours »
[11].
À ma connaissance, on ne trouve pas chez Foucault la formulation explicite et
conjointe des deux facettes de cette critique, mais elle émerge assez facilement de
la mise en parallèle de la lecture belliciste du politique proposée dans le cours au
Collège de France de 1976
[12]
et des considérations explicites sur la gouvernementalité comme « rencontre entre les techniques de domination exercées sur les
autres et les techniques de soi »
[13]
développées au début des années quatre-vingt.
En substance, le jeu sur les deux sens du mot « gouvernement » – comme institution et comme processus – permet de mettre en scène un double déplacement.
De l’État vers le gouvernement, tout d’abord, comme point de fixation d’une analyse politique du pouvoir. Comme sa lecture critique de Hobbes dans Il faut défendre
la société le montre particulièrement bien, l’État est pour Foucault le pendant institutionnel et imaginaire de la théorie du contrat social, qui se propose de ramener
à un point sans origine et sans extension un pouvoir pensé comme irradiation. En
effet, le contrat social, dans la déconstruction qu’en propose Foucault, confère
précisément au souverain, défini comme source auto-référentielle du droit, ces
mêmes propriétés. La souveraineté philosophico-juridique n’a pas d’histoire : elle
constitue une singularité qui sépare radicalement un « avant » et un « après » strictement incommensurables; et elle n’a pas davantage d’épaisseur : elle s’impose par
le seul fait de l’énonciation. La mise en évidence de la guerre comme possibilité
d’émergence de la domination juridique et comme modalité privilégiée de son
exercice fait alors exploser les deux facettes de la fiction souveraine. Historique par
essence, la souveraineté est l’habillage théorique et imaginaire d’un règlement
circonstanciel, contingent, temporaire d’un conflit séculaire; incapable par nature
d’exercice unilatéral, le pouvoir ne peut que circuler dans des réseaux où il est
toujours en principe réversible. Or cette double épaisseur de l’« État » – dans le
temps et dans l’espace social– le fait disparaître comme entité ou instance distincte
des institutions qui prétendent en tirer leur légitimité. Ne reste que le gouvernement
au sens large, avec son épaisseur administrative et bureaucratique : instance qui, à
la différence de la fiction étatique, est par essence partielle et partiale – ycompris
et peut-être surtout en démocratie.
Il serait évidemment réducteur d’envisager ce passage de l’État au gouvernement
à travers le seul prisme de ses manifestations institutionnelles. C’est aussi un déplacement du regard sur les processus constitutifs du politique qui est en jeu. Àl’édiction unilatérale de normes obligatoires, universelles et générales se substitue,
comme objet privilégié de l’analyse politique, l’inflexion des conduites, c’est-à-dire
le gouvernement comme processus. Par ses propriétés formelles, ce gouvernement
s’oppose point par point à l’empire du droit : il émerge comme tension ou comme
point d’équilibre entre des forces en interaction sans jamais être en équilibre; son
éventuel caractère obligatoire n’est qu’accidentel; loin d’être universel et général,
il est nécessairement local et particulier. Enfin, propriété peut-être la plus importante au yeux de Foucault lui-même, ce gouvernement ne met pas en scène une
rupture entre le « politique » et le « non-politique » (privé, personnel, social...).
Au contraire, il y a continuité, homologie, emboîtement, entre les formes de
gouvernement des conduites qui se déploient à toutes les échelles du social, et
dont le système articulé forme, précisément, la « gouvernementalité ». Il en résulte
que la gouvernementalité se lit de manière privilégiée dans toutes les formes du
« gouvernement des vivants » dont l’émergence intéresse Foucault, et qui passent
par l’action sur des populations conçues comme des agrégats statistiques pour en
orienter, par exemple, la santé ou la productivité – des agrégats statistiques, c’est-à-dire étymologiquement, comme Foucault le souligne lui-même, des objets d’une
« science de l’État ».
Exorciser la souveraineté ?
Le rapprochement entre la gouvernementalité et la gouvernance comme pilotage
est ainsi évident, dès lors que l’on admet que le « nouveau » management public
est moins nouveau qu’il ne le croit, en tout cas au niveau théorique de la caractérisation de la nature et de l’objet de l’action étatique. Encore faut-il tenir compte
d’une différence d’accent significative. Foucault s’étant beaucoup intéressé aux
pouvoirs disciplinaires, on a parfois considéré – surtout, peut-être, dans les usages
anglophones– que la gouvernementalité était par essence individuelle et que le pilotage des variables démographiques (par exemple) était inséparable du contrôle le
plus fin des conduites de chacun. Si c’est exact, alors gouvernementalité et gouvernance se distinguent en réalité très nettement. En termes d’exégèse, la question n’est
pas facile à trancher, et il existe incontestablement des tensions entre les travaux
de la première moitié des années soixante-dix, qui paraissent accréditer cette interprétation disciplinaire, et ceux des années quatre-vingt, qui s’en éloignent. Sans
conclure sur ce point, on peut en tout cas noter que « la gouvernementalité
implique le rapport de soi à soi, ce qui signifie justement que, dans cette notion
de gouvernementalité, [est visé] l’ensemble des pratiques par lesquelles on peut
constituer, définir, organiser, instrumentaliser les stratégies que les individus, dans
leur liberté, peuvent avoir les uns à l’égard des autres. Ce sont des individus libres
qui essaient de contrôler, de déterminer, de délimiter la liberté des autres et, pour
ce faire, ils disposent de certains instruments pour gouverner les autres. Cela
repose donc bien sur la liberté, sur le rapport de soi à soi et le rapport à l’autre[...],
c’est-à-dire ce qui constitue la matière même de l’éthique »
[14]. Si l’accent mis ici
sur la liberté renvoie à une problématique éthique, elle fait également signe vers
l’indétermination constitutive de la gouvernementalité, envisagée comme stratégie de contrôle ou de « pilotage », indétermination qui n’est qu’une autre façon
de rendre compte de l’insistance foucaldienne sur la résistance comme propriété
inhérente à la circulation du pouvoir.
Les problématiques de la gouvernementalité et de la gouvernance présentent donc
une réelle parenté théorique, qui est d’autant plus frappante qu’elles émergent de
manière complètement indépendante. On ne saurait toutefois en conclure qu’il s’agit
de synonymes entre lesquels on pourrait choisir par affinité lexicale ou en fonction de la place (expression ou exception) que l’on préfère donner au gouvernement dans le dispositif de la souveraineté. Les stratégies conceptuelles sont en
effet assez différentes. Dans un cas, il s’agit de mettre l’accent sur une polarité, et
donc sur une tension constitutive, où la notion de souveraineté, quelles que soient
ses apories, joue un rôle d’attracteur étrange
[15]
qui, par les croyances qu’elle suscite et par sa sédimentation institutionnelle, s’inscrit profondément dans la réalité
et dans l’épaisseur des systèmes qu’elle travaille. Dans l’autre cas, il s’agit d’exorciser la souveraineté en montrant que rien, dans l’analyse féconde de l’histoire et
de l’actualité des systèmes politiques, n’en dépend. C’est pourquoi Foucault refuse
jusqu’au qualificatif de « politique » à la théorie de la souveraineté, exclusivement
renvoyée vers la philosophie et vers le droit. On peut imaginer un usage moins unilatéral de la notion foucaldienne de « gouvernementalité », qui, en redonnant sa
place à la souveraineté, retrouverait la polarité gouvernance/gouvernement esquissée
ici. À ce prix, le choix des termes deviendrait une question de goût lexical. Mais
c’est un usage qui s’éloignerait considérablement de la dynamique intellectuelle de
Michel Foucault lui-même.
[1]
Par exemple, dans les écrits polémiques de Jean-Gustave Padioleau : « La gouvernance ou comment s’en débarrasser »,
Espaces et sociétés, n° 101-102,2000; « Les gogos de la gouvernance »,
Libération, 1
er juin 2000.
[2]
Pour une synthèse commode de la généalogie de la gouvernance, voir Jean-Pierre Gaudin,
Pourquoi la gouvernance ?, Paris,
Presses de SciencesPo, 2002.
[3]
Par exemple, James N. Rosenau et Ernst-Otto Czempiel,
Governance without Government : Order and Change in World Politics,
Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
[4]
Par exemple, Patrick LeGalès,
Le retour des villes européennes : sociétés urbaines, mondialisation, gouvernement et gouvernance,
Paris, Presses de SciencesPo, 2003.
[5]
James N. Rosenau, « Governance, order, and change in world politics », dans Rosenau et Czempiel,
op. cit., pp. 1-29 (citation
p. 3; ma traduction).
[6]
Ibid., p. 5. On notera que Rosenau se présente ici comme
élucidant le sens du mot « gouvernance » alors qu’il se livre en
réalité à une entreprise de
définition. Dans les usages savants, le mot
governance n’était devenu qu’un synonyme un peu
pompeux de
government; ce sont des usages non savants qui l’ont ressuscité, et c’est par rapport à ces usages non savants
que les savants ont déployé leurs interprétations. Cette hétéronomie constitutive du vocabulaire de la gouvernance est évidemment au cœur des procès qui lui sont faits.
[7]
On trouvera une version plus détaillée de certains aspects de l’analyse esquissée ici dans Elise Féron et John Crowley,
« Internationalisation and the governance of research »,
Innovation. The European Journal of Social Science Research, 15 (4), 2002,
pp. 279-306.
[8]
Ernest Gellner,
Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1989.
[9]
Voir Jacques Donzelot,
L’invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Fayard, 1984.
[10]
Anthony Giddens,
The Third Way. The Renewal of Social Democracy, Cambridge, Polity, 1998.
[11]
« Subjectivité et vérité », résumé du cours de 1981 dans l’
Annuaire du Collège de France(dans
Dits et écrits, tomeIV, pp. 213-218; citation p. 214). C’est moi qui souligne pour mettre en évidence les deux reproches adressés par Foucault au juridisme :
s’ils sont liés, l’oubli de l’histoire et l’oubli des rapports de force ne se confondent pas.
[12]
Michel Foucault,
Il faut défendre la société. Cours au Collège de France, 1976, Paris, Gallimard/LeSeuil, 1997.
[13]
« Les techniques de soi » (1982), dans
Dits et écrits, tomeIV, pp. 783-813; citation p. 785.
[14]
« L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté » (entretien, 1984, dans
Dits et écrits, tome IV, pp. 708-729 ;
citation pp. 728-729).
[15]
Au sens de la dynamique des systèmes non linéaires, où les « attracteurs » correspondent aux équilibres ou aux convergences asymptotiques possibles de phénomènes chaotiques. Ce sont leurs propriétés graphiques qui leur valent souvent d’être
désignés comme « étranges ».