2003
Critiques internationales
De la lumière sur la société civile
Jean Leca
professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris, associé au CERI, et président de l’Association française de science politique. Il travaille actuellement à un livre sur le libéralisme face au monde de Carl Schmitt (à paraître aux Presses de Sciences Po en 2004). E-mail : jean.leca@sciences-po.fr
SUDIPTA KAVIRAJ & SUNIL KHILNANI (eds)
Civil Society, History and Possibilities
Cambridge, Cambridge University Press
& New Delhi, Foundations Books,
2003,330 pages.
La société civile est comme la sorcière de
nos contes : tantôt une rombière aussi chenue,
locale et datée que les vieux enchanteurs qui
lui ont servi de partenaires (Ferguson,
Hobbes, Locke, Hutcheson dans leurs forêts
d’Écosse, d’Angleterre ou d’Irlande, ou
encore Hegel sur le sol sablonneux de la
Prusse), tantôt une Miss Univers multiethnique et multifonctionnelle, aux impeccables mensurations admirées de tous sous le sari, le tchador ou la mini-jupe.
Non que rien d’intéressant n’ait été dit depuis la création du concept par les pères
fondateurs jusqu’à son dernier avatar, tout récent, mais les analyses du phénomène sont noyées dans une vulgate fort discutable, dont l’essentiel tient en quelques
propositions.
La vulgate de la société civile
Du point de vue empirique, la société civile est un groupe concret observable immédiatement à partir de ses membres qui ne sont ni des politiciens professionnels ni
leurs clients (ni, par extension, les militants des partis politiques) ni le personnel administratif (qui pose toute une série de problèmes d’identification sur lesquels Balzac
s’est livré aux variations les plus réjouissantes dans Les employés); allez donc savoir
pourquoi Hegel range la bureaucratie dans la société civile et surtout cherchez,
parmi tous les grands fondateurs du concept, qui a jamais parlé en ces termes.
Du point de vue normatif, la société civile est tout ce qui est bien. C’est là où
l’on n’a jamais tort, le lieu de la liberté et de la coopération librement fabriquée,
l’ordre spontané du marché ou des communautés ou des ONG (selon les paroisses),
opposé à l’ordre construit et imposé par un État source de tous les maux (ou du
moins de beaucoup), le catalogue de ces maux variant lui aussi grandement selon
les paroisses, libérales, libertaires, populistes, altermondialistes, islamistes, etc.
Même Locke ne s’y retrouverait pas, sans parler de Hegel, Marx, Tocqueville ou
Durkheim. Quant à Hayek, seul grand théoricien sérieux de l’ordre libéral, spontané et abstrait, contre un État organisé en vue d’un ordre concret, il faudrait tout
de même se demander pourquoi il n’emploie jamais le terme. Serait-ce parce
qu’on ne peut le séparer de celui d’État dans ses connotations les plus « socialistes »
et les plus éloignées de l’ordre spontané ?
Du côté de l’épistémologie, la société civile est considérée comme un concept
universel, qualifié de façons différentes selon les cultures, dont l’égale dignité,
combinée avec leur radicale diversité et incommensurabilité (c’est contradictoire
mais qui s’en avise ?) est tenue pour un article de foi. Nous avons eu, après la
démocratie populaire, sociale, la démocratie tribale, islamique, etc. ; nous avons
aujourd’hui la société civile islamique, néoconfucéenne, etc. Ayant, comme tout
le monde, lu pieusement Derrida, les déconstructivistes et quelques autres, je ne
prétends pas qu’un concept soit le miroir du réel et ne puisse être altéré, mais
pour mesurer ses altérations et déterminer l’intérêt du problème qu’elles posent,
il faut bien commencer par savoir de quoi on parle et comment on est arrivé à en
parler. C’est seulement après avoir établi le caractère historiquement situé de la
société civile qu’il est possible d’aborder les problèmes de « greffes » de concepts
et d’organisations (Bayart 1997), de peser, et parfois de juger sévèrement en termes
prescriptifs les tentatives, marquées par l’« impatience évangélique », de créer des
sociétés civiles pour forcer gentiment les peuples à être libres en extrayant de leurs
cultures ce qu’elles ont de répressif par l’utilisation des « coalitions modernes »,
ce qui implique une foi darwinienne dans l’évolution naturelle des sociétés ou un
effort moralement un peu gênant, et surtout aux résultats incertains, de transfert
culturel programmé (Young 1995; Kaviraj 2003 : 323).
Cette posture rigoureuse et prudente présente l’avantage complémentaire de
signaler l’extraordinaire bizarrerie d’un quatrième élément de la vulgate actuelle :
l’idée d’une « société civile globale » (ou même simplement « européenne »),
sorte de mouvement brownien fait d’experts, de militants, de savants, d’hommes
d’affaires, de cadres supérieurs, d’ONG, de fonctionnaires d’organisations internationales, de marchés financiers, de règlements commerciaux, de programmes de
lutte contre la pauvreté et pour la sécurité humaine, etc., sur lequel flotterait
quelque chose qui n’est ni un État ni une confédération ni une alliance, mais une
entité politique spectrale, nommée « communauté internationale ». Ce terme est
fréquemment employé, à juste titre, par les diplomates et les hommes politiques
(et par les journalistes qui les citent et les font parler) pour donner l’illusion qu’ils
peuvent se permettre de ne pas « décider » et donc d’échapper à leurs responsabilités. Il est aussi utilisé par les philosophes, surtout kantiens, pour désigner un
horizon transcendantal et par les juristes pour désigner une condition logique de
possibilité du droit international général (non conventionnel) et l’utiliser comme
un levier d’action pour promouvoir des pactes et des juridictions de protection des
droits de l’homme sous la forme d’humain générique, mais aussi de femme, de travailleur, de migrant, d’actionnaire ou de membre d’une minorité ethnique. Mais
il ne fait simplement pas sens en tant que concept sociologique désignant une réalité sociopolitique. C’est peut-être la raison pour laquelle les auteurs du livre
recensé ici ne font pas de place à ce quatrième élément. Ils ont plutôt tendance à
aborder la globalisation comme un obstacle à l’émergence d’une société civile
(Hawthorn 2003) ou comme un contexte contraignant pouvant être contrôlé avec
succès par un État fort, ancré dans une forme particulière de « société civile », où
une politique ethnique, organisée, compétitive, liée au système de partis permet
une « bonne gouvernance », conforme aux vœux de l’USAID, bien que fondée sur
le contraire de la société civile moderne que l’Agence recommande pourtant
comme le meilleur moyen de gouvernance (Jenkins 1999,2003). Nous n’en parlerons donc plus car cela ne marche pas toujours aussi bien et Partha Chatterjee,
peut-être le plus sensible de tous les contributeurs à la globalisation du capital et
à la portée universelle qu’elle a conférée au discours européen puis occidental
(Chatterjee 1993), en tire des conséquences plutôt opposées à l’idée de « société
civile globale » (Chatterjee 2003)
[1].
Historicité de la société civile
Ce livre mérite d’être salué comme l’un des premiers ouvrages, depuis l’essai du
très regretté Ernest Gellner (Gellner 1994), qui dise quelque chose de sérieux et
de précis sur le concept dans son « histoire » et ses « possibilités », plus précisément sur sa tradition théorique « occidentale » et sur les débats qu’il provoque au
« Sud »
[2]. Il comporte quinze chapitres que nous n’évoquerons pas tous, mais qui
tous présentent un intérêt à un titre ou à un autre.
Par contraste avec la vulgate de la société civile résumée plus haut – sinon en
réaction contre elle–, Kaviraj et Khilnani, chacun pour son compte, récapitulent
les conditions d’apparition de cet « espace politique domestique » en tension
symbiotique avec un État individuel légitimement souverain (Khilnani 2003 : 32):
1) une conception partagée de la politique comme étant la participation compétitive, voire conflictuelle, à un monde commun doté d’une carte conceptuelle
commune (ce que Rawls a appelé une « culture publique »); la politique, en tant
qu’elle oppose des parties, est une pratique qui favorise la cohésion sociale tout en
permettant aux gens de s’occuper de leurs affaires « privées » ; 2) une conception
spécifique du moi, capable de changement et de choix, non seulement des moyens
pour une fin, mais aussi des fins (Khilnani 2003 : 25-29; Kaviraj 2003 : 320). Elle
ne peut être comprise qu’historiquement comme partie du moment fondateur où,
selon la lumineuse formule de Gierke, « le point de départ de la spéculation cessa
d’être l’humanité en général », la cité politique cessant d’être une totalité partielle
dérivée d’une totalité plus grande (la communauté universelle idéale, la societas
perfecta, Église ou Oummah) pour devenir l’État souverain, autosuffisant et autoexplicatif, et où « cet État individuel fut considéré comme fondé sur une union d’individus, en conformité aux commandements de la Loi naturelle, pour former une
société armée du pouvoir suprême » (Gierke 1934). Hobbes et Locke, pour toutes
leurs différences, soulignées ici par John Dunn, ont une conception semblable de
la société civile comme étant le moyen de traiter le problème politique fondamental : contenir les tendances totalitaires que véhicule la lutte (Freund 1965)
ou, selon John Dunn, traiter pacifiquement la juxtaposition antagoniste de jugements individuels partisans et pharisaïques ( self-righteous) (Dunn 2000,2003 : 57).
Universaliser ou particulariser la société civile ? Entre stérilité et ethnocentrisme
Le meilleur moyen choisi par les auteurs pour ouvrir la réflexion sur (et le dialogue
avec) les sociétés où le concept de société civile n’a pas été élaboré sera de préciser
soigneusement ses connotations et dénotations et de pointer ce qu’elle n’est pas,
contrairement parfois à l’opinion de ceux qui emploient le terme de façon « naïve »
et « ethnocentrique », c’est-à-dire sans chercher à lui trouver du sens ailleurs que
dans son monde culturel d’origine. John Dunn excelle dans cet exercice : 1) elle
n’est pas référentiellement distincte de l’État, car cette « présomption joliment
héroïque » supposerait qu’il est possible de repérer dans l’histoire naturelle de
l’univers où commence et s’arrête l’État ; 2)elle n’est pas davantage causalement
indépendante de l’État, « postulat absurde » qui n’a probablement jamais décrit
la réalité partout où l’État était partie prenante de cette réalité (Dunn 2003 : 52).
La seule voie raisonnable est donc de considérer la société civile comme une catégorie analytique distincte de l’État.
L’ennui est que l’État s’est répandu universellement au point d’être présenté dans
le langage de la Charte des Nations unies comme étant partout le même. Sinon à
quoi rimerait le principe de l’« égalité souveraine » ? Cela ne signifie nullement
que la société civile, où s’enchevêtrent les idées de démocratie, de rationalité et de
mouvements sociaux pluriels, ait, en tant que concept sociologique, la même puissance évocatrice que l’État, en tant que concept juridique. Tous deux appartiennent en effet à des univers intellectuels différents, l’« État » étant aujourd’hui
présumé inclur e toutes les formes d’autorité politique centralisée (même les États
« écroulés » – collapsed – sont évalués à l’aune de ce que tout État devrait être) tandis
que la « société civile » est présumée exclure, c’est-à-dire inviter à chercher d’autres
standards d’évaluation que ceux en vigueur dans les États « démocratiques -
rationnels - pluralistes » opposés aux sociétés « despotiques - traditionnelles -
communautaires ». Ainsi jugés, nombre d’« États », tous membres réguliers de
l’ONU, peuvent être considérés comme illégitimes ou faux parce qu’ils n’ont pas
de société civile. Cette perspective gêne moins les opposants politiques indigènes
se réclamant de la démocratie et du libéralisme que les intellectuels et hommes
politiques occidentaux soucieux de se préserver de l’« occidentalocentrisme »
(pour les premiers) et de l’« arrogance impériale » (pour les seconds).
Jack Goody, dans son incisive contribution, invite à remettre en cause les deux
perspectives car, ignorantes de l’histoire longue, elles perdent toute valeur comme
instrument d’analyse comparative. Sa thèse, plus complexe et discutable qu’elle n’en
a l’air sous sa forme condensée, est à peu près que la configuration européenne ne
saurait être présentée comme l’image universelle de la civilité, de la démocratie et
de la rationalité instrumentale. Après avoir fait de l’« Est » le lieu utopique de tout
ce qui manquait à l’« Ouest », déchiré et réduit à l’état sauvage par les guerres de
religion, on en a fait l’inverse des Lumières, le lieu du despotisme, économiquement inefficace et politiquement indifférent à la protection sociale et à la promotion de l’idée de citoyenneté. En s’appuyant sur les « recherches récentes » (elles
remontent souvent à une vingtaine d’années, mais n’en sont pas moins utiles),
Goody montre que le « despotisme » pouvait favoriser l’essor économique et la
protection sociale, qu’il était rarement aussi fort que le supposait la théorie attribuée
à Wittfogel et que de larges marges d’autonomie collective, voire individuelle, y
étaient concédées. D’où la proposition, présentée à mon avis à tort comme une critique de Wallerstein (Wallerstein 1974,1980) de ne pas considérer l’Asie comme
une « périphérie » de l’Europe ni comme une « exception » irrationnelle (c’est ici
Weber qui est visé, toujours à tort à mon sens), mais comme une variante, différente de la variante européenne, d’une configuration globale commune, l’État
tributaire (Wolf 1982, à comparer avec Tilly 1990). Quant à l’Afrique traditionnelle, pour laquelle Goody connaît ses classiques (Fortes, Evans-Pritchard 1940),
la coexistence de systèmes hiérarchiques et de systèmes acéphales permettait de larges
poches d’autonomie, soit par l’éloignement du domaine du Prince, soit par la division du pouvoir entre hiérarchies multiples dont certaines étaient rattachées par
l’islam à un monde extérieur facteur de résistance (mais aussi parfois de soumission).
Tout cela est bel et bon s’il montre que la « société civile » n’est qu’une configuration parmi d’autres et ne réalise donc nullement le programme génétique de
l’humanité (si un tel programme existe). Mais l’analyse comparative en est-elle améliorée pour autant ? Goody vise à rejeter l’ethnocentrisme richement documenté
d’un David Landes (Landes 1998) mais nous ramène à la perpétuelle tentation
d’étendre le sens de « société civile » à l’idée de « société » tout court englobant
toutes les formes d’associationnisme, obligatoire ou volontaire, prescrit ou acquis,
holiste-communautaire ou individualiste-libéral, afin de lui donner le même statut
inclusif que l’État (lui-même étendu à tout ce qui n’est pas acéphale ou, à la rigueur,
segmentaire). Mais le concept perd alors tout pouvoir descriptif et explicatif puisqu’il cesse d’être discriminant pour gagner en pouvoir de stipulation idéologique :
« Nous sommes tous les mêmes, non seulement en dignité mais en fait ; sous
différents habits nous sommes tous des membres bienveillants et coopératifs de
sociétés civiles, ou nous le serions que ce soit grâce à l’USAID, au PNUD, à
l’OMC, à la “bonne gouvernance”, à la “globalisation financière et/ou humanitaire”,
à la “solution islamique”, aux “valeurs asiatiques”, aux “communautés de base”, à
la “délégation démocratique” à un Líder máximo si ne nous en empêchaient pas les
méchants exploiteurs-despotes-monstres, l’USAID, le PNUD, etc. ».
Un bon exemple est fourni par l’idée de « société civile islamique », dont Sami
Zubaida fait justice non d’un point de vue normatif mais empirique. Dans la
plupart des pays musulmans, les trois « communautés » classiques (les groupes à
açabiya d’Ibn Khaldoun, seuls susceptibles d’entrer sous le label de
Gemeinschaft de
Tönnies; la « communauté musulmane »,
Oummah, transposition socialisée et non
hiérarchique de l’Eglise catholique universelle et, intermédiaires, les confréries) ne
sont plus celles que nous ont léguées les visions savantes de l’islam classique et l’islamologie, ce qui justifie tous ceux qui voient dans l’islamisme radical contemporain
la présence du monde moderne comme si cela suffisait en soi à en faire une idéologie de la société civile. Or certaines de ces communautés ont été modernisées
[3]
dans, et contre, l’État, par exemple dans les États arabes, autoritaires et affaiblis,
sous le nom de « secteur islamique ». La société civile n’y est pas la société civile
libérale d’associations volontaires et pluricommunautaires reconnues et régulées
par un État libéral-démocratique, mais un espace de pratiques conformes aux
interprétations des principes islamiques et formant un ensemble de réseaux religieux, communautaires et économiques (Zubaida 1992,2003 ; Ismail 1992 ;
AlSayyed 1995; Ibrahim 1995; Moussali 1995)
[4]. Le débat ouvert par la « société
civile islamique », qui est en réalité un concept différent de celui de la société
civile, montre que tout espace politique interne exprimant la résistance de groupes
à leur domestication par l’État (Schemeil 2000) n’est « société civile » que s’il est
en symbiose avec un État représentatif légitimement souverain (et non en symbiose
clientéliste avec des gouvernants non légitimes, sinon comme patrons dispensateurs de services privés). On ne se lassera jamais de répéter qu’une « société
sans État » n’est pas plus une société civile qu’une société face à (ou contre) l’État.
La société civile n’est pas, ou pas seulement ni fondamentalement, un ensemble
de groupes ou d’organes, mais un processus ou une forme d’organisation qui fait
du régime politique le lieu légitime du social. Celui-ci y est politiquement construit
comme une constellation d’intérêts dont le compromis et la coexistence deviennent une affaire publique comme la substance même de groupes sociaux devient
une affaire d’État et les affaires d’État les affaires de tous. Pour autant, les « secteurs » sociaux construits par (la relation à) l’État ne sont pas tous soumis à la pesante
tyrannie du gouvernement comme secteurs d’activité spécialisée dotée d’un personnel propre
[5]. Les « locataires de la maison » s’avisent simplement que c’est la
leur. J’emprunte cette formule à Yves Chevrier (Chevrier 1999), parce que ce sinologue, pour faire sens de ce qu’il observe, cherche à « serrer » le concept au plus
près pour en faire un auxiliaire de son analyse de terrain au lieu de le distendre pour
en faire un label qui, à couvrir trop de choses, n’en identifie plus aucune. Cela dit,
Chevrier me paraît plus flexible que son confrère Metzger qui, dans le même
ouvrage, oppose radicalement la société civile européenne (« millsienne ») qu’il qualifie d’ascendante (
bottom up) et anti-utopique à la société civile « néoconfucéenne »,
« descendante » et utopique.
Société civile, démocratie, société politique
Le fait que la société civile ne soit pas n’importe quel type de relation entre le gouvernement et les communautés (Chatterjee 1999; Schemeil 2003) ne nous mènerait
pas très loin s’il ne nous aidait à progresser dans la comparaison historique. Les
pages denses et lumineuses dans lesquelles Kaviraj résume l’argument postcolonial
me permettent de le reformuler ainsi : l’État colonial, avec sa prétention au contrôle
souverain, direct ou indirect, a signifié l’introduction d’un État produit par la
souveraineté politique hobbésienne-lockienne dans des sociétés où cet « État » (de
Hobbes ou de Bodin) ne jouait guère de rôle dans la production de la loi commune.
Quand il le faisait, c’était en tant que vicaire d’une loi qu’il ne posait pas, parce qu’elle
était naturelle ou divine. Les groupes n’étaient donc pas réunis dans une « société »
vue comme contractuelle, permise (et menacée) par l’« État ». L’État colonial a
permis, parfois contre sa logique impériale, l’émergence d’une petite société civile
indigène, inchoative, faite à la foisd’associations fondées sur des liens prescrits et
d’associations volontaires. Cette société civile indigène, créée par un État étranger,
a été le premier véhicule d’une demande politique moderne d’égalité de droits individuels qui ait conduit au nationalisme. Pourtant, le nationalisme qui a finalement
triomphé ne reflétait pas seulement la volonté de cette société civile indigène de
se donner un État qui lui soit propre. Largement minoritaire dans la population,
elle était concurrencée par un autre collectif (ou un collectif de collectifs) parfois
ethnique, parfois religieux, toujours populiste et communautaire, local et parfois
transnational, pour lequel la recherche de la souveraineté n’était pas d’abord la
recherche d’un « État moderne » contre l’absolutisme, mais le rejet de la tutelle
des étrangers et l’accès aux bénéfices attendus de leur retrait. Face à ce défi, le nationalisme a fini par se donner comme le représentant de la société tout entière et ses
élites, après leur victoire, ont tenté de discipliner celle-ci pour que l’État crée la
société civile sous la forme d’une « association libre de citoyens libres » (je cite l’un
des programmes du FLN algérien en 1976, près de quinze ans après l’indépendance).
L’État a cherché à créer ses propres « racines morales » comme si un arbre transplanté cherchait à pousser des racines dans un terrain (social) qui ne les nourrit pas,
mais qu’elles sont appelées à nourrir. La volonté totale de l’État et l’apprentissage
de la mobilisation sociale par les masses sont deux éléments propres aux situations
postcoloniales. Elles sont, en revanche, tout à fait étrangères aux conditions historiques dans lesquelles s’est développée la société civile européenne, lorsque l’État
était d’abord un gendarme et un guerrier et que les masses paysannes avaient le bon
goût d’être clientélisées par des autorités traditionnelles non hostiles à l’État ou
par les nouveaux cadres de la société civile.
Si, dans l’histoire européenne et nord-américaine, la « société civile » a fini par
devenir un élément de la démocratie, le contraire tend à se produire dans les États
postcoloniaux. Analysant cette configuration, Chatterjee choisit, dans son chapitre, de garder à la société civile son sens original de la vie associative fondée sur
l’égalité et l’autonomie individuelles, la liberté de joindre et de quitter les associations,
le contrat, la procédure décisionnelle de négociation et de délibération, les droits
et devoirs juridiques formellement posés. Il constate qu’ainsi entendue, elle exclut
de son champ la grande majorité de la population des États en développement pour
qui elle ne fait simplement pas sens dans leur manière de comprendre leur vie
quotidienne. Il y adjoint donc le concept de « société politique » fonctionnant selon
d’autres formes d’intermédiation horizontale (entre groupes) et verticale (avec
l’État). La « société politique », exprimée de façon inadéquate mais efficace au cas
par cas par des termes tels que « clientélisme », « patronage », « ethnicité », « mobilisation de masse », est un instrument de mobilisation sociale pour l’accès aux ressources de la providence étatique. Chatterjee en identifie les caractères suivants :
1) la violation de la loi est constitutive de ces groupes et non un simple moyen
d’arriver à leurs fins; tels les squatters ou les paysans sans terre, ils n’existent et ne
survivent qu’en marge de la loi ou contre elle; 2)ils n’en prétendent pas moins revendiquer leurs « droits » ; 3)accordés collectivement à des « communautés » ; 4)leur
accès à l’État dépend de leur capacité de pression et de formation de coalitions
[6].
Chatterjee conclut son survol de la modernité non occidentale par ces trois
propositions : 1)si le site pertinent des transformations de la période coloniale fut
la société civile, la société politique s’y substitue dans la période postcoloniale; 2)si
la question de la modernité de la société civile a dominé le débat né des transformations sociales de la période coloniale, la question de la démocratie la remplace
dans la société politique de la période postcoloniale ; 3) une opposition est donc
susceptible d’apparaître entre la modernité et la démocratie, c’est-à-dire entre la
société civile et la société politique. Chatterjee ne va pas plus loin. Il a déjà suffisamment fait progresser la réflexion grâce à cette modernisation du thème léniniste du « double pouvoir », car il permet de poser à frais nouveaux, au sein de la
société politique, le vieux couple de l’« esprit révolutionnaire » (Kolakowski 1977)
et de la guerre de l’état de nature
au sein de l’état civil. La question du fanatisme
occupe à nouveau le devant de la scène.
On sait le titre « poppérien » qu’Ernest Gellner avait donné à sa propre réflexion
sur la société civile : Conditions de la liberté. La société civile et ses ennemis. Après
avoir lu et médité ce beau recueil, je me prends à rêver d’un livre provocant et aussi
peu « hayékien » que possible : Conditions de la justice. La société civile et ses insuffisances. On va évidemment m’accuser d’archéoléninisme religieux ou de pessimisme
bougon devant un monde où l’état de droit, la générosité humanitaire et les
« processus de paix » ne se sont jamais aussi bien portés, chacun sait cela. Les vieux,
dit Machiavel quelque part, ont toujours tendance à trouver meilleur le temps de
leur jeunesse parce qu’ils regrettent non ce temps mais leur jeunesse. Mais, ajoute-t-il, il peut se faire quand même qu’ils aient raison.
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KAVIRAJ & KHILNANI (eds.), 2003, pp. 232-249.
[1]
Pour les mêmes raisons, nous ne parlerons pas davantage de l’entité (ignorée dans le livre préoccupé par d’autres objets)
nommée « société civile européenne » (par ex. Armstrong 2002; Costa, Magnette 2004) qui a pour caractéristique de « ne
pouvoir se passer de l’État » (Magnette 2003 : 252) alors que celui-ci n’existe pas, ce qui fait que l’Union « tend à produire
une “société civile” durablement dépolitisée » (
Ibid : 255; voir aussi Papadopoulos 2003). Cette « société civile » est au concept
authentique ce que la « gouvernance » est au gouvernement et la contrefaçon à l’original. Et tant pis si je me fais accuser
de « fétichisme du concept ».
[2]
L’autre recueil intéressant prenant en compte différentes perspectives (traditions religieuses, droit naturel, théorie critique, féminisme) est Rosenblum & Post 2001. Je n’ai pu prendre à ce jour connaissance que d’extraits de Frydman 2004
(à paraître).
[3]
Il y a une bonne quarantaine d’années, Clifford Geertz avait remarqué que l’État postcolonial ne faisait pas disparaître
les liens primordiaux mais simplement les modernisait et les politisait (Geertz 1963).
[4]
Je ne prétends nullement que la société civile islamique est insusceptible de produire et de stabiliser l’individualisation
et la subjectivation, mais ce ne sera pas dans le sens entendu depuis toujours par les théories classiques de la société civile
ou, si c’est dans ce sens, ce sera alors un effet non voulu par ses membres intellectuels, qui font de leur mieux pour se démarquer
de la société civile occidentale.
[5]
On pourrait imputer cette vue à Foucault pour qui la société civile n’est rien d’autre qu’une technique d’assujettissement
des humains qui deviennent ainsi gouvernables (Foucault 1989 : 112-113).
[6]
Pour une distinction nettement plus tranquillisante, mais inspirée par des préoccupations analogues, entre société civile
et société politique, définie comme l’arène dans laquelle la contestation peut avoir accès à (et s’assurer le contrôle de)
l’appareil d’État et des pouvoirs publics, voir Stepan 1988; Linz, Stepan 1996. Pour des analyses empiriques des formes de
mobilisation sociale relevant souvent, mais pas toujours, de la société politique, voir Bennani-Chraïbi, Fillieule 2003.