2003
Critiques internationales
Notes
CORM (GEORGES)
Le Liban contemporain. Histoire et société
Paris, La Découverte, 2003,320 pages
La nouvelle édition de Géopolitique du
conflit libanais (1986), ouvrage qui connut
un grand succès en pleine guerre du
Liban et fut repris en 1991 sous le titre
Liban : les guerres de l’Europe et de l’Orient,
offre deux développements analytiques
nouveaux qui témoignent des préoccupations majeures de l’auteur.
En deux chapitres recomposés (chapitres
3 et 4), Corm met en lumière l’histoire
du passage d’un système féodal libanais
à un système politique reposant sur le
consensus des élites communautaires et
institutionnalisé par le Mandat français
en 1926. Il déplore la réhabilitation du
communautarisme politique à la fin de
la guerre civile ( 1990) et l’application
du modèle à la Bosnie ( 1994), voire
demain à l’Irak. Pourtant, pour lui, le
système communautaire est moins coupable du déclenchement de la guerre
civile que ne l’ont été les grandes et
moyennes puissances qui entourent le
Liban (chapitre 6). À ses yeux, le principal défaut du communautarisme est
d’enfermer les individus dans des structures cléricales autoritaires et d’être aisément instrumentalisable par des entrepreneurs politiques corrompus. Les
vigoureuses analyses qu’il propose n’en
demeurent pas moins fondées sur le
paradigme communautariste, soulignant
l’aporie de son rejet pur et simple, et la
difficulté à organiser sa mutation.
Autre nouveauté, la troisième partie du
livre est consacrée au Liban de l’aprèsguerre et à sa reconstruction économique et politique. On y trouve une analyse sévère des méthodes financières, de
la stratégie de privatisation et des jeux de
pouvoir entre élites. Le bilan négatif
dressé par Georges Corm est à mettre en
regard du livre de Franck Debié et
Danuta Pieter paru en même temps ( Le
Liban reconstruit ? Paris, PUF, 2003) qui
est, à l’inverse, une apologie médiocrement documentée du Premier ministre
Rafic Hariri. Les critiques et les suggestions de Corm sont d’autant plus intéressantes que, ministre des Finances dans
un gouvernement d’« opposition »
( 1999-2000), il est lui-même acteur de la
scène politique libanaise.
Elizabeth Picard
SCHWANDNER-SIEVERS (STEPHANIE),
FISCHER (BERND J.) (EDS.)
Albanian Identities. Myth and History
Londres, Hurst, 2002,238 pages.
L’approche par les mythes s’avère particulièrement riche et pertinente pour
appréhender l’Albanie contemporaine.
En effet, dans ce pays des Balkans engagé
tardivement dans la construction nationale, de surcroît longtemps fermé au
monde extérieur et sous l’emprise d’un
régime communiste des plus orthodoxes,
les mythes possèdent un pouvoir d’intégration mais aussi de destruction non
négligeable.
Composé d’une vingtaine de textes courts,
cet ouvrage se livre à un tour d’horizon
aussi complet que subtil des différents
éléments qui composent les identités albanaises. Il retrace (parfois de manière un
peu redondante) l’origine et l’usage politique des principaux mythes en question.
Selon Noel Malcom, ils sont au nombre
de quatre : mythe des origines et de la
priorité; de l’homogénéité ethnique; de
la lutte nationale permanente; enfin, de
l’indifférence à la religion. Les enjeux et
les résultats des tentatives pour forger
une identité nationale intégratrice sont
analysés non seulement dans le cadre du
difficile éveil national albanais, mais aussi
durant la période communiste et dans le
nouvel État démocratique après 1991.
Fatos Lubonja montre bien, par exemple,
à quel point la perte de sens de certains
des mythes fondateurs, manipulés par les
communistes à des fins de consolidation
du régime, a pu laisser les Albanais démunis après la chute du pouvoir communiste, et comment le manque de cohésion nationale a pu, in fine, conduire à
l’effondrement de l’État en 1997 lors de
la crise dite « des pyramides ». À signaler également, la contribution de Galia
Valtchinova, qui livre une déconstruction
subtile de l’un des plus célèbres romans
d’Ismail Kadaré, Le dossierH., mettant en
lumière la manière dont l’écrivain « agit
lui-même comme un producteur de
mythes » en vue de consolider une identité nationale menacée. Dans un tout
autre registre, Denisa Kostovicova étudie
le système albanais d’éducation parallèle
au Kosovo dans l’entre-deux-guerres et
dans la période de 1989-1998, montrant
comment celui-ci a pu faire figure de
premier attribut étatique d’un Kosovo
indépendant mais aussi comment, paradoxalement, il a contribué à créer un imaginaire proprement albanais, renforçant
les liens avec l’Albanie (voisine) en contradiction avec le projet étatique kosovar
autonome des années quatre-vingt-dix.
La contribution de Gilles de Rapper
repose, elle, sur une analyse de la transcription des mythes nationaux dans la vie
quotidienne des habitants de l’Albanie
méridionale. Elle rappelle, s’il en était
besoin, qu’il existe une pluralité de lectures des mythes en question, lesquelles
évoluent en fonction des différents
contextes locaux. Tout au plus peut-on
regretter que cet ouvrage d’une grande
richesse ne traite pas des mythes occidentaux relatifs à l’Albanie (pays reculé,
archaïque, sauvage, pur, etc.) et des effets
de leur importation sur l’identité albanaise.
Catherine Perron
KHALIDI (RASHID)
L’identité palestinienne. La construction
d’une conscience nationale moderne
Paris, La Fabrique, 2003,402 pages.
Le sous-titre de cet ouvrage indique
d’emblée que l’auteur, professeur d’histoire à Chicago, issu d’une grande famille
de notables musulmans de Jérusalem, se
range dans le courant dominant des
études sur le nationalisme, pour lequel la
nation n’est pas un donné mais le produit
de dynamiques complexes et contingentes. Il se concentre sur les deux premières décennies du XXe siècle pour saisir au plus près l’émergence de l’identité
palestinienne, étudiant en particulier la
place de Jérusalem ou le rôle de la presse
à la fin de l’époque ottomane. Ce faisant, il montre de façon convaincante
qu’existait, au sein des élites, un patriotisme local, qui a pu servir de base à un
nationalisme spécifiquement palestinien.
Ce dernier n’est donc pas, comme beaucoup d’Israéliens l’affirment souvent, un
simple effet en miroir du sionisme. Cela
dit, l’arrivée régulière d’immigrants juifs,
bien décidés à édifier un État, plaça d’emblée les Palestiniens dans une situation
unique, par rapport à leurs « frères »
syriens ou égyptiens : ils avaient à faire
face à un projet national concurrent
revendiquant la même terre. Dans cette
mobilisation, deux groupes jouèrent, dès
avant la Première Guerre mondiale, un
rôle essentiel : la paysannerie, qui protesta
très tôt contre la vente des terres, et l’intelligentsia, qui exprima, dans la presse,
une opposition quasiment unanime au
sionisme. Àces « sans-voix » et aux précoces porte-parole du mouvement national, l’auteur consacre deux chapitres qui
se répondent avec bonheur. En s’appuyant sur des archives (dont beaucoup
sont exploitées ici pour la première fois),
des centaines d’articles de journaux et
une quantité impressionnante de sources
secondaires, Rashid Khalidi dévoile, pour
reprendre les termes du grand intellectuel récemment disparu Edward Said,
« les strates croisées, les phases historiques et les tragiques défaites » dont est
faite l’identité palestinienne moderne.
Alain Dieckhoff