Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629728
188 pages

p. 73 à 75
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

no 21 2003/4

 
CORM (GEORGES) Le Liban contemporain. Histoire et société Paris, La Découverte, 2003,320 pages
 
 
La nouvelle édition de Géopolitique du conflit libanais (1986), ouvrage qui connut un grand succès en pleine guerre du Liban et fut repris en 1991 sous le titre Liban : les guerres de l’Europe et de l’Orient, offre deux développements analytiques nouveaux qui témoignent des préoccupations majeures de l’auteur.
En deux chapitres recomposés (chapitres 3 et 4), Corm met en lumière l’histoire du passage d’un système féodal libanais à un système politique reposant sur le consensus des élites communautaires et institutionnalisé par le Mandat français en 1926. Il déplore la réhabilitation du communautarisme politique à la fin de la guerre civile ( 1990) et l’application du modèle à la Bosnie ( 1994), voire demain à l’Irak. Pourtant, pour lui, le système communautaire est moins coupable du déclenchement de la guerre civile que ne l’ont été les grandes et moyennes puissances qui entourent le Liban (chapitre 6). À ses yeux, le principal défaut du communautarisme est d’enfermer les individus dans des structures cléricales autoritaires et d’être aisément instrumentalisable par des entrepreneurs politiques corrompus. Les vigoureuses analyses qu’il propose n’en demeurent pas moins fondées sur le paradigme communautariste, soulignant l’aporie de son rejet pur et simple, et la difficulté à organiser sa mutation.
Autre nouveauté, la troisième partie du livre est consacrée au Liban de l’aprèsguerre et à sa reconstruction économique et politique. On y trouve une analyse sévère des méthodes financières, de la stratégie de privatisation et des jeux de pouvoir entre élites. Le bilan négatif dressé par Georges Corm est à mettre en regard du livre de Franck Debié et Danuta Pieter paru en même temps ( Le Liban reconstruit ? Paris, PUF, 2003) qui est, à l’inverse, une apologie médiocrement documentée du Premier ministre Rafic Hariri. Les critiques et les suggestions de Corm sont d’autant plus intéressantes que, ministre des Finances dans un gouvernement d’« opposition » ( 1999-2000), il est lui-même acteur de la scène politique libanaise.
Elizabeth Picard
 
SCHWANDNER-SIEVERS (STEPHANIE), FISCHER (BERND J.) (EDS.) Albanian Identities. Myth and History Londres, Hurst, 2002,238 pages.
 
 
L’approche par les mythes s’avère particulièrement riche et pertinente pour appréhender l’Albanie contemporaine.
En effet, dans ce pays des Balkans engagé tardivement dans la construction nationale, de surcroît longtemps fermé au monde extérieur et sous l’emprise d’un régime communiste des plus orthodoxes, les mythes possèdent un pouvoir d’intégration mais aussi de destruction non négligeable.
Composé d’une vingtaine de textes courts, cet ouvrage se livre à un tour d’horizon aussi complet que subtil des différents éléments qui composent les identités albanaises. Il retrace (parfois de manière un peu redondante) l’origine et l’usage politique des principaux mythes en question.
Selon Noel Malcom, ils sont au nombre de quatre : mythe des origines et de la priorité; de l’homogénéité ethnique; de la lutte nationale permanente; enfin, de l’indifférence à la religion. Les enjeux et les résultats des tentatives pour forger une identité nationale intégratrice sont analysés non seulement dans le cadre du difficile éveil national albanais, mais aussi durant la période communiste et dans le nouvel État démocratique après 1991.
Fatos Lubonja montre bien, par exemple, à quel point la perte de sens de certains des mythes fondateurs, manipulés par les communistes à des fins de consolidation du régime, a pu laisser les Albanais démunis après la chute du pouvoir communiste, et comment le manque de cohésion nationale a pu, in fine, conduire à l’effondrement de l’État en 1997 lors de la crise dite « des pyramides ». À signaler également, la contribution de Galia Valtchinova, qui livre une déconstruction subtile de l’un des plus célèbres romans d’Ismail Kadaré, Le dossierH., mettant en lumière la manière dont l’écrivain « agit lui-même comme un producteur de mythes » en vue de consolider une identité nationale menacée. Dans un tout autre registre, Denisa Kostovicova étudie le système albanais d’éducation parallèle au Kosovo dans l’entre-deux-guerres et dans la période de 1989-1998, montrant comment celui-ci a pu faire figure de premier attribut étatique d’un Kosovo indépendant mais aussi comment, paradoxalement, il a contribué à créer un imaginaire proprement albanais, renforçant les liens avec l’Albanie (voisine) en contradiction avec le projet étatique kosovar autonome des années quatre-vingt-dix. La contribution de Gilles de Rapper repose, elle, sur une analyse de la transcription des mythes nationaux dans la vie quotidienne des habitants de l’Albanie méridionale. Elle rappelle, s’il en était besoin, qu’il existe une pluralité de lectures des mythes en question, lesquelles évoluent en fonction des différents contextes locaux. Tout au plus peut-on regretter que cet ouvrage d’une grande richesse ne traite pas des mythes occidentaux relatifs à l’Albanie (pays reculé, archaïque, sauvage, pur, etc.) et des effets de leur importation sur l’identité albanaise.
Catherine Perron
 
KHALIDI (RASHID) L’identité palestinienne. La construction d’une conscience nationale moderne Paris, La Fabrique, 2003,402 pages.
 
 
Le sous-titre de cet ouvrage indique d’emblée que l’auteur, professeur d’histoire à Chicago, issu d’une grande famille de notables musulmans de Jérusalem, se range dans le courant dominant des études sur le nationalisme, pour lequel la nation n’est pas un donné mais le produit de dynamiques complexes et contingentes. Il se concentre sur les deux premières décennies du XXe siècle pour saisir au plus près l’émergence de l’identité palestinienne, étudiant en particulier la place de Jérusalem ou le rôle de la presse à la fin de l’époque ottomane. Ce faisant, il montre de façon convaincante qu’existait, au sein des élites, un patriotisme local, qui a pu servir de base à un nationalisme spécifiquement palestinien.
Ce dernier n’est donc pas, comme beaucoup d’Israéliens l’affirment souvent, un simple effet en miroir du sionisme. Cela dit, l’arrivée régulière d’immigrants juifs, bien décidés à édifier un État, plaça d’emblée les Palestiniens dans une situation unique, par rapport à leurs « frères » syriens ou égyptiens : ils avaient à faire face à un projet national concurrent revendiquant la même terre. Dans cette mobilisation, deux groupes jouèrent, dès avant la Première Guerre mondiale, un rôle essentiel : la paysannerie, qui protesta très tôt contre la vente des terres, et l’intelligentsia, qui exprima, dans la presse, une opposition quasiment unanime au sionisme. Àces « sans-voix » et aux précoces porte-parole du mouvement national, l’auteur consacre deux chapitres qui se répondent avec bonheur. En s’appuyant sur des archives (dont beaucoup sont exploitées ici pour la première fois), des centaines d’articles de journaux et une quantité impressionnante de sources secondaires, Rashid Khalidi dévoile, pour reprendre les termes du grand intellectuel récemment disparu Edward Said, « les strates croisées, les phases historiques et les tragiques défaites » dont est faite l’identité palestinienne moderne.
Alain Dieckhoff
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis