2004
Critiques internationales
Lectures
Inventing Iraq : The Failure of nation building and a history denied
Elizabeth Picard
directeur de recherche au CNRS (Institut de recherches et d’études sur le Monde arabe et musulman, Aix-en-Provence), travaille sur les forces armées dans le Monde arabe ainsi que sur les relations syro-libanaises. Elle vient de publier « L’Irak dans les représentations des nationalistes arabes », dans Hosham Dawod, Hamit Bozarslan (eds), La société irakienne. Communautés, pouvoirs et violences (Paris, Karthala, 2003).
TOBYDODGE
Inventing Iraq : The Failure
ofNation Building
and a History Denied
Londres, C. Hurst & Co. / New York,
Columbia University Press, 2003,260 pages.
Les guerres persistantes au Moyen-Orient, sur fond de désastre social
[1] et de terrorisme tous azimuts, incitent les politologues à
s’interroger sur la genèse des crises actuelles pour tenter de tirer quelques leçons
des expériences passées. Tous ne le font pas avec les certitudes imperturbables
d’un Bernard Lewis dont les conclusions sont inscrites dans la formulation même
de son diagnostic
[2]. Nombreux sont les spécialistes de cette région qui questionnent leurs sources et soumettent à la critique leurs propres instruments d’analyse
dans le but de présenter aux sociétés locales et aux acteurs censés en tirer profit des
récits plus conformes à la réalité et des réflexions plus rigoureuses. C’est le cas en
particulier des « nouveaux historiens » du conflit israélo-palestinien. C’est aussi
la démarche d’un James Gelvin lorsqu’il relit l’histoire du mandat français en Syrie
à travers l’expérience d’un petit bourgeois islamiste d’Alep
[3].
Toby Dodge, quant à lui, se place dans une optique non seulement révisionniste
mais aussi résolument rétrospective. La guerre américaine de 2003 et la politique
de la coalition en Irak sont pour lui l’occasion de réexaminer l’exercice du pouvoir
britannique dans ce pays, de la conquête en 1914 à la fin officielle du mandat
confié à Londres par la SDN en 1932. Se démarquant de ses prédécesseurs, en particulier, Peter Sluglett
[4] et Charles Tripp
[5], qui l’ont tous deux accompagné et encouragé dans ce travail doctoral, Dodge s’attache plus au processus intellectuel et
affectif qui a inspiré la politique britannique en Irak qu’à la prise de décision et
surtout à sa mise en œuvre. Il étudie les discours et les représentations mentales
des autorités civiles et militaires coloniales, leurs fondements sociologiques (les
responsables de l’India Office, dont relève l’Irak, ont partie liée avec l’aristocratie
foncière anglaise) et leur contenu idéologique (la nostalgie romantique du monde
rural). Sa démarche s’inspire à la fois de Terence Ranger
[6], de Bernard Cohn
[7] et
surtout du constructivismede Roy Bhaskar
[8].
Son ouvrage, remarquablement documenté, utilise des sources variées mais
exclusivement anglo-américaines. Dodge n’est pas arabisant, encore moins ottomaniste (le livre ne compte que quatre références secondaires à l’Empire). Conseiller
de la chaîne américaine ABC News, il écrit en général sur l’Irak d’aujourd’hui
[9]. Ici,
il s’en tient aux seules perceptions coloniales, dont il scrute, de l’intérieur, la cohérence et les significations, averti qu’il est de ce que la modernité européenne
« éclatante » de la première moitié du 20
e siècle voilait aux yeux de ses promoteurs
enthousiastes les représentations du monde et les ordres sociaux non occidentaux
[10].
Il se fonde sur les archives de plus de dix institutions impériales qui sont intervenues en Irak à l’époque, et sur les archives privées d’une dizaine d’acteurs et
témoins de premier plan, tels Gertrude Bell, John Glubb « Pasha » et, bien sûr,
l’incontournable Philby. L’essentiel de sa démonstration repose sur les écrits de
trois protagonistes centraux de la gestion de l’Irak, dont les analyses divergentes éclairent singulièrement les enjeux et les conséquences de la politique britannique dans
ce pays : sir Henry Dobbs, qui appartenait à l’administration des Indes et fut hautcommissaire de 1923 à 1929 ; sir Ernest Dowson, qui venait des Finances et avait
travaillé avec Curzon en Égypte; et enfin le général Stephen Longrigg, bien connu
pour avoir écrit une histoire officieuse de la période, qui fut longtemps le seul
ouvrage de référence
[11].
Deux philosophies politiques s’opposent, qui s’appuient sur deux constructions
antagonistes de la réalité sociale irakienne : l’une donne la primauté aux
acteurs/agents dans une conception de l’État libéral tissant des liens institutionnels
avec les individus; l’autre accorde la primauté aux structures sociales dans une vision
holiste que Dodge qualifie de « collectiviste » (p. 89). En relatant les controverses
entre Dobbs, Dawson et Longrigg, en particulier sur la question foncière, Dodge
donne à lire le passionnant débat entre idéalisme communautariste et rationalisme individualiste, qui a traversé la Grande-Bretagne et l’Europe des années
1920. Étant donné les défauts et surtout la mise en œuvre incomplète du Code
foncier ottoman (nizamtapu) de 1858, convenait-il d’accorder aux cheikhs tribaux
la propriété de la terre, afin d’en faire les piliers du nouvel État en construction,
ou fallait-il, afin de favoriser la modernité politique, encourager la petite propriété
individuelle gérée par les sarkal-s, cheikhs de rang inférieur qui remplissaient le rôle
de régisseurs ? La question, qui nourrit le cœur de l’ouvrage (chap. 4,5 et 6) avec
certaines redites mais aussi des notations fines et judicieuses, est compliquée par
le rejet viscéral par les administrateurs britanniques du monde des effendis – cette
société urbaine des fonctionnaires et des couches moyennes – qu’ils taxent de
corruption et de malfaisance parce qu’ils redoutent ses élans nationalistes.
L’Irak des cheikhs, que Dobbs imagine et privilégie, est conçu comme l’antidote
d’une pathologie héritée de l’Empire ottoman, le fameux « despotisme oriental »
de Marx et de Wittfogel, qui menace de détruire les institutions intermédiaires de
la société. Il faut reconnaître que l’administration mandataire dispose de peu de
troupes pour gérer ce grand pays et que Londres tente constamment de réduire
ses moyens financiers. De plus, les informations recueillies durant les décennies
précédentes se trouvent dans les dossiers restés à Londres et la gestion du pays s’opère
sans cartes ni statistiques (p. 73). Avec pour principal viatique un modèle élaboré
à la frontière indo-afghane, les fonctionnaires du mandat partent à la recherche de
la « communauté de base » fondatrice d’une « modernité indigène ». Ils procèdent à un inventaire (en fait à une invention) de la liste des tribus et de leurs
membres (p. 74) et érigent le cheikh en médiateur entre une modernité exogène
et une société locale « immature ». Appréhendé à travers les catégories de la
modernité britannique, ce monde des tribus n’apparaît pas moins fautif que celui
des villes. Il est miné par le factionnalisme, le
feud, et même – on n’en était pas à
une contradiction près – par les effets de la consolidation de l’État ottoman dans
le sud de l’Irak depuis le 19
e siècle, comme l’a montré Pierre-Jean Luizard dont
l’ouvrage, malheureusement pour Dodge, est en français
[12].
La question du renforcement du pouvoir des cheikhs tribaux dépasse l’hostilité
des Britanniques à l’égard du roi Fayçal et des élites urbaines qui l’entourent. Car
ce renforcement a des conséquences radicales sur la nature de l’État qui se met en
place, un État faible, incapable, face aux logiques de la société tribale, de pénétrer
la société pour en extraire des ressources. Dodge repère tout l’effet pervers de
cette politique dans une remarque critique que fait Longrigg à propos de la hausse
de l’insécurité, lors de l’insurrection des Muntafiq de Nasiriyya (p. 118). Ces
mêmes chefs tribaux, que le pouvoir a choisi de se rallier contre les grands propriétaires citadins, sont donc dénoncés au sommet de l’État pour expliquer une situation d’insoumission endémique dont les Britanniques ne sont jamais venus à bout.
La médiation des acteurs intermédiaires se révélant déficiente et le recours à une
armée de métier trop risqué (p. 137), la puissance coloniale utilise alors l’effet de
démonstration et le contrôle à distance, et ce à rebours de la modernité étatique
qu’elle revendique (avec ses institutions et sa discipline du détail). Le récit du raid
de la RAF sur la sous-préfecture insoumise de Samawah sur le bas-Euphrate, en
novembre 1923
[13], montre le calcul des officiers britanniques, la destruction des localités, les victimes civiles, la dispersion des populations et leur remobilisation dans
des structures tribales alliées, le bilan désastreux, enfin, que des responsables
comme Gibb dissimulent sciemment. Tout est là : la représentation imaginaire du
pays élaborée dans les bureaux de Londres, de Delhi ou même de Bagdad et la faille
béante qui s’ouvre entre la puissance mandataire et la société irakienne.
La comparaison – qui s’impose – avec la situation de 2003 explique l’introduction et la conclusion de ce travail. Loin de le contester, Dodge prend au sérieux
le projet affiché par George W. Bush de « réformer l’État irakien et de construire
un nouvel ordre mondial ouvert et démocratique » et il s’inquiète de son échec possible et de ses effets en chaîne. Les Britanniques ont commis l’erreur en 1916 de
choisir l’alliance avec les cheikhs et de récuser celle des effendis ; les Américains,
aujourd’hui, devraient se méfier du théâtre d’ombres des institutions sécuritaires
parallèles et ne pas les prendre pour les représentants authentiques de la société
(p. 159). Plutôt que de rechercher des « personnalités d’influence », ils devraient
s’attacher des « technocrates de rang inférieur » (p. 169). En somme, Dodge les
adjure, pour qu’ils n’échouent pas, de tirer les leçons des tentatives de réforme
britanniques.
On n’est guère convaincu par ces développements prescriptifs, fondés sur une
comparaison séduisante mais quelque peu forcée. Entre 1914 et 2003, le contexte
a radicalement changé et l’écart entre la puissance hégémonique et la société
dominée en ce qui concerne l’accès à l’information et aux instruments d’analyse
s’est réduit, même s’il reste grand. Mais, surtout, les choix éthiques, normatifs et
institutionnels, après les quatre décennies de dictature et de modernisation forcée
que l’Irak a connues, reviennent de droit à sa société enfin libérée. Plus que des
développements sur la doctrine Bush et les néoconservateurs américains, on aurait
donc souhaité que Toby Dodge ajoute à son étude magistrale et stimulante des développements sur le système éducatif, l’appareil bureaucratique, les structures économiques ou la variable communautaire, particulièrement absente de son livre, sur
leur « invention » par les Britanniques et leurs effets sur un système de patronage
et de violence dont le mandat a posé les jalons.
[1]
Voir United Nations Development Programme,
The Arab Human Development Report. Creating Opportunities for Future
Generations, New York, UNDP, Regional Bureau for Arab States, 2002; PNUD,
Rapport mondial sur le développement humain,
Paris, Économica, 2003.
[2]
B. Lewis,
What Went Wrong ? Western Impact and Middle Eastern Response, New York, Oxford University Press, 2002.
[3]
J. Gelvin,
Divided Loyalties : Nationalism and Mass Politics in Syria at the Close of Empire, Berkeley, University of California
Press, 1998.
[4]
P. Sluglett,
Britain in Iraq, 1914-1932, Londres, Ithaca Press for the Middle East Centre, StAntony’s College, Oxford, 1976.
[5]
C. Tripp,
A History of Iraq, New York, Cambridge University Press, 2002.
[6]
Eric Hobsbawm, T. Ranger (eds),
The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
[7]
B. Cohn,
Colonialism and its Forms of Knowledge : The British in India, Princeton, Princeton University Press, 1996.
[8]
R. Bhaskar
, Reclaiming Reality : A Critical Introduction to Contemporary Philosophy, Londres, Verso, 1989.
[9]
T. Dodge, S. Simon (eds),
Iraq at the Crossroads : State and Society in the Shadow of Regime Change, Oxford, International
Institute for Strategic Studies, Oxford University Press, 2003.
[10]
Timothy Mitchell,
Colonizing Egypt, New York, Cambridge University Press, 1988, p. 241.
[11]
S. H. Longrigg,
Iraq, 1900 to 1950 : A Political, Social and Economic History, Londres, Oxford University Press, 1956.
[12]
P.-J. Luizard,
La formation de l’Irak contemporain : le rôle des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment
de la construction de l’État irakien, Paris, Éditions du CNRS, 1991, p. 419-421.
[13]
Voir le chap. 7 de l’ouvrage recensé, « Le pouvoir “despotique” de l’aviation ».