2004
Critiques internationales
Lectures
China and India ; coopoeration or conflict ?
Thérèse Delpech
chercheur associé au CERI, commissaire auprès de l’UNMOVIC (United Nations Monitoring, Verification and Inspection Commission) pour le désarmement de l’Irak et membre du Conseil de l’IISS (International Institute for Strategic Studies).
WAHEGURU PAL SINGH SIDHU,
JING-DONG YUAN
China and India : Cooperation
orConflict ?
Boulder, Londres, Lynne Rienner Publishers,
2003,205 pages
S’il est vrai que les relations des deux pays les plus peuplés de la planète, qui souhaitent l’un et l’autre avoir une place plus
importante sur la scène internationale au XXIe siècle, joueront un rôle essentiel dans
la sécurité de l’Asie et du reste du monde, le livre de Waheguru Pal Singh Sidhu
et de Jing-dong Yuan vient à point nommé. Les deux auteurs sont savants, modérés
dans leurs jugements, et ils utilisent des sources locales peu connues, avec une
vision des affaires sino-indiennes qui ne manque pas d’ampleur. Ce sont les principaux mérites de cet ouvrage sur les perceptions réciproques de l’Inde et de la Chine,
leurs relations au Pakistan et aux États-Unis, et l’impact potentiel de leur coopération ou de leur confrontation sur les affaires internationales. C’est dire que sa
lecture est recommandée aux experts des questions stratégiques, et non aux seuls
spécialistes de l’Asie, même si ce livre à deux voix a tendance à gommer les différences de points de vue entre les auteurs, rendant difficile le traitement des sujets
les plus controversés entre leurs pays respectifs.
Les relations sino-indiennes n’ont jamais été simples, mais la géographie a
beaucoup fait pour permettre aux deux géants de coexister pendant des siècles. Le
premier élément profondément perturbateur a été l’invasion du Tibet par la Chine
après l’arrivée au pouvoir des communistes à Pékin. Cette invasion a constitué un
bouleversement stratégique, en supprimant un État tampon garant – avec les hauts
sommets de l’Himalaya–, d’une coexistence pacifique séculaire. Bien qu’elle n’ait
pas été anticipée par New Delhi, sa signification a été immédiatement comprise
par les Indiens, mais à ce moment de leur histoire, l’indépendance était si récente
et la volonté de s’entendre avec la nouvelle Chine si grande que la réaction a été
faible et les conséquences à long terme peu prises en compte. C’est aujourd’hui un
des reproches que beaucoup font à Nehru en Inde. Cinquante ans plus tard, c’est
de NewDelhi que vient un bouleversement d’une tout autre nature avec la décision
de déclarer ses capacités nucléaires en 1998 en procédant à des essais. Cette décision a introduit une nouvelle donne dans les relations entre les deux pays, dont il
est encore difficile d’apprécier les effets, mais dont Pékin cette fois a mesuré
aussitôt l’importance. Elle permet en effet de limiter la capacité de chantage de la
Chine sur l’Inde, même si Pékin a pour le moment – et probablement pour
longtemps– l’avantage sur NewDelhi, et peut poursuivre son jeu d’alliance avec
Islamabad dans les domaines balistique et nucléaire, directement ou par le
truchement de la Corée du Nord.
Après une série d’affrontements diplomatiques en 1998, des améliorations réelles
ont eu lieu dans les cinq dernières années dans les relations bilatérales sinoindiennes avec une reconnaissance par la Chine du Sikkim comme partie intégrante
de l’Inde en 2003 et l’échange de cartes sur une partie importante du tracé de la
ligne de contrôle, qui était demandé en vain par l’Inde depuis une décennie.
Certains diront que le prix à payer a été l’abandon du Tibet dans des conditions
peu honorables lors de la visite du Premier ministre indien à Pékin en juin 2003.
C’est en effet le cas : les considérations économiques et l’espoir de gagner sur
d’autres fronts l’ont emporté à cette occasion. Une certaine normalisation des
relations en a résulté, à un moment où aucun des deux pays, engagés dans une modernisation économique et technologique, ne souhaite aborder les sujets difficiles.
Le point de départ de l’analyse des deux auteurs est 1998, l’année des essais
nucléaires de l’Inde et du Pakistan qui n’ont guère eu l’effet de dissuasion attendu
par certains. Dès le printemps 1999, un conflit armé éclatait avec le Pakistan, qui
a failli dégénérer. Une série d’attentats terroristes ont suivi, dont le plus grave a eu
lieu en décembre 2001 à NewDelhi contre le Parlement indien. Enfin une mobilisation exceptionnelle des deux armées a été organisée de chaque côté de la ligne de
contrôle, au début de l’année 2002. On a pu craindre alors, comme en 1999, une
nouvelle escalade et l’ouverture d’un nouveau conflit. La situation est aujourd’hui
plus stable, en raison notamment d’une polarisation du Pakistan sur l’évolution de
la situation afghane, car l’entente entre Kaboul et NewDelhi n’a jamais été autant
redoutée. Mais les essais de 1998 n’ont pas seulement affecté les relations avec le
Pakistan. Pour le long terme, leur effet sur les relations sino-indiennes est peut-être
plus important encore. Si une compétition s’engageait entre les deux pays pour la
première place en Asie au XXIe siècle – compétition que l’Inde n’est pas en état de
mener aujourd’hui mais que la Chine n’a l’intention de perdre contre aucun adversaire de la région, qu’il s’agisse de l’Inde ou du Japon–, la capacité de déstabilisation
de cette course à la puissance pour les relations internationales serait considérable.
Ce pourrait être le cas, par exemple, dans le domaine de la prolifération des armes
de destruction massive comme le suggèrent les auteurs de China and India. Le
pays le plus préoccupant des deux, depuis des décennies, est clairement la Chine,
car l’Inde continue de se comporter dans ce domaine en acteur responsable. La prolifération chinoise a déjà eu des effets inquiétants au Pakistan, à qui Pékin a fourni
une aide constante depuis la fin des années 1970, et en Iran, dont les activités
nucléaires constituent un des principaux sujets d’inquiétude depuis2002. Ce sont
en effet des matières nucléaires chinoises importées en 1991, non déclarées par Pékin,
qui ont permis aux Iraniens de faire des essais pour l’enrichissement de l’uranium
et de produire de l’uranium métal, indispensable dans un programme nucléaire militaire, et de peu d’usage dans un programme civil. Le Pakistan, à son tour, a proliféré en Corée du Nord, et l’on se demande même aujourd’hui si un des essais
nucléaires qui ont eu lieu sur le sol pakistanais n’a pas été fait au profit de Pyongyang. Il a aussi proliféré en Iran, où des Pakistanais ont fourni la technologie d’ultracentrifugation, et en Libye, où ils ont vendu deux types de centrifugeuses et même
le plan d’une arme nucléaire. Ces trafics passent par des compagnies privées à
travers le monde, dont certaines sont situées sur la plaque tournante de Dubai, utilisée depuis des années par le Pakistan pour ses propres acquisitions clandestines.
Ils se développent à un moment où le contrôle des États sur les armes non conventionnelles est de plus en plus difficile, et pourraient encore gagner en intensité si
la Chine encourageait plus directement le Pakistan et la Corée du Nord qu’elle ne
le fait aujourd’hui. Alors qu’il s’agit d’un sujet d’importance majeure, on peut
regretter que l’ouvrage ne lui fasse pas la place qu’il devrait avoir. Cela est peut-être dû à la date de parution de l’ouvrage, qui a précédé les révélations les plus fracassantes quant à l’implication du Pakistan dans la prolifération nucléaire.
C’est aussi le cas dans le domaine du terrorisme, où l’Asie centrale, le Pakistan
et l’Inde sont au centre du dispositif. En principe, la Chine est un acteur de la lutte
contre le terrorisme international et les raisons de se joindre à cette vaste opération
reposent sur des intérêts précis situés au nord ouest du pays. Mais la situation est
un peu plus complexe que cela. En effet, la coopération de la Chine et du Pakistan
ne s’est pas développée uniquement pour permettre à Pékin d’avoir un contrepoids
à l’Inde dont elle puisse faire usage en cas de besoin. Le Pakistan a aussi été utilisé
pour permettre à la Chine d’avoir accès à un certain nombre de pays musulmans.
C’est un point que souligne Samina Yasmeen, citée par les auteurs : « Malgré les
tensions provenant du renouveau islamique encouragé par des groupes pakistanais
dans la province du Xinjiang, Pékin a exploré grâce au Pakistan les possibilités
d’étendre son accès au monde islamique ». C’est en particulier le cas de l’Arabie Saoudite, avec qui Pékin sait très bien – depuis la vente des missilesCSS2 à la fin des années
1980 – que des relations directes et trop visibles sont dangereuses pourelle.
Les relations de Washington avec Pékin et NewDelhi constituent un « ménage
à trois » complexe qui donne à la relation sino-indienne une dimension beaucoup
plus globale que bilatérale comme le soulignent les auteurs de l’ouvrage. Les deux
pays souhaitent, chacun de son côté, montrer qu’ils sont le partenaire privilégié des
États-Unis. Il y a sur ce point une rivalité évidente, car cette relation fournit la
meilleure image de leurs puissances respectives. Pour cette raison, les deux pays
accordent un prix plus important à leur relation avec les États-Unis qu’à leur
relation bilatérale. C’est une clef de lecture importante, qui n’échappe pas aux
auteurs de cet ouvrage. Par exemple, la détérioration des relations sinoaméricaine après la campagne de l’OTAN au Kosovo a un lien direct avec le rapprochement sino-indien qui a suivi. Les relations avec les États-Unis évoluent aussi
naturellement en grande partie en fonction des intérêts stratégiques américains dans
toute la région : le rapprochement des États-Unis avec l’Inde était engagé avant
le 11 septembre 2001, mais il a été renforcé après cette date, malgré le souci de ne
pas heurter le partenariat indispensable avec le pouvoir pakistanais. Il faut ici noter
que l’opinion publique et la classe politique pakistanaises sont de plus en plus
hostiles à l’Amérique, une évolution frappante pour tous les observateurs. Quant
à la Chine, Washington a abandonné ses propos offensifs du début de l’administration Bush : le discours du président des États-Unis sur le projet de référendum
de Taïwan a même surpris : loin d’être agressif, il prétendait répondre au déploiement de centaines de missiles chinois sur la côte du continent destinés à intimider
l’île. En bref, l’intérêt de Pékin comme de NewDelhi est de devenir un partenaire
beaucoup plus important des États-Unis au XXIe siècle que ce n’a été le cas au siècle
dernier. Mais la grande différence entre l’Inde et la Chine, c’est que la Chine est
arrivée à la conclusion que les États-Unis sont la seule puissance au monde qui puisse
lui être comparée au XXIe siècle et qu’elle en tire des conséquences sur le plan militaire : de très nombreuses études chinoises sont consacrées à l’évolution de la
conduite des opérations militaires des États-Unis depuis la guerre du Golfe pour
identifier les composantes majeures de la puissance américaine et de sa capacité
d’intervention dans le monde, afin d’être en mesure de la contrer si nécessaire, avec
des stratégies « asymétriques ».
Si les auteurs reconnaissent la rivalité sous-jacente de l’Inde et de la Chine, ils
recherchent surtout les voies d’une coopération possible entre les deux pays. C’est
le choix le plus sage et c’est aussi la voie que l’Inde et la Chine semblent suivre depuis
quelque temps. Mais la conclusion de l’ouvrage montre clairement les difficultés de
ce scénario, qui ne représente qu’une possibilité, optimiste et difficile à maintenir
dans la durée compte tenu des conditions qu’il suppose. En fait, des relations en dents
de scie sont plus probables, avec des périodes d’embellie et des périodes de confrontation. La compétition ouverte pour l’hégémonie régionale, explorée par les auteurs,
ne manque pas de plausibilité. Même s’il ne s’agit là que d’un événement de portée
limitée, il est significatif, comme ils le soulignent, que la Chine soutienne la candidature de l’Allemagne comme membre permanent du Conseil de sécurité, sans
songer à accorder le même soutien à l’Inde, qui revendique ce statut avec des arguments très forts. Une des faiblesses du livre est donc de ne pas analyser suffisamment les relations des deux pays à la puissance au seuil de ce siècle. En fait, la
situation en Asie peut évoluer si rapidement – en fonction de facteurs intérieurs,
régionaux ou internationaux– qu’il paraît bien imprudent de faire des paris, même
en se limitant comme le fait cet ouvrage à la fin de la prochaine décennie.