2004
Critiques internationales
Iabloko ou la défaite du libéralisme politique en Russie
Françoise Daucé
ATER à l’Université Paris IV-Sorbonne et coordonne le programme Russie-CEI de la Maison des sciences de l’homme de Paris. De 2000 à 2002, elle a dirigé le Centre francorusse en sciences sociales et humaines de Moscou. Elle a publié de nombreux articles sur les transformations politiques et sociales en Russie ainsi qu’un livre tiré de sa thèse en science politique de l’IEP de Paris, L’État, l’armée et le citoyen en Russie postsoviétique (Paris, L’Harmattan, 2001).
Les élections législatives qui ont eu lieu en Russie, le 7 décembre 2003, ont été marquées
par la défaite des mouvements libéraux, dont les deux principaux partis, Iabloko et l’Union des forces de droite(SPS) sont passés
en dessous de la barre des 5%
[1]. Cette défaite n’est pas vraiment une surprise, car
elle se situe dans la continuité de l’essoufflement des formations libérales depuis
dix ans. Cependant, elle mérite d’être analysée si l’on veut comprendre en quoi elle
constitue un tournant dans la vie politique de la Russie postsoviétique. Plusieurs
raisons peuvent être avancées pour expliquer la défaite des libéraux. Un des facteurs
déterminants est le ralliement, durant la campagne électorale, des principaux
responsables politiques fédéraux et régionaux au parti du pouvoir, Russie unie
(Edinaia Rossia), qui a pu ainsi bénéficier de la mobilisation des ressources de
l’administration et d’un engagement des médias télévisuels fédéraux. Les conditions
dans lesquelles s’est déroulée l’activité pré-électorale étaient donc tout sauf équitables et les partis d’opposition ne pouvaient qu’en subir les conséquences. Un autre
facteur d’explication est que les libéraux, discrédités par leurs propres erreurs de
communication et par une certaine confusion dans leurs thèmes de campagne,
n’ont pas réussi à rendre crédible un projet alternatif à celui du parti du pouvoir.
Les électeurs – même ceux qui leur étaient habituellement acquis– ont dès lors été
tentés par l’abstention ou le vote en faveur des nouvelles formations politiques
apparues durant la campagne.
Ces explications de nature conjoncturelle doivent, cependant, être resituées
dans le plus long terme. En effet, la défaite libérale de décembre 2003 semble
plus profondément révélatrice d’un changement de grammaire politique en Russie.
Par grammaire, nous entendons les règles et les pratiques qui fondent le système
politique, selon une philosophie du bien commun sur laquelle s’accordent les principaux protagonistes. Historiquement, l’autoritarisme
[2] fondé sur une vision industrielle et mécaniciste du politique, qui caractérisait la vie soviétique, s’est affaibli,
à la fin des années 1980, face à l’émergence d’un jeu politique fondé, d’une part,
sur la reconnaissance des libertés individuelles et, de l’autre, sur les principes
démocratiques. Aujourd’hui, la défaite des partis qui s’accordaient sur les vertus du
libéralisme économique mais aussi, et peut être surtout, politique, semble mettre
fin à l’un des termes de l’équation et annoncer une autre façon de faire de la politique en Russie, certes démocratique, mais non libérale.
La défaite des libéraux face au parti du pouvoir
Le choc provoqué par les résultats de décembre 2003 a tenu au fait que le passage
des libéraux en dessous de la barre des 5% leur a fermé l’entrée à la Douma d’État
(Chambre basse du Parlement). Des personnalités politiques aussi connues en
Russie que Grigori Iavlinski (leader de Iabloko), Sergeï Kovaliov (dissident, défenseur des droits de l’homme) ou Boris Nemtsov (leader de SPS) n’ont pas retrouvé
leur siège dans le nouveau Parlement. Seuls quatre partis ont obtenu plus de 5%
des voix au scrutin proportionnel fédéral : Russie unie, le Parti communiste de la
Fédération de Russie, le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR, dirigé par
Vladimir Jirinovski, d’obédience nationale-patriotique et n’ayant de démocrate
et de libéral que le nom) ainsi qu’un nouveau mouvement, Rodina (la patrie),
regroupant des communistes et des partisans de Vladimir Poutine.
Le parti Iabloko a été créé à l’occasion des élections législatives de décembre 1993,
à partir de la fusion de trois partis démocratiques fondés à la fin des années 1980
en opposition au parti unique : le Parti républicain de Russie, le Parti socialdémocrate de Russie et l’Union russe chrétienne-démocrate. Le nom Iabloko (la
pomme, en russe), est tiré des initiales de ses trois fondateurs : Iavlinski, Boldyrev
et Loukine. Ce parti est issu de l’effervescence démocratique née sous la perestroïka
et caractérisée par la formation de nombreux mouvements politiques. Cependant,
lors de sa création officielle, en 1993, ce bloc se situe résolument dans l’opposition
à Boris Eltsine. Il a obtenu 7,86 % des voix en 1993, mais ce score n’a cessé de
décroître au cours des scrutins suivants.
Les résultats de Iabloko au scrutin proportionnel de liste
Élections législatives 1993 1995 1999 2003
Score à la proportionnelle 7,86 % 6,89 % 5,93 % 4,3 %
Nombre de votes 4 233 219 4 767 384 3 955 611 2 609 823
Le mode de scrutin des élections législatives en Russie est complexe : la moitié
des députés est élue au scrutin proportionnel de liste et l’autre moitié au scrutin
majoritaire dans des circonscriptions régionales. Les résultats ci-dessus sont les plus
commentés en Russie, mais ils ne donnent qu’une vision partielle de l’élection, la
seconde moitié des députés jouant un rôle tout aussi grand dans le résultat final.
Au scrutin uninominal, quelques candidats des partis libéraux sont parvenus à se
faire élire : M.Zadornov, S. Popov, M. Emelianov et G. Khovanskaia, pour Iabloko;
P. Kriacheninnikov, A. Likhatchev pour SPS. Mais cela ne suffit pas à atténuer la
défaite. Les représentants de Iabloko à la Douma sont passés de 17 à 4 et ceux de
SPS de 29 à 2. À l’inverse, le parti du pouvoir, Russie unie, déjà arrivé en tête au
scrutin fédéral, a enregistré de bons résultats dans les régions qui lui permettent
d’obtenir la majorité absolue des sièges dans la nouvelle Douma.
La faiblesse des résultats de Iabloko au niveau des circonscriptions peut être le
fruit de sa médiocre implantation locale. Cependant, une comparaison avec les autres
partis politiques russes ne permet pas de tirer de conclusion définitive à ce sujet.
Le parti LDPR, de V. Jirinovski, n’a presque pas d’élus locaux, mais réalise de
bons scores au niveau fédéral depuis 1993. La tendance est la même pour le parti
communiste. Les raisons de la défaite de Iabloko ne relèvent donc pas seulement
de la faiblesse de son réseau partisan local.
Proportion d’élus fédéraux et locaux aux élections législatives de 1993 et 2003
[3]
Proportion d’élus fédéraux et locaux aux élections législatives de 1993 et 20033
Fraction Année Nombre total % d’élus au % d’élus dans les % d’élus
de membres scrutin fédéral circonscriptions indépendants
Iabloko 1993 28 71 % 25 % 3,6 %
2003 4 0 % 100 % 0 %
LDPR 1993 64 92,2 % 7,8 % 0 %
2003 38 94,8 % 0 % 5,2 %
Parti communiste
de la Fédération 1993 45 71,1 % 22,2 % 6,7 %
de Russie
2003 53 75,4 % 22,6 % 1,8 %
Pour évaluer l’ancrage local de Iabloko, il est également intéressant de comparer
ses résultats avec ceux du partiSPS. Entre 1999 et 2003, SPS a vu ses scores électoraux divisés en moyenne par deux dans les régions de la Fédération de Russie.
Il semble que sa base électorale se soit rapidement ralliée au parti du pouvoir.
Pour Iabloko, le déclin est moins radical et témoigne d’une certaine capacité de
résistance dans ses bastions traditionnels. Le vote en faveur de Iabloko s’est maintenu dans les grandes villes de Russie, notamment à Moscou et Saint-Pétersbourg.
En 2003, les résultats de Iabloko sont même en légère augmentation à Moscou.
En cumulant l’ensemble des voix accordées aux partis libéraux, on compte près de
20% d’électeurs de sensibilité libérale dans ces deux villes. Même s’il reste très en
dessous de la majorité, ce résultat n’est pas négligeable. Dans la province russe, en
revanche, le vote libéral est beaucoup plus réduit et cet écart est fortement ressenti
par l’électorat libéral urbain, qui condamne volontiers le manque de culture
politique de la province.
Résultats des partis Iabloko et SPS dans quelques régions de Russie
[4]
Résultats des partis Iabloko et SPS dans quelques régions de Russie4
Région Année Iabloko SPS
Moscou 1999 9,53 % 11,49 %
2003 10,20 % 7,91 %
Voronèje 1999 2,96 % 4,99 %
2003 2,62 % 3,08 %
Tatarstan 1999 2,90 % 5,16 %
2003 1,99 % 1,30 %
Irkoutsk 1999 5,82 % 7,07 %
2000 5,37 % 2,83 %
Le passage de Iabloko en dessous de la barre des 5% ainsi que la domination du
parti du pouvoir et des partis patriotes et étatistes (plus soucieux de la restauration
d’un État fort que des principes démocratiques) ont provoqué des réactions portant,
en particulier, sur le caractère inéquitable des élections de décembre. La remise en
cause des résultats est venue des organisations internationales chargées de l’observation
des élections comme de certains partis politiques engagés dans la compétition. Le
chef de la délégation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (PACE),
David Atkinson, a ainsi déclaré que « les élections étaient libres mais n’étaient pas
justes ». Il a expliqué que sa délégation « ne pouvait ignorer la dégradation du
tableau politique de la Russie due à l’action des télévisions d’État en faveur d’un seul
parti et au détriment des autres »
[5]. Les représentants occidentaux ont insisté sur les
entraves posées au pluralisme de l’information durant la campagne électorale.
Les formations politiques vaincues, comme le Parti communiste (en fort déclin),
ont, pour leur part, tenté d’évaluer la part de fraudes lors du scrutin même. Le PC
a effectué un décompte des voix parallèle au décompte officiel. Au terme de cette vérification, il a reconnu les résultats qui lui étaient attribués, mais a estimé que le parti
Iabloko aurait dû franchir la barre des 5%. Ce soutien indirect a pu sembler contre
nature aux observateurs, tant le programme économique et social du parti communiste diffère de celui de Iabloko. Il peut s’expliquer, néanmoins, par une inquiétude
partagée pour l’avenir des libertés politiques en Russie. Malgré l’intention annoncée
officiellement par les dirigeants de Iabloko d’introduire un recours devant le tribunal
– action qui a peu de chances d’aboutir faute de preuves de falsification suffisantes
dans de nombreux bureaux de vote– les résultats sont considérés comme valides par
l’ensemble de la population. Quant aux partisans déçus de Iabloko, ils ne contestent
pas vraiment la réalité de l’échec de leur parti, mais essaient plutôt de le comprendre :
« Nous devons chercher la raison [de notre défaite] en nous-mêmes. Soit notre
politique n’était pas bonne, soit nous n’avons pas réussi à convaincre les électeurs qu’elle
était bonne »
[6]. Cet aveu de Sergeï Popov, l’un des quatre députés réélus de Iabloko,
amène à s’interroger sur les raisons d’une défaite annoncée.
Le prix du libéralisme économique
Entre 1993 et 1999, les raisons du déclin de Iabloko ont semblé évidentes aux
observateurs de la vie politique russe. Durant cette période, le libéralisme a généralement fait l’objet d’une définition de nature économique et c’est par ce terme
qu’ont été désignées les réformes entreprises après la disparition de l’URSS. Le programme libéral a été fondé sur la privatisation, sur la valorisation de l’initiative individuelle et sur le désengagement de l’État à l’égard de l’activité économique. Les
propositions de réformes de Iabloko ont été fortement influencées par le libéralisme des économistes anglo-saxons de l’école néoclassique. Le « Programme des
500 jours », élaboré par Iouri Chataline et Grigori Iavlinski en 1990, s’est précisément inspiré des travaux de Milton Friedman ou de Friedrich von Hayek pour
constituer le fondement théorique des « thérapies de choc » engagées par les
réformateurs radicaux, au premier rang desquels figurait Egor Gaïdar, ministre de
l’Économie et chef de gouvernement de Boris Eltsine entre 1991 et 1994
[7]. Ce programme de modernisation économique, qui avait pu séduire au début par sa référence aux modèles occidentaux, a très vite été perçu comme dangereux et irréaliste.
L’arrogance des oligarques, l’appauvrissement de la population et les dysfonctionnements de l’administration ont discrédité la réforme libérale auprès de la
société russe dont les critiques se sont cristallisées sur les partis libéraux, jugés
dès lors responsables du désenchantement économique et social.
Pourtant, dès le milieu des années 1990, la relation de causalité entre les réformes
économiques et le déclin de Iabloko n’apparaît pas aussi évidente. Après avoir
milité en faveur des privatisations et de la diminution du rôle de l’État dans l’économie, les principaux leaders de Iabloko ont refusé (contrairement aux membres
de SPS) d’entrer dans les gouvernements successifs de B. Eltsine. Le parti libéral
ne peut donc être tenu pour responsable des choix économiques et politiques de
l’équipe Eltsine entre 1992 et 1999, choix dont les conséquences ont été la perversion du principe des privatisations et de l’actionnariat populaire, l’accaparement
de la richesse de l’État par les oligarques, la diminution, voire la non-distribution
des retraites et des salaires des fonctionnaires et le déclin du niveau de vie de la population. Il en a été cependant tenu pour l’un des inspirateurs et cette image a été réactivée en 2003, lorsque le parti a protesté contre l’arrestation de l’oligarque Mikhail
Khodorkovski, qui participait à son financement. Iabloko a aussi été confondu
avec son concurrent SPS qui s’est appliqué à entretenir l’association démocratielibéralismeprivatisation. La présence en troisième position sur la liste fédérale de
SPS d’Anatoli Tchoubaïs, grand ordonnateur des privatisations du milieu des
années1990, a été ressentie comme une provocation par la majorité appauvrie de
la population. L’échec de Iabloko a signifié aux yeux de l’opinion la disparition, toutes
tendances confondues, d’une droite libérale, favorable aux réformes marchandes,
comme en témoigne ce commentaire d’un journaliste au lendemain des élections
de 2003 : « Dans la nouvelle Douma, il n’yaura plus les fractions parlementaires
de droite qui poussaient plus ou moins vigoureusement en faveur des réformes de
marché »
[8].
Parallèlement à son refus de toute participation gouvernementale, Iabloko a
élaboré un programme qui ne peut être réduit à la simple question des privatisations
et des réformes économiques. S’il possède une aile ouvertement libérale, une des
tendances des trois mouvements démocratiques qui sont à l’origine de sa création
est en revanche plus sociale. Depuis 1998, le parti milite en faveur de la démocratisation de l’enseignement, du développement de la protection sociale et de
l’aide aux personnes âgées. Au début de la seconde guerre en Tchétchénie, il a été
le seul à proposer un règlement politique de la crise
[9]. Àla Douma, ses députés se
sont opposés à la réduction des libertés politiques et civiles et à l’augmentation de
l’influence des militaires et des services de sécurité au sein de l’État. En 2001, le
10
e congrès du parti a annoncé sa volonté de rester fidèle à l’idéologie socialelibérale. La dimension sociale de ce parti est donc mise en avant par ses responsables.
En comparaison, le parti SPS se réfère, certes, au libéralisme politique mais plus
spécifiquement au libéralisme économique, à la privatisation et à la valorisation des
entrepreneurs. Cette différence de programme détermine une différence d’organisation et d’électorat. Si SPS rassemble les jeunes cadres dynamiques de l’économie,
Iabloko attire plutôt les couches intellectuelles (universitaires, militants associatifs… ),
qui ont peu bénéficié de la redistribution économique mais qui restent soucieuses
des libertés politiques.
Aujourd’hui, le déclin du vote en faveur des partis libéraux ne peut être simplement
imputé aux problèmes économiques. En effet, le libéralisme économique n’a pas
été fondamentalement remis en cause par le gouvernement aux commandes depuis
l’élection de Vladimir Poutine à la tête de l’État en 2000 et il n’a pas dissuadé les
électeurs de voter en faveur du parti du pouvoir lors des élections législatives de
décembre. La Russie connaît d’ailleurs, depuis la fin des années 1990, une amélioration de sa situation économique. V. Poutine s’inspire des principes de la libéralisation marchande (la diminution récente des charges fiscales sur les entreprises
en est une preuve
[10]) et sa politique économique serait même plutôt en harmonie
avec les propositions des partis vaincus. Même s’il force un peu le trait, le quotidien
Kommersant’explique : « Le président n’est pas très éloigné du libéralisme politique
et économique, mais son propre programme réformiste risque de ne pas être entièrement soutenu par son parti Russie unie. Le gouvernement s’est déjà plaint que
l’aile gauche issue de l’ancien parti Unité (Edinstvo)
[11] avait menacé certaines de
ses réformes économiques. Seule la fractionSPS les avait alors soutenues »
[12]. Ce
n’est donc pas tant le versant économique du projet libéral que son versant politique qui semble avoir été condamné en décembre 2003.
Une nouvelle grammaire politique
Les libéraux ont généralement été qualifiés, ou se sont qualifiés eux-mêmes, de
démocrates. À l’issue des élections législatives, certains journaux ont d’ailleurs
titré sur la défaite des démocrates
[13]. Or les élections de décembre 2003 ont montré
que la démocratie pouvait fonctionner sans le libéralisme politique, les deux termes
n’étant pas synonymes. Les textes programmatiques et les stratégies de Iabloko
témoignent d’une façon de faire de la politique inspirée des modèles politiques libéraux. Ne disposant pas d’un accès significatif aux ressources administratives en
raison de son faible nombre d’élus, le parti a tenté de soumettre son programme
au jugement de l’électorat, suivant le principe de la libre concurrence sur le marché
des idées politiques. Cette posture libérale est manifeste dans les termes mêmes
du programme en question : société civile, transparence, responsabilité, efficience.
Elle apparaît aujourd’hui en contradiction avec les règles du jeu politique russe et
avec les attentes de la population quant à ses relations avec les dirigeants.
Les pratiques libérales adoptées par Iabloko sont inspirées des exemples occidentaux. Le parcours de ses fondateurs et de ses principaux dirigeants témoigne
de leur connaissance du libéralisme, à la fois dans ses dimensions économique et
politique. Vladimir Loukine, qui a fondé Iabloko avec G. Iavlinski, a été ambassadeur aux États-Unis (de février 1992 à septembre 1993). Il s’occupe des affaires
internationales du parti. Plusieurs de ses autres membres ont reçu une formation
sur l’étranger, comme Aleksei Arbatov, chercheur à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales (IMEMO). Cette culture internationale a
favorisé les contacts avec les partis politiques d’Europe et d’Amérique du Nord.
Certains cadres de Iabloko ont bénéficié de sessions de formation organisées par
leurs homologues occidentaux. Au fil de ces échanges, Iabloko a adopté certaines
règles et pratiques politiques, qui ont semblé naturelles à ses partenaires de l’Ouest,
mais incongrues à son électorat.
En refusant de participer au gouvernement du pays, le parti a tenté, depuis
1993, de jouer son rôle d’opposition dans l’espoir d’en retirer des bénéfices.
Comme l’explique un analyste français, « un parti dans l’opposition jouit d’un
avantage stratégique dans la mesure où il peut sans risque immédiat ajuster son
discours aux attentes des divers segments de son électorat. En revanche, dans la
mesure où (… ) les attentes que les champs politiques parviennent à susciter sont
presque nécessairement déçues, les partis de gouvernement sont le plus souvent
confrontés à la débandade de leurs partisans »
[14]. En Russie, la stratégie d’opposition de Iabloko ne lui a pas permis de se développer. Au contraire, cette posture
a accompagné le déclin du parti. L’absence de participation gouvernementale, qui
est un facteur de délégitimation politique, l’a privé de l’accès aux ressources administratives traditionnellement mobilisées durant les campagnes électorales. Les
analystes russes ont beaucoup reproché à Iabloko, et notamment à son leader
G. Iavlinski, son refus de tout engagement dans des postes de responsabilité. Le
parti est apparu comme intransigeant et trop opposé aux règles du jeu politique
national. Le sort de SPS confirme cet effet de marginalisation. En 1999, à l’issue
d’une période de participation aux activités gouvernementales (avec S. Kirienko,
B. Nemtsov), ce parti avait réalisé un score très honorable. Il a ensuite refusé
d’entrer dans le gouvernement Poutine et s’est effondré en 2003.
Outre la question de la participation gouvernementale, celle des alliances politiques est déterminante. Parmi les critiques formulées à l’encontre des partis
vaincus à l’issue des élections l’« isolationnisme politique » a été la plus fréquente.
Durant la campagne, les observateurs politiques russes ont reproché à Iabloko et
à SPS de n’avoir pas su faire alliance. À la question : « Pourquoi les démocrates
ont-ils perdu ? », Lev Ponomariov, leader du mouvement Pour les Droits de
l’homme, répond que « visiblement, il n’ya pas assez de place pour deux partis démocratiques »
[15]. Pourtant, Iabloko et SPS diffèrent radicalement tant par leur programme que par leur électorat.
La prime au sortant et le rejet de toute attitude oppositionnelle témoignent de
l’existence en Russie d’une grammaire politique qui met au second plan l’indépendance et le pluralisme pour promouvoir l’intérêt collectif et l’unité politique.
Les résultats obtenus par Russie unie en témoignent. C’est la mise en place d’un
système unifié de notables locaux et non celle d’un marché politique différencié
qui a été favorisée. Durant la campagne, les administrations ont mis massivement
leurs ressources au service de Russie unie. Comme le souligne E. Melechkina,
V. Poutine n’a pas procédé au remplacement des gouverneurs. La plus grande
partie d’entre eux sont des anciens du Komsomol ou des fonctionnaires soviétiques, d’autres sont d’anciens chefs militaires ou des directeurs d’entreprise de
l’époque antérieure à 1991
[16]. La continuité l’emporte et le maintien au pouvoir des
gestionnaires régionaux se fait aux dépens de leurs engagements partisans. C’est
particulièrement clair pour des leaders comme Iouri Loujkov, le maire de Moscou,
ou Mintimer Chaïmiev, le président du Tatarstan, qui, après avoir créé leur propre
mouvement, ont adhéré à Russie unie pour préserver leur position.
Les pratiques du parti du pouvoir témoignent désormais d’un attachement à des
valeurs relevant du monde domestique
[17]. Nous qualifions ici de « domestiques »
des pratiques fondées sur les relations interpersonnelles, le respect de la supériorité hiérarchique, mais aussi la bienveillance du supérieur à l’égard de tous. Cette
philosophie de l’action politique apparaît nettement dans la démarche du président
Poutine. Peu après la défaite de l’opposition libérale, il a invité les libéraux à
s’unir au pouvoir en leur affirmant que « le pouvoir du pays, le gouvernement et
la société retiendr[aient] toutes leurs idées et tous leurs membres qui contribuer[aient] à résoudre positivement les problèmes du pays ». Dans l’esprit des
dirigeants russes, la défaite des libéraux est perçue comme le point de départ de
leur réintégration dans la vie politique nationale. Ce raisonnement est aussi relayé
par la presse : « L’administration présidentielle va exhorter Grigori Iavlinski à
participer à la campagne électorale (… ) S’il est d’accord, on trouvera de l’argent
pour le leader de Iabloko »
[18]. Ces remarques relèvent d’une vision de la vie politique où les différences d’idées s’effacent devant les intérêts communs d’une grande
famille. Cette approche est acceptée par une partie significative de la population
russe, qui adhère à ce nouveau projet politique, moins contraignant que le régime
soviétique mais plus rassurant que les expérimentations libérales.
Ce conflit entre logiques libérale et domestique traverse aujourd’hui les partis
libéraux défaits. Certains membres de Iabloko ont ainsi cédé aux sirènes du pouvoir.
Après sa réélection, M. Emelianov, membre de Iabloko et député de Rostov, est
entré dans la fraction parlementaire Russie unie, en expliquant que la lutte politique ne se jouait plus désormais entre les démocrates et le pouvoir, mais entre les
progressistes et les partisans de la restauration. Ce ralliement s’accompagne d’un
changement dans les pratiques politiques. Alors que l’instauration d’un marché politique ouvert, initialement revendiquée par Iabloko, suppose que « les stratégies de
mobilisation fondées sur l’offre de biens privés matériels régressent progressivement au profit d’une offre de biens plus abstraits (discours, représentations,
visions du monde, réformes sociales… )»
[19], les libéraux ralliés au camp du pouvoir
adoptent du même coup le discours politique qui le caractérise. À l’issue des élections législatives, par exemple, Sergeï Popov a affirmé : « Les élections nous ont
montré, à nous et à SPS, qu’il ne faut pas seulement travailler au niveau fédéral,
mais aussi avec chaque personne concrète en particulier »
[20]. Certains représentants
des partis libéraux adhèrent à ces nouvelles règles. Pour eux, comme pour tous les
autres élus, le fait d’être au pouvoir permet de distribuer ou de promettre des
biens matériels, et ce en vue d’une réélection. En revanche, en annonçant qu’il ne
participerait pas à l’élection présidentielle et qu’il appelait à son boycottage,
G. Iavlinski est contrevenu aux règles du jeu politique tel qu’il est désormais
pratiqué : « Dans des conditions difficiles, nous avons pris la décision de ne pas présenter de candidat du parti lors de l’élection présidentielle, ne voulant pas participer à une nouvelle parodie politique »
[21]. Ce faisant, il s’est exclu, et son parti avec
lui, de la scène politique.
Finalement, la défaite électorale de Iabloko n’est pas tant l’échec d’un programme économique que celui d’un mode de fonctionnement politique. Depuis
dix ans, Iabloko était le seul parti libéral à avoir participé à tous les scrutins fédéraux
(législatifs et présidentiel). La défaite de décembre 2003 et l’absence de candidat
de ce parti à l’élection présidentielle de mars 2004 mettent un terme à l’épisode
libéral de l’histoire de la Russie postsoviétique commencé pendant la perestroïka.
Certes, les procédures démocratiques sont officiellement respectées et les résultats
des urnes sont considérés comme légitimes, mais le déclin du pluralisme politique
au profit d’une conception unitaire et unifiée de la vie publique limite considérablement l’espace du jeu démocratique. La défaite du parti Iabloko illustre peut-être
les propos d’A. Bogaturov, qui affirme que « la Russie préfère la démocratie non
libérale » (
neliberal naia demokratia)
[22]. Elle n’en est pas moins inquiétante pour
l’avenir des libertés politiques dans ce pays.
[1]
Iabloko a obtenu 4,3% des voix, SPS, 3,97%. D’autres petits partis libéraux ont obtenu des scores négligeables : SLON
(Soiouz lioudej za obrazovanie inaoukou- Union pour l’enseignement et pour la science), 0,18%; le Parti démocratique
de Russie, 0,22%; le Parti russe constitutionnel-démocrate, 0,19%.
[2]
Nous utilisons le terme d’autoritarisme pour définir le régime politique soviétique sous L. Brejnev. Nous réservons le terme
de totalitarisme pour la période stalinienne.
[3]
Chiffres tirés, pour la composition de la Douma de 1993, de V. Gelman, G. Golosov, E. Melechkina,
Pervij èlektoral’nij
tsikl vRossii ( 1993-1996) (Le premier cycle électoral en Russie, 1993-1996
), Moscou, Ves Mir, 2000, p. 157.
[4]
Nous avons effectué ici une sélection de quatre régions très différentes, tant du point de vue géographique qu’économique :
Moscou (la capitale, qui connaît une forte croissance économique), Voronèje (une région de la Russie européenne), Irkoutsk
(une région de Sibérie au vote protestataire) et le Tatarstan (une république nationale riche).
Kommersant’, 9 décembre 2003.
[5]
Nezavisimaia Gazeta, 11 décembre 2003, p. 3.
[6]
« Potchemu proleteli demokraty ?» (Pourquoi les démocrates se sont-ils envolés ?),
Kommersant’, 9 décembre 2003, p. 3.
[7]
Pour une présentation détaillée de l’importation du libéralisme économique en Russie, voir Jacques Sapir,
Le chaos russe,
Paris, La Découverte, 1996.
[8]
Kommersant’, 9 décembre 2003.
[9]
Même si cette position s’est ensuite atténuée face au consensus populaire en faveur de la guerre.
[10]
Sur ce point, voir, par exemple, Gilles Favarel-Garrigues, « Comment Poutine tient les oligarques »,
Alternatives internationales, janvier-février 2004, p. 41.
[11]
Ce parti avait été créé en 1999 pour soutenir Vladimir Poutine et a fusionné depuis avec le parti La Patrie (Otetchestvo)
pour former Russieunie.
[12]
« Konstantin Smirnov, Prezident RF vse obiasnil pravitelstvy pro vybory » (Le Président a tout expliqué au gouvernement
à propos des élections),
Kommersant’, 9 décembre 2003, p. 2.
[13]
« Potchemu proleteli demokraty ? » (Pourquoi les démocrates se sont-ils envolés ?), art. cité, p. 3.
[14]
Daniel Gaxie (dir.),
Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de SciencesPo, 1989, p. 27.
[15]
Potchemu proleteli demokraty ? (Pourquoi les démocrates se sont-ils envolés ?), art. cité, p. 3.
[16]
Elena Melechkina, « Élections sous contrôle », dans Marie Mendras (dir.),
Comment fonctionne la Russie ? Le politique, le
bureaucrate et l’oligarque, Paris, CERI, Autrement, 2003, p. 107.
[17]
Nous reprenons ici la définition de Luc Boltanski et Laurent Thévenot.
Cf. L. Boltanski, L. Thévenot,
De la justification,
Paris, Gallimard, 1991, p. 206-222.
[18]
« Vybory bez drajva » (Des élections sans entrain),
Moskovski Komsomolets, 11 décembre 2003.
[19]
D. Gaxie (dir.),
Explication du vote. Un bilan des études électorales en France,
op. cit., p. 16.
[20]
« Potchemu proleteli demokraty ? » (Pourquoi les démocrates se sont-ils envolés ?), art. cité, p. 3.
[21]
http:// www. yabloko. ru/ Press/ 2004/ 040116. html
[22]
Aleksei Bogaturov, « Svobody na planete stal menche » (La liberté s’est réduite sur la planète),
Nezavisimaia Gazeta,
9 décembre 2003, p. 6.