2004
Critiques internationales
The Dark Side of the Force.
De l’usage du politique dans la théorie économique de la banque centrale indépendante
Yves Steiner
assistant diplômé à l’Université de Lausanne et collaborateur scientifique à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Il prépare une thèse en histoire de la pensée économique sur la Société du MontPèlerin ( 1945-1965) au Centre d’études interdisciplinaires Walras Pareto. Il est l’auteur de « Aux prolégomènes du “néolibéralisme”. Réflexions autour du IIe colloque de la MontPelerin Society en juillet 1949 », colloque de la Société suisse de sociologie, Zürich, octobre 2003 (texte consultable sur le site http ://www. unil.ch/cwp/hp_steiner.htm ).
En dépit des nombreuses études publiées ces dix dernières années en économie politique internationale et comparée
[1], les arguments avancés en faveur d’une banque centrale indépendante (BCI) par la science économique ont
très peu fait l’objet d’analyses approfondies. De même, les politistes qui s’intéressent
aujourd’hui aux autorités indépendantes de régulation, dont le parangon est la
banque centrale, ne semblent guère prêter attention à la charge normative implicite des théories économiques qui fondent ces instances de régulation indépendantes
par eux constituées en objet d’étude autonome. Il importe donc de souligner les
risques d’une démarche qui identifierait une institution comme « indépendante »
du social et intégrerait implicitement le découpage quelque peu manichéen que les
théories économiques des instances de régulation indépendantes opèrent sur le réel.
L’intuition principale de la théorie économique de la BCI est qu’une banque centrale dissociée du pouvoir politique est le meilleur garant de la stabilité des prix,
et ce sans incidence (positive ou négative) sur d’autres variables macroéconomiques comme le taux d’intérêt, la croissance ou le chômage. Ce corpus théorique
néoclassique résulte de travaux menés dans les années1970, qui s’articulent autour
de la problématique dite de l’incohérence temporelle (
time inconsistency), toujours
d’actualité dans la théorie monétaire
[2].
Le sujet a été abordé pour la première fois – en filigrane– dans un article publié
en 1977 par deux économistes américains, F. Kydland et E. Prescott
[3], qui s’interrogeaient quant au droit éventuel du gouvernement d’user de façon discrétionnaire
des instruments de politique économique à des fins de maximisation de l’utilité
sociale. Pour les auteurs en question, une telle intervention serait vouée à l’échec,
dans la mesure où ses conséquences sur l’activité économique feraient l’objet
d’anticipations rationnelles de la part des agents. La situation se résume alors en
une maxime – « la règle contre la discrétion » – et en un axiome selon lequel seule
ladite règle permettrait au gouvernement de maximiser l’utilité sociale.
Quelques années plus tard, R. Barro et D. Gordon appliquent ce principe à la
politique monétaire
[4]. Àl’aide d’une courbe de Phillips intégrant l’hypothèse d’anticipations rationnelles sur le modèle de R. Lucas, ces deux théoriciens néoclassiques
concluent également qu’une utilisation discrétionnaire de la politique monétaire
enfreignant la règle existante – comme, par exemple, celle qui voudrait que l’on
s’efforce de maintenir l’inflation en deçà d’un seuil quantifié– serait certainement
contrecarrée par les réactions des agents économiques. Pire encore, une telle attitude discrétionnaire produirait, en réalité, l’effet inverse de celui escompté.
Pour parvenir à cette conclusion, R.Barro et D.Gordon identifient deux catégories
d’acteurs principaux – le gouvernement et les acteurs privés
[5] – et décrivent un enchaînement hypothétique. Dans un premier temps, le gouvernement fixe un objectif
d’inflation pour l’année à venir. Une fois ce signal émis, les acteurs privés engagent
la négociation collective en vue d’ajuster les salaires. Lorsque cette négociation est
arrivée à son terme, en régime discrétionnaire, le gouvernement a tout intérêt à
user de l’arme monétaire, en dépit de la règle préalablement fixée : c’est la « tentation de la tricherie » qu’évoquent R. Barro et D. Gordon. D’après eux, le calcul du
gouvernement serait simple. Il s’agirait d’engager une politique monétaire qui favoriserait la demande globale et l’emploi sans pour autant provoquer une hausse de
l’inflation, dans la mesure où les salaires auraient déjà été fixés par la négociation. Mais
en réalité, les acteurs privés ayant rationnellement anticipé cette « tricherie », les
résultats des négociations collectives incorporeraient déjà une hausse du revenu
annuel nominal tenant compte du dépassement de la cible d’inflation du gouvernement
induit par cette politique monétaire discrétionnaire. La conséquence est que le
niveau d’emploi varie peu mais que l’inflation, à moyen terme, augmente de manière
significative. Il yaurait donc une
incohérence temporelle entre les objectifs initiaux du
gouvernement et les résultats auxquels il parviendrait en définitive.
Reste à expliquer pourquoi le gouvernement tend à user de son pouvoir discrétionnaire. Àce propos, à partir des analyses de W. Nordhaus sur le
political business
cycle
[6], A. Alesina introduit une variable supplémentaire dans le modèle de R. Barro
et D. Gordon en considérant les effets du cycle électoral sur la politique du gouvernement
[7]. Afin d’augmenter ses chances de réélection (ou pour récompenser sa
clientèle électorale), le gouvernement, peu avant les élections (ou peu après),
mettrait en œuvre une politique monétaire expansionniste qui entraînerait une amélioration de son bilan économique, notamment en termes d’emploi. En assurant
ainsi de « bonnes » performances économiques, le gouvernement anticiperait
rationnellement le comportement des électeurs (ou en prendrait acte) en leur
donnant une bonne raison de voter (ou d’avoir voté) en sa faveur
[8].
L’opportunisme des gouvernants les conduit donc à user de façon discrétionnaire
de l’arme monétaire sans tenir compte des effets néfastes de leur politique sur la
stabilité des prix. Quant à la solution de ce problème, elle émerge tout naturellement
du modèle d’économie politique de l’incohérence temporelle présenté ici : il
convient de « lier les mains » du gouvernement en matière de politique monétaire.
Reste à déterminer comment.
Sur ce dernier point, la littérature fait apparaître une multitude d’options
possibles
[9], parmi lesquelles figure en premier lieu l’établissement d’une règle de
conduite monétaire telle que la prônent F. Kydland et E. Prescott
[10]. Àcela R. Barro
et D. Gordon rétorquent qu’une règle seule ne suffit pas, et qu’il faut yadjoindre
l’hypothèse selon laquelle le respect de cette règle par le gouvernement améliorerait sa réputation auprès des acteurs privés, ce qui renforcerait alors la crédibilité de sa politique monétaire. Dans cette perspective, une bonne réputation en
matière de politique monétaire – entendue comme une moindre déviation par
rapport à la règle – conduirait les partenaires sociaux à s’en tenir aux objectifs
annoncés et, par conséquent, permettrait de limiter les hausses salariales issues de
la négociation collective. Les performances économiques du gouvernement ne
pourraient que s’en trouver améliorées.
Cependant, si l’on en croit K. Rogoff, le souci des autorités gouvernementales
de maintenir leur réputation et d’alimenter la confiance finirait tôt ou tard par céder
le pas devant la contrainte électorale. La solution consisterait donc à nommer un
gouverneur « conservateur » à la tête de la banque centrale qui serait spécifiquement
chargé de juguler l’inflation – mission pour la réalisation de laquelle on ne saurait
s’en remettre au contrôle exercé par l’électeur moyen
[11]. Ce banquier central aurait
pour tâche de faire respecter la règle tout en renforçant la réputation de son institution et, par extension, celle du gouvernement. Le schéma semble du reste trouver
confirmation au sein même de la communauté financière, où les banquiers centraux
sont généralement considérés comme particulièrement conservateurs
[12].
Un autre auteur, C.Walsh, émet toutefois des réserves quant à l’applicabilité générale de cette solution. Certes, un gouvernement peut toujours déléguer la mission
de faire respecter la règle monétaire à un banquier central conservateur, mais encore
faut-il que ce dernier dispose en pratique des moyens nécessaires pour mener à bien
cette mission. Il conviendrait donc de lui laisser le choix quant à la définition de la
limite à ne pas dépasser en matière d’inflation, faute de quoi le gouvernement sera
toujours tenté de fixer cette limite à un niveau plus élevé que celui correspondant
à l’équilibre optimal. Une fois cette compétence dévolue au banquier central, il faut
également faire en sorte que celui-ci respecte ses engagements. Dans cette perspective, C. Walsh intègre alors à son cadre d’analyse le modèle du
principal-agent
(mandataire-exécutant) dans lequel le gouvernement – et, par extension, la
société– serait le
principal et le banquier central, l’
agent sous contrôle
[13]. Entre les
deux parties, un contrat est conclu, qui fixe un objectif en termes d’inflation. En
cas de non-respect du contrat, le
principal pourra réprimander
l’agent
[14].
À l’évidence, ces mesures gagneraient encore en efficacité si elles étaient renforcées
par une séparation institutionnelle de la banque centrale et du pouvoir politique.
C’est sur ce point que l’indépendance de la banque centrale apparaît comme la
solution au problème de l’incohérence temporelle – en tant que mécanisme de
dernier ressort permettant de lier les mains au gouvernement en matière monétaire.
Parmi les travaux empiriques qui s’efforcent de démontrer le lien entre indépendance de la banque centrale et contrôle de l’inflation, la première étude, celle
de R. Bade et M. Parkin publiée en 1988, illustre bien l’une des principales difficultés que rencontrent lesdits travaux et qui tient à la définition et à la formalisation
mathématique de l’indépendance de la banque centrale
[15]. L’indicateur utilisé est
ici calculé à partir d’une codification des critères d’indépendance définis par la législation nationale. Les résultats obtenus, qui portent sur un échantillon de pays
relativement réduit, confirment effectivement l’existence d’un lien entre indépendance de la banque centrale et limitation de l’inflation.
D’après V. Grilli, D. Masciandaro et G. Tabellini, cette méthode souffrirait
néanmoins d’un excès de formalisme, car il serait impossible, à la seule lecture des
statuts juridiques de la banque centrale, de déterminer son niveau d’indépendance
réelle. Ils proposent donc de remplacer l’indice de R. Bade et M.Parkin par un autre
qui intégrerait à la fois l’indépendance politique – prise en compte par celui de
R. Bade et M. Parkin – et l’indépendance économique – qui a trait aux moyens
effectifs dont les institutions disposent pour atteindre leurs objectifs. La corrélation
entre ce nouvel indice et les niveaux d’inflation enregistrés dans les pays de l’OCDE,
elle, se révèle négative
[16].
Dans le même ordre d’idées, A. Cukierman et son équipe ont élaboré un nouvel
indice, plus sophistiqué, et élargi l’échantillon aux pays en voie de développement
[17].
L’indicateur d’indépendance de la banque centrale comprend désormais trois
dimensions, de la plus formelle (codification de la législation) à la plus informelle
(codification de questionnaires et d’entretiens avec des banquiers centraux), avec
– dans une position intermédiaire – un élément immédiatement quantifiable : la
fréquence de la rotation des gouverneurs à la tête de la banque centrale (
turnover ).
Or les résultats du test ne sont pas homogènes : la relation négative entre le degré
d’indépendance de la banque centrale et le taux d’inflation est confirmée pour les
pays industrialisés, mais pas pour les pays en voie de développement
[18].
Enfin, le nouvel indice du degré d’indépendance de la banque centrale proposé
par A. Alesina et L. Summers
[19]
– et testé sur un échantillon réduit (celui des 16 pays
les plus industrialisés) – atteste, lui aussi, l’existence d’une relation négative entre
le degré d’indépendance de la banque centrale et le taux d’inflation. Mais la valeur
ajoutée de leur travail réside surtout dans la mesure de l’influence que ce degré d’indépendance exerce sur des variables moyennes de l’économie réelle comme la croissance, le taux d’intérêt et le chômage. Effectués sur la période 1955-1988, les tests
présentés montrent que l’indépendance de la banque centrale n’a pas d’impact,
positif ou négatif, sur ces variables, conclusion confirmée par T. Peerson et
G. Tabellini dans l’introduction de leur
Handbook sur la politique monétaire
[20].
La critique que l’on formulera ici procède en deux temps. En tenant pour acquises
les hypothèses qui sont au fondement même de la théorie de la BCI, une critique
interne mettra en évidence le décalage observé entre ces hypothèses et les résultats
obtenus par les économistes. Dans un second temps, une critique externeentreprendra
d’interpréter ce décalage en remettant en question les présupposés épistémologiques
du modèle théorique dominant.
Les zones d’ombre
Une grande partie du problème tient au fait que la formulation théorique du modèle
de la BCI ne prend pas en considération les déterminants externes de l’inflation et
attribue le phénomène inflationniste à une seule cause, la politique monétaire.
Àcet égard, le premier présupposé est celui d’une économie nationale fermée,
suivant le modèle de F. Kydland et E. Prescott qui, même amélioré par R. Barro
et D.Gordon, ne tient pas compte des chocs et autres facteurs économiques exogènes, pourtant particulièrement nombreux dans les années 1970. Si, de fait, ces
paramètres sont intégrés dans les données utilisées lors de l’observation, encore faut-il distinguer les effets respectifs des facteurs internes et externes sur les tensions
inflationnistes observées à l’échelle nationale.
Or les travaux les plus récents tendent à réduire les déterminants de l’inflation
à la seule politique monétaire, à la différence des premiers modèles – tel celui de
R. Barro et D. Gordon – qui, eux, n’écartaient pas
ab initio d’autres possibilités,
témoin la prise en compte de l’impact de l’emploi sur le niveau d’inflation
via la
courbe de Phillips évoquée plus haut. En outre, les travaux en question, dans la
mesure où ils privilégient une interprétation monocausale, demeurent focalisés sur
la « valeur » statistiquement quantifiable de l’inflation, au détriment d’une interrogation quant à la nature et au type d’inflation considérés
[21]. Si les solutions
proposées étaient adaptées aux pressions inflationnistes caractéristiques du contexte
économique des années1970, rien ne garantit qu’elles demeurent encore pertinentes
dans le contexte actuel…
[22]
En outre, cette distorsion par rapport à la réalité devient encore plus manifeste
lorsqu’on considère les résultats empiriques des études entreprises. Ainsi, dans les
différents cas envisagés, la définition de l’indicateur d’« indépendance » de la
banque centrale varie à un point tel qu’il est impossible de parvenir à une conclusion
définitive, même d’une portée limitée. Dès lors, on peut se demander si cette plasticité des définitions ne sert pas précisément à faire coller les résultats « empiriques »
aux conclusions « théoriques ». Un autre problème concerne la méthodologie
employée et, plus précisément, la tentation de limiter les régressions statistiques à
une et une seule variable – le degré d’indépendance de l’institution– au détriment
d’autres facteurs explicatifs potentiels du niveau des prix. Tout en mobilisant
également l’outil statistique, P. Hall et R. Franzese ont ainsi montré l’importance
de la négociation collective comme
source, mais aussi comme
mécanisme de limitation
des tensions inflationnistes dans un système économique caractérisé par la présence
d’une BCI
[23].
Mais, en définitive, ce sont les résultats des études en question qui révèlent
l’ampleur de l’écart entre la réalité économique et les affirmations tranchées des économistes
[24]. Ainsi, R. Barro lui-même, reprenant les données de A.Cukierman,
montre bien que la relation négative entre le degré d’indépendance de la banque
centrale et le niveau d’inflation n’est pas vérifiée pour de nombreux pays de l’OCDE
et qu’elle est purement inexistante dans le cas des pays en voie de développement.
Après avoir passé en revue l’ensemble des pays du globe, cet auteur parvient donc
à la conclusion que « (...) la corrélation entre les deux variables est pratiquement
nulle » et que ce constat demeure tout aussi valable « si l’on considère spécifiquement la période 1960-1990 et si l’on neutralise l’effet d’autres déterminants éventuels de l’inflation »
[25]. C’est ce que confirment également les travaux de J. Forder
[26].
Dès lors, faut-il en conclure, avec l’ancien vice-président de la Réserve fédérale
américaine, A. Blinder, que les modélisations relatives à l’incohérence temporelle
ne formeraient qu’une spirale théorique tournant à vide, dans la mesure où les
banquiers centraux auraient en réalité intégré les facteurs en question dans leur
pratique quotidienne depuis bien longtemps ?
[27]
Ne faut-il yvoir, comme le suggère
The Economist, qu’une vaste supercherie à laquelle beaucoup, à commencer par
les rédacteurs de ce magazine, se seraient laissés prendre ?
[28]
Sans vouloir nécessairement trancher la question, il convient de prendre acte du malaise dont témoignent
ces prises de parole autorisées. La critique « interne » évoquée plus haut rend compte
de ce malaise, en mettant l’accent sur l’éloignement progressif du modèle par
rapport à la réalité économique – éloignement dont les causes sont inhérentes au
processus cognitif propre à l’économie, qui tend à accentuer le caractère stylisé du
modèle pour en assurer la cohérence logique et le caractère opératoire. En effet,
du point de vue des économistes néoclassiques, le degré de réalisme des hypothèses
initiales ne saurait constituer un problème en soi. Seule importe l’énonciation
d’hypothèses à même de circonscrire la variable qui agit effectivement sur l’objet
étudié. Dans le cas présent, néanmoins, l’impact de la variable « banque centrale
indépendante » sur l’inflation n’étant pas solidement établie, le faible degré de
réalisme des hypothèses fait écho à l’inconsistance des résultats.
À cela s’ajoute le penchant des économistes pour la formalisation mathématique.
À cet égard, l’autonomisation d’un discours théorique – le modèle de la BCI –
via
le recours à la « science » ressemble à s’y méprendre au processus décrit par
J. Habermas évoquant, dans le prolongement de H. Marcuse, l’apparition dans les
sociétés modernes du discours technocratique dont la force est « [d’]invoquer (… )
la science et (… ) la technique pour expliquer et légitimer les raisons pour lesquelles
(...) un processus de formation démocratique de la volonté politique concernant les
questions de la pratique “doit” nécessairement (… ) céder la place aux décisions de
nature plébiscitaire concernant des alternatives mettant tel ou tel
personnel administratif à la tête de l’État »
[29]. Le discours scientifique dominant sur la BCI et la dépolitisation du contrôle de la monnaie qu’il opère en sont une illustration parmi d’autres.
Fondements épistémologiques
Comme on l’a vu, c’est autour de l’identification des déterminants de l’inflation
que s’articulent les tentatives de théorisation de la BCI. Plus précisément, la
tendance dominante consiste à focaliser l’analyse sur une cause unique – les dérives
de la politique monétaire, qui se traduiraient en pratique par une déviation de
l’offre de monnaie par rapport à ce qui, en termes d’inflation, représenterait le point
d’équilibre. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette approche monocausale
des sources de l’inflation n’est pas si éloignée – non dans son contenu mais dans
sa visée – de la théorie marxiste, tout aussi monocausale à cet égard
[30]. Entre ces
deux extrêmes, il est pourtant possible de concevoir une approche plus ouverte, qui
considérerait aussi bien les divers facteurs à l’origine des tensions inflationnistes
que les mécanismes de régulation visant à les contrecarrer dans le cadre des
différents régimes d’accumulation nationaux
[31].
La littérature sur la BCI ne s’embarrasse pas de tels scrupules et préfère s’en tenir
à la monocausalité en mettant l’accent sur la seule politique monétaire. Or non seulement cette posture conduit aux apories théoriques identifiées par la critique
interne, mais elle véhicule également un imaginaire social et, en particulier, une
conception du politique eux-mêmes fortement critiquables.
Pour s’en convaincre, revenons à la question des déterminants de l’inflation. Celle-ci est décrite, on l’a vu, comme un phénomène dont l’origine première réside
dans le comportement opportuniste du gouvernement en matière de politique
monétaire. Ce n’est donc pas la politique monétaire en elle-même mais son usage
intéressé qui détermine (et accélère) le phénomène inflationniste, le cycle électoral
apparaissant comme le principal facteur explicatif de ce comportement opportuniste dont la conséquence la plus dangereuse est l’instabilité des prix
[32]. Conçue
comme une compétition se déroulant sur le
marché électoral, la démocratie, dans
cette perspective, comporterait naturellement un
biais inflationniste
[33].
Ce raisonnement appelle plusieurs commentaires. Tout d’abord, croit-on vraiment que la suppression du mécanisme électoral – « les contraintes quotidiennes
de la vie domestique de quinze démocraties représentatives », pour reprendre la
formule d’E. Cohen – serait de nature à réduire sensiblement les tensions inflationnistes ? En tout cas, cette option n’est pas sérieusement envisagée par les
auteurs de référence sur la BCI, pas plus que ne l’est l’idée de supprimer la banque
centrale elle-même. Cette dernière n’est pourtant pas totalement inconcevable si
l’on suit leur logique, dans la mesure où ladite suppression mettrait fin aux tensions
inflationnistes inhérentes à l’activité politique
[34].
Quant à la seconde observation, elle est d’ordre épistémologique. En effet, les
théoriciens de la BCI ont tendance à compartimenter le réel en sphères distinctes
et autonomes les unes par rapport aux autres – le politique/l’économique – et à
postuler qu’une logique d’action identique (l’action rationnelle, conçue dans une
perspective utilitariste) opère dans ces différentes sphères. Il en découle une vision
individuo-centrée et relativement cynique des acteurs collectifs du champ politique,
qui participe d’une dichotomie dans laquelle ce dernier aurait toujours le mauvais
rôle et serait voué à user de la ruse et de la tricherie. Ainsi, le politique succomberait au côté obscur de la force… Et cela sans compter sur les stéréotypes drainés
par la littérature sur la BCI. En témoignent, entre autres, les clichés qui voudraient
que la « gauche » soit systématiquement expansionniste et cherche toujours à
réduire l’autonomie de la banque centrale tandis que la « droite », irrémédiablement conservatrice en matière de politique monétaire, ferait tout son possible
pour accroître l’autonomie de cette institution – ce qui est historiquement simpliste
[35].
Quant à l’hypothèse fondamentale selon laquelle les acteurs économiques, par
leurs anticipations rationnelles, auraient toujours « un temps d’avance » par rapport
à la décision politique – postulat souvent partagé par ces acteurs eux-mêmes–, elle
débouche parfois sur des prédictions en porte-à-faux avec la réalité. Il en va ainsi
de l’analyse du comportement des syndicats par R. Barro et D. Gordon, d’après
lesquels ces derniers, anticipant une baisse de revenu en termes nominaux, s’efforceraient de la compenser en obtenant dans l’immédiat une augmentation des
salaires réels. Or, depuis le milieu des années1960, les revendications salariales des
organisations syndicales dans les pays de l’OCDE ont été caractérisées par une relative modération
[36].
Dès lors, à quelle légitimité sociale ou politique le contrôle de la monnaie
pourrait-il prétendre ? Prise entre deux logiques de création/destruction monétaire
(l’État d’un côté, le marché et les intermédiaires financiers de l’autre), la banque
centrale ne peut qu’adopter une position d’intermédiaire en assurant la gestion/
répartition de la contrainte monétaire entre les acteurs publics et privés. Du bon
accomplissement de cette tâche dépend la confiance de la société à l’égard d’une
institution particulière, la monnaie. Dans cette perspective, les arguments en
faveur de l’indépendance de la banque centrale ne font en réalité que légitimer – tout
en la dissimulant pour la forme – l’accaparement pur et simple de l’institution
monétaire par les forces du marché.
Enfin, si le pouvoir politique rejoint le côté obscur de la force, qu’en est-il de
la science politique ? La question est d’importance, à l’heure où les interrogations
sur les origines, le fonctionnement et la rationalité des autorités indépendantes de
régulation sont légion. À cet égard, la mise en garde de K. Polyani demeure
d’actualité : « Aucune société (… ) ne peut exister sans qu’un système d’un type ou
d’un autre assure l’ordre dans la production et la distribution des biens. Mais cela
n’implique pas l’existence d’institutions économiques séparées (… ) l’ordre économique est simplement fonction de l’ordre social, qui le contient »
[37]. En somme,
c’est bel et bien sur l’ensemble des forces sociopolitiques et socio-économiques dans
lequel s’inscrit toute autorité indépendante de régulation – banque centrale ou autre–
qu’il conviendrait de faire porter l’analyse.
Plus généralement, l’approche des économistes demeure sous-tendue par un
ensemble de présupposés ontologiques dont le corollaire, au plan méthodologique,
est le paradigme des choix rationnels et la définition de l’individu comme unité de
référence. Or, au delà des critiques d’ordre général dont cet axiome est susceptible
de faire l’objet
[38], son application à l’analyse des dynamiques politiques soulève des
problèmes spécifiques. Comme le souligne J.-C.Graz, « aussi différenciées que soient
les sphères économique et politique de la société, elles demeurent articulées l’une
à l’autre si l’on tient compte de l’aspect sociopolitique des conditions de production, de distribution et de consommation »
[39]. Plus précisément, l’extension irréfléchie
au champ politique des catégories d’analyse de la pensée économique néoclassique
conduit tendanciellement à expliquer le fonctionnement du système économique
par des facteurs « économiques » en période de beau temps et à laisser au « politique » la responsabilité des dysfonctionnements lorsque la situation se dégrade. Les
théoriciens de la BCI produisent ainsi un discours de diversion qui, en évitant
d’appréhender les déterminants de l’inflation dans l’
articulation du politique et de
l’économique, interdit de faire de l’
économie politique au sens littéral du terme
[40].
[1]
Entre autres, JohnGoodman,
Monetary Sovereignty : The Politics of Central Banking in Western Europe, Ithaca, Cornell University
Press, 1992; Peter Hall, « Central Bank Independence and Coordinated Wage Bargaining : Their Interaction in Germany
and Europe »,
German Politics and Society, 31,1994, p. 1-23 ; Peter Hall, Robert Franzese, « Mixed Signals : Central Bank
Independence, Coordinated Wage Bargaining, and Europe Monetary Union »,
International Organization, 52 (3), 1998,
p. 505-535; Sylvia Maxfield, « Financial Incentives and Central Bank Authority in Industrializing Nations »,
WorldPolitics,
46, juillet 1994, p. 556-588 et
Gatekeepers of Growth : The International Political Economy of Central Banking in Developing Countries,
Princeton, Princeton University Press, 1997; Kathleen R. McNamara, « Rations Fictions : Central Bank Independence and
the Social Logic of Delegation »,
West European Politics, 25 ( 1), 2002, p. 47-76.
[2]
Pour une présentation exhaustive de ces travaux, dont nous nous inspirons ici, voir Anne Mourougane, « Indépendance
de la Banque centrale et politique monétaire : application à la Banque centrale européenne »,
Revue française d’économie, XIII(1),
1998, p. 135-199 et James Forder, « The Case for an Independent European Central Bank : a Reassessment of Evidence
and Sources »,
European Journal of Political Economy, 14 ( 1), 1998, p. 53-71.
[3]
Francis Kydland, Eric Prescott, « Rules Rather Than Discretion : The Inconsistency of Optimal Plans »,
Journal of Political
Economy, 85,1977, p. 473-491.
[4]
Robert J. Barro, David B. Gordon, « Rules, Discretion, and Reputation in a Model of Monetary Policy »,
Journal of Monetary
Economics, 12,1983, p. 101-121.
[5]
En pratique, dans le cadre d’un modèle fondé sur une courbe de Phillips inflation/chômage, les acteurs privés ici évoqués
sont d’abord les partenaires sociaux (
ibid., p. 104-106). Plus précisément, R. Barro et D. Gordon postulent implicitement
l’existence de syndicats réclamant une augmentation du salaire réel et un patronat qui leur résiste. La place ainsi dévolue à
la négociation collective distingue fondamentalement leurs travaux de ceux des tenants du « monétarisme classique » (ou
quantitativiste) de M. Friedman, où seule la variation de l’offre de monnaie est facteur d’inflation. Une seconde différence
réside dans l’impact à court terme de la monnaie sur les prix relatifs, qui fait figure d’intuition centrale dans les travaux de
M. Friedman, mais demeure contestée par R. Lucas et les néoclassiques du courant des anticipations rationnelles comme
R. Barro et D. Gordon. En revanche, néoclassiques et monétaristes classiques partagent la même conception d’une monnaie
« neutre » qui, à long terme, n’affecterait pas les prix relatifs et les variables réelles de l’activité économique. Du fait des
différences qui séparent ces deux courants, on laissera ici de côté l’opposition de M. Friedman à l’indépendance de la
banque centrale (« Should There be an Independent Monetary Authority ? », dans Leland B. Yeager (ed.),
In Search of a
Monetary Constitution, Cambridge, Harvard University Press, 1962, p. 219-243; « L’économie politique des accords monétaires internationaux », dans Jacques Rueff(dir.),
Les fondements philosophiques des systèmes économiques-Textes de Jacques Rueff
et essais rédigés en son honneur, Paris, Payot, 1967, p. 384-394; Milton Friedman, Rose Friedman,
Free to Choose : APersonal
Statement, NewYork, Harcourt Brace Jovanovich, 1980, p. 50-55).
[6]
William Nordhaus, « The Political Business Cycle »,
Review of Economic Studies, XLVII( 2), 1975, p. 169-190.
[7]
Alberto Alesina, « Politics and Business Cycles in Industrial Democracies »,
Economic Policy, 8,1989, p. 55-87 ; Alberto
Alesina, Nouriel Roubini, « Political Business in OECD Countries », dans Torsten Persson, Guido Tabellini(eds),
Monetary
and Fiscal Policy, vol. 2,
Politics, Cambridge, MIT Press, 1994, p. 99-134.
[8]
Un raffinement supplémentaire consiste à introduire l’hypothèse d’un jeu non coopératif entre deux partis politiques – l’un
de « gauche » et l’autre de « droite ». À cet égard – et bien qu’ils contestent pour partie les premiers travaux de Nordhaus–,
A. Alesina et N. Roubini parviennent à la conclusion suivante : « Ainsi, un cycle politique, qui semble apparaître de manière
régulière dans plusieurs pays, peut se décrire ainsi : les gouvernements de gauche encouragent l’activité économique
une fois élus; ils y parviennent dans un premier temps (pendant deux ans environ), puis les anticipations d’inflation s’ajustent
et l’économie revient à son taux de croissance naturel. À partir de là, les gouvernements de gauche sont emprisonnés dans
un « équilibre de cohérence temporelle » (
time-consistent equilibrium ) avec un biais inflationniste à la Barro/Gordon (… ) Quant
aux gouvernements de droite, ils entreprennent, juste après leur élection, de lutter contre l’inflation, entraînant une récession
ou un ralentissement de la croissance. Et dans la phase ultérieure de leur mandat, l’économie retrouve son taux de croissance naturel et l’inflation demeure faible » (« Political Business in OECD Countries », cité, p. 124-125).
[9]
Cette diversité reflète les nombreux désaccords qui persistent entre les économistes quant aux questions de politique
économique alors même que tous revendiquent l’unicité d’un savoir fondé sur des méthodes et un cursus communs ;
cf. Frédéric Lebaron,
La croyance économique : les économistes entre science et politique, Paris, LeSeuil, 2000, p. 45.
[10]
Ou des mesures plus importantes comme une entrée en vigueur différée de deux ans des décisions prises par le Congrès
en matière monétaire ou fiscale (F. Kydland, E. Prescott, « Rules Rather Than Discretion », art. cité, p. 487).
[11]
Kenneth Rogoff, « The Optimal Degree of Commitment to an Intermediate Monetary Target »,
Quarterly Journal of
Economics, 100,1985, p. 1169-1190.
[12]
Maurice Obstfeld, Kenneth Rogoff,
Foundations of International Macroeconomics, Cambridge, MIT Press, 1996, p. 641.
[13]
Ce modèle est hérité de la théorie des jeux et des contrats. Voir, par exemple, Olivier Hart, Bengt Holmstrom, « The
Theory of Contracts », dans Truman Bewley(ed.),
Advances in Economic Theory,
Fifth World Congress, Cambridge, Cambridge
University Press, 1987, p. 369-398.
[14]
C.Walsh recommande ainsi de moduler le salaire du banquier central en fonction des résultats obtenus en matière d’inflation
afin de l’inciter à respecter ses engagements;
cf. Carl Walsh, « Optimal Contracts for Central Bankers »,
American Economic
Review, 85, mars 1995, p. 150-167.
[15]
Robin Bade, Michael Parkin,
Central Bank Laws and Monetary Policy, Department of Economics, Working Paper,
University of Western Ontario, 1988.
[16]
Vittorio Grilli, Donato Masciandro, Guido Tabellini, « Political and Monetary Institutions and Public Financial Policies
in the Industrial Countries »,
Economic Policy, 13,1991, p. 341-392.
[17]
Voir Alex Cukierman,
Central Bank Strategy, Credibility, and Independence : Theory and Evidence, Cambridge, MIT Press,
1992, en particulier les chapitres18 à 20; Alex Cukierman, Steve Webb, Bilin Neypati, « Measuring the Independence of
Central Banks and its Effect on Policy Outcomes »,
World Bank Economic Review, 6 ( 3), 1992, p. 353-398.
[18]
La différence s’expliquerait par la moindre protection contre le limogeage pour motifs politiques dont les banquiers centraux
bénéficieraient dans les pays en voie de développement, et ce en dépit des garanties législatives à cet égard. Il conviendrait
donc d’exclure la dimension juridique de l’indice global d’indépendance pour ce qui est des pays en voie de développement
tout en la prenant en compte dans le cas des pays industrialisés (
cf. A. Cukierman, S. Webb, B. Neypati, « Political Influence
on the Central Bank : International Evidence »,
World Bank Economic Review, 9 ( 3), 1995, p. 397-423).
[19]
Alberto Alesina, Lawrence Summers, « Central Bank Independence and Macroeconomic Performance : Some Comparative
Evidence »,
Journal of Money, Credit, andBanking, 25,1993, p. 151-162.
[20]
« Une indépendance plus grande pour la banque centrale est
systématiquement associée à une inflation moyenne [plus]
faible, et ce sans effets visibles sur la moyenne ou sur la variabilité des variables réelles. » (T. Persson, G. Tabellini,
Monetary
and Fiscal Policy, vol. 1,
Credibility, Cambridge, MIT Press, 1994, p. 21, souligné parnous).
[21]
Matthew Watson, « The Institutional Paradoxes of Monetary Orthodoxy : Reflections on the Political Economy of Central
Bank Independence »,
ReviewofInternationalPoliticalEconomy, 9 ( 1), 2002, p. 183-196.
[22]
Ibid., p. 189-190.
[23]
P. Hall, « Central Bank Independence and Coordinated Wage Bargaining… », art. cité; P. Hall, R. Franzese, « Mixed
Signals : Central Bank Independence, Coordinated Wage Bargaining, and Europe Monetary Union », art. cité.
[24]
Outre les propos de T. Persson et G. Tabellini déjà mentionnés, on peut citer : « Le verdict est clair : l’inflation est plus
faible là où la banque centrale est indépendante. Le plus remarquable est que cette meilleure performance ne se paie ni en
termes de croissance ni en termes de chômage ». (Charles Wyplosz, « La Banque centrale européenne en quête de maturité »,
dans Patrick Artus, Charles Wyplosz(dir.),
La Banque centrale européenne, Paris, Conseil d’analyse économique-LaDocumen-tation française, 2002, p. 21) ; ou encore : « Comme l’ont bien établi les économistes qui ont étudié la question, la vertu
essentielle des banques centrales indépendantes est d’échapper au biais court-termiste des hommes politiques, d’éviter le
stop and go conjoncturel lié aux alternances politiques et, dans le cas européen, de s’abstraire des contraintes quotidiennes
de la vie domestique de quinze démocraties représentatives » (Elie Cohen,
L’ordre économique mondial. Essai sur les autorités
de régulation, Paris, Fayard, 2001, p. 208-209). Et ce ne sont là que quelques exemples parmi d’autres.
[25]
Robert J. Barro, « Inflation and Economic Growth »,
Bank of England Quarterly Bulletin, 35 ( 2), 1995, p. 172.
[26]
Corrigeant les données apparemment erronées de plusieurs études de référence sur la BCI, J. Forder teste à nouveau la
relation négative supposée entre indépendance et inflation. Conclusion : « (… ) il n’y a aucune relation évidente entre
indépendance de la banque centrale et inflation. Des banques centrales plus indépendantes – telles que définies par ces études
autorisées – n’entraînent pas systématiquement une inflation plus faible ». (J. Forder, « The Case for an Independent
European Central Bank… », art. cité, p. 67)
[27]
Au sujet de l’usage discrétionnaire de la politique monétaire, celui-ci déclarait : « Durant ma brève carrière de banquier
central, je n’ai jamais été le témoin de cette tentation, ni ne l’ai éprouvée moi-même. Je crois que mes collègues non plus.
Je suis convaincu que ce problème théorique [de l’incohérence temporelle] n’existe pas en réalité, les banquiers centraux ayant
trouvé des moyens simples et pratiques de le résoudre (… ) Comme le proclame le slogan publicitaire de Nike : “
they just
did it” » (« What Central Bankers Could Learn from Academics and Vice Versa »,
Journal of Economics Perspectives, 11 (2),
1997, p. 13-14).
[28]
« (… ) de nombreuses études montrent que les pays dotés d’une banque centrale indépendante parviennent mieux que
d’autres à maintenir l’inflation à un faible niveau. Le mélange de théorie et d’éléments empiriques avancés à cet égard a exercé
une influence certaine.
TheEconomist, par exemple, en a longtemps été convaincu. Et surtout, la plupart des gouvernements
l’ont été aussi (… ), sans parler de la conception maastrichtienne qui est celle de la BCE elle-même (… ) [Et pourtant,] la thèse
orthodoxe qui veut que l’indépendance accroisse la crédibilité et que cette crédibilité réduise le coût de la baisse de l’inflation
est tout simplement fausse » (
TheEconomist, “Economist Focus”, 25 février 1999).
[29]
Jürgen Habermas,
La science et la technique comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1990, p. 45-46 (souligné parl’auteur).
[30]
Suzanne de Brunhoff,
La politique monétaire. Un essai d’interprétation marxiste, Paris, PUF, 1973, p. 177-183.
[31]
Cf. Paul Bowles, Gordon White, « Central Bank Independence : APolitical Economy Approach »,
Journal of Development Studies, 31 ( 2), 1994, p. 235-264; Gerald A. Epstein, « Political Economy and Comparative Central Banking »,
Review
of Radical Political Economics, 24 ( 1), 1992, p. 1-30 ; Yves Steiner,
Le coût réel de l’indépendance de la banque centrale. Économie
politique comparée de la Deutsche Bundesbank et de la Banque du Japon dans les années soixante-dix, Lausanne, Institut d’études
politiques et internationales, 2003.
[32]
Dans son ouvrage sur les finances publiques, S. Guex souligne que ce type d’argument est aussi utilisé par l’École du
Public Choice mais démontre, dans le cas suisse, l’inexistence d’un lien empirique entre
political business cycle et déficits budgétaires (accroissement des dépenses publiques et réduction des recettes).
Cf. Sébastien Guex,
L’argent de l’État : parcours des
finances publiques au XXe siècle, Lausanne, Réalités sociales, 1998, p. 38.
[33]
John Cornwall, Wendy Cornwall, « Unemployment Costs of Inflation Targeting », dans Philip Arestis, Malcolm
Sawyer(eds),
The Political Economy of Central Banking, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 1998, p. 49-73. Voir aussi les
propos d’O. Issing, économiste en chef de la BCE : « En raison des tentations
inhérentes au processus politique(… ), pas même
une banque centrale indépendante ne peut en définitive défendre la stabilité monétaire contre une “société aux revendications
excessives” (… ) Autrement dit, chaque société obtient finalement le taux d’inflation qu’elle mérite et qu’elle veut en dernier
ressort » (
Central Bank Independence and Monetary Stability, Londres, Institute for Economic Affairs, 1993, p. 36 ; souligné
parnous).
[34]
Rarement évoquée par les auteurs susmentionnés – qui, il est vrai, ont en commun d’avoir œuvré pour le compte d’une
banque centrale nationale–, cette option figure pourtant dans un
pamphlet de F. A. Hayek préconisant ni plus ni moins que
le remplacement de l’offre de monnaie assurée par la banque centrale par une offre de monnaie laissée au libre jeu du marché (
cf. Friedrich A. Hayek,
Denationalisation of Money, Londres, Institute for Economic Affairs, 1990).
[35]
L’hyperinflation allemande des années1922-1923 a eu lieu alors que la Reichsbank était dirigée par le conservateur nationaliste R. Havenstein – remplacé en 1923 par H. Schacht –, et dans un contexte où son « indépendance » par rapport au
gouvernement de W. Cuno était considérable (
cf. Carl LudwigHoltfrerich,
The German Inflation, 1914-1923 : Causes and
Effects in International Perspective, Berlin, New York, W. de Gruyter, 1986). Quant au « tournant monétariste » de la Bundesbank en 1974, il s’est déroulé alors que le parti social-démocrate était au pouvoir et avait placé l’un de ses membres, K. Klasen, à la tête de l’institution monétaire quatre ans plus tôt (Fritz Scharpf,
La sociale démocratie européenne face à la crise, Paris,
Économica, 1990). Et il ne s’agit là que de deux exemples parmi beaucoup d’autres.
[36]
Philippe Pochet,
Union monétaire et négociations collectives en Europe, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes-Peter Lang, 2000.
[37]
Karl Polanyi,
La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983, p. 106.
[38]
Stephen Gill, David Law,
Global Political Economy : Perspectives, Problems and Policies. Londres, Harvester, 1988 ; Jean-Christophe Graz, « Relations internationales et concepts économiques : rénovations et ruptures »,
Trimestre du Monde, 27 ( 3),
1994, p. 133-159.
[39]
Jean-Christophe Graz,
Aux sources de l’OMC : la charte de La Havane ( 1941-1950), Genève, Droz, 1999, p. 22.
[40]
L’auteur remercie PascalBridel, Luca Bindelli, Olivier Longchamp et les deux lecteurs anonymes de la première version de ce texte pour leurs remarques et critiques.