2004
Critiques internationales
L’hégémonie est-elle soluble dans le multilatéralisme ?
Le cas de l’OMC
Franck Petiteville
maître de conférences en science politique à l’Université ParisV et à l’IEP de Paris, et chercheur associé au CERI. Ses recherches portent sur l’Union européenne comme acteur international et sur l’OMC. Il a publié récemment « L’Union européenne dans les relations internationales : du soft power à la puissance ?», Questions internationales ( 7, mars2004) et « L’Union européenne, acteur international global ? Un agenda de recherche », Revue internationale et stratégique ( 47, automne 2002).
La capacité des États à transcender leurs antagonismes et à créer des normes et institutions multilatérales pour gérer leurs interdépendances est un thème classique de l’étude des relations internationales
[1]. De ce point de vue,
la crédibilité du multilatéralisme a beaucoup souffert ces dernières années de
l’incapacité des États à coopérer en matière de sécurité (
cf. les défaillances successives
du Conseil de sécurité de l’ONU dans la gestion des grandes crises de l’après-guerre
froide : ex-Yougoslavie, Rwanda, guerre en Irak).
L’Organisation mondiale du commerce est-elle de son côté un lieu de multilatéralisme préservé dans l’après-guerre froide ? Au-delà de ses échecs médiatiques souvent commentés (Seattle, Cancun), comment compose-t-elle avec les
inégalités de puissance entre États ? Répondre à cette dernière question, c’est
confronter l’OMC au débat qui anime de longue date la discipline des relations internationales sur la capacité du multilatéralisme à contenir le « facteur puissance ».
Trois visions s’affrontent ici. Dans le contexte d’anarchie fondamentale qui, selon
les réalistes, caractérise les relations internationales (absence d’autorité mondiale
s’imposant aux États), les coopérations ne sont viables que si la puissance dominante en endosse les principes et le fonctionnement. Pour les courants critiques
et néomarxistes de l’économie politique internationale (dont on retrouve un certain
nombre de thèses dans le discours altermondialiste d’aujourd’hui), le multilatéralisme des grandes organisations économiques internationales sert de paravent à une
hégémonie du capitalisme mondialisé qui s’exerce au détriment des pays les plus
pauvres. Enfin, pour les libéraux, la négociation multilatérale est intrinsèquement
porteuse de vertus régulatrices qui profitent à tous, et les règles qu’elle impose permettent de tenir à distance les tentations hégémoniques. Comment l’OMC dépar-tage-t-elle ces trois approches théoriques du multilatéralisme ?
La théorie de la stabilité hégémonique invalidée par le GATT et l’OMC
La théorie réaliste fait une certaine place au multilatéralisme en reconnaissant la
capacité des régimes internationaux
[2] à faire évoluer le système international de
« l’anarchie pure » à « l’anarchie mûre », pour reprendre la formule souvent citée
de Barry Buzan. Toutefois, selon la théorie de la stabilité hégémonique élaborée
dans les années1970-1980, le multilatéralisme n’est fonctionnel que s’il est adossé
à un
leader (Charles Kindleberger) ou
hegemon (Robert Gilpin) qui, seul, dispose
de la puissance nécessaire pour supporter les coûts de fourniture des biens collectifs,
mobiliser les participants, déterminer le contenu des règles et des procédures de
la coopération et en imposer le respect aux États tentés par des comportements de
« passager clandestin ». Qu’il soit bienveillant (Kindleberger) ou motivé par ses
propres intérêts et éventuellement coercitif (Gilpin), l’
hegemon assure une fonction
nécessaire et suffisante à la création et au maintien de régimes internationaux. Et
c’est précisément au cas du commerce international que l’on doit la première
application de cette théorie par Kindleberger en 1973, à savoir que seule une
puissance stabilisatrice peut durablement garantir un régime de libre-échange
international
[3].
La puissance structurelle « déliée »
Dès 1976 pourtant, Stephen Krasner reconnaissait que l’État en situation hégémonique ne peut pas contraindre les autres États à adhérer au libre-échange
[4].
C’était admettre que les attributs de puissance autres que commerciaux (militaires,
en particulier) ne sont pas, pour l’
hegemon, des ressources de pouvoir utiles au sein
du régime commercial. Ce constat a été de fait validé par les expériences historiques
du GATT puis de l’OMC : la seule ressource de pouvoir utile au sein du régime
commercial est, en dernier ressort, la position de l’État dans le commerce mondial.
Autrement dit, le cas du commerce a prouvé qu’un régime suffisamment autonomisé peut « délier » les attributs de la puissance structurelle au sens de Susan
Strange
[5]. Dès lors, l’
hegemon perd une grande partie de sa puissance, puisque le régime
rend inopérant ce qui fait précisément sa force dans les relations internationales, à
savoir la fongibilité (ou convertibilité) des différents vecteurs de puissance.
Un régime multipolaire mais stable
Le second problème qui fut rapidement posé à la théorie de la stabilité hégémonique fut l’évolution tripolaire du régime commercial (États-Unis, Communauté
européenne, Japon) à partir de la fin des années 1970. Cette évolution aurait dû,
selon Kindleberger, provoquer l’instabilité puis l’effondrement du régime commercial ou, selon Gilpin, le retour de l’
hegemon à des pratiques unilatérales voire
prédatrices. Or le
Tokyo round ( 1973-1979) a été reconnu comme un succès de
négociation en dépit de l’érosion de l’hégémonie commerciale américaine. Certains
en ont déduit alors que l’histoire du GATT validait la thèse selon laquelle la stabilité hégémonique est nécessaire à la
création de régimes (
cf. le soutien décisif des
États-Unis à la signature du GATT en 1947) mais ne validait pas celle, pourtant
essentielle, selon laquelle le maintien du leadership est aussi nécessaire à la
survie
du régime
[6]. D’autres auteurs ont néanmoins observé avec justesse que même la première thèse est réfutable, l’OMC ayant été créée en 1995 à une époque où les États-Unis avaient perdu depuis longtemps les moyens de leur hégémonie commerciale
[7], et en pleine « crise du leadership multilatéral » au sein du GATT
[8].
La « dilution » de la puissance américaine à l’OMC
Du GATT à l’OMC, l’évolution du régime commercial international a encore
fait reculer la position hégémonique des États-Unis. Malgré leur statut d’hyperpuissance de l’après-guerrefroide, les États-Unis ne sont à l’OMC que l’un des États
membres d’une organisation devenue quasi universelle puisqu’elle rassemble
aujourd’hui les trois quarts des États du monde
[9]. Chacun de ces États possède une
voix équivalente dans un processus décisionnel fonctionnant au consensus. Même
s’il est loin de résoudre les asymétries de pouvoir comme on le verra plus loin, ce
processus décisionnel formel se démarque néanmoins du mode de fonctionnement
des grandes organisations internationales nées après 1945 telles que le Conseil de
sécurité de l’ONU, où le droit de veto est réservé aux cinq membres permanents,
ou encore cette autre grande organisation économique qu’est le FMI, où le système
de pondération des voix reflète les contributions financières des États les plus puissants, donnant aux États-Unis plus de 17% des voix
[10]. Par ailleurs, la multipolarité
commerciale limite plus que jamais toute hégémonie américaine à l’OMC : à côté
des concurrents traditionnels des États-Unis (Union européenne, Japon), apparaissent
aujourd’hui les puissances émergentes du Sud (Inde, Chine, Brésil) qui sont peu
disposées à s’inféoder à une hégémonie américaine, si bienveillante soit-elle.
Lorsqu’on considère enfin la procédure de règlement des différends à l’OMC,
il apparaît que les États-Unis sont visés par une plainte sur six en moyenne. S’il
existe une hégémonie américaine, celle-ci ne leur évite donc pas une mise en
accusation régulière devant le tribunal de l’Organisation. La procédure de règlement des différends est même loin de leur être d’emblée favorable puisque, de 1995
à 2002, ils ont perdu plus d’affaires portées devant l’Organe de règlement des différends (ORD) qu’ils n’en ont gagné ( 19 contre 17)
[11]. À la suite d’une plainte
déposée par l’Union européenne, à propos de l’affaire des
Foreign Sales Corporations
(
FSC )
[12], les États-Unis ont même été, en 2002, sous le coup de la plus lourde
condamnation jamais prononcée par l’OMC, véritable « bombe atomique » jetée
sur le système commercial multilatéral, selon l’ancien directeur général de l’OMC,
Mike Moore. À l’issue de ce différend, l’Union européenne a été autorisée, en
août 2002, à prendre des mesures de compensation à hauteur de 4 milliards de
dollars, soit 40 fois le montant des sanctions infligées par les États-Unis à l’Europe
dans l’affaire du bœuf aux hormones
[13].
Les États-Unis forment-ils un État comme les autres à l’OMC ?
Si, au total, la thèse de l’hégémonie américaine paraît aujourd’hui peu crédible, on
aurait tort, pour autant, de banaliser le statut et l’influence des États-Unis au sein
de l’Organisation. Foyer historique du libéralisme libre-échangiste, abritant le
cœur du capitalisme mondialisé, les États-Unis exercent une influence prépondérante dans l’offre de normes de régulation. Ils parviennent ainsi à transposer des
pans entiers de leur propre législation dans le droit commercial multilatéral (propriété intellectuelle, normes sanitaires et phytosanitaires). Àl’inverse, ils peuvent
freiner la constitution du droit de l’OMC lorsqu’ils n’ont pas besoin de celui-ci pour
utiliser à l’échelle internationale leur propre législation interne (cas du droit antitrust par exemple)
[14].
En second lieu, leur politique commerciale unilatérale continue incontestablement de les singulariser par rapport aux autres membres de l’Organisation. Si
les mesures commerciales défensives sont courantes dans le monde, et autorisées
sous certaines conditions à l’OMC (droits compensateurs anti-dumping, mesures
de sauvegarde de secteurs domestiques menacés dans leur existence par des importations massives), aucun État ne dispose d’un arsenal législatif commercial aussi
offensif que les États-Unis pour ouvrir les marchés extérieurs à leurs exportations
(la fameuse « section 301 »)
[15]. Il est à cet égard remarquable qu’ils aient continué,
après l’entrée en fonction de l’OMC, à utiliser les ressources de cette législation
unilatérale pour menacer de rétorsions commerciales des pays accusés d’entraver
l’accès d’entreprises américaines à leurs marchés. Cette stratégie a pu se révéler
payante au stade des consultations à l’OMC, comme dans le cas du différend sur
l’automobile avec le Japon en 1995.
Enfin, dans leur rapport à la procédure de règlement des différends, les États-Unis font également preuve de singularité. L’affaire des
Foreign Sales Corporations
montre qu’ils sont certainement le seul État à pouvoir reconduire une législation
commerciale systématiquement condamnée au GATT puis à l’OMC depuis vingt
ans
[16].
Acontrario, lorsqu’ils obtiennent gain de cause devant l’ORD et sont autorisés
par l’OMC à prendre des mesures de rétorsion (comme en 1999 dans les affaires
du bœuf aux hormones et de la banane les opposant à l’Union européenne), ils ont
alors un pouvoir de sanction que peu de pays peuvent avoir au sein de l’Organisation
[17].
Comment, en définitive, caractériser la position singulière des États-Unis ? La
création de l’OMC n’aurait pas été possible sans leur implication et leur soutien,
mais, depuis, l’Organisation ne vit pas dans leur « ombre » et ne doit pas non plus
sa survie à leur hégémonie. L’OMC – après le GATT – invalide, par conséquent,
la théorie réaliste de la stabilité hégémonique. Pour autant, le statut et l’influence
des États-Unis à l’OMC ne sauraient être banalisés, pas plus que leur capacité à
s’exempter des contraintes multilatérales qu’impose l’Organisation. Plutôt que
d’hégémonie, il faudrait alors parler de flexibilité, de gammes de choix et de possibilités d’arbitrages qu’autorise la puissance : opter pour le multilatéral ou l’unilatéral,
choisir les pressions bilatérales ou le registre juridictionnel, se mettre en conformité avec les règles multilatérales ou les ignorer…
Un instrument d’hégémonie sur le Sud ?
Le discours altermondialiste dépeint couramment l’OMC comme l’instrument
d’une hégémonie – collective cette fois– exercée par les États du Nord sur les pays
en développement (PED)
[18]. Cette vision réactive, sur un mode militant, le paradigme d’une économie mondiale divisée entre un « centre » capitaliste et sa « périphérie », paradigme qui a structuré l’approche marxiste de l’économie politique
internationale avec sa variante « dépendantiste » (incarnée dans les années 1970
par des auteurs comme Samir Amin, André Gunder Frank, etc.)
[19]. Par ailleurs, c’est
Robert Cox qui a introduit la conception gramscienne de l’hégémonie dans l’étude
des relations internationales et souligné le rôle fondamental des organisations
économiques internationales dans la mondialisation du capitalisme : légitimation
de celui-ci par des règles multilatérales, intégration des élites des pays périphériques
au sein d’une « classe managériale transnationale », absorption des discours antihégémoniques
[20]. Selon l’analyse altermondialiste qui prolonge aujourd’hui les
approches critiques de l’économie politique internationale
[21], l’OMC serait un des
lieux privilégiés de conversion au libéralisme des États encore à la périphérie du
capitalisme mondial, et ce sous l’égide des États les plus puissants, les plus libéraux
et les plus familiers du système GATT/OMC. Cette conception gramscienne de
l’hégémonie appliquée à l’OMC est-elle plus convaincante que la conception
réaliste de la stabilité hégémonique ?
La maîtrise des négociations par les pays industrialisés
L’idée d’une hégémonie exercée par les pays de la « quadrilatérale » (États-Unis,
Canada, Union européenne, Japon) sur les pays en développement repose sur des
arguments irréfutables. Le premier est que, dans les négociations menées depuis
le cycle de l’Uruguay(
Uruguay round), les pays industrialisés ont largement imposé
leurs priorités pour tout ce qui touche aux enjeux post-tarifaires de l’après-Marrakech : services, propriété intellectuelle, normes sanitaires, investissement,
concurrence, marchés publics, environnement, clause sociale
[22]. De leur côté, la
grande majorité des PED demeurent intéressés par un meilleur accès de leurs
exportations de produits agricoles et industriels aux marchés du Nord où ils se
heurtent encore à des barrières tarifaires et non tarifaires (prix agricoles subventionnés, quotas résiduels dans le cadre de l’Accord Multifibres, standards techniques
et sanitaires). Leurs positions sur les enjeux post-tarifaires sont soit nettement
défensives (propriété intellectuelle, investissement, clause sociale) soit décalées
par rapport aux demandes des pays du Nord, comme sur les services
[23]. Au total,
cette surdétermination de l’agenda des négociations par les grands pays industrialisésamène certains auteurs – et pas seulement les militants altermondialistes–
à estimer que « le fonctionnement de l’OMC continue à répondre avant tout aux
intérêts et aux objectifs des grandes puissances mondiales »
[24].
Non seulement les pays industrialisés modèlent la mise sur agenda, mais ils ont
montré, dans le passé, leur capacité à imposer la conclusion de certains accords aux
PED. Àla fin de l’Uruguay round, en effet, les États-Unis et la Communauté européenne ont œuvré de concert pour dissocier juridiquement le GATT de 1994 du
GATT de 1947. En résiliant alors ce dernier pour adhérer à l’OMC, les États-Unis
et la Communauté européenne ont obligé les pays en développement à accepter
en bloc l’ensemble des accords de 1994 – ycompris ceux qui suscitaient leurs réticences sur les services, l’investissement, la propriété intellectuelle–, s’ils voulaient
continuer à bénéficier des acquis du multilatéralisme commercial, à commencer
par la clause de la nation la plus favorisée.
Cette maîtrise de la mise sur agenda et de la conclusion des accords par les
grandes puissances commerciales a pu faire dire à certains auteurs que la règle du
consensus constituait une hypocrisie organisée, destinée à conférer une légitimité
de façade à l’OMC
[25].
Un dernier argument tendant à mettre en évidence l’existence d’un clivage
Nord-Sud à l’OMC concerne le fonctionnement de l’ORD. Il est manifeste que
les pays en développement sous-utilisent cet organe par rapport aux pays industrialisés : bien que représentant près des 75% des membres de l’Organisation, ils
sont à l’origine de 31% des plaintes déposées entre 1995 et 2001, alors que les pays
industrialisés, minoritaires, représentent 69 % des plaintes
[26]. Déficit d’expertise
juridique interne et coûts d’accès à une expertise externe peuvent expliquer cette
faible mobilisation des pays en développement et, en particulier, des pays les plus
pauvres et des petits États. Par ailleurs, à l’autre bout de la procédure, le caractère
bilatéral des sanctions se caractérise par des asymétries de pouvoir évidentes entre
grandes puissances commerciales et petits pays. Dans l’affaire de la banane, par
exemple, quel aurait été l’impact des mesures de rétorsion de l’Équateur à l’encontre
de l’Union européenne ?
[27]
La structuration du pouvoir à l’OMC révèle donc une incontestable asymétrie
Nord-Sud, tant dans les négociations multilatérales que dans le recours à la procédure de règlement des différends.
De Marrakech à Cancun : la montée en puissance d’un nouveau Sud
Toutefois, il ne faut pas sous-estimer la montée en puissance des pays en développement depuis la création de l’OMC. Ceux-ci ont désormais pour eux la force du
nombre et leur importance au sein de l’Organisation s’accroît encore sous l’effet
d’entraînement produit par les puissances émergentes du Sud (Inde, Brésil, Afrique
du Sud, Chine)
[28]. Cette nouvelle place qu’occupent aujourd’hui les pays du Sud
a fait considérablement évoluer la structure du pouvoir au sein du régime commercial
international. Après un GATT sous hégémonie américaine dans les années1950-1960, puis dominé par les États-Unis et l’Europe jusqu’à l’
Uruguay round, l’OMC
fait aujourd’hui l’apprentissage d’un multilatéralisme multipolaire.
Plusieurs exemples ont récemment illustré cette nouvelle capacité de mobilisation
des PED. L’évolution du débat sur la « clause sociale » est certainement la plus spectaculaire
[29]. Les pays en développement, qui considèrent l’incorporation de normes
du travail dans le commerce mondial comme une forme de néoprotectionnisme
occidental, se sont opposés de manière récurrente aux pressions des États-Unis et
de l’Europe en la matière, quitte à contribuer à l’échec de la conférence de Seattle
en 1999. Sur le fond, ils sont parvenus, depuis la conférence de Singapour en
1996, à renvoyer les travaux sur les normes de travail à l’OIT, position réitérée à
Doha, qui a tenu en échec la détermination de la délégation européenne à réintroduire cette question à l’OMC. Si une référence aux normes fondamentales du
travail apparaît donc bien dans le préambule de la déclaration de Doha, les membres
de l’OMC se bornent seulement à réitérer la déclaration faite à Singapour et à
prendre note des travaux en cours à l’OIT sur la dimension sociale de la mondialisation, conformément à la position des pays en développement.
Deuxième exemple : la négociation sur l’investissement qui, des points de vue
européen et américain, devrait permettre, après l’échec de l’Accord multilatéral sur
l’investissement concocté à l’OCDE en 1998, la relance d’un projet d’accord
multilatéral susceptible de remplacer à terme les quelque 1 850 traités bilatéraux
existant dans le monde. Or l’opposition de l’Inde sur ce sujet s’est révélée insurmontable à Doha, le représentant indien n’hésitant pas à en faire un sujet emblématique de conflit
[30].
Dernier exemple : l’accord sur les droits de propriété intellectuelle (TRIPS) et
les contraintes que ses clauses en matière de brevets font peser sur l’accès des pays
du Sud aux médicaments nécessaires pour lutter contre les grandes pandémies
[31].
Cette fois, la mobilisation s’est faite autour du Brésil et de l’Afrique du Sud qui
s’étaient lancés dans la mise en circulation de médicaments génériques brevetés,
au risque de se voir intenter des procès par des États ou des firmes pharmaceutiques
occidentaux
[32]. Elle a permis aux PED d’obtenir à Doha la confirmation que
l’accord TRIPS « n’empêch[ait] pas et ne devrait pas empêcher » les États de
prendre des mesures pour protéger la santé publique et, en particulier, « pour
promouvoir l’accès de tous aux médicaments ». Des négociations difficiles se poursuivent depuis sur la base de ce compromis
[33].
Depuis Seattle, on sait que cette fronde des pays en développement n’est pas que
symbolique et qu’elle est effectivement en mesure de paralyser l’OMC. Aussi, de
Seattle à Doha, les gouvernements des pays industrialisés ont-ils cherché à donner
des gages aux PED. Des décisions à portée politique et symbolique ont d’abord été
prises telles que la désignation d’un représentant d’un pays en développement à la
tête de l’OMC à partir de 2002
[34], l’organisation des deux prochaines conférences
ministérielles dans des pays du Sud et surtout le lancement des négociations de Doha
sous la forme d’un « Programme pour le développement »
[35]. Sur le fond, plusieurs
propositions visant à améliorer l’intégration des PED dans le commerce mondial
et leur représentation à l’OMC ont été adoptées ou inscrites à l’agenda des négociations de Doha : le « traitement spécial et différencié » sur la base de quelque
80 propositions de mesures à caractère préférentiel élaborées par les PED eux-mêmes ; un plan pour les pays les moins avancés (PMA); des mesures de soutien
institutionnel spécifiques
[36].
Pourtant, cette prise en considération des intérêts des pays en développement
n’a pas suffi pour assurer le succès de la cinquième conférence ministérielle de
l’OMC, organisée à Cancun en septembre 2003, qui devait aboutir à un
package
deal (compromis de dernière minute qui oblige à une grande transversalité sectorielle) sur les enjeux de Doha. L’agriculture-enjeu problématique classique (avec
une focalisation inattendue sur la négociation concernant le coton) et les quatre
questions sensibles de Singapour (investissement, concurrence, marchés publics et
facilitation des échanges) ont de nouveau galvanisé l’opposition des pays du Sud,
pourtant divisés en un « groupe des 90 » (pays africains et PMA) et un « groupe
des 21 » (pays émergents conduits par le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud et la
Chine). Dès avant la conférence, le « groupe des21 » s’est dressé contre la menace
d’un duopole euro-américain sur l’agriculture
[37]. Le « groupe des90 » s’est ensuite
élevé contre le refus des États-Unis de remettre en cause les subventions publiques
accordées aux exportateurs américains de coton
[38], et contre tout accord sur les questions de Singapour. Malgré la proposition de compromis final, soutenue par le négociateur européen, de ne retenir que deux questions sur quatre, la Corée du Sud a
menacé de bloquer les négociations si l’ensemble des dossiers n’était pas abordé.
Au-delà d’une réactivation du clivage traditionnel Nord-Sud, Cancun a donc été
plutôt le révélateur des nouvelles lignes de fractures dessinées par la mondialisation.
On était désormais en présence d’une situation nouvelle où « des Nords et des Suds
[se croisaient] sans se rencontrer »
[39]. En outre, de l’aveu des négociateurs de
Cancun, la détermination des délégations des pays émergents – Inde et Brésil en
particulier– à se faire entendre sur la scène internationale semble avoir joué un rôle
au moins aussi important que les enjeux commerciaux en eux-mêmes, comme si
ces pays avaient cherché à compenser à l’OMC le manque d’audience dont ils
avaient souffert à l’ONU quelques mois plus tôt lors de la guerre en Irak
[40].
L’échec de Cancun, après celui de Seattle, a bien montré que l’OMC ne peut plus
être réduite à une logique d’hégémonie du Nord sur le Sud. Malgré les asymétries
de pouvoir qui subsistent, on ne peut nier que les pays du Sud aient acquis depuis
Marrakech un pouvoir de blocage tel que les pays du Nord sont obligés de prendre
en compte leurs intérêts, sous peine de condamner l’Organisation à la paralysie.
L’OMC, idéal-type du multilatéralisme libéral ?
Parce qu’elle redessine en permanence les lignes de partage économiques entre États,
la mondialisation conduit à un éclatement de la scène des négociations commerciales où l’éparpillement des intérêts en jeu et la multiplication des scénarios de
coalition à l’OMC donnent à nouveau un grand intérêt à la théorie libérale du multilatéralisme. Depuis une vingtaine d’années en effet, les théoriciens libéraux de la
coopération internationale ont élaboré une vision des régimes opposée à la théorie
de la stabilité hégémonique
[41]. Selon eux, un régime peut fonctionner sans
hegemon
par les seules vertus intrinsèques de la coopération. L’accès à l’information, la
transparence des négociations et la prédictibilité des agendas conduisent à une
réduction de l’incertitude et des coûts de transaction pour l’ensemble des participants.
En vertu des principes du « donnant-donnant » et de la « réciprocité diffuse », un
État peut, dans un contexte de négociations multisectorielles, faire des concessions
dans un domaine pour obtenir des gains dans un autre. Le caractère itératif de la
coopération permet au perdant d’une négociation d’un jour d’escompter des
compensations lors d’une rencontre ultérieure. Par ailleurs, selon cette approche
libérale, il est possible de contenir le facteur puissance grâce aux règles, procédures
et institutions du régime, pourvu que celles-ci soient stables, neutres et légitimes.
Contrairement à ce que l’on avance parfois, ce corpus analytique et théorique
portant sur les ressorts des négociations multilatérales n’a pas été dépassé à de
nombreux égards
[42].
Quelle est toutefois l’applicabilité de cette approche à l’OMC ? On sait que la théorie
libérale du multilatéralisme a fortement puisé son inspiration dans les principes
fondateurs du GATT (clause de la nation la plus favorisée, non-discrimination et
réciprocité dans les avantages consentis, etc.). On ne s’étonnera donc pas que l’OMC
soit identifiée aujourd’hui à un idéal-type de multilatéralisme libéral. Ainsi, les économistes, qui contestent volontiers sa vocation libre-échangiste – dans laquelle ils voient
plutôt un néomercantilisme– s’accordent en tout cas sur son caractère multilatéral
[43].
Quant aux politistes, ils ont vu dans la naissance de l’OMC un renouveau et une
extension du multilatéralisme
[44], la naissance d’une véritable organisation internationale
[45], voire un « parfait exemple de bonne gouvernance internationale »
[46].
Cette assimilation de l’OMC à un idéal-type de multilatéralisme libéral fait
toutefois problème. Certes, la dimension collective des négociations à l’OMC
milite en faveur d’une lecture où le poids du nombre, la multipolarité et l’éclatement
des intérêts tendent à absorber les risques d’hégémonie, mais le fonctionnement de
l’Organisation trahit trois écarts par rapport à une vision optimale du multilatéralisme.
Le premier concerne le principe d’égalité entre États qui fonde le processus décisionnel (un État = une voix). En pratique, évidemment, certains États sont
« pluségaux » que d’autres. Les États-Unis, l’Union européenne, le Brésil, l’Inde
ou la Chine ont beaucoup plus de chances de faire valoir leurs positions avec
succès (en suscitant des coalitions ou, si nécessaire, en exerçant seuls une capacité
de blocage) que la plupart des autres États membres de l’OMC pris individuellement.
De ce point de vue, il serait naïf de prétendre que le multilatéralisme de l’OMC
ignore les inégalités de puissance et d’influence entre ses membres.
Le second écart concerne le degré d’institutionnalisation de l’OMC en tantqu’organisation internationale. La question est fondamentale pour deux raisons : d’abord parce
que c’est le degré d’institutionnalisation qui fait d’un régime une organisation internationale; ensuite parce que plus une organisation internationale est institutionnalisée,
plus elle acquiert de pouvoir par rapport aux États qui l’ont fondée. De ce point de
vue, on a coutume de souligner le renforcement institutionnel de l’OMC par rapport
au GATT, qui n’était effectivement qu’un accord en forme simplifiée (
executive
agreement), sans structure institutionnelle étoffée. L’OMC, elle, a le statut de personnalité juridique internationale et repose sur une architecture institutionnelle hiérarchisée que les organigrammes officiels donnent volontiers à voir comme complexe
et intégrée. On sait par ailleurs la révolution juridique qu’a déclenchée l’ORD en
consolidant les règles et procédures du régime commercial international
[47].
Faut-il rappeler, néanmoins, que l’OMC reste une simple organisation de gestion
et de consolidation d’accords intergouvernementaux ? Qu’elle demeure, à ce titre,
une organisation moins intégrée que la Banque mondiale ou le FMI qui possèdent
au moins un directoire ou un conseil d’administration auxquels sont délégués des
pouvoirs décisionnels consistants ? Enfin que le droit de l’OMC est totalement
étranger au concept de supranationalité qui caractérise le droit communautaire dans
l’Union européenne ? La façon même dont se déroulent les négociations multilatérales ne permet pas d’affirmer qu’il y ait eu rupture entre l’OMC et le GATT.
La création de l’OMC devait en effet mettre fin aux cycles de négociations ( rounds)
étirés sur des années qui avaient caractérisé le GATT, en leur substituant une
structure institutionnelle permanente, fondée notamment sur des comités thématiques spécialisés. Cette structure est bien sûr mise à contribution dans les négociations multilatérales de l’OMC, mais, compte tenu de la flexibilité nécessaire à
la pratique des package deals, c’est bien à un cycle de négociations ancienne manière
qu’on a eu affaire à Doha. Ainsi, en termes d’institutionnalisation, l’OMC relève
encore davantage du régime que de l’organisation.
Le troisième écart concernele caractère aléatoire des négociations. De Seattle
à Cancun, l’OMC a connu des échecs importants, qui montrent que les vertus intrinsèques du jeu multilatéral ne suffisent pas pour garantir le succès des négociations.
Cette complexification croissante des négociations est une tendance lourde qui ne
peut que s’accroître dans les années à venir et ce pour trois raisons : le principe
consensuel qui régit le système décisionnel et rend toute autre solution (majorité
qualifiée, etc.) politiquement inenvisageable pour des raisons évidentes de légitimité; l’élargissement programmé de l’Organisation jusqu’à son universalisation;
la multiplication des enjeux de négociation qui affectent de plus en plus les politiques de régulation économique, sociale et environnementale des États
[48].
Il est donc probable que l’OMC continuera, dans les années à venir, d’incarner
un multilatéralisme asymétrique et sous-optimal par rapport à l’idéal-type libéral.
Elle restera, néanmoins, un lieu de négociations multilatérales d’une densité sans
équivalent et l’un des rares espaces multilatéraux où la logique de l’interdépendance
et de la coopération tient tête à celle de la puissance.
[1]
Cf. Marie-ClaudeSmouts, « La coopération internationale, de la coexistence à la gouvernance mondiale », dans M.-C.Smouts
(dir.),
Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de SciencesPo, 1998.
[2]
Rappelons que la notion de régime international suppose l’existence de « principes », « normes », « règles » et « procédures » qui structurent un domaine de coopération internationale. Selon qu’il est plus ou moins institutionnalisé, un régime
peut donner naissance à une organisation internationale ou non (c
f. Stephen Krasner(ed.),
International Regimes, Ithaca, Cornell
University Press, 1983 et, pour une actualisation, Andreas Hasenclever et
al.,
Theories of International Regimes, Cambridge,
Cambridge University Press, 1997). Pour ce qui nous intéresse ici, le GATT puis l’OMC constituent un archétype de
régime international qui repose, conformément à la définition initiale de Krasner, sur des principes (comme la clause de la
nation la plus favorisée), des normes (celles qui sont contenues dans les 29 accords de l’OMC), des règles et procédures (relatives à l’adhésion des nouveaux membres, à la prise de décision, au règlement des différends, etc.).
[3]
Pour un compte rendu des principaux ouvrages et articles de Kindleberger et Gilpin et une restitution des critiques
adressées à la théorie de la stabilité hégémonique par Robert Keohane et d’autres, voir Gérard Kébabdjian,
Les théories de
l’économie politique internationale, Paris, LeSeuil, 1999 et Dario Battistella,
Théories des relations internationales, Paris, Presses
de SciencesPo, 2003.
[4]
S. Krasner, « State Power and the Structure of International Trade »,
World Politics, 28 ( 3), avril 1976, notammentp. 322.
[5]
Rappelons que Susan Strange décompose la puissance structurelle en quatre vecteurs : militaire, productif, technologique
et financier.
Cf. S. Strange,
States and Markets. AnIntroduction to International Political Economy, Londres, Pinter, 1988.
[6]
Charles Lipson, « The Transformation of Trade : the Sources and Effects of Regime Changes », dans S. Krasner (ed.),
International Regimes,
op. cit.
[7]
John Odell et
al., « The US, the ITO and the WTO : Exit Options, Agent Slack and Presidential Leadership », dans Anne
Krueger (ed.),
The WTO as an International Organization, Chicago, Chicago University Press, 1998.
[8]
Gunnar Sjöstedt, « Leadership in Multilateral Negotiations : Crises or Transition ?», dans Peter Berton et
al. (eds),
International Negotiation, Londres, MacMillan, 1999.
[9]
L’OMC comptait 146 États membres au début de l’année 2004; une trentaine d’autres sont aujourd’hui candidats et engagés
dans la procédure d’adhésion.
[10]
Michel Aglietta, Sandra Moatti
, Le FMI, de l’ordre monétaire aux désordres financiers, Paris, Économica, 2000, p. 28.
[11]
Cf. Daniel Jouanneau,
L’Organisation mondiale du Commerce, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003, p. 36.
[12]
Du nom de la législation américaine qui permet à des firmes multinationales américaines d’exporter leurs produits à moindre
coût fiscal à partir de filiales implantées dans des centres
off-shore. Quelque 5000 firmes américaines au premier rang desquelles Boeing, Microsoft, Kodak, Exxon/Mobil disposent ainsi de sociétés écrans, notamment à LaBarbade et aux îles Vierges.
Environ un quart des exportations américaines sont concernées par cette pratique.
[13]
Après avoir vainement attendu l’annonce, par l’administration Bush, d’une abrogation de la législation
FSC, l’Union européenne a programmé une taxation progressive d’une série de produits américains à compter de mars2004. En novembre 2003,
elle a également obtenu une autre condamnation très lourde des États-Unis dans l’affaire relative aux mesures restrictives
sur l’acier adoptées par le gouvernement américain en mars2002 avec, à la clé, de nouvelles mesures de rétorsion européennes
à hauteur de 2 milliards de dollars.
[14]
Cf. Michel Rainelli, « L’OMC : vers une régulation de la mondialisation marchande ? », dans Josepha Laroche (dir.),
Mondialisation et gouvernance mondiale, Paris, PUF, 2003, p. 63.
[15]
La « section 301 » du
Trade Act de 1974, renforcée en 1988, permet aux États-Unis de prendre des mesures de rétorsion
unilatérales à l’encontre de tout État accusé de restreindre l’accès à son marché par des pratiques « déloyales ». Elle a fait
l’objet d’une condamnation à l’OMC après une plainte déposée par l’Union européenne en 1998. Voir M. Rainelli,
L’Organisation mondiale du commerce, Paris, La Découverte, 5
e éd., 2000, p. 102-109.
[16]
En 1981, le GATT avait condamné une législation américaine antérieure du même type (
Domestic International Sales
Corporation). Les États-Unis avaient alors répliqué en édictant, en 1984, la législation
FSC autorisant en réalité les mêmes
pratiques. Après une pause due aux négociations d’Uruguay, l’Union a déposé une nouvelle plainte, et la nouvelle législation
a été condamnée par un groupe spécial de l’OMC en novembre 1999. L’Organe d’appel saisi par les États-Unis a confirmé
la condamnation. En novembre 2000, le Congrès américain a alors amendé la législation
FSC (
ETIAct) mais, de nouveau,
sans abolir le régime de subvention d’exportations. C’est cette « nouvelle » législation
FSC/ETI qui a été condamnée par
un groupe spécial en août 2001 et par l’Organe d’appel en janvier 2002.
[17]
Les mesures de compensation prises dans le cadre de l’affaire de la banane ont été levées en 2001; en revanche, la surtaxation de 100% de droits de douanes sur une série de produits européens imposée dans le cadre de l’affaire du bœuf aux
hormones s’applique toujours, les États membres de l’Union ayant refusé, à ce jour, de revenir sur la législation communautaire restrictive concernant la production et la commercialisation de viande aux hormones.
[18]
Cf. BernardCassen, SusanGeorge,
Remettre l’OMC à sa place, Paris, ATTAC, Mille et une nuits, 2001; Agnès Bertrand,
Laurent Kalafatides,
OMC, le pouvoir invisible, Paris, Fayard, 2002; Denis Horman,
Mondialisation excluante et nouvelles solidarités : soumettre ou démettre l’OMC ?, Paris, L’Harmattan, 2001.
[19]
Sur ces courants de l’économie politique internationale, voir G. Kébabdjian,
Les théories de l’économie politique internationale,
op. cit. et D Battistella,
Théories des relations internationales,
op. cit.
[20]
Cf. RobertCox,
Approaches to World Order, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[21]
Cette filiation est d’autant plus nette que des auteurs comme Cox et Frank ont explicitement pris position en faveur des
mouvements altermondialistes ces dernières années.
[22]
Rappelons que les services ont fait l’objet d’un accord signé à Marrakech (GATS), de même que les aspects des droits
de propriété intellectuelle liés au commerce (TRIPS) et les mesures d’investissement liées au commerce (TRIMS). Mais de
nombreuses négociations sont en réalité évolutives : les services en raison du fait qu’ils figurent à « l’agenda incorporé » de
Marrakech ; l’investissement qui s’est imposé de nouveau à Singapour en 1996 en même temps que les marchés publics et
la concurrence. Par ailleurs, les négociations sur le commerce et l’environnement n’ont été réellement lancées qu’à Doha.
Enfin, le débat sur la clause sociale, évacué de l’OMC à Singapour est revenu perturber les conférences de Seattle et de Doha
sans parvenir à s’imposer dans les négociations.
[23]
Les pays en développement sont évidemment concernés par le commerce des services, qu’il s’agisse par exemple de consommation de services à l’étranger comme le tourisme (« Mode de fourniture » 2 dans la typologie de l’accord GATS) ou de
l’établissement à l’étranger d’un prestataire de services de type banques, assurances, etc. (« Mode de fourniture » 3). Mais
les pays en développement ne perçoivent pas nécessairement un intérêt à la libéralisation multilatérale de ces prestations
de services qui peut les priver d’un contrôle réglementaire national et de ressources fiscales. Inversement, leurs demandes
en matière de libéralisation des services peuvent ne pas coïncider avec les attentes des pays industrialisés. Concernant, par
exemple, les mouvements transfrontaliers de prestataires de services (« Mode de fourniture » 4), les pays en développement
sont favorables à une libéralisation qui permette à leurs ressortissants de séjourner temporairement dans les pays industrialisés
pour y acquérir une formation tout en bénéficiant du transfert d’une part de leurs revenus ; mais c’est précisément le type
de prestation de services sur lequel les pays industrialisés sont le moins flexibles pour des raisons de contrôle de l’immigration…
[24]
François Benaroya, Jean-Pierre Cling, « Crise du développement et impasse des négociations commerciales multilatérales »,
Revue française d’économie, XVI( 2), octobre 2001, p. 76.
[25]
Richard H. Steinberg, « In the Shadow of Law or Power ? Consensus-Based Bargaining and Outcomes in the
GATT/WTO »,
International Organization, 56 ( 2), printemps2002.
[26]
Estimant que la proportion de pays en développement dans le nombre de plaintes déposées à l’ORD correspond à leur
part dans les échanges mondiaux ( 30%), M. Rainelli en conclut que « l’ORD ne peut être considéré comme un instrument
de domination par les pays industrialisés sur les nations les moins développées » (« L’OMC : vers une régulation de la mondialisation marchande ?», dans J. Laroche,
Mondialisation et gouvernance mondiale,
op. cit., p. 64). On peut toutefois difficilement
se satisfaire d’une comparaison qui prend comme référence la part des PED dans les échanges mondiaux, dont tous les rapports
de l’OMC soulignent qu’elle est insuffisante et qu’elle doit s’élever. Par ailleurs, s’agissant du nombre d’États à l’origine de
saisines de l’ORD, il paraît plus logique de le comparer au nombre total des membres de l’OMC.
[27]
Sur ce problème,
cf. VilaysounLoungnarath, « Le mécanisme de règlement des différends », dans Christian Deblock(dir.),
L’Organisation mondiale du commerce. Où s’en va la mondialisation ?, Québec, FIDES, 2002
. Il faut toutefois rappeler que la
procédure va rarement jusqu’à l’adoption de sanctions ( 5 seulement autorisées entre 1995 et 2002), l’État condamné
acceptant le plus souvent de se conformer aux recommandations et décisions de l’ORD.
[28]
Loïc Tassé, « La Chine, leader des pays en développement ?», dans C. Deblock (dir.),
L’Organisation mondiale du
commerce. Où s’en va la mondialisation ?,
op. cit.
[29]
ChristopheBezou, « Le commerce, les clauses sociales et les normes de travail »,
ibid.
[30]
« Les pays en développement n’ont pas leur mot à dire concernant l’établissement du programme de l’OMC. Il apparaît
que le processus tout entier était purement formel et l’on veut nous forcer à agir contre notre gré. » Déclaration du plénipotentiaire indien, le 10 novembre 2001, cité dans Rémi Bachand, « Les investissements : le conflit Nord-Sud »,
ibid.
[31]
Le débat porte précisément sur la possibilité, pour les États en développement, de ne pas être astreints au droit des brevets
en matière de production de médicaments (en particulier à l’obligation d’obtenir une licence du titulaire du brevet), en se
fondant sur les clauses de l’accord TRIPS relatives à la protection de la santé publique et/ou celles qui mentionnent explicitement les dérogations dans les « situations d’urgence nationale ou autres circonstances d’extrême urgence ».
Cf. Marc
Dixneuf, « Au-delà de la santé publique : les médicaments génériques entre perturbation et contrôle de la politique mondiale »,
Revue française de science politique, 53 (2), avril 2003.
[32]
Trente-neuf laboratoires notamment américains, allemands et suisses avaient demandé à la Cour de justice de Pretoria
(mars2001) d’annuler une loi adoptée sous la présidence de NelsonMandela qui autorisait des laboratoires sud-africains à
fabriquer des médicaments brevetés sans accord de licence ou à en importer de pays les fabriquant dans ces conditions; de
son côté, le gouvernement américain avait déposé une plainte à l’OMC en avril 2001 contre le Brésil où une loi de 1996
avait également permis la fabrication de médicaments brevetés de traitement du Sida. Les deux plaintes ont été retirées dans
le courant de l’année 2001, avant l’ouverture de la conférence de Doha et à la suite d’une grande conférence des Nations
unies en juin 2001 sur la lutte contre le sida.
[33]
Le compromis élaboré par l’Union européenne, qui avait failli aboutir fin 2002, a finalement échoué devant l’opposition
isolée… des États-Unis, l’administration Bush ayant été assaillie par les lobbies pharmaceutiques américains.
[34]
À la suite d’un compromis élaboré en 1999, le Thaïlandais Supachai Panitchpadki a succédé en 2002 à l’Australien Mike
Moore comme directeur général de l’OMC pour un mandat réduit à troisans.
[35]
Olivier Cattaneo, « Comprendre le cycle de négociations commerciales multilatérales de Doha »,
Les Études du CERI,
92, décembre 2002.
[36]
Les mesures du « traitement spécial et différencié » concernent aussi bien les droits de protection des marchés des pays
en développement que leurs droits d’accès aux marchés des pays industrialisés, des clauses de non-réciprocité, des conditions particulières de mise en œuvre des accords commerciaux allant jusqu’à l’exemption. Le « plan d’action pour les PMA »
consiste en un engagement des États membres de l’OMC en faveur d’un accès aux marchés en franchise de droits et sans
contingents pour les produits originaires des PMA. Les mesures de « soutien institutionnel » concernent notamment la mise
en place de deux organismes spécifiques : un Centre consultatif sur la législation de l’OMC qui doit permettre aux pays engagés
devant l’ORD de pallier leur déficit d’expertise juridique; une Agence de coopération et d’information pour le commerce
international visant à fournir un soutien logistique aux pays pauvres et aux petits pays dans les négociations multilatérales.
[37]
Le 12 août 2003, un mois avant la conférence de Cancun, les négociateurs américains et européens avaient rédigé entre
eux un projet de négociation agricole.
[38]
La délégation américaine à Cancun s’est bornée à proposer un accord de pure forme, reprenant quasiment mot pour
mot les positions du syndicat des cotonniers américains. Entretien de l’auteur avec Paul-HenryRavier, ex-directeur adjoint
de l’OMC, Paris, 24 novembre 2003.
[39]
Discours de Pascal Lamy, commissaire européen au commerce, Parlement européen, 24 septembre 2003.
[40]
Ce point de vue a notamment été exposé par P. Lamy lors de conférences de presse et de discours tenus au lendemain
de la conférence de Cancun.
[41]
RobertKeohane,
After Hegemony, Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton, Princeton UniversityPress,
1984 ; Robert Axelrod,
Donnant-donnant, théorie du comportement coopératif, Paris, Odile Jacob, 1992 ; John Ruggie (ed.),
Multilateralism Matters, the Theory and Praxis of an Institutional Form, NewYork, Colombia University Press, 1993.
[42]
À notre connaissance, les seules analyses un peu nouvelles sur le multilatéralisme sont celles qui critiquent le cadre intergouvernemental opaque des grandes négociations internationales et prônent un multilatéralisme démocratisé par le bas, ouvert
aux ONG, associations de citoyens, etc. (
cf. M.-C. Smouts, « Multilateralism from Below : A Prerequisite for Global
Governance », dans Michael Schechter,
Future Multilateralism, MacMillan/St Martin’s Press, 1999
. ). Toutefois, aussi légitimes soient-ils d’un point de vue politique, ces appels n’aboutiraient
infinequ’à accroître le nombre de participants aux négociations multilatérales. Dans cette perspective, la boîte à outils forgée par la théorie des jeux pour comprendre ce qui se joue
dans les processus de négociation multilatérale demeure, de notre point de vue, une panoplie analytique tout à fait pertinente.
[43]
Cf. Bernard Hoeckman, Michel Kostecki,
The Political Economy of the Multilateral Trading System, Oxford, Oxford
University Press, 2001.
[44]
Même s’ils s’appuient essentiellement sur le corpus conceptuel et théorique légué par Keohane et Ruggie sur le multilatéralisme,
cf. Rorden Wilkinson,
Multilateralism and the World Trade Organisation, Londres, Routledge, 2000, p. 31-52.
[45]
A. Krueger (ed.),
The WTO as an International Organization,
op. cit.
[46]
YvesSchemeil, « L’OMC et l’instabilité internationale », dans Guy Lachapelle, Stéphane Paquin (dir.),
Mondialisation,
gouvernance et nouvelles stratégies sub-étatiques, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004.
[47]
Le renforcement juridique du règlement des différends, du GATT à l’OMC, repose notamment sur trois innovations :
l’adoption quasi automatique des rapports des groupes spéciaux, dès lors qu’ils ne sont pas rejetés par la totalité des membres
de l’OMC présents à l’ORD (procédure du « consensus négatif »); la création de l’Organe d’appel permanent (dont les rapports
sont adoptés selon la même procédure); et le caractère contraignant des recommandations de l’ORD pour les États membres
de l’OMC, assorti d’un mécanisme de sanction en cas de non-mise en conformité des États. Environ 40 % des différends
soulevés dans le cadre de l’OMC sont réglés au stade des consultations bilatérales, et 60% donnent lieu à la mise en place
d’un groupe spécial.
Cf. Virgile Pace,
L’OMC et le renforcement de la réglementation juridique des échanges commerciaux internationaux, Paris, L’Harmattan, 2000.
[48]
Cf. ElieCohen,
L’ordre économique mondial. Essai sur les autorités de régulation, Paris, Fayard, 2001, p. 69 etsuiv.