2004
Critiques internationales
La résistible expansion du protestantisme conservateur
Patrick Michel
Longtemps les observateurs du religieux se sont fait l’écho d’une expansion vigoureuse
d’un nouveau protestantisme sur les cinq continents. Ce « protestantisme
conservateur », pour reprendre l’expression de Peter Berger, comporte des
facettes multiples. On y trouve naturellement l’évangélisme, mais surtout le néo-pentecôtisme ainsi que des variantes plus atypiques comme l’Église du révérend
Moon en Corée du Sud. Le commun dénominateur de cette mouvance réside
dans sa valorisation de la réussite de l’homme dans le monde; mais son unité
procède aussi de son fonctionnement en réseaux, puisque nombre des églises
concernées entretiennent des relations suivies par-delà les frontières étatiques.
En Amérique latine, en Asie, en Afrique et même en Europe, ce protestantisme a
progressé à partir des années 1960 et 1970 aux dépens du catholicisme et des
cultes locaux. Il bénéficiait alors du soutien particulièrement efficace des
Églises nord-américaines, soutien logistique et financier notamment. Cet atout
s’est toutefois révélé moins essentiel à mesure que certains réseaux protestants
se sont émancipés de la matrice états-unienne pour étendre leurs ramifications
au-delà de leur point d’ancrage initial, de manière relativement autonome.
Le succès du protestantisme conservateur est alors apparu comme reflétant avant tout
la pertinence de son message pour des sociétés en pleine transformation et
travaillées par des conflits spécifiques. En Corée du Sud, ce sont la lutte contre
le communisme et la modernisation accélérée de l’économie qui ont créé les
conditions favorables à l’essor des Églises protestantes. En Amérique latine,
le voisin états-unien n’aurait probablement pas réussi à établir des têtes de pont
néopentecôtistes en si grand nombre si les sociétés locales n’y avaient pas trouvé
la célébration d’une réussite matérielle que le catholicisme ancien ne semblait
pas en mesure de promouvoir. En Russie, c’est, cette fois, l’effondrement du
système communiste qui a permis un véritable engouement pour les Églises
protestantes, au lieu de susciter le « retour de l’orthodoxie » largement
attendu. En Afrique de l’Ouest, dans un contexte de libéralisation politique relativement favorable à l’intervention de nouveaux acteurs dans l’espace public,
les mouvements pentecôtistes ont su faire apparaître la conversion comme
l’instrument potentiel d’une délivrance des maux socio-économiques en partie
liés aux programmes d’ajustement structurel.
Les études regroupées ici s’intéressent toutes aux conditions de l’implantation du
protestantisme conservateur dans des sociétés aux trajectoires contrastées. Elles
conduisent en particulier à relativiser l’influence des réseaux protestants basés
aux États-Unis – influence qui demeure néanmoins significative. Symétriquement, elles permettent d’identifier les facteurs locaux de l’expansion du
protestantisme, mais aussi de son épuisement. Car les variables en question
peuvent très bien changer de sens. En Corée du Sud, l’individualisme induit
par la modernisation économique dont le protestantisme avait été partie prenante risque ainsi de se retourner contre ce dernier et de déboucher sur une
véritable sécularisation de la société : les premiers signes de l’essoufflement
du protestantisme sud-coréen en témoignent. En Russie, si les Églises protestantes ont d’abord bénéficié de l’attrait plus généralement exercé sur la population par tout ce qui pouvait s’apparenter à un signe extérieur d’occidentalisation, elles ont dû aussi tenir compte du virage nationaliste intervenu dans
la seconde moitié des années 1990 et mettre l’accent sur leur enracinement dans
l’histoire russe, au risque de réduire ainsi la portée du message propagé. C’est
donc à l’intérieur d’une même gamme de facteurs – politiques, économiques,
« identitaires » – que résident parfois les déterminants de l’expansion comme
de la stagnation du protestantisme.