2004
Critiques internationales
Nationalisme et multiculturalisme
Daniel Sabbagh
chargé de recherches au CERI. Il travaille notamment sur les politiques antidiscriminatoires dans une perspective comparative. Il est l’auteur de L’égalité par le droit : les paradoxes de la discrimination positive aux États-Unis (Paris, Économica, 2003), (Prix François Furet).
Toute analyse conceptuelle ou empirique des relations entre « nationalisme » et « multiculturalisme » doit commencer par reconnaître l’ambiguïté de ces notions et écarter celles de leurs significations qui feraient obstacle à
l’entreprise ou la condamneraient d’emblée à la stérilité. Pour éviter les confusions
découlant de « la tendance [répandue] à glisser d’un usage descriptif à un usage
normatif »
[1] du terme « multiculturalisme », celui-ci renverra donc ici non à la diversité culturelle – état de fait commun à la plupart des démocraties libérales contemporaines– mais à la valorisation politique de cet état de fait. De même, à l’encontre
du présupposé implicite selon lequel la nation pourrait se définir comme une
communauté ethno-culturelle – présupposé apparemment partagé par certains
auteurs canoniques
[2], qui laissent à d’autres le soin de rendre compte du processus
historique par lequel les mouvements nationalistes ont en réalité
inventé la
« culture » distinctive de leur nation en gestation
[3] –, j’adopterai une définition plus
consensuelle – et, en tout cas, moins indûment restrictive – de cette deuxième
notion également très large : dans cet article, le mot « nation » renverra à une
communauté de personnes caractérisée par des traits culturels communs, par la
reconnaissance mutuelle ainsi que l’
anonymat de l’appartenance
[4], enfin, par
une
aspiration à l’autodétermination collective qui la distingue du groupe ethnique (même
si celui-ci, lorsque son identité est menacée, a tendance à se penser comme une
nation). Car s’il est vrai que « les groupes ethniques peuvent s’ériger en groupes
nationaux [et que] les communautés nationales peuvent définir leur identité en référence à une origine ethnique commune, (...) l’existence de cette large zone où
ethnicité et nation se recouvrent n’empêche pas qu’il s’agisse de deux phénomènes
distincts. L’unité de la nation ne se réfère pas nécessairement à une ascendance commune, et le groupe ethnique ne se perçoit pas nécessairement lui-même comme
une communauté politique séparée à l’intérieur de la société dans laquelle il est
englobé »
[5]. Si l’on ne commence pas par établir cette distinction analytique, on ne
pourra ni comprendre comment la
tension dialectique sous-jacente entre nationalisme et multiculturalisme trouve son expression en pratique, ni évaluer les différents
arguments visant à concilier ces deux principes politiques potentiellement antagonistes – mais qui ne s’excluent pas l’un l’autre. Àcet égard, je considérerai tour
à tour les deux possibilités suivantes : prendre pour point de départ l’opposition
entre nationalisme civique et nationalisme ethnique et trancher en faveur de la variété
civique/politique, que sont censés incarner les modèles américain et français de
citoyenneté avec des méthodes de gestion de l’hétérogénéité culturelle pourtant
très différentes ; ou bien procéder au démontage de la notion de « multiculturalisme » en montrant qu’en réalité les revendications politiques généralement
avancées sous cette appellation soit visent à promouvoir l’intégration des minorités
ethno-culturelles au sein des institutions
nationalesdu pays englobant, soit revêtent
elles-mêmes un caractère
nationaliste, donc concurrent
[6].
Le modèle du nationalisme civique
Une stratégie possible, et la plus évidente, serait d’« amincir les identités nationales
jusqu’à les débarrasser de tout contenu susceptible de concurrencer les identités
ethniques ou culturelles »
[7], conformément à l’exemple classique des États-Unis,
où l’appartenance nationale est théoriquement conçue sur un mode universaliste,
comme procédant de l’adhésion aux valeurs fondamentales et aux principes constitutionnels de la démocratie libérale
[8]. Et, de fait, cette vision de la nationalité américaine comme une identité principalement politique qu’il serait possible de faire
sienne tout en conservant son identité culturelle préexistante n’est pas entièrement
infondée : comme le remarque Michael Walzer, la notion même d’« Américains
à trait d’union » (
hyphenated Americans), qui fait référence aux différentes fractions
de la population américaine non originaires d’Angleterre, suggère bel et bien que
le second terme d’expressions telles que
Italian-American,
Irish-American et consorts
est porteur d’une signification qui transcende les différences ethno-culturelles
auxquelles renvoie l’adjectif antéposé
[9]. De même, c’est précisément parce que
l’identité américaine est assez largement tributaire de l’adhésion à un ensemble de
principes et de valeurs politiques que d’autres valeurs antithétiques ou conçues
comme telles – celles de l’idéologie communiste par exemple – ont pu se voir
taxées d’« anti-américanisme ». De manière générale, il est vrai également que l’expérience de l’immigration demeure profondément ancrée dans la mémoire collective
américaine et joue un rôle très particulier dans la représentation que la nation se
fait d’elle-même, ce qui conduit à l’idée – aujourd’hui dominante aux États-Unis–
selon laquelle la « diversité » culturelle, considérée comme un bien en soi, constituerait l’un des principaux traits distinctifs de l’identité nationale
[10].
Pourtant, même dans le cas des États-Unis, la citoyenneté démocratique ne s’est
détachée d’un substrat ethnoculturel spécifique que progressivement et de manière
discontinue. Pendant la quasi-totalité du XIX
e siècle, il était tenu pour évident
– conformément à la fameuse défense de l’homogénéité ethnique et religieuse
comme condition nécessaire à la préservation d’un gouvernement libre formulée par
Thomas Jefferson dans ses
Notes on the State of Virginia
[11] – que la culture politique
républicaine alors célébrée comme la caractéristique principale de la jeune nation
indépendante était et resterait étroitement liée à ses origines protestante et anglosaxonne – sans parler de l’utilisation (encore plus persistante) de la race comme critère
d’exclusion : même après la guerre de Sécession, il a fallu encore un siècle pour que
les droits civiques et politiques des Noirs se voient convenablement protégés par
l’État fédéral. Ainsi, contrairement au schéma proposé par Samuel Huntington
– élégant mais simplificateur et par trop téléologique–, où l’évolution politique des
États-Unis est présentée comme un processus structurel de réduction des « dissonances cognitives »
[12]
dans le cadre duquel les pratiques sociales tendraient nécessairement à s’aligner sur les valeurs publiques généralement admises
[13], le trait le plus
frappant de l’ordre politique américain pourrait bien être la coexistencedurable entre
l’
ethosprétendument dominant de l’universalisme libéral et certains postulats inégalitaires pourtant également répandus quant à la répartition des vertus requises par
la citoyenneté entre des groupes définis par leurs traits « ascriptifs »
[14].
L’autre incarnation paradigmatique du « nationalisme civique » est la France post-révolutionnaire, qui, à première vue, semble être restée plus proche de sa forme idéaltypique. En effet, inspirée de la philosophie émancipatrice des Lumières, la tradition
républicaine française ne prend pas en considération la race, l’ethnicité, la religion
ou l’origine nationale pour définir les termes de l’appartenance à la communauté
politique
[15]. La conception de la citoyenneté qui la caractérise fait de cette dernière
un moyen de transcender les particularismes de toute espèce à l’intérieur d’un
espace
public strictement délimité et délibérément aveugle à ce type de différences. Ainsi
l’article premier de la Constitution de 1958 dispose que « la République (...) assure
l’égalité devant la loi de tous les citoyens,
sans distinction d’origine, de race ou de
religion »
[16], tandis que l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
de 1789 proclame l’égal accès des citoyens aux emplois publics « sans autre distinction
que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Indépendamment même de ces
obstacles juridiques déjà considérables, le multiculturalisme – entendu comme
reconnaissance et valorisation par les pouvoirs publics de la diversité culturelle –
demeure impopulaire auprès de la majorité de l’intelligentsia française pour deux
raisons au moins, qui se renforcent l’une l’autre : sa parenté rédhibitoire avec
l’« anti-modèle » américain – censément caractérisé par le tribalisme, le poids du
facteur racial dans la vie politique et une ségrégation résidentielle de fait – ; et
l’illégitimité profonde de toute politique publique qui classerait les individus selon
leurs origines ethniques, laquelle s’explique notamment par le souvenir de l’arrestation et de la déportation des juifs par le régime de Vichy durant la seconde guerre
mondiale. Ainsi – et aussi paradoxal que cela puisse paraître à un observateur angloaméricain–, le multiculturalisme en France est souvent attaqué pour sa proximité
supposée avec l’idéologie de l’extrême droite, en particulier avec les conceptions déterministes de l’identité individuelle qu’ont pu soutenir des penseurs nationalistes tels
que Maurice Barrès ou Charles Maurras
[17]. Quant aux quelques auteurs, pour la
plupart sociologues, qui ont entrepris d’occuper le créneau de la défense du multiculturalisme, en prônant une version édulcorée de sa variante anglo-saxonne comme
ajustement nécessaire à la diversité croissante de la population française
[18], l’intérêt
de leurs réflexions est quelque peu émoussé par une tendance malheureuse à rassembler dans la notion d’« identité culturelle » des groupes sociaux de nature très
différente, sans établir d’emblée une distinction analytique suffisamment nette
entre la problématique de la réduction des
inégalités ethno-raciales et sexuelleset les
enjeux relatifs à la gestion de la
diversité culturelleau sens strict – distinction pourtant
indispensable à l’analyse de leur imbrication éventuelle.
Par ailleurs, la prédominance du modèle républicain n’est évidemment pas
dénuée d’influence sur les problématisations des sciences sociales et le cadrage
des politiques publiques. Premièrement, comme il n’y a pas dans le recensement
de question sur la race ou l’ethnicité – les membres des minorités ethniques (même
ceux qui sont citoyens français) se trouvant le plus souvent définis comme
« immigrés » ou comme « immigrés de deuxième génération » –, la plupart des
enquêtes sur la mobilité sociale ou l’intégration ne portent que sur les résidents
étrangers, identifiés par leur pays d’origine
[19]. Deuxièmement et surtout, les problèmes que les décideurs américains et britanniques qualifieraient d’« ethniques »
[20]
sont officiellement appréhendés en France selon une grille territoriale. De manière
générale, le principal critère opérationnel pour repérer les destinataires éventuels
de programmes de discrimination positive n’est donc ni la race ni le sexe
[21], mais le
lieu de résidence : les habitants d’une zone définie comme défavorisée du point de
vue socio-économique devraient ainsi bénéficier, de manière indirecte, des financements publics supplémentaires accordés à cette zone dans son ensemble. Toutefois,
étant donné que l’un des principaux critères employés pour définir, par exemple, les
zones d’éducation prioritaires – le taux d’échec scolaire dans l’enseignement
secondaire – est lui-même corrélé à la proportion d’enfants dont les parents sont
étrangers, cette forme de discrimination positive, officiellement fondée sur la classe
sociale et l’emplacement territorial, peut aussi s’interpréter comme visant
indirectement et implicitement des groupes qui, aux États-Unis, seraient considérés comme
« ethniques » ou « raciaux »
[22], en particulier celui de la « deuxième génération »
d’immigrés originaires du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne
[23]. Il n’est donc
pas
apriori invraisemblable de considérer ce dispositif formellement « aveugle » aux
différences ethno-raciales comme participant en réalité d’une politique d’intégration (à peine) déguisée des enfants d’immigrés au moyen d’une
stratégie de substitution
[24]. De ce point de vue, l’affectation à ces territoires prioritaires de ressources
supérieures à la moyenne dans le domaine éducatif ainsi que les programmes de développement urbain connus sous le nom de « politique de la ville » et également
typiques de la discrimination positive à la française, dans la mesure où les « populations issues de l’immigration » se trouvent être statistiquement surreprésentées
dans ces zones elles-mêmes délimitées en fonction de critères socio-économiques
(taux de chômage, pourcentage de résidents de moins de 25 ans… ), constitueraient
un équivalent fonctionnel (très) approximatif de la discrimination positive en vigueur
aux États-Unis, qui, elle, prend ouvertement en compte le facteur ethno-racial
[25].
Enfin, indépendamment même des difficultés des nationalismes américain et
français à s’élever à la hauteur de leurs prétentions universalistes, il faut bien
reconnaître que la distinction classique entre nationalisme « civique/politique » et
nationalisme « ethnique/culturel », lieu commun de la réflexion dans ce domaine
[26],
est en réalité trompeuse puisque, dans les deux cas, l’État promeut activement la
diffusion d’une langue commune et d’une culture nationale. Ce qui distingue les
nations « civiques » des nations « ethniques » « n’est pas tant l’indifférence à
l’égard de la langue, de la culture ou de l’identité nationale, mais le contenu, la portée
et le caractère [plus ou moins] inclusif de cette culture nationale ainsi que les
modes d’intégration en son sein » : en un mot, « les conditions d’admission [dans
lacommunauté]»
[27]. Parce que le nationalisme a toujours une composante culturelle, même dans les démocraties libérales, évaluer sa compatibilité avec le « multiculturalisme » exige de déplacer l’analyse pour considérer en détail et sur la base
d’exemples précis le contenu spécifique des revendications
politiquesgénéralement
avancées sous cette étiquette extrêmement ambiguë.
Le « multiculturalisme » dans tous ses états
En empruntant à la classification (plus complexe) proposée par le philosophe Jacob
Levy
[28], on peut répartir ces revendications entre différents types :
a) « Demandes d’assistance » : l’émetteur de la revendication réclame de l’aide pour
pouvoir faire quelque chose que les membres de la majorité peuvent, eux, faire sans
difficulté. Dans cette catégorie entrent les différents services (conseil juridique, aide
à la formulation de demandes de prestations sociales...) prodigués à des immigrés
adultes dans leur langue maternelle, la mise à disposition de bulletins de vote multilingues ou encore les programmes transitoires d’enseignement bilingue destinés à
permettre aux enfants d’immigrés de mieux s’intégrer dans le système scolaire.
b) « Revendications symboliques » : on demande que les groupes minoritaires
occupent, dans l’image que la nation se donne d’elle-même, une place plus honorable. Il en est ainsi de la dénonciation, par les associations d’Amérindiens, de ce
que sous-entend la célébration de la « découverte » de l’Amérique ( Columbus
Day) ; ou encore de la reconnaissance officielle du Québec comme « société distincte » au sein du Canada revendiquée par les dirigeants québécois; de la demande
– couronnée de succès– formulée par les organisations noires américaines pour que
soit institué un jour de fête nationale commémorant l’héritage de Martin Luther
King, ou de leur plaidoyer pour une révision des programmes scolaires reconnaissant plus explicitement l’apport culturel et politique des Noirs.
c) « Revendications d’exemption », relatives à des « libertés négatives exercées
à titre individuel » dont il conviendrait de garantir la protection aux « membres
[des] groupe[s] culturel[s] ou religieux dont les pratiques sont telles que l’application
d’une loi apparemment neutre leur infligerait [pourtant] un handicap spécifique
[à cet égard] »
[29]. Ainsi les Sikhs, dont la religion exige le port du turban, sont
exemptés au Canada, lorsqu’ils sont policiers, de certains éléments de la tenue
réglementaire, et en Grande-Bretagne, lorsqu’ils sont ouvriers du bâtiment, de certaines règles de protection sur les chantiers. Aux États-Unis, si la Cour suprême
a d’abord considéré que les adeptes d’une religion amérindienne ne pouvaient
faire usage du peyotl dans le cadre de leur culte sans tomber sous le coup de la législation réprimant l’usage des stupéfiants
[30], les Amish, eux, se sont vus dispenser de
l’obligation scolaire
[31].
d) « Revendications d’autonomie », relatives à la structure même de la décision
publique. Celles-ci ne portent pas directement sur le contenu des droits reconnus aux
membres des minorités, mais plutôt sur le processus par lequel ces droits devraient
être établis. Par exemple, des groupes indigènes australiens et américains ont revendiqué et obtenu la reconnaissance juridique partielle de leurs systèmes de justice
pénale; en Inde, des associations de musulmans exigent que leurs coreligionnaires
ne dépendent, en matière de « statut personnel », que du droit musulman, etc.
Si l’on considère cette typologie parallèlement à la distinction qu’opère
W. Kymlicka entre
minorités nationales– « entités culturelles historiquement (… )
concentrées sur un territoire donné et qui ont connu une période d’indépendance
politique avant d’être incorporées dans un État plus large »
[32] – et
groupes immigrés– dont les membres peuvent être considérés comme ayant renoncé, du seul fait
de leur décision de quitter leur pays d’origine, à leur droit éventuel à la préservation
de la « culture » correspondante–, une chose au moins semble claire : l’argument
de l’« enchaînement fatal » – selon lequel, en garantissant quelque droit que ce soit
fondé sur l’appartenance à une minorité ethno-culturelle, on ouvrirait la voie à une
inexorable prolifération de revendications séparatistes, lesquelles risqueraient
d’aboutir à la sécession et à la désintégration totale de la société– ne tient pas. La
majorité des politiques « multiculturalistes » – notamment celles qui s’inscrivent
dans les deux premières rubriques susmentionnées, mais aussi bon nombre des
exemptions– visent en réalité à faciliter
l’intégration des immigrés dans les grandes
institutions
nationalesde la société d’accueil, quitte à en renégocier les termes
[33].
Quant aux éléments qui n’entreraient pas dans ce cadre rassurant, loin d’yvoir un
défi au concept même de communauté nationale, il convient plutôt de les considérer comme relevant d’un
processus de construction nationale concurrent dont le
groupe minoritaire (ou ses élites) serait le sujet
[34] dans les cas où la sécession
apparaît impraticable, soit parce que la minorité et le territoire qu’elle pourrait revendiquer sont trop petits pour permettre la création d’un État indépendant viable
(comme dans le cas des tribus amérindiennes), soit parce que ce territoire « contient
une minorité importante qui s’identifie à l’État plus grand » et « dont l’aspiration
à l’autodétermination serait ainsi frustrée » (comme au Québec, où les anglophones représentent environ le cinquième de la population)
[35]. Du reste, l’une des
plus controversées parmi ces politiques « multiculturalistes » d’orientation
non intégrationnisteest bien la législation québécoise de 1977 (Loi 101), qui vise à préserver
à long terme l’identité linguistique de la province en imposant l’usage du français
dans l’affichage commercial, en obligeant les entreprises de plus de cinquante
employés à utiliser le français comme langue de travail et – surtout– en interdisant
aux immigrés d’envoyer leurs enfants dans des écoles anglophones
[36].
De manière générale, le cas canadien mérite d’être examiné de près pour la
combinaison assez subtile entre « nationalisme » et « multiculturalisme » qui le
caractérise. D’une part, alors que les Québécois interprètent traditionnellement la
fédération canadienne de 1867 comme un partenariat binational – résultat d’un
compromis politique entre les deux communautés fondatrices– et considèrent leur
appartenance au Canada comme dérivée de leur appartenance à la nation canadienne française, et donc secondaire relativement à ce lien premier, les Canadiens
non francophones ne conçoivent pas leur identité canadienne en termes symétriques, comme découlant de leur allégeance au « Canada anglais » – d’autant plus
que, depuis plusieurs décennies déjà, celui-ci tend à devenir « de plus en plus divers
et de moins en moins “anglais”»
[37]. Les unités fédérées se font ainsi une représentation très différente de la signification du fédéralisme et de son importance selon
qu’elles sont fondées sur un sentiment national (comme au Québec) ou sur « des
subdivisions territoriales dépourvues de substrat ethno-culturel »
[38]
(comme dans
les neuf autres provinces). Mais la singulière complexité de la situation canadienne
provient aussi de la double stratégie déployée par l’ancien Premier ministre Pierre-Elliott Trudeau pour contenir les aspirations séparatistes des nationalistes québécois :
tout d’abord avec l’institutionnalisation du bilinguisme sur l’ensemble du territoire, à travers la Loi sur les langues officielles de 1969 – en vertu de laquelle chaque
Canadien se voyait accorder le droit d’obtenir des services publics en anglais ou en
français à sa discrétion–, loi dont l’objectif était de
déterritorialiser les revendications
linguistiques des francophones ; puis, deux ans plus tard, avec l’adoption par le
gouvernement fédéral du « multiculturalisme », qui dissocie cette fois la langue de
la culture. Officiellement, cette décision permettait à Ottawa d’affirmer que, si
l’État reconnaissait au français et à l’anglais un statut spécifique, cela n’impliquait
pas qu’il privilégiât pour autant les styles de vie des deux groupes historiquement
dominants; officieusement, il s’agissait aussi de contrecarrer le concept de
biculturalismealors mis en avant par les souverainistes québécois, concept que Trudeau considérait comme le premier pas vers la sécession du Québec. C’est pourquoi le multiculturalisme, qui semble avoir favorisé l’intégration des immigrés non européens et
non américains dans la société politique canadienne
[39], a été le plus souvent rejeté tant
par les nationalistes québécois que par les dirigeants des communautés amérindiennes au motif que – très délibérément– il n’établissait pas de distinction entre leurs
aspirations proprement nationalistes et les revendications plus modestes et plus transitoires des minorités ethno-culturelles issues de l’immigration. Reste à savoir si le
projet de Trudeau – associer et instrumentaliser bilinguisme et multiculturalisme afin
de consolider l’unité nationale du Canada– portera ses fruits en dernière instance
[40].
Dans le cas du Québec comme dans bien d’autres (Porto Rico, Écosse...), on
notera aussi que le conflit entre nationalisme de la majorité et nationalisme de la
minorité n’illustre pas la division idéal-typique entre nationalisme « civique » et
« ethnique » que l’on évoquait plus haut. Compte tenu de la libéralisation de la
société québécoise et de la proportion croissante d’immigrés en son sein, la conception de la nation adoptée par les leaders indépendantistes ne peut plus se fonder sur
l’ethnie ou l’ascendance. De manière générale, l’aspiration des nationalistes minoritaires à former leur propre communauté politique autonome n’implique pas
nécessairement que l’appartenance à cette communauté soit définie en termes strictement ethniques (bien qu’il puisse en être ainsi, comme on le voit dans le cas des
nationalismes basque et flamand), et, réciproquement, ces aspirations peuvent très
bien demeurer vivaces même lorsque l’appartenance à la nation majoritaire est
ouverte aux membres des minorités indépendamment de leur origine. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’ya pas nécessairement de corrélation entre
le caractère plus ou moins exclusif de la définition que la nation majoritaire se
donne d’elle-même et le degré de persistance d’un
nationalisme minoritaire, souvent
considéré à tort comme l’une des manifestations du « multiculturalisme ».
En conclusion, et pour aller plus avant dans cette entreprise de déconstruction du
multiculturalisme, on serait tenté de suggérer que paradoxalement, dans bien des
cas, la célébration de la « diversité »
[41]
et la politisation des identités censément associées à une « culture » spécifique occupent une place croissante à mesure que
l’hétérogénéité culturelle, en réalité, diminue – ce qui témoigne de la force de ce
que Freud appelait le « narcissisme des petites différences ». Cette dynamique est
particulièrement frappante au Canada, où les Québécois tiennent de plus en plus
à être reconnus comme « société distincte » alors qu’ils sont en réalité de moins
en moins différents des anglophones dans leurs valeurs fondamentales, baignant
comme ils le font dans « la même culture de consommation, sécularisée, libéralisée, démocratique, pluraliste, urbaine, (...) animés des mêmes idéaux de liberté
individuelle et d’égalité démocratique »
[42]. De même, aux États-Unis, excepté
peut-être pour les Indiens vivant dans les Réserves, « l’identification ethnique
persiste tout en se vidant progressivement de son contenu culturel »
[43]
; et une perspective historique plus large donnerait également à voir une réduction des différences entre styles de vie associées autrefois aux clivages religieux et géographiques
(entre le Nord et le Sud, par exemple)
[44].
En réalité, bon nombre des revendications politiques associées au « multiculturalisme » portent donc moins sur la
culture en tant que telle que sur la
correction de l’
injustice faite aux membres des groupes dominés – généralement
définis sur une base ethno-raciale. C’est bien là, en définitive, que réside la relation
la plus profonde entre le nationalisme et la variante radicale du multiculturalisme
– que l’on trouve, par exemple, dans les écrits influents de la philosophe Iris
Young
[45]. Car dénoncer l’existence d’inégalités structurelles entre des groupes
sociaux ne suffit pas forcément à construire une coalition majoritaire disposée à les
réduire. Pour mener à bien cette tâche spécifique, il faut adopter « le langage
public de la citoyenneté » et « utiliser les ressources de la culture commune pour
trouver des principes à partir desquels réinscrire les revendications du groupe en
question dans un contexte plus large »
[46]. Parce que les tenants du multiculturalisme en appellent implicitement au sens de la justice des membres de la majorité,
ils affaiblissent leur cause lorsqu’en même temps ils exhortent les minorités
opprimées à « rejeter cette part de leur identité qui les fait appartenir à la même
communauté que la majorité »
[47], position qui est précisément celle des multiculturalistes radicaux. Car aussi longtemps que l’identité nationale est la seule à
pouvoir fournir un sentiment
d’appartenance commune sur laquelle repose en définitive le projet antidiscriminatoire comme, plus généralement, la promotion de la
justice sociale, les partisans du « multiculturalisme » feraient sans doute mieux de
s’abstenir de dénoncer le caractère uniformisateur et oppresseur du nationalisme,
ne serait-ce que pour des raisons stratégiques.
[1]
David Miller,
On Nationality, Oxford, Oxford University Press, 1995, p. 130, note 16.
[2]
Will Kymlicka,
Multicultural Citizenship : A Liberal Theory of Minority Rights, Oxford, Oxford University Press, 1995, p. 18;
Ernst Gellner (
Nations and Nationalism, Oxford, Blackwell, 1983, p. 1) définit le nationalisme comme « une théorie de la légitimité
politique qui exige que les lignes de démarcation ethniques et les frontières politiques se superposent les unes auxautres ».
[3]
Eric Hobsbawm, Terence Ranger,
The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[4]
« Une nation est un large ensemble d’hommes dont les membres s’identifient à la collectivité sans se connaître les uns
les autres. » (E. Gellner,
Culture, Identity, and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 6) Autrement dit,
la nation est une « communauté imaginée »;
cf. Benedict Anderson,
Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread
of Nationalism, Londres, Verso, 1983.
[5]
Rainer Bauböck, « Liberal Justifications for Ethnic Group Rights », dans Christian Joppke, Steven Lukes (eds),
Multicultural Questions, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 139.
[6]
Pour une approche différente du sujet, voir Pierre Birnbaum, « Du multiculturalisme au nationalisme »,
La Pensée
politique, 3,1995, p. 129-139.
[7]
D. Miller,
On Nationality,
op. cit. p. 141.
[8]
Louis Hartz,
The Liberal Tradition in America : An Interpretation of American Political Thought Since the Revolution, New York,
Harcourt, 1955; Hans Kohn,
American Nationalism : Its Meaning and History (1957), Malabar, Krieger, 1982; Philip Gleason,
« American Identity and Americanization », dans William Petersen, Philip Gleason, Michael Novak (eds),
Concepts of
Ethnicity, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1980.
[9]
Michael Walzer, « What Does it Mean to be an American ?»,
Social Research, 57,1990, p. 611;
On Toleration, New Haven,
Yale University Press, 1997, p. 33. De fait, « les symboles et cérémonies américains sont culturellement anonymes, inventés
plutôt qu’hérités, de style volontariste et de contenu strictement politique : le drapeau, le serment d’allégeance, le Quatre[juillet]
[jour de la fête nationale], la Constitution » (
Ibid., p. 602).
[10]
Voir Lawrence Fuchs,
The American Kaleidoscope : Race, Ethnicity, and the Civic Culture, Hanover, Wesleyan University
Press, 1990, p. 365-371; Peter Schuck,
Diversity in America : Keeping Government at a Safe Distance, Cambridge (Mass.), Harvard
University Press, 2003. Sur la devise nationale
Epluribusunum, voir Denis Lacorne,
La crise de l’identité américaine : du meltingpot au multiculturalisme, Paris, Fayard, 1997, p. 88-91. Sur la diversification continue de l’immigration qui distingue les États-Unis des autres « nations d’immigrants » comme l’Australie ou la Malaisie, voir John Higham, « Cultural Responses to
Immigration », dans Neil Smelser, Alexander Jeffrey (eds),
Diversity and its Discontents, Princeton, Princeton University Press,
1999, p. 40.
[11]
Thomas Jefferson,
Notes on the State of Virginia (1785), William Peden(ed.), Chapel Hill, University of North Carolina
Press, 1954, p. 84-85.
[12]
Leon Festinger,
A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford, Stanford University Press, 1957.
[13]
Samuel Huntington,
American Politics : The Promise of Disharmony, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1981.
[14]
Voir Rogers M. Smith,
Civic Ideals : Conflicting Visions of Citizenship in U.S. History, New Haven, Yale University
Press, 1997.
[15]
Voir Patrick Weil,
Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002.
[16]
C’est moi qui souligne. L’article premier proclame également l’indivisibilité de la République française et a été à ce titre
invoqué par le Conseil constitutionnel pour censurer une loi mentionnant le « peuple corse » comme « composante du peuple
français » (Décision n° 91-290 du 9 mai 1991,
Statut de la Corse : « (...) la Constitution [ne connaît] que le peuple français,
composé de tous les citoyens français »). Notons aussi qu’il n’existe dans la Constitution américaine aucun équivalent de la
formule soulignée plus haut (« sans distinction d’origine, de race ou de religion »); en particulier, on sait que la Clause d’égale
protection du Quatorzième amendement de 1868, selon laquelle aucun État ne peut « refuser à quiconque relève de sa juridiction l’égale protection des lois », n’était pas initialement conçue comme impliquant un principe de non-prise en compte
des identités raciales par les pouvoirs publics (voir Andrew Kull,
The Color-Blind Constitution, Cambridge (Mass.), Harvard
University Press, 1992, p. 67-87).
[17]
Voir Alain Finkielkraut,
La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, p. 114-115 ; Tzvetan Todorov, « Du culte de la
différence à la sacralisation de la victime »,
Esprit, 212,1996, p. 96; Christian Jelen, « La régression multiculturaliste »,
LeDébat,
97,1997, p. 143. Certes, les arguments avancés par les adversaires français du multiculturalisme ne sont pas toujours aussi
réducteurs. Pour une analyse minutieuse des implications racialistes et polygénistes de la célébration du « métissage » par
les chantres de la « diversité » culturelle, voir Jean-Loup Amselle,
Vers un multiculturalisme français : l’empire de la coutume
( 1996), Paris, Aubier, 2001, introduction; Pierre-André Taguieff,
Les fins de l’antiracisme, Paris, Michalon, 1995.
[18]
Alain Touraine,
Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard, 1997; Michel Wieviorka, « Culture, société
et démocratie », dans M. Wieviorka (dir.),
Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte,
1996, p. 11-60.
[19]
Erik Bleich, « The French Model : Color-Blind Integration », dans John David Skrentny(ed.),
Color Lines : Affirmative
Action, Immigration, and Civil Rights Options in America, Chicago, The University of Chicago Press, 2001, p. 273-274;
Adrian Favell,
Philosophies of Integration : Immigration and the Idea of Citizenship in France and Britain, New York, StMartin’s
Press, 1998, p. 72-73. Pour une exception majeure, voir Michèle Tribalat,
Faire France : les immigrés et leurs enfants(Paris,
La Découverte, 1995) et les critiques que cette étude a suscitées dans Alain Blum, « Comment décrire les immigrés ? À propos
de quelques recherches sur l’immigration » (
Populations, 3,1998, p. 569-587), pour qui la collecte de statistiques ethniques
serait de nature à consolider, voire à
produirel’émergence de l’ethnicité comme fait social, au lieu de simplement la refléter,
et dans Hervé LeBras,
Le démon des origines : démographie et extrême droite (LaTour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1998), selon
lequel l’usage de l’expression « Français de souche » dans le cadre de travaux réputés « scientifiques » ne pourrait que faire
le jeu du Front national.
[20]
Nathan Glazer,
Ethnic Dilemmas, 1964-1982, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1983.
[21]
La révision constitutionnelle sur la parité du 8 juillet 1999, qui a ajouté à l’article 3 de la Constitution un alinéa disposant
que « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives », constitue
une exception à cet égard. Il faut d’ailleurs souligner que la plupart de ceux et de celles qui ont défendu la parité ont eu à
cœur de réfuter toute analogie entre les catégories homme-femme et les appartenances ethniques, afin d’empêcher que la
réforme n’apparaisse comme le point de départ d’un « enchaînement fatal » (
slippery-slope) (voir Laure Bereni, Éléonore
Lépinard, « “Les femmes ne sont pas une catégorie”: les stratégies de légitimation de la parité en France »,
Revue française
de science politique, 54 ( 1), 2004, p. 71-98.
[22]
Alors qu’aux États-Unis les mots
racial et
ethnicne sont pas synonymes et renvoient généralement à des sous-groupes
différents au sein de la population américaine (voir David Hollinger,
Postethnic America : Beyond Multiculturalism, NewYork,
Basic Books, 1995, p. 19-50), en France, la distinction est plus ténue : « ethnique » est souvent employé simplement comme
euphémisme pour « racial », terme disqualifié parce que tenu pour inséparable du racisme en tant que système de croyances
erroné et pernicieux qui ferait de la « race » une catégorie anthropologique fondamentale.
[23]
Voir Gwénaële Calvès, « Affirmative Action in French Law »,
Revue Tocqueville/The Tocqueville Review, XIX ( 2),
1998, p. 174-175.
[24]
Selon Jon Elster (
Local Justice : How Institutions Allocate Goods and Necessary Burdens, Cambridge, Cambridge University Press,
1992, p. 116-120), on peut parler de « stratégie de substitution » lorsqu’un effet apparemment secondaire de la mise en œuvre
d’un principe de répartition des ressources se donnant pour neutre est en réalité la raison même de l’adoption de ce principe,
les décideurs ayant voulu éviter de reconnaître leur objectif pour ce qu’il était, de crainte qu’il n’apparût comme illégitime.
[25]
Voir, cependant, Thomas Kirszbaum, « Discrimination positive et quartiers pauvres : le malentendu franco-américain »,
Esprit, mars 2004, p. 96-117.
[26]
Voir Michael Ignatieff,
Blood and Belonging : Journeys Into the New Nationalism, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1993;
William Pfaff,
The Wrath of Nations : Civilization and the Furies of Nationalism, New York, Simon and Schuster, 1993 ;
Anthony D. Smith,
National Identity, Harmondsworth, Penguin, 1993.
[27]
W. Kymlicka,
Politics in the Vernacular : Nationalism, Multiculturalism, and Citizenship, Oxford, Oxford University Press,
2001, p. 41;
States, Nations and Cultures, Assen, Van Gorcum, 1997, p. 27; Alain Dieckhoff, « La déconstruction d’une illusion :
l’introuvable opposition entre nationalisme politique et nationalisme culturel »,
L’Année sociologique, 46 ( 1), 1996, p. 43-55.
[28]
Jacob Levy, « Classifying Cultural Rights », dans Ian Shapiro, Will Kymlicka (eds),
Ethnicity and Group Rights :
NOMOSXXXIX, NewYork, NewYork University Press, 1997, p. 22-66.
[30]
Employment Division, Department of Human Resources of Oregon v. Smith [ 494 US 872 ( 1990)]. Trois ans plus tard,
cependant, la « Loi de rétablissement de la liberté religieuse » (
Religious FreedomRestauration Act) votée par le Congrès est
revenue sur cette jurisprudence.
[31]
Wisconsin v. Yoder [ 406 US 205 ( 1972)].
[32]
W. Kymlicka,
States, Nations and Cultures,
op. cit., p. 19. Tel est le cas, pour les États-Unis, des Portoricains, des indigènes
de l’Alaska et de Hawaï, ainsi que des descendants des Mexicains qui, avant la guerre de 1846-1848, habitaient dans les territoires que les troupes américaines allaient par la suite conquérir ; pour le Canada, des Québécois ; et, pour l’Europe, des
Catalans, des Basques et des Flamands.
[33]
Ibid., p. 59-63. En ce qui concerne les revendications « symboliques », il convient d’insister sur le fait que la demande
de reconnaissance publique formulée par les membres d’une minorité culturelle implique nécessairement, si elle se veut tant
soit peu cohérente, qu’ils se considèrent eux-mêmes comme faisant aussi partie de la communauté nationale plus large au
sein de laquelle est présentée cette revendication.
[34]
Voir W. Kymlicka,
Politics in the Vernacular : Nationalism, Multiculturalism, and Citizenship,
op. cit., p. 233.
[35]
D. Miller,
On Nationality,
op. cit., p. 117.
[36]
Ces mesures ont donc pour caractéristique de restreindre sensiblement la liberté de certaines personnes extérieures au
groupe dont on cherche à protéger l’identité (voir Charles Taylor, « The Politics of Recognition », dans Amy Gutmann(ed.),
Multiculturalism and “The Politics of Recognition”, Princeton, Princeton University Press, 1992, p. 52-55). Sur les conflits éventuels,
de nature plus générale, entre le « multiculturalisme » à destination des populations immigrées et le nationalisme de
certaines minorités – alimentés en partie par les politiques d’implantation massive d’immigrés récents parfois mises en
œuvre par les pouvoirs publics afin de parachever la marginalisation politique desdites minorités en les submergeant numériquement au sein même de leur territoire « historique » – voir W. Kymlicka,
Politics in the Vernacular : Nationalism, Multiculturalism, and Citizenship,
op. cit., p. 276-278. Enfin, il faut relever que, si certains pays utilisent la structure fédérale
comme instrument de gestion des clivages ethno-culturels, religieux ou linguistiques (Canada, Suisse...), d’autres ont délibérément écarté cette option : ainsi, aux États-Unis, le gouvernement fédéral a constamment repoussé l’accession au statut
d’État des territoires où une « minorité nationale » pouvait encore constituer une majorité locale (Hawaï, Nouveau-Mexique… ), par opposition avec le schéma le plus fréquent en Europe dans lequel «
(a) les différents groupes linguistiques
se territorialisent – c’est-à-dire que chaque langue devient de plus en plus dominante dans une région donnée (...) ; et
(b) ces groupes linguistiques territorialisés revendiquent une reconnaissance politique accrue et de plus larges pouvoirs
d’autodétermination par le biais de la fédéralisation du système politique » (
ibid., p. 212-213).
[37]
Charles Taylor,
Reconciling the Solitudes : Essays on Canadian Federalism and Nationalism, Montreal, Mc-Gill-Queens’
University Press, 1993, p. 161.
[38]
W. Kymlicka,
Finding our Way : Rethinking Ethnocultural Relations in Canada, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 2.
[39]
Ibid., p. 8. W. Kymlicka note que leurs taux de naturalisation ont augmenté depuis 1971 et sont aujourd’hui supérieurs
à ceux des autres immigrés, alors même que les bénéfices économiques associés à la naturalisation – et les incitations correspondantes– se sont amoindris au cours des dernières décennies.
[40]
C’est un fait que, lors du référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, l’option souverainiste n’a été écartée qu’avec
une marge de 0,7% des suffrages, et que le vote des minorités ethniques est généralement considéré comme ayant joué un
rôle décisif à cet égard.
[41]
Sur le cas des États-Unis, nous nous permettons de renvoyer à Rémy Oudghiri, Daniel Sabbagh, « Des usages de la
“diversité”: éléments pour une généalogie du multiculturalisme américain »,
Revue française de science politique, 49 ( 3), 1999,
p. 443-468; D. Sabbagh,
L’égalité par le droit : les paradoxes de la discrimination positive aux États-Unis, Paris, Économica, 2003,
p. 226-250,390-398.
[42]
W. Kymlicka,
Politics in the Vernacular : Nationalism, Multiculturalism, and Citizenship,
op. cit., p. 256. Comme l’écrit Joseph
Carens, « ce qui pousse le Québec à vouloir être maître de ses lois, c’est davantage un attachement à l’autonomie collective
(“C’est à nous de décider comment nous faisons les choses”) (...) qu’un sentiment de la différence collective (“Notre façon
de faire est différente de la vôtre”) » (
cf. J. Carens,
Culture, Citizenship, and Community : An Exploration of Justice as Even-Handedness, Oxford, Oxford University Press, 2000, p. 189).
[43]
Brian Barry,
Culture and Equality : An Egalitarian Critique of Multiculturalism, Cambridge, Polity Press, 2001, p. 87.
[44]
Amitai Etzioni,
The Monochrome Society, Princeton, Princeton University Press, 2001 ; Philippe Raynaud, « Multiculturalisme et démocratie »,
Le Débat, 97,1997, p. 153-157.
[45]
Iris Young,
Justice and the Politics of Difference, Princeton, Princeton University Press, 1990;
Inclusion and Democracy, Oxford,
Oxford University Press, 2000.
[46]
D. Miller,
On Nationality,
op. cit., p. 151.