2004
Critiques internationales
Diaspora politics.
At home abroad
Stéphane Dufoix
maître de conférences en sociologie à l’Université ParisX-Nanterre (Groupe d’étude et d’observation de la démocratie-GEODE) et membre associé du Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Université ParisI). Il a récemment publié Politiques d’exil. Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques en France après 1945 (Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2002) et Les diasporas (Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003). Ses recherches actuelles portent sur l’histoire des usages du terme « diaspora » du IIIe siècle av. J.-C. à nos jours, et sur la transformation des noms communs en concepts.
GABRIEL SHEFFER
Diaspora Politics. At Home Abroad
New York, Cambridge University Press,
2003,290 pages
Il n’est pas si courant, à la lecture d’un ouvrage récent, d’acquérir d’emblée la conviction que ce dernier est voué à devenir un
classique. Tel est pourtant le cas du dernier opus de Gabriel Sheffer, professeur de
science politique à l’Université hébraïque de Jérusalem. L’auteur avait déjà marqué
de son empreinte les études de science politique de l’international en dirigeant
l’ouvrage collectif
Modern Diasporas in International Politics, qui demeure encore
aujourd’hui l’une des références principales sur le sujet
[1]. Depuis, on attendait que
Sheffer nous offre une présentation d’ensemble de ses recherches théoriques et
empiriques. C’est chose faite avec
Diaspora Politicsqui, malgré la surabondance des
travaux qui utilisent la catégorie « diaspora » depuis quinze ans, n’est somme toute
– il convient de le souligner– que la seconde étude générale en langue anglaise consacrée à ce thème après celle de Robin Cohen,
Global Diasporas : An Introduction
[2].
À la différence de Cohen, Sheffer prend le parti de ne pas organiser son ouvrage
en une série de chapitres portant sur des populations « exemplaires », regroupées
par types (« diasporas victimes » : Africains, Arméniens… ; « diasporas de maind’œuvre » et « diasporas impériales » : Indiens et Britanniques; « diasporas marchandes » : Chinois, Libanais…; « diasporas culturelles » : Caribéens
[3]). Il emprunte
même le chemin inverse, en intégrant un large éventail de populations dans des
chapitres conçus comme autant d’unités thématiques : les étapes de la formation
de ces groupes, leurs liens avec l’État d’origine, les réseaux transétatiques dont ils
sont partie prenante, leur positionnement général par rapport aux logiques étatiques
et d’intégration régionale ou encore la question de leur « loyauté » par rapport à
leur État de résidence sont ainsi abordés successivement. En somme, c’est bien une
théorie politiste des diasporas que Gabriel Sheffer nous propose ici.
Comme il le précise d’emblée, son ouvrage a pour but de « combler un vide ».
Écrit dans un style dense et précis, il entend démontrer que, loin d’être un phénomène récent, le « diasporisme » remonte bel et bien à l’Antiquité et que les
processus de mondialisation, de régionalisation et de démocratisation n’ont fait que
l’accélérer et lui donner une plus grande visibilité. Pour ce faire, il entreprend
une enquête (chap. 2 et 3) qui vise à identifier, dans une perspective macrohistorique, les caractéristiques structurelles des diasporas, en mettant en évidence la persistance des identités ethno-nationales. Cette plongée dans le passé le conduit à
distinguer trois catégories de diasporas définies suivant un ordre séquentiel : les
diasporas « historiques », formées avant le XIXe siècle, au cours de l’Antiquité et
du Moyen Âge (Arméniens, Chinois, Druzes, Allemands, Grecs, Tziganes, Indiens
et Juifs); les diasporas « modernes », apparues entre le XVIIe siècle et la seconde
guerre mondiale (« afro-américaine », irlandaise, italienne, japonaise, polonaise,
turque, etc.); les diasporas « émergentes » ( incipient), encore dans les étapes intermédiaires du processus organisationnel (Albanais, Algériens, Cubains, Philippins,
Coréens, Russes, Serbes, entre autres).
L’intérêt et la nouveauté du livre de Sheffer résident largement dans son souci
de faire du mot « diaspora » un concept véritable, plutôt que de se contenter d’en
étendre le sens commun. Sur ce point, le pari est tenu et de belle manière. En
témoigne notamment le traitement que l’auteur réserve à l’exemple historique
des Juifs, lorsqu’il souligne, à juste titre, que la « diaspora juive » ne saurait être
érigée en archétype. En effet, si la durée de leur persistance identitaire en l’absence
d’une entité politico-territoriale correspondante est unique, leur organisation dans
la dispersion ne l’est pas. Il s’ensuit que la définition du concept de « diaspora »
ne devrait pas se référer aux seules caractéristiques du cas juif, mais plutôt dessiner
les contours d’une forme particulière d’organisation transétatique. Ce recentrage
conceptuel entraîne une distinction entre le transnationalisme, qui renvoie à la mobilisation d’individus d’origines nationales différentes, et la transétaticité, qui, elle,
renvoie à la mobilisation d’individus dont l’origine nationale est la même. Par
ailleurs, Sheffer refuse d’ériger les causes des migrations en variables fondamentales
pour la classification des diasporas, dans la mesure où ce qui permet de distinguer
les « diasporéens » (
diasporans) des migrants est précisément ce qui a lieu
aprèsla
migration, à savoir l’agrégation des décisions individuelles aboutissant à l’installation permanente dans le pays d’accueil. Sur cette base, Sheffer peut alors proposer
une définition qui mérite d’être citée dans son intégralité : « Une diaspora ethnonationale est une formation sociopolitique, résultant d’une migration volontaire
ou forcée, dont les membres se considèrent comme étant de même origine ethnonationale et résident dans un ou plusieurs pays d’accueil, où ils constituent une minorité. Ils entretiennent des contacts réguliers ou occasionnels avec ce qu’ils considèrent comme leur patrie, ainsi qu’avec des individus et des groupes de même
origine vivant dans d’autres pays. À partir de l’ensemble des décisions individuelles
les conduisant à s’installer de manière permanente dans les pays d’accueil tout en
conservant une identité commune, les diasporéens s’identifient en tant que tels,
attestant ainsi leur solidarité avec leur groupe et avec la nation tout entière; ils s’organisent et se montrent actifs dans les domaines culturel, social, économique et politique. Parmi leurs nombreuses activités, les membres de ces diasporas mettent en
place des réseaux transétatiques qui reflètent la complexité de leurs relations avec
les diasporas
[4], leurs pays d’accueil, leurs patries d’origine et les acteurs internationaux » (p. 9-10). Cette définition du concept de « diaspora » a notamment
pour effet d’inclure certains phénomènes de colonisation comme l’expansion
grecque dans la Méditerranée antique – dont Sheffer, contrairement à Cohen,
rappelle néanmoins, et à juste titre, que les Grecs utilisaient le terme
apoikia (généralement traduit par émigration ou colonie) et non « diaspora » pour la désigner
[5].
Néanmoins, si Scheffer parvient à donner au terme « diaspora » une véritable
valeur conceptuelle, c’est bien d’un concept de science politique qu’il s’agit, au sens
où cette discipline, du moins telle qu’elle est généralement pratiquée aux États-Unis,
conduit à évacuer la dimension sociologique des phénomènes : il s’agit alors moins
de comprendre pourquoi et comment ce qui se passe « se passe » que de mettre
en place des concepts et des catégories se caractérisant généralement par leur
stabilité et leur tendance à la réification. Ainsi, malgré toutes les précautions qu’il
prend pour ancrer les diasporas dans les groupes qui leur donnent vie, Sheffer se
trouve un peu prisonnier d’un usage réificateur du terme. Le problème réside
alors dans l’oscillation permanente de l’auteur entre la tentation de faire des
diasporas des acteurs à part entière et l’option – sans doute plus féconde– consistant à identifier « certains segments de la diaspora » (groupes, leaders, organisations)
comme constituant, eux et eux seuls, les acteurs véritables, sans pour autant que
la construction du groupe de référence fasse l’objet d’une analyse spécifique. Àplusieurs reprises, l’existence des diasporas est posée comme une évidence factuelle,
au détriment d’une interrogation sur les mécanismes à l’œuvre dans leur formation même. Ainsi peut-on lire que « la plupart des diasporas ont pris appui sur des
organisations constituées dans leurs pays d’accueil » (p. 83), comme si ce n’étaient
pas précisément ces organisations – parmi d’autres facteurs – qui, de manière
performative, donnaient naissance à l’entité qu’elles auraient vocation à « représenter ». Du reste, l’auteur se montre très critique à l’égard des théories constructivistes du nationalisme, en particulier celle de Benedict Anderson, dont l’hypothèse du
long-distance nationalism est balayée d’un revers de main qui peut paraître
un peu expéditif. Pour Sheffer, plus proche en cela de la perspective – qualifiée de
« synthétique » – d’Anthony Smith ou de Walker Connor, l’identité des diasporéens
serait faite à la fois d’éléments primordiaux, instrumentaux et mythicopsychologiques, ces derniers faisant référence aux tendances psychologiques individuelles
à l’acceptation des mythes nationaux : les diasporas ne sont donc « des communautés ni “imaginées” ni “inventées”» (p. 145). En découlent certaines propositions
assez contestables, notamment dans le bref chapitre 4 consacré à l’estimation
quantitative des diasporas (p. 99-110), où il est affirmé que c’est bien, en dernière
analyse, l’origine ethno-nationale des individus qui détermine leur appartenance
à la diaspora – quelles que soient leurs pratiques concrètes–, et non, par exemple,
la nationalité ou l’adhésion de ces individus à des associations vouées à représenter le groupe en question. Dans cette optique, par exemple, la « diaspora afro~américaine » compterait 25 millions d’individus. Or cela revient à postuler l’homogénéité
fondamentale des diasporas, ce qui est contradictoire avec l’accent mis par ailleurs
sur le rôle constitutif de l’agrégation des décisions individuelles, à moins de supposer – comme le texte le suggère – que le simple maintien des liens entre un
individu et sa patrie d’origine suffise à susciter la « diaspora ».
D’une façon générale, Sheffer pose le principe de la linéarité temporelle des
diasporas. Si elles sont susceptibles de s’éteindre, cette extinction ne saurait advenir que par leur complète assimilation à la société du pays d’accueil ou par le
retour au pays de tous les membres du groupe, cas de figure que l’on ne rencontre
que dans l’Antiquité (Phéniciens, Assyriens, Akkadiens). La focalisation sur l’origine ethno-nationale le conduit ainsi à présumer l’existence continue et invariante
des diasporas à travers les siècles, comme si, par exemple, le passage du statut de
« diaspora sans État » à celui de « diaspora liée à un État » ne venait pas radicalement modifier le mode d’organisation transétatique. À cet égard, même les
périodes au cours desquelles l’identification ethno-nationale serait objectivement
absente peuvent rétrospectivement être inscrites dans ce schéma intégrateur via la
notion de « diaspora dormante ». L’usage de ce terme revient à postuler qu’une
« communauté » totalement assimilée dans son pays de résidence – c’est-à-dire « en
sommeil », parce qu’elle aurait perdu ou détaché les liens avec sa patrie ou ceux
qui la maintenaient unie dans le pays d’accueil – est toujours susceptible, à un
moment ou à un autre, d’être « réveillée » et de réactiver ces liens, quel que soit
le temps écoulé. Àtravers cette terminologie, Sheffer s’arrange pour nuancer le principe de linéarité en ménageant des périodes de latence entre les étapes du processus
de constitution des diasporas, processus qui doit pourtant les mener inéluctablement de l’état de « diasporas naissantes » à celui de « diasporas adultes ».
De même, il insiste trop sur l’unité politique des formations ethno-nationales
transétatiques et n’accorde pas suffisamment d’importance aux mouvements d’opposition politique au régime en place dans le pays d’origine ( exopolities). Les rares fois
où il envisage des cas d’exopolitie (Cubains, Haïtiens, Chinois), il omet de signaler
qu’il s’agit d’un facteur très important de division de l’ensemble de la « diaspora »
puisque s’opposent à l’étranger deux entités profondément ennemies : les partisans
du régime en place dans le pays d’origine et ses opposants.
En dépit de ces critiques, Diaspora Politicsdemeure un grand livre, qui ne recule
pas devant la tâche exaltante mais extrêmement complexe du comparatisme théorique appliqué à un objet scientifique récent et éclaté : la structuration de l’expérience collective transétatique. Il faut lire Sheffer… avant d’aller plus loin.
[1]
Londres, Croom Helm, 1986.
[2]
Londres, UCL Press, 1997.
[3]
Nous traduisons les expressions et citations extraites du livre de Gabriel Sheffer.
[4]
Sheffer fait sans doute allusion aux relations que les membres d’une diaspora dans un pays d’accueil entretiennent avec
des diasporéens de même origine dans un autre pays.
[5]
En revanche, Sheffer se trompe lorsqu’il affirme (p. 9) que Thucydide a utilisé le mot « diaspora » dans son
Histoire de
la guerre du Péloponnèse : Thucydide emploie le verbe
diaspeiro et non le substantif « diaspora ».