2004
Critiques internationales
L’Iran de l’après-Khomeyni au postréformisme
Farhad Khosrokhavar
directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Ses recherches actuelles portent sur l’islam en Europe, la société postrévolutionnaire iranienne et le martyre islamique moderne. Il a récemment publié L’islam dans les prisons (Paris, Balland, 2004) ; Les nouveaux martyrs d’Allah (Paris, Flammarion, 2002) et L’instance du sacré : essai de fondation des sciences sociales (Paris, LeCerf, 2001).
La révolution islamique, avec son utopie et son effervescence, a provoqué la mobilisation de groupes sociaux très divers. Aux côtés
d’une partie du clergé, menée par l’ayatollah Khomeyni, la jeunesse populaire a très
vite manifesté sa volonté d’échapper à une situation de marginalisation économique (celle des
mostaz’af ou « déshérités ») et d’accéder à une position d’acteur
politique en participant activement à l’avènement de l’islam, qui signifiait pour elle
l’instauration de la justice sociale et de la pureté morale au sein de la société iranienne. Parallèlement, les différentes couches des classes moyennes urbaines
entendaient acquérir l’autonomie politique et économique que leur avait refusée
le régime impérial au profit de la Cour, des cercles supérieurs de l’armée et des grands
chefs de l’industrie de montage qui assuraient les liens entre le régime et les entreprises occidentales. Enfin, pour les étudiants et les « paysans dépaysannés », la révolution était le moyen de sortir de l’indignité culturelle, pour les premiers, et de la
marginalisation sociale, pour les seconds. Ces différentes revendications sont
entrées rapidement en conflit après le départ du chah en janvier 1979. Àcela s’est
ajoutée la longue guerre avec l’Irak ( 1980-1988) au cours de laquelle une économie
plus ou moins dirigiste s’est mise en place pour tenter de contrer les effets de la
pénurie et répondre dans l’urgence aux besoins des classes les plus démunies. La
fin de la guerre et la mort de Khomeyni en 1989 ont mis un terme à cette période
« héroïque » durant laquelle une grande partie des acteurs politiques avaient été
évincés au profit des islamistes de gauche dirigés par le Premier ministre Moussavi.
On peut dès lors distinguer trois périodes dans l’histoire de l’Iran postrévolutionnaire. Durant la première, le chef spirituel fut le clerc Khaménéi, élu Guide de
la révolution par l’Assemblée des experts, juste avant la mort de Khomeyni, et promu
plus tard au rang d’ayatollah. Avec lui, les tendances pro-déshérités de la période révolutionnaire furent peu à peu marginalisées au profit de tendances néolibérales. Quant
à la présidence de la République, elle revint à l’hodjatol eslam Rafsandjâni
[1] qui
opéra une timide ouverture du régime vers l’Occident et tenta de réparer les dégâts
causés par la guerre, notamment dans les régions dévastées du Sud, mais aussi
pour tout ce qui concernait l’industrie pétrolière et les infrastructures d’approvisionnement en électricité.
La gauche islamiste et dirigiste a été progressivement éliminée au profit d’une
droite économiquement libérale et culturellement conservatrice, favorable à
l’ouverture des frontières pour le commerce d’importation et plus ou moins stricte
quant à l’application des interdits islamiques dans l’espace public. Lorsqu’elle a pris
les rênes du pouvoir économique, cette nouvelle élite a mis en place des réseaux
– ou réactivé ceux qui existaient déjà de façon informelle et sous des formes
variées– entre les grands marchands du bazaar – corporation très fermée, proche
de groupes religieux comme Hey’at Mo’talefeh
[2], et qui contrôle en grande partie
le commerce de l’importation –, et les nouvelles structures politico-militaires
comme l’armée des Pasdaran. En s’associant aux Fondations révolutionnaires qui
pouvaient disposer de nombreux passe-droits sur le plan économique (importation
sans paiement de taxe, accès au dollar aux taux les plus avantageux
[3], achats à des
prix dérisoires des biens de l’élite du chah expropriée après la révolution), elle est
parvenue à constituer une véritable nomenklatura qui n’a cessé de s’étendre, faisant
progressivement main basse sur des pans entiers de l’économie iranienne. Ce fut
le cas, pour ne prendre que l’exemple du secteur alimentaire, du commerce du sucre
et, surtout, de celui du thé, dont l’importation, interdite en théorie, a pu se faire
par le biais de ces Fondations révolutionnaires, en dehors de toute surveillance des
services de douanes. De nombreux produits sont ainsi passés progressivement
sous le monopole de groupes restreints, véritables pôles marchands, qui, à la faveur
de la nouvelle donne politique, ont su convertir leur influence au sein des instances
du pouvoir en dividendes économiques : les Hey’at Mo’talefeh, les dirigeants de
l’armée des Pasdaran, le groupe informel, mais très structuré, constitué autour du
président Rafsandjâni (qui est devenu, par la suite, le parti politique des Kargozaran),
mais aussi les réseaux de l’Astan Qods qui gère les biens de main-morte légués par
les fidèles à l’imam Réza (terrains à Khorassan, mais aussi aux quatre coins du
monde) et les Fondations révolutionnaires, dont les plus importantes, celles des
Déshérités, des Martyrs et du 15 Khordad, sont chargées, entre autres, de la vente
des biens de l’élite impériale.
La deuxième période a commencé en 1997 avec l’élection à la présidence de la
République de l’hodjatoleslam Seyed Mohammad Khatami
[4] qui prônait un islam
« joyeux », fondé sur la loi et non militant, par opposition, d’une part, à l’austérité de l’islam officiel célébrant le martyre et l’abnégation, d’autre part, au militantisme de l’islam révolutionnaire qui entendait instrumentaliser la loi au service
d’une grande cause.
La troisième période est celle qui a vu la fin du courant réformiste en Iran.
Celui-ci a en effet perdu la majorité en 2003, aux élections municipales, puis en
2004, aux élections parlementaires. Cet échec tient autant à la désaffection de
l’électorat qu’à l’élimination des listes électorales d’une grande partie des candidats
réformistes par le Conseil des gardiens
[5].
Espoirs et déceptions de la période réformiste ( 1997-2004)
L’élection de Khatami à la présidence de la République correspond à l’avènement
d’une génération en quête d’une identité nouvelle. Àl’utopie révolutionnaire qui
avait perdu tout attrait aux yeux de cette nouvelle génération s’est substitué un besoin
de liberté et d’autonomie individuelles, qui s’est manifesté notamment par une
attitude beaucoup moins tranchée vis-à-vis du monde extérieur et, en particulier,
de l’Occident.
Durant cette période, la société iranienne a connu une activité politique intense
marquée par de multiples revendications émanant principalement de quatre mouvements
[6]. Les étudiants ont été les premiers à réclamer l’instauration d’une démocratie politique en Iran, mais le mouvement est muselé depuis les événements de
l’été 1999. Le président Khatami ayant laissé faire la répression sans intervenir pour
défendre les étudiants, une scission s’est formée au sein du mouvement entre les
partisans de la rupture avec le régime en place et ceux qui entendent agir dans le
cadre des institutions existantes. Le Bureau de renforcement de l’unité (
daftartahkim
vahdat), qui était le cadre associatif dans lequel s’était politisé le mouvement, s’est
transformé : de l’instance islamiste qu’il était au début de la révolution, il est
devenu un groupe militant pour la démocratie.
Les intellectuels, eux, ont agi à deux niveaux. Tout d’abord, ceux qui étaient auparavant islamistes ont tenté de concilier religion et démocratie en remettant en
cause le credo révolutionnaire de la
umma (communauté des musulmans qui unit
de manière indéfectible l’islam et la politique). Ils se sont attachés en particulier à
délimiter précisément le champ du religieux en le séparant du politique. Pour
cela, ils se sont attaqués à l’idéologisation de l’islam qui avait résulté de l’ancien
mode de gouvernement théocratique. Ces « grands intellectuels », ainsi qu’on les
a appelés, ont été nombreux (Abdolkarim Soroush, Mojtahed Shabestari, Mohsen
Kadivar, Youssef Eshkavari). Leur principal thème de mobilisation était la sécularisation de l’islam, dans le sens de la démocratie et du pluralisme religieux, et sa
« dépolitisation » par la remise en cause de la « souveraineté du jurisconsulte islamique » (
velayatfaqih) sur laquelle est fondée la constitution iranienne
[7].
Parallèlement, d’autres intellectuels se sont chargés de « vulgariser » cette
remise en cause de la théocratie islamique par l’intermédiaire des médias. Tout en
cherchant à rendre accessible la pensée des « grands intellectuels » à un public élargi,
ces journalistes-intellectuels ont démontré, de manière concrète et circonstanciée,
la nécessité et la légitimité d’une conception entièrement sécularisée du politique
qui, par le rejet de tout credo religieux, serait seule à même d’apporter des solutions aux problèmes urgents auxquels se trouvait confrontée la société iranienne.
Ce second groupe d’intellectuels, comme Akbar Ganji, Macha’allah Shamsolvaézine,
Taghi Rahmani et bien d’autres, ont mené et continuent à mener de front l’opposition politique à la théocratie et le journalisme, à titre professionnel ou occasionnellement. C’est à eux que l’on doit l’essor de la presse réformiste iranienne,
pourtant durement censurée et réprimée dans les années1990 et, surtout, à partir
de 1997, les conservateurs ayant entrepris de poursuivre les journalistes les plus en
vue pour les réduire au silence. Depuis l’élection du président Khatami, plus d’un
millier de titres ont paru, dont les plus célèbres, Djamé’é, Kian, Aftab ou, récemment,
YaseNow, ont été interdits par la justice qui est aux mains des conservateurs. Plus
d’une centaine de journaux, d’hebdomadaires et de revues ont été mis à l’index par
la faction conservatrice du pouvoir et de nombreux intellectuels et journalistes
ont été emprisonnés.
Contrairement aux étudiants et aux intellectuels, le mouvement des femmes, de
par son caractère peu politisé, a été moins soumis à la répression. Certes, il n’y a
pas eu de femme ministre chez les réformateurs, juste quelques conseillères du
président Khatami. Mais les avancées ont été cependant réelles, notamment en ce
qui concerne les restrictions imposées à la pratique de la polygamie, la garde des
enfants par la femme après le divorce, l’accès à des professions qui leur étaient jusque-là interdites (comme celle de juge) et les droits de la femme au sein de la famille.
Pour ce qui est des droits civiques, l’homme et la femme sont égaux, en théorie du
moins (la voix d’une femme valant celle d’un homme), mais l’inégalité reste grande
au niveau du droit privé – celui de la famille–, juridique (le témoignage d’une femme
devant les tribunaux vaut la moitié de celui d’un homme) et de multiples autres inégalités, ancrées dans la culture patriarcale, sont encore aujourd’hui soutenues par la
législation établie au nom de l’islam.
Le quatrième mouvement qui a tenté de faire entendre ses revendications au cours
de cette période réformiste est celui des provinces turque, kurde, bélouche ou
encore arabe, situées aux pourtours de l’Iran et qui avaient été systématiquement
réprimées par les pouvoirs centralisateurs au XXe siècle. L’élection de Khatami – qui
a rallié un grand nombre de suffrages dans ces régions– a marqué le réveil des aspirations d’un Iran multiethnique auquel ni le régime des Pahlavi ni celui de la révolution islamique n’avait voulu reconnaître l’autonomie culturelle.
L’appareil d’État légué par la révolution islamique – encore fortement dominé
par les conservateurs, clercs chi’ites ou non– est en fait un mélange de théocratie
et de républicanisme. Le Guide, rahbar, est élu par un conseil restreint, lui-même
élu au suffrage indirect. Il a des pouvoirs régaliens : chef de l’armée et de la police,
il tient les rênes des Fondations révolutionnaires qui brassent des milliards de dollars
tout en étant soustraites au contrôle du gouvernement. C’est également lui qui
nomme le chef de l’appareil judiciaire ainsi qu’une partie des membres du Conseil
des gardiens. En cas de litige entre ce dernier et le Parlement, c’est le Conseil de
discernement des intérêts supérieurs de la république islamique, lui aussi en partie
nommé par le Guide, qui est habilité à trancher. Ces différentes autorités (l’appareil judiciaire, le Conseil des gardiens, le Conseil de discernement des intérêts
supérieurs de la république islamique) ont le pouvoir de bloquer toute tentative de
réforme émanant des instances élues – aussi bien législatives (le Parlement) qu’exécutive (le président de la République)–, qui se retrouvent par là même dans un état
de totale subordination institutionnelle. C’est ainsi que les tentatives de réforme
du 6e Parlement à majorité réformiste et partisan du président Khatami ont été
étouffées par les conseils et l’appareil judiciaire qui avaient, eux, toute liberté
d’intimider et de réprimer les intellectuels, les journalistes ou les étudiants.
Si l’échec institutionnel et politique de l’expérience réformiste est incontestable
[8], les progrès réalisés sur le front culturel sont, en revanche, plus probants. Il
y a eu,
defacto, une libéralisation des relations quotidiennes entre jeunes, hommes
et femmes, surtout dans les grandes villes, et ce malgré la surveillance des organismes de répression des mœurs. Cette évolution est due en grande partie à l’effervescence intellectuelle et artistique qui a touché aussi bien le cinéma (plusieurs
metteurs en scène iraniens ont été primés), le théâtre, la littérature et la peinture,
que le domaine des sciences comme les mathématiques, la physique théorique, la
chimie et la génétique. Elle a entraîné une restructuration en profondeur des
rapports au sein de la société iranienne. Dans cette atmosphère sociale et culturelle,
l’heure n’était plus à l’islam politique et à l’idéologie révolutionnaire. Le martyre,
l’abnégation et le puritanisme religieux, le mépris de la joie et des agréments de la
vie au nom d’une conception doloriste de l’existence ont été rejetés par une nouvelle génération qui réclamait avant tout le droit à la jouissance et à la vie privée
Pourtant, cette période a été aussi celle d’un accroissement des inégalités sociales.
Si l’économie nationale a été plus ou moins assainie en termes de déficit budgétaire, le taux d’inflation élevé (environ 15%) et la spéculation foncière ont réduit
l’accès des nouvelles couches urbaines à un niveau de vie seulement décent. Le chômage en constante augmentation frappe en priorité les quelque 900000 jeunes qui
arrivent chaque année sur le marché du travail et dont seule la moitié trouvera un
emploi par l’intermédiaire de l’État et des organismes affiliés
[9]. Face à la jeunesse
dorée (
aghazadegan) issue de la nomenklatura enrichie par l’économie pétrolière,
les nouvelles couches populaires commencent à ruminer leur désespoir d’accéder
aux classes moyennes.
La période postréformiste
Ce sont les élections municipales de 2003 qui ont sanctionné l’échec politique
des réformateurs. Toutes les grandes villes ont alors refusé de voter. À Téhéran,
15% à peine des inscrits se sont rendus aux urnes et, dans l’ensemble, les conservateurs ont remporté les élections par défaut, c’est-à-dire moins par l’attrait qu’ils
pouvaient exercer que par le refus manifeste exprimé par les électeurs de se déplacer
pour soutenir les candidats réformateurs.
On aurait probablement connu le même cas de figure avec les élections parlementaires de 2004. Presque la moitié des électeurs ne se sont pas déplacés pour aller
voter. Le rejet par le Conseil des gardiens de plus d’un millier de candidatures dans
le camp des réformateurs n’a fait qu’ajouter à la désaffection générale
[10].
De leur côté, les conservateurs ont entrepris d’améliorer leur image de marque
et accepté d’abandonner les mots d’ordre révolutionnaires du passé. Un nouveau
groupe, les
abad garan (les Partisans du développement), créé à l’initiative du fils
du Guide de la révolution, a constitué une liste électorale de 30 noms d’où avaient
été retirées les personnalités politiques de la droite les plus impliquées dans la
corruption (Abibolah Asgar Owladi et Asadollah Badamtchian)
[11]. En outre, contrairement au mode austère des anciens slogans révolutionnaires, le ton de ce nouveau
groupe est plutôt allègre : « Pour un Iran libre, développé et jovial (
azad, abad o
chad)» (les trois mots font rime en persan). Mohammad Réza Bahonar, Gholam-Ali Haddad Adel et Ahmad Tavakkoli – les trois personnalités les plus marquantes
de ce groupe –, ont tenté, chacun à sa manière, de mettre fin à l’image d’oppresseurs et de « rabat-joie » des conservateurs. La nouvelle génération, surtout dans
les grandes villes comme Téhéran, Tabriz, Meched, Ispahan et Chiraz, n’aurait pas
accepté le retour à une police des mœurs ultra-répressive ayant la prétention de
contrôler les relations entre hommes et femmes au nom de la pureté islamique.
Un autre groupe de conservateurs, les frères Laridjani, a lui aussi donné toute la
mesure de son influence dans les cercles du pouvoir. Sadegh, membre du Conseil des
Gardiens, aussi bien qu’Ali, à la tête de la Radio et de la Télévision d’État ou Djavad,
en poste aux Affaires étrangères, ont su tirer avantage de leur position institutionnelle
pour agir en tant que groupe de pression fort efficace contre les réformateurs.
Leur entreprise a été, il est vrai, facilitée par la déception d’une grande partie
de la population qui a reproché aux réformistes d’avoir failli à leurs engagements,
d’avoir fait peu de cas de la détresse des plus démunis, d’avoir échoué dans la
réforme du système politique et d’avoir assisté aux manipulations des conservateurs
sans élever la moindre protestation et sans remettre en cause les passe-droits et les
privilèges alors que la confortable majorité recueillie par Khatami à l’élection
présidentielle de 1997 et à celle de 2002 lui assurait le soutien populaire.
Le jeu des conservateurs a été des plus habiles : ils ont progressivement étouffé
les réformateurs, en s’attaquant d’abord à la presse et aux intellectuels, en mettant
ensuite en prison leurs adversaires politiques (ceux que l’on appelle les « nationauxreligieux », melli mazhabi) grâce à la fidélité et à la soumission de l’appareil judiciaire, enfin, en faisant éliminer les candidats réformateurs par le Conseil des
gardiens. Il ne leur restait plus qu’à mobiliser leur clientèle (entre 10 et 15 % de
l’électorat) au moment des élections. Ils ont également bénéficié du soutien de la
hiérarchie supérieure de l’armée des Pasdaran et d’une partie importante de l’élite
économique enrichie par la rente pétrolière.
La troisième période qui commence aujourd’hui est caractérisée par le profond
désenchantement des nouvelles classes moyennes et des couches défavorisées : les
premières parce que les réformes politiques ont pris fin et qu’elles craignent le danger
– non écarté– d’un retour à une société culturellement fermée; les secondes parce
que le taux de chômage élevé (entre 20 et 30 % de la population active selon
diverses estimations), l’obsolescence de l’appareil industriel et la fuite des cerveaux
laissent une grande partie de la jeunesse désemparée, sans repères et sans perspectives
dans une société où l’écart se creuse chaque jour davantage entre les couches aisées
et le reste de la population
[12].
L’avenir des conservateurs va donc dépendre des solutions qu’ils pourront apporter
à deux problèmes majeurs : tout d’abord, comment faire redémarrer l’économie et
mettre en place une véritable politique de l’emploi, sans aggraver pour autant
l’hypertrophie de l’appareil d’État ? Ensuite, comment envisager des orientations
culturelles qui n’imposent pas à la société des restrictions vécues comme intolérables
et d’un autre âge par la grande majorité de la génération postrévolutionnaire ?
Pour relever ce double défi, les conservateurs devront d’abord circonscrire
l’influence de leurs éléments les plus radicaux, notamment les membres de l’appareil judiciaire, le Conseil des gardiens, la hiérarchie supérieure de l’armée des
Pasdaran et l’entourage du Guide. Une partie des proches de l’ancien président
Rafsandjâni, réunis au sein du parti Kargozaran, peuvent tenter de rallier les conservateurs « éclairés » et les réformistes « modérés » autour d’un projet commun.
Le principal obstacle à la relance économique reste cependant les États-Unis qui
se refusent à tout investissement et empêchent que l’Iran soit approvisionné en pièces
détachées en provenance de leur propre industrie (mais aussi des industries européennes comme Airbus dont une grande partie des échanges se font avec eux et
qui craignent des mesures de rétorsion, en vertu de la loi Kennedy-Damato de 1996).
Sans l’accord des États-Unis, la Banque mondiale et le FMI ne débloqueront pas
les prêts nécessaires au développement de l’industrie iranienne. Enfin, l’Iran doit
accorder des garanties satisfaisantes aux détenteurs des capitaux étrangers investis
dans le pays en reconnaissant la compétence des tribunaux de commerce internationaux pour régler les litiges entre les sociétés étrangères et l’État iranien. Des
progrès ont été enregistrés dans ce sens, qui sont encore loin d’être suffisants.
La politique étrangère de l’Iran postrévolutionnaire a connu plusieurs phases.
Après une période de rejet de l’Occident, qui s’est manifestée notamment par
l’occupation de l’ambassade des États-Unis par des étudiants islamiques radicaux,
la mort de Khomeyni et la présidence de Rafsandjâni ont permis d’amorcer une
timide ouverture. Pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, l’Iran a observé une
neutralité qui allait à l’encontre de la politique d’expansion prônée par la révolution
de l’ayatollah Khomeyni. Les liens avec de nombreux pays occidentaux ont été
renoués, à l’exception notable des États-Unis, alors que l’Iran se trouve face à
l’armée américaine ou à ses alliés un peu partout sur ses frontières : directement
en Irak et en Afghanistan, indirectement au Pakistan (allié des États-Unis) et en
Turquie. Mais c’est surtout sous la présidence de Khatami que les relations se sont
améliorées non seulement avec l’Occident mais aussi avec les pays de la région
[13].
L’Iran a pu engager une coopération avec l’Arabie Saoudite et les Émirats du
Golfe et ses relations avec l’ensemble des pays du monde arabe – notamment avec
l’Égypte, après plus de vingt ans de rupture –, sont en voie de rétablissement.
Téhéran a par ailleurs demandé un statut d’observateur auprès de la Ligue arabe.
Après le 11 septembre, la crainte d’être malmenés par les États-Unis a provoqué
le resserrement des relations de l’Iran avec ces pays qui, tout en étant les alliés des
États-Unis, sont en situation délicate vis-à-vis de l’administration Bush.
Les relations avec la Turquie se sont également améliorées, ne serait-ce que dans
le but de contenir les revendications des Kurdes iraniens et turcs, face à la marée
montante de l’autonomie kurde en Irak. Quant aux États d’Asie centrale issus de
la décomposition de l’Union soviétique, ils cherchent à attirer les investissements
américains dans le secteur pétrolier et les tensions concernant la délimitation des
zones pétrolières en mer Caspienne ne sont pas résolues.
La nécessité de rétablir les liens avec les États-Unis
[14] se fait donc de plus en plus
pressante et, maintenant qu’ils sont débarrassés de leurs adversaires réformistes,
les conservateurs sont de plus en plus tentés de parvenir à ce rétablissement. Mais
la méfiance réciproque est encore grande et les sujets de dissension nombreux (du
dossier nucléaire à l’aide accordée par l’Iran au Hezbollah au Liban et au Djihad
islamique en Palestine en passant par la controverse sur le sort des membres d’Al-Quaeda arrêtés par les autorités iraniennes et les positions antagoniques des deux
pays concernant Israël). La prochaine élection présidentielle américaine sera-t-elle
être le prélude à un rapprochement diplomatique entre les deux pays ? Quoi qu’il
en soit, en l’absence de tout soutien populaire, le nouveau pouvoir iranien n’a pas
d’autre choix. Il ne lui suffira pas d’éviter un conflit avec les États-Unis, seul le rétablissement des relations pourra neutraliser toute tentative américaine d’affaiblir les
conservateurs iraniens sur le front intérieur.
[1]
Hodjatol eslam est le titre d’un clerc qui, tout en n’ayant pas encore atteint le rang d’ayatollah, est habilité à émettre des
avis religieux. Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni était alors l’un des clercs les plus influents au sein de la République islamique.
[2]
Après la mort de l’ayatollah Khomeyni, ce groupe religieux réactionnaire, fondamentaliste et, de surcroît, très riche, a
encore accru son influence en s’associant notamment avec la hiérarchie supérieure de l’armée des Pasdaran (corps militaire
créé après la révolution islamique et qui englobe désormais l’armée traditionnelle) et l’élite issue de la révolution islamique.
[3]
Il y a encore quelques années, il existait différents taux de change du dollar.
[4]
Voir Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy,
L’Iran : comment sortir d’une révolution religieuse ?, Paris, LeSeuil, 1999; Daniel
Blumberg,
Reinventing Khomeyni : The Struggle for Reform in Iran, Chicago, University of Chicago Press, 2001; Ali Ansari,
Iran,
Islam and Democracy : The Politics of Managing Change, Londres, Royal Institute of International Affairs, 2001.
[5]
Le Conseil des gardiens (
chowrayenegahban) vérifie l’islamité des candidats aux élections. Lorsque celle-ci n’est pas
établie, le Conseil est habilité à rayer de la liste les noms des candidats. Cette instance est également chargée de vérifier si
les lois votées par le Parlement iranien sont conformes aux exigences de la loi islamique. En vertu de ce critère, le Conseil
a éliminé toutes les lois visant à moderniser et à ouvrir l’espace politique iranien.
[6]
Voir Eric Hooglund, « Iran and the Persian Gulf » et F. Khosrokhavar, « The New Social Movements in Iran », dans
E.Hooglund(ed.)
Twenty Years of Islamic Revolution, Political and Social Transition in Iran since1979, Syracuse/NewYork, Syracuse
University Press, 2002.
[7]
Voir Mohsen Motaghi, « L’émergence du nouvel intellectuel religieux en Iran postrévolutionnaire », doctorat de socio-logie de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2004.
[8]
Voir Mohammad Réza Djalili,
Iran, l’illusion réformiste, Paris, Presses des SciencesPo, 2001; F. Khosrokhavar, « L’Iran,
la démocratie et la nouvelle société civile »,
Revue des Deux Mondes, avril 2003, p. 132-152.
[9]
Voir Michel Makinsky, « Une économie en attente de réformes »,
Studia Diplomatica, LV ( 2), 2002, p. 132-145.
[10]
Entre les élections au 6
e Parlement (mars2000) et celles au 7
e Parlement (mars2004), le taux d’abstention est passé de
33% à 49%. Ainsi, pour les élections du 6
e Parlement, il y avait eu, à Téhéran, 3 millions de votants. Quatre ans plus tard,
à celles du 7
e Parlement, seuls 2 millions d’entre eux se sont présentés aux urnes, alors que les prévisions avaient recensé
quelque 3,3 millions d’électeurs, compte tenu du fait que le droit de vote avait été accordé dans cette ville dès l’âge de 15 ans.
C’est donc plus d’un million de personnes qui ont refusé de voter, et ce uniquement par dépit à l’égard des réformateurs.
Haddâd Adel, le candidat conservateur qui a obtenu le score le plus élevé ( 880000 voix) en avait eu seulement 700000 lors
des élections du 6
e Parlement face à son adversaire réformateur qui en avait alors obtenu 1,2 million.
[11]
Voir « Abadgaran, az showraye shahr ta majlese haftom » (les Partisans du développement du Conseil municipal au
7
e Parlement), éditorial,
Iran, Téhéran, 25 février 2004.
[12]
Sur l’économie iranienne en général, voir Tytti Nahi, « Unemployment in Iran : An Emerging Social Crisis ?», disponible sur le site w
www. iranmania. com,9 juillet 2002. Thierry Coville,
L’économie de l’Iran islamique : entre ordre et désordres,
Paris, L’Harmattan, 2002.
[13]
Voir F. Khosrokhavar, « La politique étrangère en Iran : de la révolution à “l’axe du Mal” »,
Politique étrangère, 1,
2003, p. 77-91.
[14]
Sur la position des néoconservateurs américains à l’égard de l’Iran, voir, par exemple, Robert Kagan, William Kristol(eds)
« Iran : Fundamentalism and Reform », dans
Present Dangers : Opportunity in American Foreign and Defense Policy, San
Francisco, Encounter Books, 2000.