2004
Critiques internationales
Les désarrois de la lutte contre la prolifération nucléaire
Thérèse Delpech
chercheur associé au CERI, commissaire auprès de l’UNMOVIC (United Nations Monitoring, Verification and Inspection Commission) pour le désarmement de l’Irak et membre du Conseil de l’IISS (International Institute for Strategic Studies).
Même les observateurs les plus optimistes doivent convenir que les relations internationales risquent de connaître des turbulences dans les prochaines décennies : les opinions publiques s’habituent à vivre
au rythme d’explosions meurtrières
[1]; les réseaux terroristes ont une influence
considérable sur les jeunes générations dans de nombreux pays
[2]; la globalisation
facilite la dissémination de connaissances, de technologies, d’équipements et
d’armes que l’on souhaiterait contenir; enfin, alors que ressurgissent les craintes
médiévales des grandes épidémies, la biotechnologie et la révolution de l’information
offrent aux applications militaires des possibilités jusqu’alors inédites
[3]. Tout cela
suffirait à justifier les inquiétudes, mais il faut de surcroît compter avec le retour
en force d’une menace nucléaire que la fin de la confrontation Est-Ouest devait
en principe réduire, voire éradiquer. Une réflexion sur ce phénomène est d’autant
plus nécessaire que de nouveaux développements, tous inquiétants quoique très différents les uns des autres, sont intervenus en 2003 et en 2004, qu’il s’agisse de la Corée
du Nord, de l’Iran, du Pakistan, et même de la Libye.
La Corée du Nord quitte le Traité de non-prolifération nucléaire
Le premier événement notable a été la décision prise par la Corée du Nord de se
retirer du TNP
[4] en janvier 2003. C’est le premier cas de retrait depuis la conclusion
du Traité en 1968, et d’autres pays pourraient être tentés de suivre l’exemple.
L’Iran en fait parfois la menace, tout en maintenant la fiction de ne poursuivre que
des objectifs pacifiques, et l’Égypte a déjà déclaré publiquement que le TNP ne
servait plus ses intérêts stratégiques. Quant au Japon, il a rappelé en 1998, au
moment des essais indiens et pakistanais, que sa ratification du TNP avait eu lieu
dans un contexte où il n’y avait que cinq puissances nucléaires dans le monde, et
cinq seulement
[5].
La possibilité de se retirer du TNP est prévue dans des circonstances où la
survie de l’État est en jeu, mais la Corée du Nord s’est retirée d’un traité qu’elle
avait préalablement violé, ce qui frappe sa décision d’illégalité. Si tel n’était pas le
cas, et s’il suffisait d’utiliser un engagement international pour le rompre en toute
impunité avant de s’en retirer, quel serait le rôle des traités internationaux dans ce
qu’il est convenu d’appeler « la paix et la sécurité internationales » ? Envérité aucun.
Pyongyang, qui n’est jamais à court d’imagination quand il s’agit de manipuler le
droit, avait déjà créé en juin 1993 une catégorie originale en se déclarant dans
une situation « unique » où son adhésion au Traité était « suspendue »
[6]. Cependant, la vraie rupture s’est produite à la suite de la visite de James Kelly à Pyongyang
en octobre 2002. Celui-ci a contraint le régime à reconnaître le lancement d’un
programme d’ultracentrifugation
[7] conduit avec l’aide du Pakistan. On est alors passé
à un cran supérieur dans l’escalade diplomatique et la Corée du Nord est sortie du
TNP quelques mois plus tard.
L’élément le plus préoccupant de ce retrait est toutefois le silence assourdissant
des trois États dépositaires
[8] sur le caractère illégal du retrait ainsi que l’incapacité
du Conseil de sécurité à se prononcer sur une résolution, voire sur une déclaration présidentielle, un an et demi après que ce retrait a eu lieu. La protection chinoise vis-à-vis de Pyongyang a joué à plein et la Russie, qui est pourtant l’un des
États dépositaires du TNP, s’est laissée convaincre par Pékin qu’une telle déclaration serait « contre-productive », une expression qu’on ne prend généralement
pas la peine d’expliquer. À défaut, on aurait pu s’attendre à une protestation
publique dans l’une des capitales des meilleurs défenseurs du « multilatéralisme »,
en Europe par exemple. Mais là encore, rien n’est venu. Dans ces conditions,
quelle crédibilité faut-il accorder aux discours, toujours aussi nombreux, sur
l’importance des traités internationaux ?
Comme cela était prévisible, la situation a empiré depuis janvier 2003 : la construction du réacteur graphite gaz
[9] de 200 MW a repris, Pyongyang a menacé à l’été 2003
de procéder à un essai nucléaire et la possibilité que les 8 000 barres de combustibles du réacteur de 5 MW aient été retraités est réelle
[10]. La visite de Sig Heckert,
ancien directeur du laboratoire de Los Alamos, à Yongbyong en janvier 2004 ne
permet pas de tirer sur ce point de conclusions définitives, mais l’ambiguïté maintenue par Pyongyang ne l’est peut-être qu’à la demande de Pékin qui craint les
réactions japonaises à une capacité nucléaire nord-coréenne fermement établie.
Ou alors, il peut s’agir tout simplement de continuer à jouer sur deux tableaux à la
fois, manœuvre dangereuse mais que la diplomatie nord-coréenne affectionne.
Par ailleurs, si la Corée du Nord est bien le pays expéditeur de l’uranium naturel
( 1,5 tonne sous forme d’hexafluorure d’uranium ou UF6) trouvé en Libye, cela
signifie non seulement que Pyongyang maîtrise la conversion de l’uranium en
amont de l’enrichissement, mais aussi que les Nord-Coréens produisent suffisamment d’UF6 pour en exporter. Enfin, il faut se demander si d’autres pays que
la Libye n’ont pas également bénéficié de ce type d’exportation.
Ajoutons, pour conclure, que les discussions à six sur la question coréenne, qui
ont lieu de temps à autre à Pékin entre la Corée du Nord, la Corée du Sud, les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie, ne donnent aucun résultat et que l’on est en
droit de se demander, compte tenu de ce qui précède, si la même absence de progrès
est enregistrée dans le domaine balistique et nucléaire dans le royaume de KimJongIl
pendant que se tiennent ces bavardages. Enfin, comment peut-on justifier la moindre
négociation avec les représentants nord-coréens, maintenant que l’on sait que le
régime procède à des expériences chimiques sur des prisonniers, y compris sur des
femmes et des enfants, dans les effroyables camps parsemés sur tout le territoire
[11] ?
Suspension ou cessation des activités iraniennes ?
Le deuxième événement d’importance a été la découverte de multiples activités
nucléaires clandestines en Iran. Il a fallu attendre qu’un groupe d’opposants iraniens révèlent au cours d’une conférence de presse à Washington, le 14 août 2002,
l’existence de deux installations nucléaires non déclarées (à Natanz et Arak) pour
que l’AIEA
[12]
et la communauté internationale décident enfin de procéder à une
investigation. Il faut bien dire « enfin » car les soupçons ne manquaient pas depuis
une dizaine d’années et l’AIEA disposait d’informations depuis1993, date à laquelle
son directeur, Hans Blix à l’époque, avait accepté de recevoir des renseignements
des États membres. Mais l’Agence de Vienne, qui avait fait un certain nombre de
« visites » (par opposition à des inspections en bonne et due forme) avait toujours
conclu qu’il n’y avait rien à reprocher à l’Iran. En fait, le programme d’enrichissement de l’uranium avait commencé en 1985. L’apport d’informations extérieures
a donc été dramatiquement sous-estimé et le cas iranien montre que les transfuges
ou les scientifiques en exil peuvent être d’une grande utilité, une vérité que l’Irak
a contribué à faire oublier. Cela étant, il serait préférable de ne pas avoir besoin
d’une conférence de presse d’opposants en exil pour se décider à agir. C’est une
remarque qui se passe de commentaires.
L’Iran est signataire du TNP depuis 1970. Il a donc volontairement renoncé à
l’acquisition de l’arme nucléaire et la totalité de ses activités dans ce domaine
doivent être déclarées à l’AIEA et soumises à son contrôle, ce qui n’a visiblement
pas été le cas. Dès mars2003, l’Agence a pu rapporter au Conseil des gouverneurs
une violation de l’accord de garanties au moins en ce qui concernait la non-décla-ration de l’importation par l’Iran de matières nucléaires. Ces importations ont eu
lieu en 1991 et la Chine, pays exportateur, a, elle aussi, gardé un silence remarquable
sur ce sujet. Il a fallu douze ans pour que cet achat soit enfin reconnu, en février 2003
seulement ! Comme une partie des matières importées de Chine a été convertie
en uranium métal, d’une utilité discutable dans un programme civil, mais avérée
pour la fabrication d’une bombe, « l’oubli » a son importance. En vertu d’un
accord conclu en 1993, l’existence de sites comme Natanz, Arak ou l’usine Kalaye
Electric (supposée produire des montres, mais contenant en réalité des centrifugeuses) aurait dû également être déclarée à l’AIEA, mais l’Iran n’a signé cet arrangement spécifique qu’en février 2003. L’accès à l’usine Kalaye et le droit de prélever
des échantillons, qui avaient été refusés aux inspecteurs pendant des mois, ont été
autorisés en août 2003, après que l’installation eut été entièrement repeinte, remise
à neuf et vidée des pièces de centrifugeuses. Le débat principal porte sur les activités clandestines iraniennes d’enrichissement de l’uranium. En mai, l’Iran a nié
ces activités et il a maintenu cette version mensongère pendant tout le printemps
et l’été. De l’uranium enrichi a pourtant été trouvé à Natanz et à Kalaye Electric.
Dans certains cas, il est possible que les équipements achetés au Pakistan aient été
contaminés, même si cette explication est incompatible avec l’affirmation précédente
du caractère totalement autonome du programme iranien. Cependant, il est difficile aujourd’hui de douter que de l’uranium hautement enrichi ait été produit sur
le sol iranien
[13]. D’ailleurs, l’Iran a cherché à cacher à l’AIEA l’existence sur son sol,
peut-être dans des installations militaires, d’un type de centrifugeuses sophistiquées, dont certaines pièces ont été finalement découvertes elles aussi
[14]. Face à ces
nombreuses violations, pourquoi les règles du multilatéralisme n’ont-elles pas été
appliquées et le dossier transmis au Conseil de sécurité ? Est-ce parce que les Européens, qui devraient en principe défendre cette stratégie, craignent en réalité qu’elle
ne fasse une fois de plus la preuve de l’impuissance et de la division du Conseil ?
Dans ce contexte, l’accord signé le 21 octobre 2003 par les ministres allemand,
britannique et français des Affaires étrangères était une tentative pour sortir de
l’impasse. L’idée d’obtenir la suspension des activités du cycle du combustible
(enrichissement et retraitement) avec un objectif de cessation à terme était bonne,
mais il est vite apparu que la réussite du projet dépendait entièrement de sa mise
en œuvre. Les principales questions portaient sur le périmètre de la suspension
[15],
sur la capacité des différentes capitales à maintenir la pression sur Téhéran, sur le
risque réel de renvoyer la décision de Conseil des gouverneurs en Conseil des
gouverneurs à l’AIEA, et sur la façon de parvenir à la cessation des activités d’enrichissement et de retraitement et non à leur seule suspension. À cela s’est ajoutée
au fil des mois la question lancinante de savoir si l’on avait bien en mains tous les
morceaux du puzzle. L’aveu libyen de décembre 2003 ne pouvait qu’amener l’AIEA
à se demander si l’Iran n’avait pas, lui aussi, bénéficié des largesses d’Abdul Qadeer
Khan concernant la fourniture d’un plan d’arme, plus facile à soustraire à l’attention
des inspecteurs que des pièces de centrifugeuses. Avec une insolence troublante,
Téhéran n’a pas fait mystère de l’existence possible de sites non déclarés : le
23 février 2004, un des principaux négociateurs iraniens du dossier nucléaire a même
précisé que l’Iran n’était pas tenu de déclarer tous ses centres nucléaires
[16]. Enfin,
les fournisseurs de l’Iran sont-ils tous identifiés ? En août 2003, Téhéran a dû
reconnaître une « aide étrangère », qui s’est révélée provenir du Pakistan, mais des
experts chinois et nord-coréens étaient également en Iran depuis des années et
certains fournisseurs de technologie se trouvaient – et se trouvent toujours – en
Europe. Il semblerait qu’aujourd’hui encore l’Iran continue à faire son marché.
Le Conseil des gouverneurs de juin 2004 n’est pas davantage que les précédents parvenu à une décision. Il a seulement été question d’obtenir une « coopération accrue » de Téhéran pour résoudre les questions ouvertes depuis maintenant deux ans. Il faut également noter que l’AIEA a été soumise, avant la réunion
de ce conseil, à un véritable chantage de Téhéran qui a menacé de mettre fin à la
suspension de ses activités s’il adoptait des mesures plus fermes.
Les leçons ambiguës des révélations de Tripoli
Le fait d’avoir obtenu de la Libye des révélations sur l’existence d’un programme
inconnu de l’AIEA et des services occidentaux est, à première vue, un franc succès.
Les Américains et les Britanniques ont réussi avec Kadhafi ce qu’il n’avait pas été
possible de faire en douze ans avec Saddam Hussein. Mais la face cachée, beaucoup
plus préoccupante, de cette confession complète est la découverte d’un réseau de
fourniture à l’échelle mondiale de tous les éléments nécessaires à la production d’une
arme nucléaire. Combien de pays ont-ils bénéficié de ce marché criminel ? La
question reste ouverte au printemps2004.
De la Libye on connaissait surtout le programme chimique et les développements
balistiques, ainsi que les relations entre Tripoli et Pyongyang. Les armes chimiques
avaient été utilisées au Tchad et deux principaux sites de production étaient même
répertoriés dans toutes les publications d’experts. Les tentatives répétées d’acquérir
des vecteurs de portée de plus en plus grande n’avaient pas non plus échappé à la
curiosité publique et c’était même l’une des raisons pour lesquelles Washington
avait posé des restrictions aux garanties de sécurité données dans le cadre du traité
de Pelindaba sur la dénucléarisation de l’Afrique. Les activités nucléaires du site
de Tajourah passaient pour être en sommeil alors qu’inspecteurs américains, britanniques et de l’AIEA ont visité au moins une dizaine de sites à vocation nucléaire depuis
octobre 2003. Cela témoigne, contrairement à ce qui s’est passé pour l’Irak
[17], d’une
grosse sous-estimation de la part des services occidentaux, mais aussi d’une réelle
capacité des Libyens à dissimuler leurs achats et leurs contacts divers
[18].
L’élément décisif qui a provoqué l’aveu libyen a été le besoin de mettre fin à la
situation de paria dans laquelle se trouvait Tripoli du fait de la réputation bien établie
de son chef d’État et des différents attentats terroristes dont il s’était rendu coupable. Être au ban des nations a des inconvénients qui s’aggravent avec le temps.
L’occasion de sortir de cette situation s’est présentée le 11 septembre 2001 : le terrorisme sous ses nouvelles formes constituait également un risque pour le régime et
Tripoli détenait des informations utiles qu’elle pouvait tenter de monnayer. Contrairement à une idée assez répandue, c’est Londres qui a joué le rôle principal et permis
le contact avec Washington. La question des armes n’est venue qu’après, quand il
est apparu qu’aucune levée des sanctions ne pouvait être envisagée sans l’abandon
par la Libye de ses programmes non conventionnels. Mars2003 est souvent tenu
pour une date clé, comme si le colonel Kadhafi s’était mis à redouter le déclenchement sur son territoire d’une opération comparable à celle qui se déroulait en
Irak. Il paraît plus vraisemblable que Tripoli, une fois engagée dans un processus
de réintégration, ait voulu aller jusqu’au bout, ce qui impliquait de remplir toutes
les conditions d’une levée des sanctions. Si la campagne en Irak a joué un rôle, c’est
plutôt en démontrant que l’existence d’armes chimiques et biologiques dans ce pays
– jugée probable par Londres et Washington– ne dissuadait pas les troupes britanniques et américaines d’intervenir. Elles avançaient avec des combinaisons de protection chimique et avaient reçu des vaccinations contre l’anthrax et la variole, mais
elles n’hésitaient pas à avancer, fort vite au demeurant. L’autre élément important
pour le colonel Kadhafi a été la saisie en octobre 2003, sur un navire allemand, le
BBC China, d’éléments de centrifugeuses sophistiquées dont il n’avait pas été
question jusqu’alors dans les discussions trilatérales. C’est à ce moment-là qu’il a
sans doute compris qu’il valait mieux jeter l’éponge.
Mais si l’affaire a inquiété autant qu’elle a rassuré
[19], c’est que les révélations de
Tripoli le 19 décembre 2003 ont mis en lumière un problème beaucoup plus grave
que la seule prolifération libyenne dans des domaines qui n’étaient pas connus. Il
s’agit du rôle d’un réseau global proposant ses services aux plus offrants pour
acquérir la bombe. Deux ans plus tôt, une formule malheureuse prononcée par le
président Bush lors de son discours sur l’état de l’Union avait fait couler beaucoup
d’encre : « l’axe du mal ». Cependant, plutôt que d’un axe (où il manquait d’ailleurs
et la Libye et le Pakistan), c’est bien d’un réseau atomique privé, clandestin et
mondial, dont il faudrait parler. Et c’est là un phénomène autrement dangereux,
car rien ne dit que les différents éléments du réseau soient connus dans leur intégralité, que leurs activités passées aient été toutes dévoilées ou que le réseau n’ait
pas une réelle capacité de reconstitution, comparable aux nouveaux réseaux terroristes. Cela d’autant plus que les acquisitions clandestines dont Islamabad a besoin
pour son programme nucléaire utilisent les intermédiaires et les entreprises qui ont
servi à disséminer les biens et équipements nucléaires depuis une quinzaine d’années.
Enfin, contrairement à une opinion largement répandue, la lumière sur le programme nucléaire libyen n’est pas entièrement faite. On ignore par exemple si la
Libye a acquis des capacités de conversion de l’uranium; on ne peut rendre compte
de la contamination d’équipements en uranium enrichi; on n’est enfin nullement
certain que l’inventaire des fûts de concentré d’uranium soit complet.
On peut donc voir « l’affaire libyenne » comme une solution diplomatique élégante à un problème de prolifération potentiellement dangereux ou comme une
révélation très préoccupante sur de nouvelles formes de dissémination des connaissances et des équipements nucléaires par le fait d’un réseau motivé par la corruption et soutenu par un État.
La corruption pakistanaise impunie
Le personnage principal du scénario pakistanais, A.Q. Khan, était déjà bien connu
des services de renseignements et des experts pour avoir volé les plans des centrifugeuses en Hollande à Almelo en 1975, pour avoir fait à l’Irak une offre concernant
à la fois la technologie de l’ultracentrifugation et un plan d’arme en octobre 1990
[20],
et enfin pour avoir beaucoup voyagé en Corée du Nord dans les années1990. Les
États-Unis s’étaient suffisamment émus de ses activités pour demander au général
Moucharaff de l’écarter de la direction du centre de recherche nucléaire de Kahuta,
ce qui avait d’ailleurs été fait en 2001, à l’occasion de l’anniversaire du personnage.
Cette décision n’avait pas été prise seulement pour faire plaisir aux États-Unis : la
corruption notoire d’A.Q. Khan et son mépris affiché des intérêts de son pays
faisaient de lui un problème pour l’armée.
Il va de soi, cependant, que cette histoire ne se résume pas à celle d’un individu
corrompu. A.Q. Khan n’a pas pu quitter le pays pour les destinations qu’il affectionnait ni sortir du Pakistan les équipements qu’il a pu sortir sans la bienveillance
de nombreuses personnalités officielles. Ce n’est un secret pour personne que les
liens noués avec l’Iran à la fin des années1980 correspondaient à un choix stratégique de l’état-major pakistanais. Le réseau mis à jour était d’autant plus connu des
autorités pakistanaises qu’il servait aussi à l’approvisionnement d’Islamabad en
équipements sensibles. Le scandale touche donc tout le pays et pas seulement un
ingénieur célèbre. Pourtant, après quinze ans de corruption des autorités pakistanaises et de ventes clandestines du parfait petit atomiste – le scénario le plus dangereux qu’on ait jamais imaginé depuis la fin de la guerre froide–, il n’y a eu ni procès
des responsables ni – et c’est un comble– récupération des fonds aussi scandaleusement acquis ni même une simple discussion au Conseil de sécurité. Cela se passe
de commentaire, mais augure mal du contrôle de la prolifération nucléaire au
XXIe siècle.
Enfin, il paraît de plus en plus plausible que les États-Unis n’ont jamais eu
accès à A.Q. Khan en personne et n’ont donc pas pu vérifier certains des principaux éléments de l’affaire, qu’il s’agisse de l’ampleur de la corruption au sein de
l’armée et des services pakistanais, du détail de la composition du réseau, de la nature
exacte des relations avec la Corée du Nord, du rôle de la Chine, des ventes de centrifugeuses à l’Iran
[21] et même des informations disponibles sur les relations passées
avec l’Irak. Washington se déclare satisfaite de la coopération du Pakistan, mais il
est difficile de partager cette satisfaction. Même si l’on comprend l’importance du
rôle du général Moucharaff dans la lutte contre le terrorisme, il faut reconnaître
qu’Islamabad a usé et abusé de cette carte dans ses relations avec les États-Unis
[22].
Ajoutons, pour être honnête, que les pays européens n’ont pas paru scandalisés par
les agissements pakistanais et qu’ils ne soulignent pas trop non plus – publiquement
du moins– les ambiguïtés – qu’ils connaissent pourtant fort bien– du comportement
de ce pays en matière de lutte contre le terrorisme. Ce sont des erreurs qui se
paieront un jour ou l’autre de façon collective.
En conclusion, quelques changements inquiétants sont intervenus dans le paysage
mondial :
- Du fait d’un premier retrait, le TNP est menacé, tout d’abord, par la possibilité d’autres départs (Égypte, Arabie Saoudite, Turquie, Japon… ) si la Corée du
Nord et l’Iran ne sont pas contenus dans leur projet nucléaire; ensuite, par l’existence de pays qui violent leurs engagements de façon de plus en plus subtile ;
enfin – et peut-être surtout – par l’inefficacité du Conseil de sécurité en cas de
violation avérée.
- Les effets de la globalisation sur la prolifération apparaissent désormais au grand
jour : les plans des centrifugeuses libyennes étaient pakistanais, la fabrication s’est
faite en Malaisie, le transport des éléments de centrifugeuses a eu lieu sur un
navire allemand, la plaque tournante se trouvait à Dubaï et des intermédiaires
européens et africains ont également joué leur rôle.
- L’éventuelle intervention de pays tiers doit être analysée avec lucidité. Quelle
connaissance la Chine avait-elle des activités pakistanaises et nord-coréennes ?
De quelles informations disposait l’Égypte sur les activités libyennes ? Il est difficile de croire que Pékin ait pu ignorer ce qui se tramait entre ses deux alliés. Il est
peu probable que Le Caire ait été sourd et aveugle au commerce libyen.
- Un simple renforcement des contrôles à l’exportation ne serait pas à la hauteur
du problème posé par le Pakistan. Il faut pouvoir s’assurer que le réseau d’A.Q. Khan
est entièrement démantelé et obtenir des garanties sur sa non-reconstitution
[23], ce
qui suppose l’accès de Washington à des informations qui, aujourd’hui, ne lui sont
pas communiquées directement.
- Il faut aussi parvenir à une cessation des activités du cycle en Iran, alors que
la réalité de leur suspension est déjà sujette à caution, et mettre en place un système
de contrôle continu en Libye pour vérifier que l’on pourra déceler un éventuel
changement d’avis du colonel ou de son fils
[24]. La moindre des précautions est en
effet de se prémunir contre cette éventualité.
- Enfin, il serait temps, maintenant que l’Irak va avoir un nouveau gouvernement, de prendre une décision sur le type de contrôle que l’on souhaite exercer
dans ce pays sur ses activités passées (une clause dans sa Constitution, une adhésion
à la convention chimique, un contrôle des infrastructures et des activités des
scientifiques, une surveillance des importations). Sinon, au lieu de se moquer de
ceux qui cherchent aujourd’hui des armes introuvables, il faudra à nouveau se préoccuper de celles qui pourraient apparaître demain
[25]. Cela surtout si la « suspension » des activités nucléaires du voisin iranien n’est pas crédible à Bagdad, où l’on
ne peut ignorer que l’objectif européen de « cessation » des activités iraniennes ne
sera probablement jamais atteint.
[1]
L’habitude n’est peut-être pas aussi grande qu’on le prétend ici. Les grands journaux n’attribuent-ils pas la diminution
de leurs ventes à la quantité de « mauvaises nouvelles » qu’ils publient chaque jour ? Si tel était le cas, il ne s’agirait plus
d’indifférence à la violence, mais plutôt d’une volonté de nier la réalité, ressentie comme trop hostile.
[2]
Cela ne signifie pas nécessairement que ces jeunes générations soient un vivier pour le recrutement des terroristes, mais
le fait, par exemple, qu’Oussama BenLaden soit aussi populaire parmi les jeunes du monde arabe ne peut manquer de soulever
des questions tant dans leurs pays d’origine qu’à l’étranger.
[3]
Ce phénomène est sous-estimé dans la plupart des pays occidentaux parce que ces derniers ont arrêté leurs programmes
biologiques offensifs dans les années1960 ou 1970.
[4]
Le TNP limite la reconnaissance du statut de puissance nucléaire aux États qui ont procédé à un essai nucléaire avant le
1
er janvier 1969.
[5]
Il s’agit des cinq membres permanents du Conseil de sécurité : les États-Unis, la Russie (succédant à l’URSS), la Chine,
le Royaume-Uni et la France.
[6]
Aucune disposition du TNP ne prévoit une telle suspension, mais pendant presque dix ans (juin 1993-janvier 2003) cette
invention a permis à la Corée du Nord de faire comme si elle était à la fois « dans » et « hors » du Traité.
[7]
Il s’agit d’un programme d’enrichissement de l’uranium, qui a été décidé par les autorités nord-coréennes quand la voie
du retraitement a été fermée par l’accord signé avec Washington en octobre 1994.
[8]
Il s’agit des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie.
[9]
Type de réacteur particulièrement proliférant, dont la construction avait été interrompue par l’accord de 1994, qui envisageait son remplacement par des réacteurs à eau légère.
[10]
Le plutonium extrait de ces combustibles pourrait permettre la production de 4 à 5 armes nucléaires.
[11]
Il y a sur ce sujet de nombreux témoignages concordants de survivants des camps et d’anciens tortionnaires. L’information
ne peut donc être ignorée. Les déclarations officielles faites à chaud après la catastrophe ferroviaire qui s’est produite le
22 avril 2004 à une vingtaine de kilomètres de la frontière chinoise sont une nouvelle illustration du peu de prix que les autorités de Pyongyang accordent à la vie humaine. Alors que le bilan des victimes s’élevait à des milliers de personnes, que
2000 logements avaient été détruits et plus de 6000 autres endommagés, les autorités nord-coréennes ont affirmé que « les
informations faisant état d’une catastrophe massive [étaient] fausses ».
[12]
Agence internationale de l’énergie atomique, chargée de la vérification des engagements pris dans le cadre du TNP.
[13]
La seule autre explication possible serait celle d’un second fournisseur, autre que le Pakistan.
[14]
On ignore à ce jour le nombre total de centrifugeuses importées par l’Iran et l’origine exacte des différentes importations
liées au programme nucléaire. Une déclaration de Téhéran a été remise à l’AIEA sur ce sujet à la mi-mai 2004.
[15]
Quelles activités suspend-on exactement ?
[16]
« Nous avons aussi d’autres centres nucléaires que nous n’avons pas déclarés » a dit Hassan Rohani, le négociateur qui
a, en même temps, promis la transparence. On n’est jamais trop prudent.
[17]
Sur l’Irak, les armes et le renseignement, voir le dossier très complet de
Politique étrangère, mars2004.
[18]
Certaines installations libyennes liées au programme nucléaire étaient mobiles, ce qui les rendait pratiquement indétectables.
[19]
Il suffit de se reporter aux déclarations alarmistes de Mohammed el Baradei, directeur général de l’AIEA, qui est allé
jusqu’à dire, avec quelque exagération, que l’on n’avait jamais été aussi près d’un « conflit atomique ».
[20]
Les documents correspondants ont été trouvés en 1995 et analysés jusqu’en 1997, mais la question principale à l’époque
était naturellement de chercher à déterminer ce que l’Irak avait fait de cette offre, non ce que le Pakistan avait tenté ailleurs
dans le monde. On peut signaler tout de même que Dubaï avait déjà été identifiée comme une plaque tournante du dispositif.
L’enquête abandonnée en 1997 a été reprise par l’AIEA depuis les révélations libyennes.
[21]
Combien de machines de première et surtout de seconde génération ont-elles été vendues à Téhéran ? On l’ignore à ce jour.
[22]
De ce point de vue, la mise en scène effectuée pendant la visite de Colin Powell en mars 2004 était un petit chefd’œuvre. Islamabad a presque réussi à faire croire au monde entier qu’on était sur le point d’arrêter le mollah Omar à
l’issue d’une bataille acharnée. Quelque temps plus tard, non seulement il n’en était plus question, mais les centaines de militants arrêtés étaient relâchés.
[23]
Ce qui sera très difficile compte tenu du rôle qu’il joue également dans l’approvisionnement d’Islamabad.
[24]
On peut s’inspirer des résolutions du Conseil de sécurité 715 et 1051 qui visent l’Irak.
[25]
En janvier 2004, les Pays-Bas ont attiré l’attention de l’AIEA sur l’existence d’équipements radio-actifs sur un site ayant
reçu d’importants chargements de Jordanie et de Turquie à l’automne dernier. L’enquête a révélé que ces équipements provenaient d’Irak et qu’il y avait également sur le site hollandais des moteurs de missiles sol-air(SA 2) d’origine russe. Cette
découverte montre qu’un marché, dont on ignore l’ampleur et la nature exactes, existe aujourd’hui pour faire sortir d’Irak
et pour revendre des éléments des programmes prohibés par l’ONU. En outre, des images satellites commerciales ont
permis d’établir que des centaines de bâtiments répertoriés par l’ONU avaient été rasés après la fin de l’opération
Iraqi Freedom
sans que l’on sache qui sont les auteurs de ces destructions et où se trouvent aujourd’hui les équipements que contenaient
ces bâtiments.