2004
Critiques internationales
Vers un monde postnational ?
Alain Dieckhoff
Christophe Jaffrelot
La mort annoncée de l’État-nation aura-t-elle jamais lieu ? Et, si elle se produit, que
verrons-nous apparaître à sa place ? La mondialisation, marquée par une
compression radicale de l’espace-temps à travers l’intensification des flux de
populations, de capitaux et de marchandises, était censée donner naissance
à une « société politique mondiale »
[1] dépourvue de l’un des piliers essentiels
de l’ordre interétatique : le territoire. La régionalisation du système international – parfois conçue comme une réponse à la mondialisation – devait
éroder encore davantage les souverainetés en transférant certaines compétences traditionnelles de l’État au niveau supra-national.
Certes, les frontières sont devenues poreuses et les intégrations régionales, dont
l’Union européenne est l’exemple le plus achevé, battent aujourd’hui en
brèche certaines compétences étatiques. Mais la résistance des États n’en
demeure pas moins remarquable. Les gouvernements défendent âprement
leurs prérogatives. Ils ont appris à instrumentaliser la mondialisation et restent, du coup, des intermédiaires obligés pour les acteurs transnationaux. Combien d’ONG n’existent que grâce aux États et dépendent d’eux pour faire
entendre leurs voix ?
L’État demeure en outre une référence incontournable. Les citoyens des démocraties
libérales, qu’inquiètent la « globalisation » et le nouveau régionalisme,
trouvent volontiers refuge dans le national-populisme et le « souverainisme »,
tandis que les mouvements identitaires en lutte contre un État jacobin ou
fédéral cherchent à se doter… de leur propre État. Loin de constituer l’amorce
d’un monde « déterritorialisé », les communautés immigrées elles-mêmes
restent liées à leur État d’origine ou revendiquent la création d’un nouvel Étatnation. C’est le paradoxe des « nationalismes à distance », théorisés par
Benedict Anderson, que d’incarner une réalité transnationale, voire diasporique. Si le vieux cadre westphalien accuse un essoufflement certain, le nationalisme ethnique, lui, ne s’est jamais aussi bien porté !
Serait-il donc impossible de dépasser l’État-nation ? La sortie du nationalisme présenterait pourtant bien des avantages. Construire une Union européenne véritablement intégrée sur la base du patriotisme constitutionnel cher à Jürgen
Habermas permettrait non seulement d’offrir une réponse – sinon un contre-poids – au modèle américain, mais aussi de contrer les chauvinismes étroits
qui sapent les bases du politique dans de nombreux pays du Vieux Continent.
Mettre en place des institutions internationales à la fois puissantes et représentatives permettrait aussi de mieux maîtriser la globalisation économique
et financière pour la soumettre enfin à un contrôle démocratique – d’où l’idée
d’un Parlement mondial.
Si elles méritent toute notre attention, de telles utopies ne doivent pas occulter le
fait majeur : l’État-nation demeure le cadre privilégié de la citoyenneté. Même
les tendances qui expriment une pluralisation croissante des sociétés ne
contestent pas autant qu’on pourrait le penser l’État-nation « par le bas ». On
s’imagine trop souvent que le multiculturalisme fragilise l’identité des nations
civiques au profit de sous-ensembles communautaires de plus en plus clivés.
En fait, il peut renforcer l’État en désamorçant, par exemple, les tensions
nées du biculturalisme comme ce fut le cas au Canada où le face-à-face entre
anglophones et Québécois a été atténué par la mise en œuvre d’un multiculturalisme d’État. De façon paradoxale, le multiculturalisme a, lui aussi,
besoin de l’État pour exister.
Où que le regard se porte, une certitude s’impose : le nationalisme a encore de
beaux jours devant lui.
[1]
Morten Ougaard, Richard Higgott (eds),
Towards a Global Polity, Londres, Routledge, 2002.