Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462999X
210 pages

p. 109 à 124
doi: en cours

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Variations

no 24 2004/3

2004 Critiques internationales Variations

Entreprises de démocratisation : le rôle des acteurs externes  [1]

Laurence Whitehead directeur de recherche en sciences politiques au Nuffield College, et directeur du Centre d’études mexicaines de l’Université d’Oxford. Il a participé dans les années1980 au programme de recherche du Wilson Center sur l’Amérique latine. Ilest l’un des éditeurs de l’ouvrage collectif, Transitions from Authoritarian Rule, (Johns Hopkins University Press, 1986) et vient de publier Democratization : Theory and Experience (Oxford University Press, 2002) ainsi que Emerging Market Democracies : East Asia/Latin America(Johns Hopkins University Press, 2002).
Il y a vingt ans, les transitions démocratiques étaient rares et leur issue incertaine. Dans le monde bipolaire d’alors, chacune des deux super-puissances entendait avant tout pouvoir compter sur la loyauté de ses protégés et éviter les risques liés aux aléas de la pratique démocratique. La démocratisation politique était au surplus ressentie comme un danger pour la stabilité du système économique : un basculement de la majorité électorale pouvait faire passer un pays du socialisme au capitalisme ou inversement. De sorte que la démocratisation était considérée avec quelque raison comme une entreprise hasardeuse, dotée d’un fort potentiel anti-hégémonique, et ne pouvant recevoir son impulsion que de l’intérieur du pays – lorsque les stratégies des différents acteurs locaux étaient susceptibles de s’accorder et qu’il était possible de réduire sensiblement les pressions extérieures déstabilisatrices. L’unité d’analyse pertinente était alors l’État (ou le régime politique national) concerné, et l’attention se portait sur les États disposant de suffisamment d’autonomie interne pour faire barrage à l’intrusion d’acteurs étrangers. Deux décennies plus tard, on voit bien avec le recul à quel point ce paysage s’est transformé. Les jugements portés aujourd’hui ne sont peut-être pas mieux fondés que ceux des années 1980, mais ils reposent sur des hypothèses extrêmement différentes. En dehors du monde musulman, la démocratisation est maintenant considérée comme la norme et non plus comme l’exception. Lorsque l’issue du processus est décevante, l’échec est le plus souvent présenté comme un recul temporaire dans le cours d’une trajectoire prévisible ex ante. Les dispositifs internationaux – politiques ou économiques – visant à inciter les États à acquérir le label démocratique connaissent une véritable explosion ; ils sont censés « accrocher » solidement le processus de démocratisation dans tout pays convenablement gouverné, ou peu s’en faut. L’État qui déçoit cette attente se voit qualifié par les grands de la planète d’« État voyou », « effondré » ou « en faillite », ce qui peut légitimer la mise en cause de sa souveraineté. Les interventions dites « humanitaires » se multiplient; elles sont supposées prendre fin une fois que l’administration provisoire a mis sur pied un régime démocratique. Ce changement radical dans les façons de voir des acteurs internationaux reflète la fin du conflit bipolaire et le discrédit des modèles économiques socialistes. Il s’est trouvé récemment renforcé par le sentiment que la meilleure façon de servir les intérêts de sécurité occidentaux est de prendre le risque calculé d’une démocratisation contrôlée.
Des exemples tels que l’Irak, l’Afghanistan, le Kosovo, le Timor oriental, Haïti et le Cambodge montrent que la « démocratisation imposée » est une pratique dans laquelle ont été impliqués les acteurs internationaux les plus divers. Dans certains de ces cas, l’objectif central est bien de démocratiser puis de se retirer ; dans d’autres, la rhétorique de la démocratie peut cacher des objectifs moins nobles et une issue moins satisfaisante. Mais ce n’est pas un feu de paille. Les théories qui laissaient de côté la composante internationale ou qui considéraient les démocratisations imposées et contrôlées de l’extérieur comme des cas aberrants doivent être réévaluées à la lumière de cette réalité. On serait même en droit aujourd’hui d’inverser la thèse et de considérer presque l’intervention d’acteurs extérieurs comme la voie la plus normale, la plus représentative, de la démocratisation, les évolutions mues par des forces locales étant l’exception.
C’est pourquoi cet article s’écartera des contextes très particuliers et relativement favorables de l’Amérique latine et de l’Europe du Sud, sur lesquels se fondaient pour l’essentiel les théories des années 1980, pour se pencher sur les configurations moins favorables où la souveraineté de l’État a été suspendue ou balayée et où la « communauté internationale » s’affirme ouvertement pour imposer sa conception de la démocratisation et ses priorités.
 
Les organisations internationales et la promotion de la démocratie dans descontextes défavorables
 
 
Étant presque tous aujourd’hui des démocraties, les États les plus riches, les plus puissants et les plus sûrs du système international ont pu s’accorder pour imposer des « conditionnalités démocratiques » à des groupes régionaux ou fonctionnels d’États de plus en plus divers : les nations pauvres, faibles et instables sont invitées, sous la pression, à se conformer aux normes édictées par celles qui mènent le monde. Depuis le début des années1990, l’idée selon laquelle les organisations internationales doivent accorder à la promotion de la démocratie un rang de priorité plus élevé que par le passé ne cesse de gagner du terrain, du moins en Occident. Cela vient probablement, entre autres, de ce que la plupart de ces organisations comportent une proportion croissante d’États membres qui sont désormais, formellement du moins, classés parmi les« démocraties », en tirent du prestige sur la scène mondiale, et même des avantages concrets. Plusieurs grandes organisations internationales comptent d’ailleurs au nombre de leurs missions, voire de leurs conditions d’appartenance, l’attachement à la démocratie (ou tout au moins à certaines valeurs universelles en matière de droits de l’homme et de respect du droit international). En outre, depuis la fin de la guerre froide sinon plus tôt encore, les thèmes de la « souveraineté nationale » et de la « non-ingérence » font moins recette et les normes internationales partagées deviennent les critères les plus importants pour juger de la conduite des États.
Toutes ces raisons tendent à pousser la communauté internationale, depuis une dizaine d’années, à s’engager de plus en plus dans la promotion de la démocratie; ses pratiques en la matière s’institutionnalisent peu à peu et gagnent peut-être en efficacité. Dès les dernières années de la guerre froide, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité en étaient venus à une vision plus positive des possibilités offertes par le système des Nations unies pour promouvoir des réformes politiques radicales et résoudre les conflits régionaux. L’accord de 1988-1989 sur la Namibie en offre le meilleur exemple.
Depuis, cette évolution s’est poursuivie à un rythme remarquable. Non seulement le mouvement s’est étendu à des zones géographiques qui avaient longtemps paru hors d’atteinte (Haïti, Paraguay, Timor, etc.), mais il est également entré dans le champ de préoccupations d’institutions comme la Banque mondiale, l’OTAN, l’OSCE et diverses instances judiciaires internationales. Par ailleurs, un réseau de plus en plus dense d’organisations non gouvernementales se développe pour renforcer l’engagement des institutions interétatiques et enraciner plus solidement ses résultats au niveau local : National Endowment for Democracy(NED), Centro de Asesoria y Promoción Electoral in América Latina (CAPEL), etc.
L’ensemble des organisations internationales à considérer est évidemment très vaste. Dans certains cas, on peut concentrer l’analyse directement sur les Nations unies (par exemple pour le Salvador, Haïti ou la Namibie); dans d’autres, ce seront des organisations régionales de ce système qui focaliseront notre attention (par exemple l’OEA au Pérou, l’OSCE dans la plus grande partie de l’ancien bloc soviétique...). Mais des institutions internationales tout à fait extérieures au système des Nations unies peuvent également peser d’un très grand poids dans certaines démocratisations (par exemple l’OTAN dans les Balkans, l’Union européenne dans les pays du groupe de Visegrad, le Commonwealth...). Là où les incitations économiques jouent le rôle principal, ce seront des dispositifs comme le traité de Cotonou ou l’Initiative du Bassin des Caraïbes qui occuperont le devant de la scène. Parfois, des entités régionales plus modestes surgissent pour ainsi dire de nulle part et acquièrent une soudaine importance dans une crise donnée (par exemple l’Organisation des États de l’Est des Caraïbes dans la crise de La Grenade). Enfin, ilya des organisations internationales dont les statuts interdisent en principe tout engagement politique, mais qui, depuis quelques années, paraissent bien élaborer certaines de leurs décisions à seule fin de pousser un pays vers un type déterminé de démocratisation (en Russie et en Ukraine, par exemple, les institutions financières internationales semblent avoir agi de la sorte, sur ordre de certains de leurs principaux contributeurs). On assiste, en outre, à une prolifération d’organisations internationales moins officielles qui s’occupent notamment de la surveillance des élections, de la protection des droits de l’homme, de la défense de la liberté de la presse, etc. À tout cela s’ajoutent les organisations internationales de partis ou de syndicats – Internationales socialiste ou démocrate-chrétienne, Confédération internationale des syndicats libres(CISL)– qui peuvent jouer un rôle actif dans les pays où leurs formations affiliées sont directement impliquées dans le changement politique. Dans certains cas, figurent également toutes sortes d’organisations non gouvernementales attachées à la démocratie, comme Amnesty International, parexemple.
Chacune de ces très diverses organisations doit bien sûr être étudiée à l’intérieur d’un cadre analytique beaucoup plus large que celui de sa propre structure institutionnelle. L’impact de leur action dépendra d’un ensemble plus vaste de normes et de valeurs ayant trait au bien-fondé de la promotion de la démocratie dans tel ou tel contexte. Ce cadre normatif englobant (qui peut inclure, en plus des déclarations de caractère symbolique et moral, des obligations liées à des traités, des instruments juridiques, des incitations économiques et un dialogue politique) est aujourd’hui, tout au plus, en voie d’élaboration. Il est récent, ambigu, contesté et, à bien des égards, n’a pas encore été vraiment mis à l’épreuve des faits.
Concernant le système des Nations unies, le fondement juridique de son implication dans la promotion de la démocratie remonte à la Déclaration universelle des droits de l’homme ( 1948), article 21, paragraphe 3 : « La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote ». Plusieurs institutions régionales au sein de ce système ont réitéré cet engagement (par exemple la Convention européenne de 1950, la Convention américaine de 1969, la Charte africaine de 1981). Mais, durant la guerre froide, les États ne tenaient généralement aucun compte de ces déclarations, qu’ils appartinssent au bloc soviétique, au Mouvement des pays non alignés ou même au « monde libre ». C’était le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains qui était généralement invoqué pour bloquer la plupart des initiatives des Nations unies qui auraient pu donner quelque substance à la Déclaration universelle. Ilya eu des exceptions, par exemple dans des régions où il était possible de construire un consensus local en faveur de la démocratie (en Europe occidentale et progressivement, dans la seconde moitié des années1980, en Amérique latine). Les Nations unies ont par ailleurs appuyé le mouvement de décolonisation, qui s’est le plus souvent accompagné d’au moins une élection à peu près démocratique. Ainsi, elles se sont fermement opposées à l’apartheid en Afrique du Sud et du Sud-Ouest, et leur soutien à des élections concurrentielles au suffrage universel en Namibie a même été l’un des moments les plus marquants de leur évolution vers l’adoption de la promotion de la démocratie comme objectif international prioritaire. Ce soutien fut par ailleurs antérieur à la chute du Mur de Berlin, puisque c’est en 1989 que les Nations unies ont supervisé les élections qui précédèrent la reconnaissance de l’indépendance en 1990. Comme dans les actions ultérieures de l’ONU – au Cambodge, au Salvador, au Mozambique et ailleurs–, la relation entre résolution du conflit et construction de la démocratie était explicite, et le Conseil de sécurité avait donné mandat au Secrétaire général de conduire l’opération avec ces deux objectifs en vue.
Depuis la fin de la guerre froide, le Conseil de sécurité est en général beaucoup plus libre d’autoriser une « intervention humanitaire » qui, à partir de la constatation d’une menace et en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations unies, comporte diverses mesures – notamment l’organisation d’une élection proposant le choix entre plusieurs concurrents – et s’achève par le retrait des troupes de l’ONU. Le point central à noter ici est que l’objectif de la démocratisation n’est habituellement pas poursuivi pour lui-même mais englobé dans un ensemble plus large de missions qui relèvent, elles, de la résolution d’un conflit. Il peut même exister une tension entre le désir de l’ONU de terminer aussi vite que possible son action de maintien de la paix, de manière à pouvoir retirer ses forces (ce qui impliquera l’organisation rapide d’une élection, que les conditions d’une démocratisation durable soient ou non remplies), et l’objectif de construction de la démocratie. Il est également important de noter que le lieu habituel de ce genre d’opération onusienne (un pays qui inquiète fortement la communauté internationale et qui est souvent un État très faible ou même « en faillite ») n’est pas le contexte le plus favorable à la démocratisation. L’ONU s’est parfois trouvée entraînée dans des opérations de promotion de la démocratie dans des pays où le Conseil de sécurité n’avait pas considéré qu’il existât une menace au sens du chapitre VII de la Charte (Kosovo); inversement, elle a dû aussi parfois mettre fin à une mission de promotion de la démocratie parce que la situation était devenue trop instable (Angola, 1999; Haïti, 2000).
Pour que la promotion de la démocratie devienne une composante systématique des activités des grandes organisations internationales, il faudrait déterminer selon quels critères l’échec ou le succès dans ce domaine peuvent être évalués, et par qui. Il existe à l’évidence des cas très clairs, où le résultat ne fait de doute pour personne. Dans le Sud-Ouest africain, par exemple, l’ONU s’était engagée explicitement et de longue date sur l’organisation d’élections concurrentielles au suffrage universel et c’est ainsi que la Namibie a pu, sitôt les élections, être reconnue et récompensée comme nouvelle démocratie et admise dans la communauté internationale comme État souverain; le Timor oriental est un exemple plus récent de réussite. Mais il y a aussi quelques échecs incontestables. Àla fin de 1947, les Nations unies acceptèrent ainsi la responsabilité d’organiser des élections démocratiques dans toute la Corée comme préliminaire à la réunification du pays. Il n’y eut pas du tout d’élection au Nord et, au Sud, elle fut indéniablement non démocratique. Néanmoins, l’ONU valida les résultats du Sud et Syngman Rhee, en devenant le premier président de la République de Corée, prétendit représenter l’ensemble du pays. Cet échec des Nations unies ouvrit la voie à la guerre de Corée et à l’hostilité qui divise la péninsule encore aujourd’hui.
Reste que la plupart des tentatives de promotion de la démocratie par les organisations internationales se situent dans la zone grise qui s’étend entre ces deux extrêmes. Là, la question des critères d’évaluation du résultat et celle de l’organisme à qui il convient de confier cette tâche deviennent très délicates. Si on laisse le soin aux organisations internationales d’évaluer leurs propres réalisations, il est à craindre qu’elles ne s’accordent, pour le moins, le bénéfice du doute et ne qualifient de succès des résultats qui, interprétés de façon neutre, n’emporteraient pas forcément l’approbation. Autrement dit, elles risquent de placer le seuil de la démocratie un peu bas; pente naturelle, au surplus renforcée par le fait que leurs États membres ne sont pas tous démocratiques, que leurs propres procédures internes ne le sont pas toujours non plus, et que, en voulant se conformer à des normes trop exigeantes, elles risqueraient de dépenser sur un seul cas leurs trop rares ressources, ce qui impliquerait le sacrifice d’autres objectifs qui sont aussi les leurs. En outre, une fois qu’une organisation internationale est intervenue pour promouvoir la démocratie, elle doit se soucier de repartir la tête haute. Il peut donc y avoir incompatibilité entre la fixation de normes ambitieuses et le désir de se retirer le plus rapidement possible.
L’exemple haïtien montre fort bien que ces problèmes peuvent s’éterniser. L’ONU a contribué à organiser l’élection de 1990, qui a porté Aristide à la présidence, mais en quittant trop vite le territoire, elle a laissé la jeune démocratie à la merci d’un coup d’État. Revenue en 1994, avec 16 000 soldats, afin de remettre en selle le président élu, elle est repartie encore trop tôt, en 2000, et a dû à nouveau dépêcher des forces dans l’île en 2004, lorsque l’effondrement général de l’ordre public a obligé le président Aristide à abandonner ses fonctions [2].
En admettant même que les organisations internationales aient en principe la volonté d’œuvrer à la promotion de la démocratie ; qu’elles soient capables de se mettre d’accord sur des normes d’évaluation satisfaisantes ; qu’elles acceptent de sacrifier éventuellement certains de leurs autres objectifs à celui-là ; et qu’elles trouvent les ressources nécessaires..., il reste à se demander quels sont les instruments et les méthodes les plus appropriés à cette tâche. En général, et surtout dans le contexte de l’après-guerre froide, l’opinion internationale, en dehors des États-Unis, tend à considérer que les méthodes politiques, juridiques et diplomatiques sont à privilégier, tandis que l’usage de la force, les sanctions ou la mise sous tutelle doivent être réservés au dernier recours. Les raisons qui doivent faire hésiter les organisations internationales à s’engager dans des formes intrusives et coercitives de promotion de la démocratie relèvent tant de la pratique que des principes. Ces formes exigent en effet plus de ressources, et risquent davantage de mettre à rude épreuve la cohésion de la communauté internationale. En théorie, il paraît raisonnable de penser que la démocratie est à construire de l’intérieur. En l’absence d’organisations locales adéquates et de soutien de la population à un processus de démocratisation, les organisations internationales risquent fort de ne faire que plaquer sur le régime une apparence éphémère de démocratie au lieu d’implanter celle-ci de manière authentique et durable.
En pratique, les territoires où les Nations unies se sont impliquées figuraient pour la plupart parmi les moins prometteurs pour l’instauration (sans même parler de la consolidation) de la démocratie. Le Secrétariat général des Nations unies, beaucoup plus que le Commonwealth ou l’Union européenne, s’est ainsi trouvé être le lieu d’un puissant mécanisme de sélection négative. Les sociétés placées sous administration transitoire des Nations unies sont sans doute de celles qui méritent le plus de bénéficier d’une aide à la démocratisation, mais ce sont aussi les plus indigentes, les plus problématiques, les moins susceptibles de réussir cette transformation. Les organisations concurrentes de l’ONU dans le domaine de l’assistance internationale à la démocratie sont avantagées au départ et ont beaucoup plus de chances d’être associées à un résultat positif, du fait de la situation des pays qui relèvent de leur champ d’activité.
Il serait exagéré de parler d’« États en faillite » pour ceux où intervient l’ONU, mais on n’en est pas loin. Concrètement, c’est sur les Nations unies qu’a eu tendance à retomber la responsabilité d’opérations de « gouvernement transitoire » sur des territoires où l’autorité de l’État n’existait pas du tout, avait battu en retraite ou s’était plus ou moins effondrée (Timor, Cambodge, Haïti, Kosovo...). Le principal indice de la disparition de l’autorité publique était presque toujours l’absence de protection institutionnelle des habitants contre une violence et une destruction généralisées. La principale composante de l’activité des Nations unies a donc été l’établissement d’une autorité internationale se donnant pour tâche la mise en œuvre de cette protection fondamentale. Dans tous ces cas, l’argument traditionnel contre l’intervention (le respect de la souveraineté de l’État) avait perdu de sa force du fait de la débilité ou de la perversité flagrante des autorités étatiques théoriquement en fonction. Le Secrétariat général des Nations unies était particulièrement adapté à ce genre de cas, notamment parce qu’il n’agissait que sur instructions de la grande majorité des États en situation de fonctionnement normal (lesquels sont toujours, bien entendu, très attachés au principe de leur souveraineté) ; parce qu’il était en mesure de fournir, vite et massivement, les ressources administratives et matérielles indispensables; et enfin parce qu’on pouvait être sûr qu’il ne transformerait pas une intervention brève en occupation permanente (contrairement à un État individuel). Mais une telle division du travail comporte aussi ses inconvénients : d’une part, il y a toujours plus de territoires où l’établissement d’une autorité provisoire s’imposerait que de cas où l’ONU dispose du soutien et des ressources suffisantes pour agir ; d’autre part, si l’ONU se laisse trop aisément impliquer, cela peut créer une incitation perverse, les intérêts susceptibles de bénéficier d’une intervention pouvant être tentés de précipiter l’effondrement de l’ordre public qui en serait le déclencheur; enfin, il est souvent plus difficile de mettre en œuvre une stratégie de sortie que de s’engager dans une intervention. C’est là que se posent les questions de la promotion de la démocratie et de la démocratisation.
Même lorsque les conditions locales sont favorables, le consensus international solide et les ressources nécessaires mobilisées, il n’est pas sûr qu’une initiative internationale puisse créer un régime démocratique : tout au plus peut-elle faciliter sa création par des acteurs et des intérêts locaux constitués indépendamment d’elle. Le plus souvent, les ressources internationales vont se tarir avant que les désaccords et les conflits d’intérêts entre ces acteurs locaux aient pu s’aplanir. De sorte que ce genre d’action implique de garder une certaine modestie : par exemple, il peut être préférable pour l’ONU de stabiliser un régime semi-démocratique, ce qui lui permettra de retirer ses forces en temps voulu, plutôt que de vouloir obstinément se conformer à des normes démocratiques impeccables qu’elle ne pourra pas atteindre avant la fin de son mandat. Mais cette pente est glissante : il n’est pas toujours facile de distinguer la stabilisation d’un régime semi-démocratique de celle d’un régime non démocratique. Il est possible que, dans une certaine mesure au moins, toute jeune démocratie soit intrinsèquement instable, surtout si elle cherche à affirmer sa souveraineté retrouvée dans un environnement où la plupart des États sont accoutumés au maintien de l’ordre local par des moyens non démocratiques. Après le 11 septembre 2001, l’ordre international des priorités a changé et les Nations unies sont devenues l’un des lieux les plus importants de la « guerre au terrorisme » menée par l’Occident. Dans ce contexte, l’idée que l’ONU puisse provisoirement assumer l’administration d’un « État en faillite » qui ne pourrait recouvrer sa souveraineté qu’après avoir été « démocratisé » a trouvé de nouveaux partisans, mais elle a aussi suscité de nouvelles inquiétudes. Ce fut le cas en Afghanistan puis en Irak, où les Nations unies ont été appelées à légitimer l’installation d’un nouvel État prétendument « en voie de démocratisation », à la suite d’une invasion ou d’une « libération » venue du dehors.
En mai 2002, le Secrétaire général Kofi Annan présidait à l’accession à l’indépendance du Timor oriental et à son entrée dans l’Organisation comme cent quatre-vingt-onzième État membre, après trente-deux mois d’administration directe de l’UNTAET (Administration de transition des Nations unies au Timor oriental). Certains considèrent qu’il s’agit là d’un précédent encourageant, permettant d’envisager des exercices similaires d’intervention et de suspension temporaire de la souveraineté formelle en d’autres points du globe. La nécessité urgente s’en trouverait justifiée par l’idée que des États faibles ou mal gouvernés sont susceptibles d’abriter ou de favoriser les bandes terroristes non étatiques qui se situent aujourd’hui au premier rang des préoccupations de sécurité à l’échelle internationale. S’il en est ainsi, on peut penser que ces États devraient être soumis à un contrôle externe, du moins jusqu’à ce qu’ils cessent de présenter un danger pour la communauté internationale. Mais, à quelques exceptions près, ceux qui préconisent cette suspension préventive de la souveraineté ne veulent pas se voir accuser d’impérialisme au sens traditionnel du terme. Ils cherchent donc à obtenir de l’ONU l’autorisation d’intervenir et pensent pouvoir préserver une large coalition de soutien en agissant à l’intérieur du cadre relativement peu contraignant du droit international et en s’engageant à rétablir la souveraineté de l’État en question une fois que les menaces perçues auront été écartées. Au lieu d’une annexion permanente par une puissance donnée, ils souhaitent une occupation temporaire conduite par une organisation internationale représentant l’ensemble des grandes puissances. Seulement, si l’occupation doit être temporaire, il faut absolument indiquer, avant l’intervention, les grandes lignes d’une stratégie de sortie. Les opérations conduites par l’ONU dans un but de démocratisation acquièrent ainsi une utilité politique nouvelle et beaucoup plus large.
Mais, si les attentats du 11 septembre ont suscité dans certains milieux proches de l’Administration Bush un enthousiasme tout neuf pour les administrations provisoires suivies de démocratisations sous la houlette des Nations unies, cette logique sécuritaire ne va pas sans faire naître des craintes et des résistances dans d’autres composantes de la communauté internationale. Aucun des membres permanents du Conseil de sécurité n’a lieu de craindre que la mise en œuvre de cette logique ne vienne un jour empiéter sur sa souveraineté, puisque ces États ont un droit de veto sur toute initiative qui pourrait leur nuire (par exemple en Tchétchénie, au Tibet, en Corse, à Guantanamo ou à Gibraltar). En revanche, ceux qui figurent sur la liste des « États voyous » vont être beaucoup plus réticents, et il faudra donner de sérieuses garanties à bon nombre d’autres gouvernements et courants d’opinion si l’on veut qu’ils surmontent leurs hésitations à l’égard de cette nouvelle orthodoxie. Ainsi, la plupart des gouvernements du Moyen-Orient ne manqueront pas de s’interroger sur l’application sélective de cette doctrine (même s’il est possible de les convaincre d’en accepter la logique): si la suspension de la souveraineté peut être justifiée par le fait qu’un État viole les résolutions de l’ONU et représente une menace pour la sécurité de ses voisins, pourquoi ce critère ne conduit-il nullement à limiter l’exercice de sa souveraineté par Israël, sinon dans ses propres frontières, du moins dans les Territoires occupés ? Si la réponse est qu’Israël est une démocratie, et donc que sa souveraineté ne saurait être mise en question par l’ONU, les sceptiques demanderont alors ce qu’il en était de l’Indonésie à l’époque où l’ONU est entrée au Timor oriental. Au-delà des complexités de ces débats comparatifs, la question est de savoir qui décide, au nom de la communauté internationale, du moment où il devient acceptable de suspendre la souveraineté d’un État membre, et dans quelle mesure il est possible de croire en l’objectivité d’une telle décision. Et surtout, lorsque la « guerre au terrorisme » jette le soupçon sur tant de pays en même temps, comment déterminer les priorités des Nations unies, et de quelles possibilités de réparation dispose-t-on en cas d’erreur ? Comme une part substantielle de l’Assemblée générale se compose d’États qui soit ne sauraient être qualifiés de démocraties, soit ne contrôlent pas parfaitement les sources d’insécurité internationale qui peuvent être localisées sur leur territoire (ou les deux), ce type d’inquiétude ne peut qu’être largement partagé.
Une autre zone d’incertitude concerne la dynamique d’une administration transitoire des Nations unies, une fois l’intervention internationale décidée puis lancée. Les exemples du Cambodge, de la Namibie et du Timor laissent à penser que le processus peut être maîtrisé et le résultat atteint dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans affecter la sécurité des États voisins. Mais ces cas sont encore trop peu nombreux pour autoriser des conclusions générales. Par ailleurs, c’étaient tous des épisodes de l’immédiat après-guerre froide, période qui compte également quelques expériences moins rassurantes : l’Angola par exemple, ou – on peut du moins le soutenir– le Kosovo. L’Afghanistan, lui, représente la première des interventions internationales de la catégorie « guerre au terrorisme », et les effets qu’on peut attendre de la généralisation de ce type d’opérations sont considérés par les sceptiques comme beaucoup plus inquiétants. Si l’intervention des Nations unies a pour résultat de permettre à l’Afghanistan de se donner une autorité pacifique et légitime et d’éliminer la source d’instabilité et la menace d’insécurité qu’il représentait pour ses voisins et pour le monde, l’ONU devrait en recueillir sa part de crédit. Mais il se peut aussi que la narco-criminalité et les rivalités entre les seigneurs de guerre l’emportent, que l’Afghanistan demeure un « État en faillite » et que ses voisins continuent à pâtir de ses tensions internes non résolues. La réputation de l’ONU comme force de pacification et de démocratisation s’en trouverait alors gravement affaiblie. À ce jour, la question reste ouverte, mais les voisins de l’Irak, de la Corée du Nord et d’autres pays susceptibles d’être rattachés à l’« Axe du mal » et donc de voir révoquer leur souveraineté par le Conseil de sécurité ne trouveront pas ce précédent très rassurant.
 
Conclusions analytiques
 
 
Jusqu’à présent, les écrits sur la démocratisation ont tiré des conclusions générales d’un sous-ensemble de cas relativement favorables, dans lesquels les facteurs internationaux n’ont joué qu’un rôle secondaire et le système des Nations unies était peu impliqué. Le retournement spectaculaire de l’environnement mondial modifie forcément la trajectoire des démocratisations en cours ou prochaines. Ces théories exigent d’être reconsidérées à la lumière des initiatives plus récentes de la communauté internationale tendant à étendre la pratique de la démocratie à des contextes moins favorables. Les huit points suivants appellent tout particulièrement unréexamen.
L’équilibre entre les moteurs internes et externes du changement de régime
Même lorsque le processus de démocratisation paraît surtout mû par des facteurs internes, il importe de prendre en considération les incitations, contraintes, exemples et mécanismes de transmission extérieurs qui peuvent entrer dans des interactions stratégiques cruciales. Inversement, même lorsque les plus puissants dirigeants de la planète proclament leur intention d’amener telle variante particulière de changement de régime dans une société politique jusque-là indépendante et souveraine, il convient de prendre en compte les filtres, adaptations et réinterprétations internes au travers desquels cette volonté extérieure prendra corps localement. La frontière entre facteurs externes et internes n’est donc pas étanche et la mondialisation, qui ne cesse de faire reculer la souveraineté, la rend chaque jour un peu plus poreuse. Mais l’on n’échappe pas, en fin de compte, à la nécessité de porter un jugement général quant à l’équilibre à maintenir entre ces facteurs dans les cas les plus typiques de transition démocratique. Au début des années 1980, l’on privilégiait fortement la dimension interne, mais les éléments factuels plus récents indiquent que les impulsions externes exigent souvent au moins autant d’attention que la dynamique intérieure. En tout cas, il y a interaction, et celle-ci rend nécessaire une évaluation globale du système qu’ils constituent. Les facteurs externes peuvent opérer indirectement, mais ils peuvent aussi présenter un caractère intentionnel, coordonné et même coercitif. Une puissance dotée d’une capacité de blocage peut finalement lever les obstacles à la démocratisation; les acteurs internationaux peuvent même tenter d’imposer leur propre projet de « changement de régime ».
La primauté de la souveraineté de l’État
Jusqu’ici, la démocratisation est presque toujours advenue au niveau d’un seul État, en dépit de toutes les évolutions qui sont supposées avoir réduit la primauté de l’organisation étatique. Ilya bien aussi un champ de réflexion à explorer autour de la démocratisation de communautés régionales d’États (l’Union européenne), d’organisations internationales (les Nations unies ou les institutions financières internationales) et d’entités subnationales, de partis politiques, de syndicats, peut-être même de médias ou de marchés. Néanmoins, si l’État n’est pas démocratisé, ces « plus » seront instables et sans effet ; s’il l’est, en revanche, il offrira des fondations solides à tout le reste. En l’absence d’un véritable pouvoir d’État, il n’est guère possible de parvenir à une transition démocratique digne de ce nom. Une vraie démocratisation inclut toujours le respect et la promotion d’un degré élevé de souveraineté de l’État.
La diminution du « potentiel anti-hégémonique » des démocratisations, même réussies
Depuis le tout début des années1990, la structure de l’ordre international n’est plus la même. Le système de sécurité a cessé d’être bipolaire pour devenir unipolaire. Durant les années1970 et la première moitié des années 1980, de nombreux militants de la démocratie en Europe du Sud et ailleurs pensaient qu’ils pourraient, après la démocratisation, renégocier la place de leur pays dans le système d’alliances, et que les électeurs seraient libres de se donner une politique sociale et économique redistributive. Mais, depuis le milieu des années1980, l’ordre économique mondial, plus contraignant (en tout cas pour la plupart des nouvelles démocraties) que par le passé, impose des règles universelles. Le champ laissé à l’expérimentation intérieure s’en trouve réduit d’autant. Même lorsqu’ils sont respectés, les droits démocratiques souverains s’accompagnent d’obligations et de responsabilités très lourdes. Ainsi, les électeurs de pays récemment démocratisés comme le Mexique ou la Turquie voient leurs options internationales substantiellement limitées, et même leurs choix socio-économiques internes sont encadrés par toutes sortes de restrictions d’origine extérieure. Quant aux citoyens du Timor oriental ou aux électeurs du Kosovo, leur marge de manœuvre est évidemment encore plus étroite. Certains observateurs estiment ces contraintes rassurantes et susceptibles de contribuer à une consolidation de la démocratie; d’autres y trouveront moins de satisfaction. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître l’existence d’un changement majeur et durable dans les connotations de la démocratisation au XXIe siècle par rapport aux deux ou trois décennies qui l’ont précédée.
La réduction de l’autonomie de choix des décideurs, quels que soient les désirs exprimés par l’électorat
Dans certains cas, les conditions de vie et la sécurité économique de fractions sub-stantielles de la population sont directement mises en péril par des décisions prises à l’extérieur par des acteurs étrangers qui n’ont aucun compte à rendre aux groupes en question. Certes, la démocratie persiste, en ce sens que le citoyen est invité périodiquement à choisir les autorités nationales lors d’élections ouvertes à la concurrence. Mais ces autorités nationales une fois entrées en fonction n’ont guère – ou peut-être pas du tout– leur mot à dire sur des questions sociales et économiques pourtant vitales pour leurs électeurs. Il en a toujours été ainsi dans une certaine mesure, du moins dans les jeunes démocraties les plus pauvres et les plus vulnérables économiquement. Mais le phénomène est beaucoup plus visible aujourd’hui, plus largement répandu, plus fréquent et peut-être plus dommageable pour la solidité de la démocratie que par le passé. C’est encore un aspect de la démocratisation qui a peut-être été sous-estimé par les analystes des périodes antérieures, mais qu’on ne peut manquer de prendre en considération aujourd’hui.
Une vision de la démocratie comme facteur de sécurité plutôt que comme libération
Pour justifier la réduction des libertés individuelles et le renforcement de la discipline, les régimes autoritaires se targuent de mieux garantir la sécurité. Les régimes de transition démocratique eux, sont caractérisés par une incertitude accrue, voire une certaine insécurité, inconvénients compensés par le rétablissement des libertés perdues pendant la période autoritaire. Cette substitution était un trait familier des démocratisations de naguère et vaut encore aujourd’hui dans une certaine mesure. Mais, pour être durable et légitime, une démocratie doit reposer sur une sécurité publique solidement assurée. Il lui faut donc la créer si elle n’existe pas et la préserver si elle existe déjà. Peu à peu, et surtout depuis le 11 septembre, la dimension libératrice du changement de régime a cessé d’occuper le premier rang des bienfaits de la démocratie, pour céder la place à sa dimension sécuritaire. Les électeurs peuvent toujours jouir d’une liberté de choix, de l’accès à l’information et du droit de s’organiser et de revendiquer, toutes libertés absentes de l’ordre autoritaire. Mais la liberté de choix se limite parfois à un éventail étroit d’options jugées sûres; l’information disponible peut être manipulée pour servir l’ordre et la stabilité; et le droit de s’organiser et de revendiquer peut être sélectif et incomplet. De sorte que...
… le choix des dispositifs institutionnels peut être sérieusement limité par lespréférences (voire les intérêts stratégiques) des acteurs extérieurs de la démocratisation
Avec la multiplication des transitions démocratiques, dans les années1980 et 1990, on a pu observer, au sein de la science politique, l’essor d’une nouvelle sous-discipline. L’on a dépoussiéré et actualisé les vieux débats de droit constitutionnel comparé et la confrontation des systèmes électoraux. L’étude théorique et empirique des options institutionnelles s’est complexifiée et technicisée. Ce changement reflétait peut-être des tendances propres au milieu, mais il répondait aussi aux opportunités de conseil et de prescription qui s’offraient à lui en ces temps où les gouvernements des grandes nations occidentales faisaient massivement appel aux experts pour mieux propager la démocratie. À mesure que les expériences de démocratisation pénétraient plus avant dans l’espace postsoviétique et postcolonial, on s’est quelque peu désintéressé des ajustements progressifs pour donner la préférence aux grands principes : la réorganisation de fond en comble de systèmes politiques nationaux entiers offrait de plus vastes possibilités. Les spécialistes de la sous-discipline « Institutions politiques comparées » ont pris modèle sur ceux de la macro-économie pour accompagner la transformation de ces pays par l’Occident, et une communauté d’experts en construction institutionnelle s’est constituée, à l’instar des gros bataillons de conseillers économiques. Certains de ces experts occidentaux possédaient des connaissances très spécialisées permettant d’augmenter les chances de la stabilisation démocratique, les autres étaient du moins capables de mettre en garde contre les erreurs les plus communes de la construction institutionnelle. L’axiome de base était que ces prescriptions visaient simplement à la promotion des « règles du jeu » institutionnelles les plus à même de consolider un régime démocratique, et donc de susciter un consensus interne durable. L’expérience accumulée depuis permet d’évaluer de manière plus critique les possibilités et les limites de ce type d’analyse. Outre les questions que l’on pourrait soulever sur ses axiomes théoriques et ses simplifications méthodologiques, les expériences récentes donnent à penser que, là où les forces internes et les traditions institutionnelles étaient les plus faibles, les choix institutionnels opérés sont sans doute moins attribuables aux conseils techniques de ces experts de la table rase qu’au poids des acteurs extérieurs de la démocratisation [3]. (Dans certains cas, les préférences de ces derniers découlent directement de leurs intérêts stratégiques, dans d’autres, elles peuvent refléter les modes intellectuelles ou les pratiques nationales nées en Occident puis transférées sans autre réflexion dans ces contextes différents). Si les institutions démocratiques reposent bien sur un sentiment d’appartenance locale (« authenticité »), alors le processuspar lequel elles se construisent peut être au moins aussi important que le contenu technique des structures d’incitation qu’elles définissent.
L’évolution qui conduit de la démocratie comme assentiment à la démocratie comme contrôle
Les débats sur la démocratisation portent également sur la question de savoir quelle sorte de démocratie est souhaitable ou réalisable. La littérature « transitologique » des débuts, en insistant sur les interactions stratégiques entre courants antagoniques de l’opinion intérieure, privilégiait une version de la démocratie structurée autour de la construction locale d’une adhésion à la démocratie et d’une authenticité politique crédible. C’était une conception « dialogique » et orientée vers l’interne. Mais d’autres conceptions de la démocratie, plus monolithiques, sont également possibles. La démocratie peut être conçue comme l’expression de la volonté majoritaire d’affirmer des valeurs collectives et de faire taire les voix discordantes des opposants. Ce déplacement de priorité qui mène de la construction d’un consensus à la mise en place d’un contrôle semble en cours non seulement au sein de certaines jeunes démocraties mais aussi de quelques-unes des plus anciennes ; et non seulement au sein de certains pays, mais aussi à l’échelle internationale.
Le déplacement du regard de la communauté internationale des jeunes démocraties fragiles vers les non-démocraties menaçantes
Il y a à peine quatre ans, il était encore possible de considérer la tendance dominante de l’après-guerre froide comme un « internationalisme libéral ». De ce point de vue, les nouvelles démocraties fragiles d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique latine représentaient le meilleur espoir d’un monde plus équitable et plus sûr. Il était donc justifié d’orienter les ressources et les incitations structurelles de manière à renforcer le changement amorcé par ces nouveaux régimes et à encourager les pays voisins à évoluer dans le même sens. Les derniers élargissements de l’OTAN et de l’Union européenne représentent la plus ambitieuse de ces opérations, mais l’OEA ou le Commonwealth, par exemple, semblaient également partager cette philosophie. Les premiers signes d’un renversement se sont manifestés dès avant le 11 septembre (notamment avec le coup d’État au Pakistan de 1999, mais aussi, par exemple, à propos de la mobilisation démocratique au Zimbabwe). Depuis, il se poursuit à une vitesse étonnante. Le soutien international à des régimes démocratiques chancelants hors d’Europe n’intéresse et ne mobilise plus guère. La tendance est maintenant à menacer et à déstabiliser de manière concertée certains régimes non démocratiques, au Moyen-Orient surtout, mais pas seulement. La réorientation des alliances et des instruments qui résulte de ce renversement ruine les espoirs qu’avait suscités l’internationalisme libéral. La marginalisation des Nations unies et le silence imposé au Commonwealth ne sont que deux exemples de cette évolution plus large, dont Nelson Mandela a déploré les conséquences à l’occasion du dixième anniversaire de son arrivée au pouvoir comme premier leader démocratique de l’Afrique du Sud : « Nous voyons que deux des plus grandes démocraties, deux nations qui se situent au premier rang du monde libre, se sont engagées dans une guerre qui n’a pas reçu l’aval des Nations unies. Nous apprenons avec horreur, comme le reste du monde, les effroyables atteintes à la dignité humaine perpétrées contre des hommes détenus par les armées qui ont envahi leur pays. Nous voyons des pays puissants – tous démocratiques– manipuler les organisations multilatérales au grand dam des nations plus pauvres. Cela fait beaucoup de motifs de cynisme et de désespoir » [4]. Comment la communauté internationale espère-t-elle défendre des normes élevées et uniformes en matière de droits de l’homme si elle absout les détentions sans procès et sans limitation de durée à Guantanamo ou omet de défendre, par exemple, la Convention de Genève ? Il est trop tôt pour savoir s’il s’agit là d’un recul temporaire par rapport aux valeurs, toujours consensuelles, des années 1990 ou bien d’un bouleversement plus systémique de l’ordre international. Mais les implications de ce changement pour l’analyse comparative des transitions démocratiques ne sauraient être négligées.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
 
NOTES
 
[1] Cet article est une version révisée et condensée d’un chapitre qui sera publié dans un ouvrage en anglais dirigé par Edward Newmann et Roland Rich, à paraître à l’Université des Nations unies.
[2] Sur ce cas, voir Béatrice Pouligny, « Haïti : recompositions, politiques et interventions extérieures en faveur de la démocratie », dans Christophe Jaffrelot (dir.), Démocraties d’ailleurs, Paris, Karthala, 2000.
[3] L’expérience la plus récente ne fait ici que confirmer une longue liste de précédents historiques, dont, par exemple, les cas bien connus de l’amendement Platt de 1903 à la Constitution cubaine ainsi que de nombreuses tentatives britanniques d’exporter le système « de Westminster ».
[4] Cité dans Financial Times, Londres, 8 mai 2004.
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Sur ce cas, voir Béatrice Pouligny, « Haïti : recomposition...
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Cité dans Financial Times, Londres, 8 mai 2004. Suite de la note...