2004
Critiques internationales
Variations
Entreprises de démocratisation : le rôle des acteurs externes
[1]
Laurence Whitehead
directeur de recherche en sciences politiques au Nuffield College, et directeur du Centre d’études mexicaines de l’Université d’Oxford. Il a participé dans les années1980 au programme de recherche du Wilson Center sur l’Amérique latine. Ilest l’un des éditeurs de l’ouvrage collectif, Transitions from Authoritarian Rule, (Johns Hopkins University Press, 1986) et vient de publier Democratization : Theory and Experience (Oxford University Press, 2002) ainsi que Emerging Market Democracies : East Asia/Latin America(Johns Hopkins University Press, 2002).
Il y a vingt ans, les transitions démocratiques étaient rares et leur issue incertaine. Dans le monde bipolaire d’alors, chacune des deux super-puissances entendait avant tout pouvoir compter sur la loyauté de ses protégés et
éviter les risques liés aux aléas de la pratique démocratique. La démocratisation politique était au surplus ressentie comme un danger pour la stabilité du système économique : un basculement de la majorité électorale pouvait faire passer un pays du
socialisme au capitalisme ou inversement. De sorte que la démocratisation était
considérée avec quelque raison comme une entreprise hasardeuse, dotée d’un fort
potentiel anti-hégémonique, et ne pouvant recevoir son impulsion que de l’intérieur
du pays – lorsque les stratégies des différents acteurs locaux étaient susceptibles de
s’accorder et qu’il était possible de réduire sensiblement les pressions extérieures
déstabilisatrices. L’unité d’analyse pertinente était alors l’État (ou le régime politique national) concerné, et l’attention se portait sur les États disposant de suffisamment d’autonomie interne pour faire barrage à l’intrusion d’acteurs étrangers.
Deux décennies plus tard, on voit bien avec le recul à quel point ce paysage s’est
transformé. Les jugements portés aujourd’hui ne sont peut-être pas mieux fondés
que ceux des années 1980, mais ils reposent sur des hypothèses extrêmement
différentes. En dehors du monde musulman, la démocratisation est maintenant
considérée comme la norme et non plus comme l’exception. Lorsque l’issue du processus est décevante, l’échec est le plus souvent présenté comme un recul temporaire dans le cours d’une trajectoire prévisible ex ante. Les dispositifs internationaux – politiques ou économiques – visant à inciter les États à acquérir le label
démocratique connaissent une véritable explosion ; ils sont censés « accrocher »
solidement le processus de démocratisation dans tout pays convenablement gouverné, ou peu s’en faut. L’État qui déçoit cette attente se voit qualifié par les grands
de la planète d’« État voyou », « effondré » ou « en faillite », ce qui peut légitimer
la mise en cause de sa souveraineté. Les interventions dites « humanitaires » se multiplient; elles sont supposées prendre fin une fois que l’administration provisoire
a mis sur pied un régime démocratique. Ce changement radical dans les façons de
voir des acteurs internationaux reflète la fin du conflit bipolaire et le discrédit des
modèles économiques socialistes. Il s’est trouvé récemment renforcé par le sentiment que la meilleure façon de servir les intérêts de sécurité occidentaux est de
prendre le risque calculé d’une démocratisation contrôlée.
Des exemples tels que l’Irak, l’Afghanistan, le Kosovo, le Timor oriental, Haïti
et le Cambodge montrent que la « démocratisation imposée » est une pratique dans
laquelle ont été impliqués les acteurs internationaux les plus divers. Dans certains
de ces cas, l’objectif central est bien de démocratiser puis de se retirer ; dans
d’autres, la rhétorique de la démocratie peut cacher des objectifs moins nobles et
une issue moins satisfaisante. Mais ce n’est pas un feu de paille. Les théories qui
laissaient de côté la composante internationale ou qui considéraient les démocratisations imposées et contrôlées de l’extérieur comme des cas aberrants doivent être
réévaluées à la lumière de cette réalité. On serait même en droit aujourd’hui
d’inverser la thèse et de considérer presque l’intervention d’acteurs extérieurs
comme la voie la plus normale, la plus représentative, de la démocratisation, les
évolutions mues par des forces locales étant l’exception.
C’est pourquoi cet article s’écartera des contextes très particuliers et relativement favorables de l’Amérique latine et de l’Europe du Sud, sur lesquels se fondaient pour l’essentiel les théories des années 1980, pour se pencher sur les configurations moins favorables où la souveraineté de l’État a été suspendue ou balayée
et où la « communauté internationale » s’affirme ouvertement pour imposer sa
conception de la démocratisation et ses priorités.
Les organisations internationales et la promotion de la démocratie dans
descontextes défavorables
Étant presque tous aujourd’hui des démocraties, les États les plus riches, les plus
puissants et les plus sûrs du système international ont pu s’accorder pour imposer
des « conditionnalités démocratiques » à des groupes régionaux ou fonctionnels
d’États de plus en plus divers : les nations pauvres, faibles et instables sont invitées,
sous la pression, à se conformer aux normes édictées par celles qui mènent le
monde. Depuis le début des années1990, l’idée selon laquelle les organisations internationales doivent accorder à la promotion de la démocratie un rang de priorité
plus élevé que par le passé ne cesse de gagner du terrain, du moins en Occident.
Cela vient probablement, entre autres, de ce que la plupart de ces organisations
comportent une proportion croissante d’États membres qui sont désormais, formellement du moins, classés parmi les« démocraties », en tirent du prestige sur la scène
mondiale, et même des avantages concrets. Plusieurs grandes organisations internationales comptent d’ailleurs au nombre de leurs missions, voire de leurs conditions d’appartenance, l’attachement à la démocratie (ou tout au moins à certaines
valeurs universelles en matière de droits de l’homme et de respect du droit international). En outre, depuis la fin de la guerre froide sinon plus tôt encore, les
thèmes de la « souveraineté nationale » et de la « non-ingérence » font moins recette
et les normes internationales partagées deviennent les critères les plus importants
pour juger de la conduite des États.
Toutes ces raisons tendent à pousser la communauté internationale, depuis une
dizaine d’années, à s’engager de plus en plus dans la promotion de la démocratie;
ses pratiques en la matière s’institutionnalisent peu à peu et gagnent peut-être en
efficacité. Dès les dernières années de la guerre froide, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité en étaient venus à une vision plus positive des possibilités offertes par le système des Nations unies pour promouvoir des réformes politiques radicales et résoudre les conflits régionaux. L’accord de 1988-1989 sur la
Namibie en offre le meilleur exemple.
Depuis, cette évolution s’est poursuivie à un rythme remarquable. Non seulement le mouvement s’est étendu à des zones géographiques qui avaient longtemps
paru hors d’atteinte (Haïti, Paraguay, Timor, etc.), mais il est également entré
dans le champ de préoccupations d’institutions comme la Banque mondiale,
l’OTAN, l’OSCE et diverses instances judiciaires internationales. Par ailleurs, un
réseau de plus en plus dense d’organisations non gouvernementales se développe
pour renforcer l’engagement des institutions interétatiques et enraciner plus solidement ses résultats au niveau local : National Endowment for Democracy(NED),
Centro de Asesoria y Promoción Electoral in América Latina (CAPEL), etc.
L’ensemble des organisations internationales à considérer est évidemment très
vaste. Dans certains cas, on peut concentrer l’analyse directement sur les Nations
unies (par exemple pour le Salvador, Haïti ou la Namibie); dans d’autres, ce seront
des organisations régionales de ce système qui focaliseront notre attention (par
exemple l’OEA au Pérou, l’OSCE dans la plus grande partie de l’ancien bloc
soviétique...). Mais des institutions internationales tout à fait extérieures au système
des Nations unies peuvent également peser d’un très grand poids dans certaines
démocratisations (par exemple l’OTAN dans les Balkans, l’Union européenne
dans les pays du groupe de Visegrad, le Commonwealth...). Là où les incitations
économiques jouent le rôle principal, ce seront des dispositifs comme le traité de
Cotonou ou l’Initiative du Bassin des Caraïbes qui occuperont le devant de la
scène. Parfois, des entités régionales plus modestes surgissent pour ainsi dire de
nulle part et acquièrent une soudaine importance dans une crise donnée (par
exemple l’Organisation des États de l’Est des Caraïbes dans la crise de La Grenade).
Enfin, ilya des organisations internationales dont les statuts interdisent en principe tout engagement politique, mais qui, depuis quelques années, paraissent bien
élaborer certaines de leurs décisions à seule fin de pousser un pays vers un type déterminé de démocratisation (en Russie et en Ukraine, par exemple, les institutions financières internationales semblent avoir agi de la sorte, sur ordre de certains de leurs
principaux contributeurs). On assiste, en outre, à une prolifération d’organisations
internationales moins officielles qui s’occupent notamment de la surveillance des
élections, de la protection des droits de l’homme, de la défense de la liberté de la
presse, etc. À tout cela s’ajoutent les organisations internationales de partis ou de
syndicats – Internationales socialiste ou démocrate-chrétienne, Confédération
internationale des syndicats libres(CISL)– qui peuvent jouer un rôle actif dans les
pays où leurs formations affiliées sont directement impliquées dans le changement
politique. Dans certains cas, figurent également toutes sortes d’organisations non
gouvernementales attachées à la démocratie, comme Amnesty International,
parexemple.
Chacune de ces très diverses organisations doit bien sûr être étudiée à l’intérieur
d’un cadre analytique beaucoup plus large que celui de sa propre structure institutionnelle. L’impact de leur action dépendra d’un ensemble plus vaste de normes
et de valeurs ayant trait au bien-fondé de la promotion de la démocratie dans tel
ou tel contexte. Ce cadre normatif englobant (qui peut inclure, en plus des déclarations de caractère symbolique et moral, des obligations liées à des traités, des instruments juridiques, des incitations économiques et un dialogue politique) est aujourd’hui, tout au plus, en voie d’élaboration. Il est récent, ambigu, contesté et, à bien
des égards, n’a pas encore été vraiment mis à l’épreuve des faits.
Concernant le système des Nations unies, le fondement juridique de son implication
dans la promotion de la démocratie remonte à la Déclaration universelle des droits
de l’homme ( 1948), article 21, paragraphe 3 : « La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des
élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal
et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote ».
Plusieurs institutions régionales au sein de ce système ont réitéré cet engagement
(par exemple la Convention européenne de 1950, la Convention américaine de 1969,
la Charte africaine de 1981). Mais, durant la guerre froide, les États ne tenaient
généralement aucun compte de ces déclarations, qu’ils appartinssent au bloc soviétique, au Mouvement des pays non alignés ou même au « monde libre ». C’était
le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains qui
était généralement invoqué pour bloquer la plupart des initiatives des Nations
unies qui auraient pu donner quelque substance à la Déclaration universelle. Ilya
eu des exceptions, par exemple dans des régions où il était possible de construire
un consensus local en faveur de la démocratie (en Europe occidentale et progressivement, dans la seconde moitié des années1980, en Amérique latine). Les Nations
unies ont par ailleurs appuyé le mouvement de décolonisation, qui s’est le plus
souvent accompagné d’au moins une élection à peu près démocratique. Ainsi, elles
se sont fermement opposées à l’apartheid en Afrique du Sud et du Sud-Ouest, et
leur soutien à des élections concurrentielles au suffrage universel en Namibie a même
été l’un des moments les plus marquants de leur évolution vers l’adoption de la
promotion de la démocratie comme objectif international prioritaire. Ce soutien
fut par ailleurs antérieur à la chute du Mur de Berlin, puisque c’est en 1989 que
les Nations unies ont supervisé les élections qui précédèrent la reconnaissance de
l’indépendance en 1990. Comme dans les actions ultérieures de l’ONU – au
Cambodge, au Salvador, au Mozambique et ailleurs–, la relation entre résolution
du conflit et construction de la démocratie était explicite, et le Conseil de sécurité
avait donné mandat au Secrétaire général de conduire l’opération avec ces deux
objectifs en vue.
Depuis la fin de la guerre froide, le Conseil de sécurité est en général beaucoup
plus libre d’autoriser une « intervention humanitaire » qui, à partir de la constatation d’une menace et en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations unies,
comporte diverses mesures – notamment l’organisation d’une élection proposant
le choix entre plusieurs concurrents – et s’achève par le retrait des troupes de
l’ONU. Le point central à noter ici est que l’objectif de la démocratisation n’est
habituellement pas poursuivi pour lui-même mais englobé dans un ensemble plus
large de missions qui relèvent, elles, de la résolution d’un conflit. Il peut même exister
une tension entre le désir de l’ONU de terminer aussi vite que possible son action
de maintien de la paix, de manière à pouvoir retirer ses forces (ce qui impliquera
l’organisation rapide d’une élection, que les conditions d’une démocratisation
durable soient ou non remplies), et l’objectif de construction de la démocratie. Il
est également important de noter que le lieu habituel de ce genre d’opération
onusienne (un pays qui inquiète fortement la communauté internationale et qui est
souvent un État très faible ou même « en faillite ») n’est pas le contexte le plus favorable à la démocratisation. L’ONU s’est parfois trouvée entraînée dans des opérations de promotion de la démocratie dans des pays où le Conseil de sécurité n’avait
pas considéré qu’il existât une menace au sens du chapitre VII de la Charte
(Kosovo); inversement, elle a dû aussi parfois mettre fin à une mission de promotion
de la démocratie parce que la situation était devenue trop instable (Angola, 1999;
Haïti, 2000).
Pour que la promotion de la démocratie devienne une composante systématique
des activités des grandes organisations internationales, il faudrait déterminer selon
quels critères l’échec ou le succès dans ce domaine peuvent être évalués, et par qui.
Il existe à l’évidence des cas très clairs, où le résultat ne fait de doute pour personne.
Dans le Sud-Ouest africain, par exemple, l’ONU s’était engagée explicitement et
de longue date sur l’organisation d’élections concurrentielles au suffrage universel
et c’est ainsi que la Namibie a pu, sitôt les élections, être reconnue et récompensée comme nouvelle démocratie et admise dans la communauté internationale comme État souverain; le Timor oriental est un exemple plus récent de réussite. Mais il y a aussi quelques échecs incontestables. Àla fin de 1947, les Nations
unies acceptèrent ainsi la responsabilité d’organiser des élections démocratiques
dans toute la Corée comme préliminaire à la réunification du pays. Il n’y eut pas
du tout d’élection au Nord et, au Sud, elle fut indéniablement non démocratique.
Néanmoins, l’ONU valida les résultats du Sud et Syngman Rhee, en devenant le
premier président de la République de Corée, prétendit représenter l’ensemble du
pays. Cet échec des Nations unies ouvrit la voie à la guerre de Corée et à l’hostilité qui divise la péninsule encore aujourd’hui.
Reste que la plupart des tentatives de promotion de la démocratie par les organisations internationales se situent dans la zone grise qui s’étend entre ces deux
extrêmes. Là, la question des critères d’évaluation du résultat et celle de l’organisme
à qui il convient de confier cette tâche deviennent très délicates. Si on laisse le soin
aux organisations internationales d’évaluer leurs propres réalisations, il est à
craindre qu’elles ne s’accordent, pour le moins, le bénéfice du doute et ne qualifient
de succès des résultats qui, interprétés de façon neutre, n’emporteraient pas forcément l’approbation. Autrement dit, elles risquent de placer le seuil de la démocratie un peu bas; pente naturelle, au surplus renforcée par le fait que leurs États
membres ne sont pas tous démocratiques, que leurs propres procédures internes
ne le sont pas toujours non plus, et que, en voulant se conformer à des normes trop
exigeantes, elles risqueraient de dépenser sur un seul cas leurs trop rares ressources, ce qui impliquerait le sacrifice d’autres objectifs qui sont aussi les leurs.
En outre, une fois qu’une organisation internationale est intervenue pour promouvoir la démocratie, elle doit se soucier de repartir la tête haute. Il peut donc
y avoir incompatibilité entre la fixation de normes ambitieuses et le désir de se retirer
le plus rapidement possible.
L’exemple haïtien montre fort bien que ces problèmes peuvent s’éterniser.
L’ONU a contribué à organiser l’élection de 1990, qui a porté Aristide à la présidence, mais en quittant trop vite le territoire, elle a laissé la jeune démocratie à la
merci d’un coup d’État. Revenue en 1994, avec 16 000 soldats, afin de remettre
en selle le président élu, elle est repartie encore trop tôt, en 2000, et a dû à nouveau
dépêcher des forces dans l’île en 2004, lorsque l’effondrement général de l’ordre
public a obligé le président Aristide à abandonner ses fonctions
[2].
En admettant même que les organisations internationales aient en principe la
volonté d’œuvrer à la promotion de la démocratie ; qu’elles soient capables de se
mettre d’accord sur des normes d’évaluation satisfaisantes ; qu’elles acceptent de
sacrifier éventuellement certains de leurs autres objectifs à celui-là ; et qu’elles
trouvent les ressources nécessaires..., il reste à se demander quels sont les instruments et les méthodes les plus appropriés à cette tâche. En général, et surtout
dans le contexte de l’après-guerre froide, l’opinion internationale, en dehors des
États-Unis, tend à considérer que les méthodes politiques, juridiques et diplomatiques sont à privilégier, tandis que l’usage de la force, les sanctions ou la mise sous
tutelle doivent être réservés au dernier recours. Les raisons qui doivent faire hésiter
les organisations internationales à s’engager dans des formes intrusives et coercitives de promotion de la démocratie relèvent tant de la pratique que des principes. Ces formes exigent en effet plus de ressources, et risquent davantage de
mettre à rude épreuve la cohésion de la communauté internationale. En théorie,
il paraît raisonnable de penser que la démocratie est à construire de l’intérieur. En
l’absence d’organisations locales adéquates et de soutien de la population à un
processus de démocratisation, les organisations internationales risquent fort de ne
faire que plaquer sur le régime une apparence éphémère de démocratie au lieu
d’implanter celle-ci de manière authentique et durable.
En pratique, les territoires où les Nations unies se sont impliquées figuraient pour
la plupart parmi les moins prometteurs pour l’instauration (sans même parler de
la consolidation) de la démocratie. Le Secrétariat général des Nations unies, beaucoup plus que le Commonwealth ou l’Union européenne, s’est ainsi trouvé être le
lieu d’un puissant mécanisme de sélection négative. Les sociétés placées sous administration transitoire des Nations unies sont sans doute de celles qui méritent le
plus de bénéficier d’une aide à la démocratisation, mais ce sont aussi les plus indigentes, les plus problématiques, les moins susceptibles de réussir cette transformation. Les organisations concurrentes de l’ONU dans le domaine de l’assistance
internationale à la démocratie sont avantagées au départ et ont beaucoup plus de
chances d’être associées à un résultat positif, du fait de la situation des pays qui
relèvent de leur champ d’activité.
Il serait exagéré de parler d’« États en faillite » pour ceux où intervient l’ONU,
mais on n’en est pas loin. Concrètement, c’est sur les Nations unies qu’a eu
tendance à retomber la responsabilité d’opérations de « gouvernement transitoire » sur des territoires où l’autorité de l’État n’existait pas du tout, avait battu
en retraite ou s’était plus ou moins effondrée (Timor, Cambodge, Haïti, Kosovo...).
Le principal indice de la disparition de l’autorité publique était presque toujours
l’absence de protection institutionnelle des habitants contre une violence et une
destruction généralisées. La principale composante de l’activité des Nations unies
a donc été l’établissement d’une autorité internationale se donnant pour tâche la
mise en œuvre de cette protection fondamentale. Dans tous ces cas, l’argument traditionnel contre l’intervention (le respect de la souveraineté de l’État) avait perdu
de sa force du fait de la débilité ou de la perversité flagrante des autorités étatiques
théoriquement en fonction. Le Secrétariat général des Nations unies était particulièrement adapté à ce genre de cas, notamment parce qu’il n’agissait que sur instructions de la grande majorité des États en situation de fonctionnement normal
(lesquels sont toujours, bien entendu, très attachés au principe de leur souveraineté) ; parce qu’il était en mesure de fournir, vite et massivement, les ressources
administratives et matérielles indispensables; et enfin parce qu’on pouvait être sûr
qu’il ne transformerait pas une intervention brève en occupation permanente
(contrairement à un État individuel). Mais une telle division du travail comporte
aussi ses inconvénients : d’une part, il y a toujours plus de territoires où l’établissement d’une autorité provisoire s’imposerait que de cas où l’ONU dispose du soutien et des ressources suffisantes pour agir ; d’autre part, si l’ONU se laisse trop
aisément impliquer, cela peut créer une incitation perverse, les intérêts susceptibles
de bénéficier d’une intervention pouvant être tentés de précipiter l’effondrement
de l’ordre public qui en serait le déclencheur; enfin, il est souvent plus difficile de
mettre en œuvre une stratégie de sortie que de s’engager dans une intervention.
C’est là que se posent les questions de la promotion de la démocratie et de la
démocratisation.
Même lorsque les conditions locales sont favorables, le consensus international
solide et les ressources nécessaires mobilisées, il n’est pas sûr qu’une initiative
internationale puisse créer un régime démocratique : tout au plus peut-elle faciliter sa création par des acteurs et des intérêts locaux constitués indépendamment
d’elle. Le plus souvent, les ressources internationales vont se tarir avant que les désaccords et les conflits d’intérêts entre ces acteurs locaux aient pu s’aplanir. De sorte
que ce genre d’action implique de garder une certaine modestie : par exemple, il peut
être préférable pour l’ONU de stabiliser un régime semi-démocratique, ce qui lui
permettra de retirer ses forces en temps voulu, plutôt que de vouloir obstinément
se conformer à des normes démocratiques impeccables qu’elle ne pourra pas
atteindre avant la fin de son mandat. Mais cette pente est glissante : il n’est pas toujours facile de distinguer la stabilisation d’un régime semi-démocratique de celle d’un
régime non démocratique. Il est possible que, dans une certaine mesure au moins,
toute jeune démocratie soit intrinsèquement instable, surtout si elle cherche à
affirmer sa souveraineté retrouvée dans un environnement où la plupart des États
sont accoutumés au maintien de l’ordre local par des moyens non démocratiques.
Après le 11 septembre 2001, l’ordre international des priorités a changé et les
Nations unies sont devenues l’un des lieux les plus importants de la « guerre au
terrorisme » menée par l’Occident. Dans ce contexte, l’idée que l’ONU puisse provisoirement assumer l’administration d’un « État en faillite » qui ne pourrait recouvrer
sa souveraineté qu’après avoir été « démocratisé » a trouvé de nouveaux partisans,
mais elle a aussi suscité de nouvelles inquiétudes. Ce fut le cas en Afghanistan
puis en Irak, où les Nations unies ont été appelées à légitimer l’installation d’un
nouvel État prétendument « en voie de démocratisation », à la suite d’une invasion ou d’une « libération » venue du dehors.
En mai 2002, le Secrétaire général Kofi Annan présidait à l’accession à l’indépendance du Timor oriental et à son entrée dans l’Organisation comme cent
quatre-vingt-onzième État membre, après trente-deux mois d’administration
directe de l’UNTAET (Administration de transition des Nations unies au Timor
oriental). Certains considèrent qu’il s’agit là d’un précédent encourageant,
permettant d’envisager des exercices similaires d’intervention et de suspension
temporaire de la souveraineté formelle en d’autres points du globe. La nécessité
urgente s’en trouverait justifiée par l’idée que des États faibles ou mal gouvernés
sont susceptibles d’abriter ou de favoriser les bandes terroristes non étatiques qui
se situent aujourd’hui au premier rang des préoccupations de sécurité à l’échelle
internationale. S’il en est ainsi, on peut penser que ces États devraient être soumis
à un contrôle externe, du moins jusqu’à ce qu’ils cessent de présenter un danger
pour la communauté internationale. Mais, à quelques exceptions près, ceux qui
préconisent cette suspension préventive de la souveraineté ne veulent pas se voir
accuser d’impérialisme au sens traditionnel du terme. Ils cherchent donc à obtenir
de l’ONU l’autorisation d’intervenir et pensent pouvoir préserver une large
coalition de soutien en agissant à l’intérieur du cadre relativement peu contraignant
du droit international et en s’engageant à rétablir la souveraineté de l’État en
question une fois que les menaces perçues auront été écartées. Au lieu d’une
annexion permanente par une puissance donnée, ils souhaitent une occupation
temporaire conduite par une organisation internationale représentant l’ensemble
des grandes puissances. Seulement, si l’occupation doit être temporaire, il faut
absolument indiquer, avant l’intervention, les grandes lignes d’une stratégie de
sortie. Les opérations conduites par l’ONU dans un but de démocratisation acquièrent ainsi une utilité politique nouvelle et beaucoup plus large.
Mais, si les attentats du 11 septembre ont suscité dans certains milieux proches
de l’Administration Bush un enthousiasme tout neuf pour les administrations
provisoires suivies de démocratisations sous la houlette des Nations unies, cette
logique sécuritaire ne va pas sans faire naître des craintes et des résistances dans
d’autres composantes de la communauté internationale. Aucun des membres permanents du Conseil de sécurité n’a lieu de craindre que la mise en œuvre de cette
logique ne vienne un jour empiéter sur sa souveraineté, puisque ces États ont un
droit de veto sur toute initiative qui pourrait leur nuire (par exemple en Tchétchénie,
au Tibet, en Corse, à Guantanamo ou à Gibraltar). En revanche, ceux qui figurent
sur la liste des « États voyous » vont être beaucoup plus réticents, et il faudra
donner de sérieuses garanties à bon nombre d’autres gouvernements et courants
d’opinion si l’on veut qu’ils surmontent leurs hésitations à l’égard de cette nouvelle
orthodoxie. Ainsi, la plupart des gouvernements du Moyen-Orient ne manqueront
pas de s’interroger sur l’application sélective de cette doctrine (même s’il est possible de les convaincre d’en accepter la logique): si la suspension de la souveraineté
peut être justifiée par le fait qu’un État viole les résolutions de l’ONU et représente une menace pour la sécurité de ses voisins, pourquoi ce critère ne conduit-il nullement à limiter l’exercice de sa souveraineté par Israël, sinon dans ses propres
frontières, du moins dans les Territoires occupés ? Si la réponse est qu’Israël est
une démocratie, et donc que sa souveraineté ne saurait être mise en question par
l’ONU, les sceptiques demanderont alors ce qu’il en était de l’Indonésie à l’époque
où l’ONU est entrée au Timor oriental. Au-delà des complexités de ces débats
comparatifs, la question est de savoir qui décide, au nom de la communauté internationale, du moment où il devient acceptable de suspendre la souveraineté d’un
État membre, et dans quelle mesure il est possible de croire en l’objectivité d’une
telle décision. Et surtout, lorsque la « guerre au terrorisme » jette le soupçon sur
tant de pays en même temps, comment déterminer les priorités des Nations unies,
et de quelles possibilités de réparation dispose-t-on en cas d’erreur ? Comme une
part substantielle de l’Assemblée générale se compose d’États qui soit ne sauraient
être qualifiés de démocraties, soit ne contrôlent pas parfaitement les sources d’insécurité internationale qui peuvent être localisées sur leur territoire (ou les deux), ce
type d’inquiétude ne peut qu’être largement partagé.
Une autre zone d’incertitude concerne la dynamique d’une administration transitoire des Nations unies, une fois l’intervention internationale décidée puis lancée.
Les exemples du Cambodge, de la Namibie et du Timor laissent à penser que le
processus peut être maîtrisé et le résultat atteint dans un délai raisonnable, à un
coût supportable et sans affecter la sécurité des États voisins. Mais ces cas sont encore
trop peu nombreux pour autoriser des conclusions générales. Par ailleurs, c’étaient
tous des épisodes de l’immédiat après-guerre froide, période qui compte également
quelques expériences moins rassurantes : l’Angola par exemple, ou – on peut du
moins le soutenir– le Kosovo. L’Afghanistan, lui, représente la première des interventions internationales de la catégorie « guerre au terrorisme », et les effets
qu’on peut attendre de la généralisation de ce type d’opérations sont considérés
par les sceptiques comme beaucoup plus inquiétants. Si l’intervention des Nations
unies a pour résultat de permettre à l’Afghanistan de se donner une autorité pacifique et légitime et d’éliminer la source d’instabilité et la menace d’insécurité qu’il
représentait pour ses voisins et pour le monde, l’ONU devrait en recueillir sa part
de crédit. Mais il se peut aussi que la narco-criminalité et les rivalités entre les
seigneurs de guerre l’emportent, que l’Afghanistan demeure un « État en faillite »
et que ses voisins continuent à pâtir de ses tensions internes non résolues. La
réputation de l’ONU comme force de pacification et de démocratisation s’en
trouverait alors gravement affaiblie. À ce jour, la question reste ouverte, mais les
voisins de l’Irak, de la Corée du Nord et d’autres pays susceptibles d’être rattachés
à l’« Axe du mal » et donc de voir révoquer leur souveraineté par le Conseil de sécurité ne trouveront pas ce précédent très rassurant.
Jusqu’à présent, les écrits sur la démocratisation ont tiré des conclusions générales
d’un sous-ensemble de cas relativement favorables, dans lesquels les facteurs internationaux n’ont joué qu’un rôle secondaire et le système des Nations unies était peu
impliqué. Le retournement spectaculaire de l’environnement mondial modifie forcément la trajectoire des démocratisations en cours ou prochaines. Ces théories exigent d’être reconsidérées à la lumière des initiatives plus récentes de la communauté
internationale tendant à étendre la pratique de la démocratie à des contextes moins
favorables. Les huit points suivants appellent tout particulièrement unréexamen.
L’équilibre entre les moteurs internes et externes du changement de régime
Même lorsque le processus de démocratisation paraît surtout mû par des facteurs
internes, il importe de prendre en considération les incitations, contraintes, exemples
et mécanismes de transmission extérieurs qui peuvent entrer dans des interactions
stratégiques cruciales. Inversement, même lorsque les plus puissants dirigeants de
la planète proclament leur intention d’amener telle variante particulière de changement de régime dans une société politique jusque-là indépendante et souveraine,
il convient de prendre en compte les filtres, adaptations et réinterprétations internes
au travers desquels cette volonté extérieure prendra corps localement. La frontière
entre facteurs externes et internes n’est donc pas étanche et la mondialisation, qui
ne cesse de faire reculer la souveraineté, la rend chaque jour un peu plus poreuse.
Mais l’on n’échappe pas, en fin de compte, à la nécessité de porter un jugement
général quant à l’équilibre à maintenir entre ces facteurs dans les cas les plus typiques
de transition démocratique. Au début des années 1980, l’on privilégiait fortement
la dimension interne, mais les éléments factuels plus récents indiquent que les
impulsions externes exigent souvent au moins autant d’attention que la dynamique
intérieure. En tout cas, il y a interaction, et celle-ci rend nécessaire une évaluation
globale du système qu’ils constituent. Les facteurs externes peuvent opérer indirectement, mais ils peuvent aussi présenter un caractère intentionnel, coordonné
et même coercitif. Une puissance dotée d’une capacité de blocage peut finalement
lever les obstacles à la démocratisation; les acteurs internationaux peuvent même
tenter d’imposer leur propre projet de « changement de régime ».
La primauté de la souveraineté de l’État
Jusqu’ici, la démocratisation est presque toujours advenue au niveau d’un seul
État, en dépit de toutes les évolutions qui sont supposées avoir réduit la primauté
de l’organisation étatique. Ilya bien aussi un champ de réflexion à explorer autour
de la démocratisation de communautés régionales d’États (l’Union européenne),
d’organisations internationales (les Nations unies ou les institutions financières internationales) et d’entités subnationales, de partis politiques, de syndicats, peut-être
même de médias ou de marchés. Néanmoins, si l’État n’est pas démocratisé, ces
« plus » seront instables et sans effet ; s’il l’est, en revanche, il offrira des fondations solides à tout le reste. En l’absence d’un véritable pouvoir d’État, il n’est guère
possible de parvenir à une transition démocratique digne de ce nom. Une vraie
démocratisation inclut toujours le respect et la promotion d’un degré élevé de
souveraineté de l’État.
La diminution du « potentiel anti-hégémonique » des démocratisations,
même réussies
Depuis le tout début des années1990, la structure de l’ordre international n’est plus
la même. Le système de sécurité a cessé d’être bipolaire pour devenir unipolaire.
Durant les années1970 et la première moitié des années 1980, de nombreux militants de la démocratie en Europe du Sud et ailleurs pensaient qu’ils pourraient, après
la démocratisation, renégocier la place de leur pays dans le système d’alliances, et
que les électeurs seraient libres de se donner une politique sociale et économique
redistributive. Mais, depuis le milieu des années1980, l’ordre économique mondial, plus contraignant (en tout cas pour la plupart des nouvelles démocraties) que
par le passé, impose des règles universelles. Le champ laissé à l’expérimentation
intérieure s’en trouve réduit d’autant. Même lorsqu’ils sont respectés, les droits
démocratiques souverains s’accompagnent d’obligations et de responsabilités très
lourdes. Ainsi, les électeurs de pays récemment démocratisés comme le Mexique
ou la Turquie voient leurs options internationales substantiellement limitées, et
même leurs choix socio-économiques internes sont encadrés par toutes sortes de
restrictions d’origine extérieure. Quant aux citoyens du Timor oriental ou aux
électeurs du Kosovo, leur marge de manœuvre est évidemment encore plus étroite.
Certains observateurs estiment ces contraintes rassurantes et susceptibles de
contribuer à une consolidation de la démocratie; d’autres y trouveront moins de
satisfaction. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître l’existence d’un changement
majeur et durable dans les connotations de la démocratisation au XXIe siècle par
rapport aux deux ou trois décennies qui l’ont précédée.
La réduction de l’autonomie de choix des décideurs, quels que soient les désirs
exprimés par l’électorat
Dans certains cas, les conditions de vie et la sécurité économique de fractions sub-stantielles de la population sont directement mises en péril par des décisions prises
à l’extérieur par des acteurs étrangers qui n’ont aucun compte à rendre aux groupes
en question. Certes, la démocratie persiste, en ce sens que le citoyen est invité périodiquement à choisir les autorités nationales lors d’élections ouvertes à la concurrence. Mais ces autorités nationales une fois entrées en fonction n’ont guère – ou
peut-être pas du tout– leur mot à dire sur des questions sociales et économiques
pourtant vitales pour leurs électeurs. Il en a toujours été ainsi dans une certaine
mesure, du moins dans les jeunes démocraties les plus pauvres et les plus vulnérables économiquement. Mais le phénomène est beaucoup plus visible aujourd’hui, plus largement répandu, plus fréquent et peut-être plus dommageable pour
la solidité de la démocratie que par le passé. C’est encore un aspect de la démocratisation qui a peut-être été sous-estimé par les analystes des périodes antérieures, mais qu’on ne peut manquer de prendre en considération aujourd’hui.
Une vision de la démocratie comme facteur de sécurité plutôt que comme libération
Pour justifier la réduction des libertés individuelles et le renforcement de la discipline, les régimes autoritaires se targuent de mieux garantir la sécurité. Les régimes
de transition démocratique eux, sont caractérisés par une incertitude accrue, voire
une certaine insécurité, inconvénients compensés par le rétablissement des libertés
perdues pendant la période autoritaire. Cette substitution était un trait familier des
démocratisations de naguère et vaut encore aujourd’hui dans une certaine mesure.
Mais, pour être durable et légitime, une démocratie doit reposer sur une sécurité
publique solidement assurée. Il lui faut donc la créer si elle n’existe pas et la préserver si elle existe déjà. Peu à peu, et surtout depuis le 11 septembre, la dimension libératrice du changement de régime a cessé d’occuper le premier rang des
bienfaits de la démocratie, pour céder la place à sa dimension sécuritaire. Les électeurs peuvent toujours jouir d’une liberté de choix, de l’accès à l’information et du
droit de s’organiser et de revendiquer, toutes libertés absentes de l’ordre autoritaire. Mais la liberté de choix se limite parfois à un éventail étroit d’options jugées
sûres; l’information disponible peut être manipulée pour servir l’ordre et la stabilité; et le droit de s’organiser et de revendiquer peut être sélectif et incomplet. De
sorte que...
… le choix des dispositifs institutionnels peut être sérieusement limité par
lespréférences (voire les intérêts stratégiques) des acteurs extérieurs de
la démocratisation
Avec la multiplication des transitions démocratiques, dans les années1980 et 1990,
on a pu observer, au sein de la science politique, l’essor d’une nouvelle sous-discipline. L’on a dépoussiéré et actualisé les vieux débats de droit constitutionnel
comparé et la confrontation des systèmes électoraux. L’étude théorique et empirique des options institutionnelles s’est complexifiée et technicisée. Ce changement
reflétait peut-être des tendances propres au milieu, mais il répondait aussi aux
opportunités de conseil et de prescription qui s’offraient à lui en ces temps où les
gouvernements des grandes nations occidentales faisaient massivement appel aux
experts pour mieux propager la démocratie. À mesure que les expériences de
démocratisation pénétraient plus avant dans l’espace postsoviétique et postcolonial,
on s’est quelque peu désintéressé des ajustements progressifs pour donner la préférence aux grands principes : la réorganisation de fond en comble de systèmes politiques nationaux entiers offrait de plus vastes possibilités. Les spécialistes de la sous-discipline « Institutions politiques comparées » ont pris modèle sur ceux de la
macro-économie pour accompagner la transformation de ces pays par l’Occident,
et une communauté d’experts en construction institutionnelle s’est constituée, à
l’instar des gros bataillons de conseillers économiques. Certains de ces experts
occidentaux possédaient des connaissances très spécialisées permettant d’augmenter les chances de la stabilisation démocratique, les autres étaient du moins
capables de mettre en garde contre les erreurs les plus communes de la construction
institutionnelle. L’axiome de base était que ces prescriptions visaient simplement
à la promotion des « règles du jeu » institutionnelles les plus à même de consolider un régime démocratique, et donc de susciter un consensus interne durable.
L’expérience accumulée depuis permet d’évaluer de manière plus critique les possibilités et les limites de ce type d’analyse. Outre les questions que l’on pourrait soulever sur ses axiomes théoriques et ses simplifications méthodologiques, les expériences récentes donnent à penser que, là où les forces internes et les traditions
institutionnelles étaient les plus faibles, les choix institutionnels opérés sont sans
doute moins attribuables aux conseils techniques de ces experts de la table rase qu’au
poids des acteurs extérieurs de la démocratisation
[3]. (Dans certains cas, les préférences de ces derniers découlent directement de leurs intérêts stratégiques, dans
d’autres, elles peuvent refléter les modes intellectuelles ou les pratiques nationales nées en Occident puis transférées sans autre réflexion dans ces contextes
différents). Si les institutions démocratiques reposent bien sur un sentiment
d’appartenance locale (« authenticité »), alors le
processuspar lequel elles se construisent peut être au moins aussi important que le
contenu technique des structures
d’incitation qu’elles définissent.
L’évolution qui conduit de la démocratie comme assentiment à la démocratie
comme contrôle
Les débats sur la démocratisation portent également sur la question de savoir
quelle sorte de démocratie est souhaitable ou réalisable. La littérature « transitologique » des débuts, en insistant sur les interactions stratégiques entre courants
antagoniques de l’opinion intérieure, privilégiait une version de la démocratie
structurée autour de la construction locale d’une adhésion à la démocratie et d’une
authenticité politique crédible. C’était une conception « dialogique » et orientée
vers l’interne. Mais d’autres conceptions de la démocratie, plus monolithiques, sont
également possibles. La démocratie peut être conçue comme l’expression de la
volonté majoritaire d’affirmer des valeurs collectives et de faire taire les voix discordantes des opposants. Ce déplacement de priorité qui mène de la construction d’un
consensus à la mise en place d’un contrôle semble en cours non seulement au sein
de certaines jeunes démocraties mais aussi de quelques-unes des plus anciennes ;
et non seulement au sein de certains pays, mais aussi à l’échelle internationale.
Le déplacement du regard de la communauté internationale des jeunes
démocraties fragiles vers les non-démocraties menaçantes
Il y a à peine quatre ans, il était encore possible de considérer la tendance dominante de l’après-guerre froide comme un « internationalisme libéral ». De ce
point de vue, les nouvelles démocraties fragiles d’Asie, d’Afrique, d’Europe et
d’Amérique latine représentaient le meilleur espoir d’un monde plus équitable et
plus sûr. Il était donc justifié d’orienter les ressources et les incitations structurelles
de manière à renforcer le changement amorcé par ces nouveaux régimes et à
encourager les pays voisins à évoluer dans le même sens. Les derniers élargissements
de l’OTAN et de l’Union européenne représentent la plus ambitieuse de ces opérations, mais l’OEA ou le Commonwealth, par exemple, semblaient également
partager cette philosophie. Les premiers signes d’un renversement se sont manifestés dès avant le 11 septembre (notamment avec le coup d’État au Pakistan de
1999, mais aussi, par exemple, à propos de la mobilisation démocratique au
Zimbabwe). Depuis, il se poursuit à une vitesse étonnante. Le soutien international
à des régimes démocratiques chancelants hors d’Europe n’intéresse et ne mobilise
plus guère. La tendance est maintenant à menacer et à déstabiliser de manière
concertée certains régimes non démocratiques, au Moyen-Orient surtout, mais pas
seulement. La réorientation des alliances et des instruments qui résulte de ce
renversement ruine les espoirs qu’avait suscités l’internationalisme libéral. La
marginalisation des Nations unies et le silence imposé au Commonwealth ne sont
que deux exemples de cette évolution plus large, dont Nelson Mandela a déploré
les conséquences à l’occasion du dixième anniversaire de son arrivée au pouvoir
comme premier leader démocratique de l’Afrique du Sud : « Nous voyons que deux
des plus grandes démocraties, deux nations qui se situent au premier rang du
monde libre, se sont engagées dans une guerre qui n’a pas reçu l’aval des Nations
unies. Nous apprenons avec horreur, comme le reste du monde, les effroyables
atteintes à la dignité humaine perpétrées contre des hommes détenus par les
armées qui ont envahi leur pays. Nous voyons des pays puissants – tous démocratiques– manipuler les organisations multilatérales au grand dam des nations plus
pauvres. Cela fait beaucoup de motifs de cynisme et de désespoir »
[4]. Comment la
communauté internationale espère-t-elle défendre des normes élevées et uniformes en matière de droits de l’homme si elle absout les détentions sans procès
et sans limitation de durée à Guantanamo ou omet de défendre, par exemple, la
Convention de Genève ? Il est trop tôt pour savoir s’il s’agit là d’un recul temporaire par rapport aux valeurs, toujours consensuelles, des années 1990 ou bien
d’un bouleversement plus systémique de l’ordre international. Mais les implications
de ce changement pour l’analyse comparative des transitions démocratiques ne
sauraient être négligées.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
[1]
Cet article est une version révisée et condensée d’un chapitre qui sera publié dans un ouvrage en anglais dirigé par
Edward Newmann et Roland Rich, à paraître à l’Université des Nations unies.
[2]
Sur ce cas, voir Béatrice Pouligny, « Haïti : recompositions, politiques et interventions extérieures en faveur de la démocratie », dans Christophe Jaffrelot (dir.),
Démocraties d’ailleurs, Paris, Karthala, 2000.
[3]
L’expérience la plus récente ne fait ici que confirmer une longue liste de précédents historiques, dont, par exemple, les
cas bien connus de l’amendement Platt de 1903 à la Constitution cubaine ainsi que de nombreuses tentatives britanniques
d’exporter le système « de Westminster ».
[4]
Cité dans
Financial Times, Londres, 8 mai 2004.