Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462999X
210 pages

p. 139 à 157
doi: en cours

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Variations

no 24 2004/3

2004 Critiques internationales Variations

Les fondations politiques allemandes en Europe centrale

Dorota Dakowska ATER à l’Université de Paris X-Nanterre, achève actuellement une thèse de l’Institut d’études politiques de Paris portant sur « Les fondations politiques allemandes dans la politique étrangère : de la genèse institutionnelle à leur engagement dans le processus d’élargissement de l’Union européenne ». Elle a publié entre autres « Usages et mésusages du concept de gouvernance appliqué à l’élargissement de l’Union européenne », Politique européenne ( 10,2003), et a co-dirigé et contribué au dossier thématique « Archives de l’Est » de la revue Genèses ( 52,2003).
Tenues pour des acteurs essentiels de la politique étrangère allemande, les fondations politiques [1] ont accumulé une longue expérience de l’engagement dans des contextes de démocratisation très différents selon les périodes et les continents. Fortement inscrites dans l’évolution de l’Allemagne de l’après-guerre, marquée par une volonté de rééducation démocratique des citoyens, les fondations politiques allemandes ont rapidement étendu leurs activités aux pays d’Amérique latine, d’Afrique, puis d’Europe du Sud et d’Asie. Elles constituent donc l’exemple rare d’un acteur transnational [2] ayant participé à la quasi-tota-lité des vagues de démocratisation du second XXe siècle. Leur intervention en Europe centrale et orientale, la dernière en date, est à bien des égards une expérience sans précédent : elle donne toute la mesure du rôle des fondations dans le dispositif de la politique de développement allemand et valorise les expériences précédemment acquises dans d’autres régions du monde.
La singularité de ces fondations tient à leur caractère pluridimensionnel : elles relèvent de l’action publique tout en conservant une autonomie de fait, liée à leur affiliation partisane. Il convient donc, tout d’abord, de les situer dans leur système d’action en posant la question de leur émergence et de leur institutionnalisation en tant qu’acteurs spécifiques, situés à l’intersection des différentes logiques institutionnelles, proches des partis et marqués en même temps par le référentiel de coopération internationale développé au cours de l’après-guerre. Dans un deuxième temps seront brièvement abordés les fondements structurels et normatifs de l’association de ces fondations à la politique étrangère allemande. Cela nous permettra de mieux les replacer dans le spectre plus large des instruments internationaux investis, au cours des transformations systémiques en Europe centrale, dans le processus que l’on a pour habitude d’appeler « assistance » ou « promotion de la démocratie » ( democracy promotion). Le moteur de l’activité des fondations politiques allemandes participe en effet d’un questionnement général sur la démocratisation qui fait appel à la comparaison diachronique et interrégionale. Leur longue pratique en matière d’engagement politique dans des pays en transformation invite à poser la question de l’adaptation de cette expérience au nouveau contexte de la fin du monde bipolaire et de l’élargissement de l’Union européenne; l’autre question étant celle de la spécificité de l’aide politique par rapport à d’autres formes d’assistance étrangère.
Enfin, la troisième partie abordera les difficultés rencontrées dans l’appréciation d’un engagement à caractère partisan. Ces difficultés sont liées à la complexité du processus de démocratisation et à l’écart entre les représentations ou l’autojustification des acteurs étrangers et les pratiques de leur engagement. Nous plaidons pour la prise en compte de ces contraintes dans la construction de l’objet « assistance étrangère », ce qui implique un affinement des variables et une approche avant tout interactive. Dans le cas de l’aide politique, qui nous intéresse ici, il sera proposé d’inverser les questionnements d’usage dans les recherches sur la démocratisation : au lieu de tenter de mesurer l’influence des acteurs étrangers sur la démocratie ou sur la société civile, nous suggérons d’apprécier en quoi l’engagement sur un terrain étranger peut devenir pour ces acteurs une ressource qui leur permet de se positionner en tant que centres d’expertise, face à leurs interlocuteurs politiques et administratifs en Allemagne.
 
Les fondations politiques et le système institutionnel allemand
 
 
Spécificité allemande qui a donné lieu à de nombreuses tentatives d’imitation, les fondations politiques fascinent par leur originalité et par la multiplicité des champs politiques dans lesquels elles opèrent. Associées aux politiques allemandes de développement et de coopération internationale, elles apparaissent comme les instruments traditionnels de la politique étrangère. Malgré leur financement public, elles demeurent pourtant juridiquement indépendantes et bénéficient d’une large autonomie ; elles se présentent d’ailleurs volontiers comme des ONG [3]. Enfin, elles sont étroitement liées par leurs réseaux et leurs idéologies aux partis politiques. Cette situation particulière, à l’intersection de différentes dynamiques institutionnelles, oblige à articuler plusieurs niveaux d’analyse. Ainsi, les fondations politiques peuvent être étudiées aussi bien sous l’angle de l’action publique, des dynamiques partisanes transnationales ou de leurs propres logiques organisationnelles.
Des produits de la démocratisation de l’Allemagne
Pour comprendre le phénomène des fondations, il faut remonter à la période de l’après-guerre, celle de la démocratisation de la société allemande sous contrôle allié, et aux débuts de la République fédérale, période à laquelle elles furent associées aux politiques d’éducation citoyenne ( politische Bildung). La promotion de ces objectifs se fit par l’attribution de fonds aux formations politiques, considérées comme les plus à même de les remplir. En pratique, ce furent les fondations apparues dans l’entourage des partis qui furent chargées de promouvoir le pluralisme des idées et l’engagement individuel dans la vie publique en ouvrant des centres de formation citoyenne en Allemagne.
Parallèlement, les premières années de la République fédérale, celles de la souveraineté limitée en matière de politique étrangère, doivent être considérées comme matricielles pour l’agencement des relations entre les acteurs publics et privés dans l’action publique internationale. En effet, ces années furent marquées par la création de nombreuses organisations intermédiaires, privées ou quasi gouvernementales, qui développèrent leurs activités en accompagnant, soutenant ou relayant l’action publique, tout en préservant des degrés d’autonomie divers. Ainsi, les premières représentations allemandes à l’étranger, aux côtés des ambassades, et parfois avant elles, étaient des entreprises, des organisations humanitaires proches des Églises ou des fondations.
Deux autres facteurs ont renforcé cette tendance : d’une part, l’image négative de l’Allemagne sur le plan international a favorisé la délégation de ressources à des organisations privées ou semi-publiques qui n’agissaient pas officiellement au nom de l’État. D’autre part, la guerre froide et la confrontation idéologique des deux blocs ont renforcé l’insertion des fondations politiques dans la politique étrangère allemande, puisqu’elles ont été chargées, dès le début des années1960, d’organiser des séminaires destinés aux syndicalistes et aux militants des pays en développement, en particulier en Amérique latine et en Afrique, et ce afin de prévenir « l’infiltration communiste » dans ces régions.
Enfin, la création, en 1962, du ministère pour la Coopération économique et le développement – Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung(BMZ) [4] – a conforté la place particulière des fondations (ainsi que celle d’autres ONG) dans les structures ministérielles. En tant qu’institution récente – et donc relativement faible –, le ministère pour la Coopération est entré en conflit avec ceux qui géraient jusqu’alors les programmes de développement : le ministère des Affaires étrangères – Auswärtiges Amt (AA) – et le ministère de l’Économie – Bundesministerium für Wirtschaft (BMWi). Pour s’imposer dans les différents conflits de compétences, le ministère pour la Coopération s’est alors appuyé sur les fondations et, plus généralement, sur les ONG qui ont été associées à la conception et à la mise en œuvre de la politique de développement. L’institutionnalisation des fondations politiques s’est donc opérée dans un contexte d’une lutte entre les ministères pour la définition légitime de la politique de développement, la politique étrangère étant, à l’époque, fortement tributaire de la doctrine Hallstein et de la Deutschlandpolitik, promues par le ministère des Affaires étrangères et visant à la reconnaissance internationale d’une seule Allemagne : la République fédérale.
Depuis les années 1960, grâce à l’envoi de représentants sur place et au travail avec les élites locales, les fondations ont acquis une connaissance approfondie des pays dans lesquels elles sont intervenues; elles ont noué des contacts étroits et inscrits dans la durée, ceux-là même que les institutions de l’État n’avaient pas été en mesure – ou n’avaient pas souhaité – assurer.
Des acteurs partisans ?
Les fondations politiques constituent une exception parmi les organisations associées au ministère pour la Coopération. Malgré leur financement presque entièrement étatique, elles disposent d’une réelle marge de manœuvre dans la planification et la mise en œuvre de leurs projets. En l’absence d’autonomie financière, c’est leur affiliation partisane qui leur permet de s’affirmer face à leurs autorités de tutelle. Les fondations (appelées aussi couramment parteinahe Stiftungen) sont donc inconcevables sans « leurs » partis politiques, que ce soit au niveau national, bilatéral ou multilatéral. Les nombreux liens entre fondations et partis sont à la fois personnels et idéologiques : des personnalités politiques siègent aux conseils d’administration des fondations et les députés ou responsables de partis sont souvent invités à prendre la parole au cours des manifestations qu’elles organisent. Cette proximité garantit aux fondations un financement public régulier, réparti plus ou moins au prorata du nombre d’élus de chaque parti au Parlement [5]. De fait, les députés soutiennent « leurs » fondations respectives lors des réunions de la commission budgétaire [6]. Mais, si les connivences politiques sont indéniables, les responsables des fondations ne s’attachent pas moins à préserver leur autonomie [7]. Le cadre ministériel façonne et standardise leur action, mais leurs pratiques témoignent d’une hétérogénéité, à la fois idéologique et stratégique, qui représente une ressource importante pour les ministères mandants.
 
Des acteurs emblématiques de la politique étrangère
 
 
Sans nous attarder sur les modalités d’exercice du pouvoir ministériel au sein du dispositif de la politique étrangère [8], le rappel des principales normes qui régissent la relation entre les fondations et les ministères fédéraux permettra de mieux comprendre la qualité de l’engagement international de celles-ci. D’autre part, une brève revue des expériences qu’elles ont accumulées sur différents continents est le meilleur moyen d’appréhender les spécificités du contexte de l’Europe centrale.
De quelques principes
Si le ministère pour la Coopération est le principal bailleur de fonds des fondations en ce qui concerne leur action internationale, le ministère des Affaires étrangères est informé de tous leurs projets à l’étranger, qu’il examine selon les critères de conformité à la ligne de la politique étrangère allemande [9]. Traditionnellement, le ministère pour la Coopération est le chef de file des projets dans les pays en voie de développement tandis que le ministère des Affaires étrangères suit les projets dans les pays industrialisés. Dans le cas de l’Europe centrale, l’autorité ministérielle se fonde sur le principe de la double responsabilitéDoppelzuständigkeit) [10]. En vertu de ce principe, et conformément à la conviction que « l’État ne peut pas tout faire », les fonctionnaires des ministères bailleurs de fonds et les responsables des fondations s’accordent en général sur un partage des tâches. Ainsi, à la différence des programmes étatiques, les fondations ont l’avantage de poursuivre un dialogue social approfondi avec les élites syndicales et partisanes, grâce à une présence sur le long terme, indépendante des changements de gouvernement en Allemagne. Alors que le ministère pour la Coopération qualifie les groupes d’intérêt organisés de « réservoirs d’initiative » et considère leur potentiel de mobilisation comme une condition du développement, déléguer le soutien à ces groupes aux différentes fondations répond aussi à des raisons politiques et structurelles : « Là où des groupes sociaux dans les pays en développement travaillent en dehors des influences étatiques ou même lorsqu’ils se trouvent dans une opposition plus ou moins définie par rapport aux forces dirigeantes d’un pays, un engagement direct du gouvernement fédéral n’est pas possible, et ce également pour des raisons de politique extérieure. En règle générale, le gouvernement ne dispose pas non plus des réseaux de contacts et des points d’attache [ Anknüpfungspunkte] qui permettent de nouer des liens avec des groupes sociétaux dans d’autres pays » [11].
Cette délégation de fonds et de pouvoir aux fondations politiques correspond à la conception allemande de la démocratie. Pour être effective, celle-ci doit être plurielle et pratiquée au quotidien par de larges couches de la société, sans se limiter à une élite dirigeante. On retrouve ici le principe du pluralisme promu dès les premières années de l’engagement international des fondations. Selon cette conception, le pluralisme n’est pas seulement une fin en soi : la diversité des intermédiaires, témoignant des différentes visions politiques qui peuvent coexister dans une démocratie, est considérée comme le meilleur moyen de s’assurer que les partenaires assimilent bien le message qui leur est transmis [12].
Un troisième principe, celui de la publicité limitéeeingeschränkte Publizität), a permis aux fondations de préserver leur image d’ONG pendant des décennies. Il consiste à encourager les fondations à ne pas divulguer l’origine de leur financement et à se présenter comme des organisations privées au cours de leurs activités à l’étranger [13]. Ce principe révèle l’importance que l’Allemagne attache à son image sur le plan international (éviter d’afficher une implication directe dans les affaires des autres pays) et explique également certaines difficultés à comprendre le statut effectif des fondations qui parviennent à moduler leur profil pour apparaître, selon les circonstances, plus ou moins proches de l’État ou des partis politiques [14].
Une expérience pratique de l’engagement international
Du point de vue de la politique étrangère, les ONG sont moins dépendantes des contraintes diplomatiques que les ambassades. Grâce à leur statut particulier assimilé aux ONG, les fondations ont donc pu agir dans des pays avec lesquels l’Allemagne n’entretenait pas de relations diplomatiques, voire coopérer avec des groupes sociaux en opposition avec leurs propres gouvernements, dans des pays sortant d’un régime autoritaire ou en transition. Dès les années 1960, la Fondation Konrad Adenauer s’est engagée en Amérique latine, notamment au Chili et au Venezuela (puis au Guatemala, en Argentine, au Salvador et au Nicaragua) grâce notamment aux liens qu’elle entretenait avec des syndicats comme le Central Latinoamerico de Trabajadores (CLAT) et des organisations partisanes chrétiennes-démocrates comme la Organización Democrata Cristiana de América(ODCA). Elle ya développé un large réseau d’instituts de formation et de recherche formellement indépendants, mais en pratique souvent liés à des mouvements politiques [15]. Plus tard, cette même fondation a apporté un soutien considéré comme décisif – parallèlement à l’engagement américain– au référendum de 1988 au Chili qui a conduit à la destitution du général Pinochet [16].
En Europe du Sud, c’est surtout la Fondation Friedrich Ebert qui est reconnue pour son soutien aux mouvements d’opposition et à la démocratisation de l’Espagne et du Portugal dans les années1970. C’est en coopération avec l’Internationale socialiste, leSPD et les syndicats allemands, que cette fondation a soutenu les émigrés espagnols et les a aidés à reconstruire leurs structures partisanes pour se préparer à l’exercice du pouvoir après la mort de Franco [17]. Àtitre d’exemple, le Parti socialiste portugais de Mario Soares aurait été fondé en Allemagne, en 1973, dans l’un des centres de formation de la Fondation [18]. Que ce soit dans un contexte de sortie de dictature ou de démocratie confirmée, les objectifs fondamentaux des fondations sont avant tout de nouer des contacts politiques et sociétaux et d’approfondir le dialogue avec les élites. Ainsi, dès le début des années1980, les fondations ont ouvert des bureaux dans les pays industrialisés, en Europe occidentale et aux États-Unis.
Dans le sillage du soutien international à la démocratisation en Europe centrale et orientale
Le problème particulier des pays d’Europe centrale en transformation était que tout en étant des pays industrialisés, ils présentaient de multiples déficits dans les domaines politiques, économiques et sociaux et se trouvaient donc confrontés à la gestion simultanée de réformes politiques, institutionnelles et économiques parfois contradictoires en l’absence d’une société civile affirmée. Les transformations qui ont dû être menées dans les pays postcommunistes ont été de fait plus profondes que celles qui ont été accomplies dans les pays d’Europe du Sud par exemple. Ces derniers avaient en effet entrepris leur libéralisation économique bien avant la démocratisation politique. Les fondations politiques se sont révélées être des instruments précieux pour compléter la coopération technique et financière en vue du passage à l’économie de marché par une action ciblée sur les « structures politiques et sociales », à savoir les partis politiques et les gouvernements, les syndicats et groupes d’intérêt, les médias, les instituts de recherches et autres organisations autonomes. Au cours des quinze dernières années, cette coopération a évolué d’une assistance aux réformes initiales vers une coopération politique fortement marquée par le contexte de l’élargissement de l’Union.
Si les fondations politiques allemandes ont été parmi les premières organisations étrangères à s’implanter en Europe centrale dès 1989, leur activité s’inscrit toute-fois dans un vaste mouvement d’assistance au processus de réformes dans lequel sont engagés des organisations et programmes étrangers, publics et privés, nationaux, internationaux ou multilatéraux. Pourtant, la composante partisane des programmes de coopération des fondations allemandes les distingue des programmes gouvernementaux d’assistance technique et financière lancés par l’intermédiaire de l’Agence américaine pour le développement (USAID), du Know How Fund britannique ou du programme Transform allemand [19], mais également des fondations privées engagées principalement dans le soutien à la société civile et aux projets éducatifs [20]. Parmi les fondations privées, celle de George Soros occupe une place non concurrencée dans la région, mais on pourrait en évoquer de plus petites comme les Fondations Mellow, Ford, Rockefeller, MottouPew Charitable Trusts américaines ou les Fondations Robert Bosch, Körber, Vokswagen ou Thyssen allemandes. Alors que toutes les grandes démocraties occidentales ont participé à ce mouvement, c’est à l’engagement américain que l’on est le plus souvent tenté de comparer l’engagement des fondationsallemandes, tant par son importance quantitative que par la dimension politique de ses nombreux projets [21]. En effet, c’est bien cette dimension partisane que l’on retrouve dans les activités des instituts internationaux liés aux partis démocrate et républicain américains, financés par le National Endowment for Democracy (NED). Elle a conduit certains analystes à classer l’activité des fondations politiques dans la catégorie « financement politique international » [22]. Si la promotion de la démocratie a pris une place croissante dans le dispositif de la politique étrangère américaine à partir des années 1960, il convient toutefois de rappeler que l’officialisation des fondations politiques aux États-Unis avec la création du NED en 1983 [23] et qu’elle a été initialement inspirée du modèle allemand [24]. L’assistance politique allemande bénéficie en outre d’une expérience particulière et de fonds plus importants [25].
Un style particulier
Comment cette assistance fournie par les fondations politiques allemandes en Europe centrale et orientale s’insère-t-elle dans le cadre de la « promotion de la démocratie » ? Les objectifs affichés révèlent des points communs et des particularités. Formellement, d’après les directives ministérielles et les brochures officielles des fondations politiques, celles-ci sont chargées dans un premier temps de renforcer la démocratie, l’État de droit et l’économie de marché, puis, de stabiliser le paysage partisan dans les pays partenaires, d’approfondir les relations bilatérales avec l’Allemagne et de soutenir le rapprochement avec les structures euro-atlantiques. Parallèlement, étant donné leurs affiliations partisanes, chacune de ces fondations a des domaines d’activité privilégiés et promeut le courant idéologique dont elle est proche. La Fondation Konrad Adenauer (proche de laCDU) traite de subsidiarité, de fédéralisme et d’économie sociale de marché ; la Fondation Friedrich Ebert (proche duSPD) privilégie la politique sociale et la formation des syndicalistes; la Fondation Friedrich Naumann (proche du FDP) s’intéresse aux droits de l’homme et diffuse les idées libérales. La Fondation Hanns Seidel (proche de la CSU) aborde les questions de sécurité et la formation professionnelle alors que la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts, soutient des organisations féministes et écologistes. Dans la pratique, des techniques comparables à celles des autres organisations étrangères ont été employées : formations, conférences, voyages d’étude, assistance technique, recherches sur des réformes en cours. En focalisant leur attention sur les élites politiques et économiques, les fondations allemandes ont voulu nouer des liens indirects et informels au lieu d’imposer une expertise aux gouvernements.
Au début des années 1990, les programmes des fondations politiques s’étaient concentrés sur la promotion des solutions économiques libérales et sur la réforme des collectivités territoriales. À titre d’exemple, en Pologne, la Fondation Konrad Adenauer a proposé une série de formations à des députés et à des élus locaux. Elle a publié un Manuel d’administration locale, qui comprenait des textes juridiques essentiels, commentés par des experts polonais et complétés par des exemples allemands. Dans les universités, elle a créé des chaires consacrées à l’économie sociale de marché et à l’intégration européenne, qui lui ont permis d’inviter, outre ses partenaires politiques polonais, des experts allemands. La réalisation de ces premiers objectifs de soutien aux réformes économiques ou institutionnelles a été partagée avec d’autres acteurs extérieurs et ne constitue pas une exclusivité des fondations politiques allemandes, dont le travail s’est pourtant distingué par un savoir-faire particulier. Dans l’analyse de l’engagement international d’une fondation, la question du « style » est considérée comme révélatrice de la sensibilité aux conditions locales et de la cohérence entre les objectifs déclarés et les moyens mis en œuvre [26]. L’orientation des programmes des fondations allemandes s’apparente davantage à une approche « proactive » – dominante dans l’assistance occidentale à la démocratie–, dans laquelle le bailleur de fonds impose ses objectifs et ses stratégies [27]. Pourtant, la proximité [28] et l’étroitesse des échanges avec les organisations partenaires plaident plutôt en faveur d’une approche « réactive » ou « interactive », c’est-à-dire attentive aux demandes des receveurs de fonds.
Chaque fondation travaille avec des partenaires privilégiés qu’elle s’emploie à insérer dans des réseaux durables. Conformément à son principe de subsidiarité, la Fondation Konrad Adenauer finance les structures de ses organisations partenaires [29] : équipements, emplois, publications et conférences, et contribue, par cet intermédiaire, à renforcer les idées pro-européennes et libérales qu’elle veut promouvoir dans l’espace public. Le fait que des personnalités de la vie publique polonaise (anciens ministres, ambassadeurs) travaillent dans ces organisations constitue une ressource pour la Fondation, puisque ces personnes accroissent son prestige en participant régulièrement à ses manifestations. La Fondation Friedrich Ebert, quant à elle, préfère suivre les grands thèmes politiques et sociaux. Elle est réputée pour ses publications fortement axées sur les problématiques d’adhésion à l’Union européenne. Étant donné les liens du SPD avec la Fédération des syndicats allemands (DGB), un volet traditionnel de l’activité de cette fondation consiste à coopérer avec les syndicats [30].
En fait, il semblerait que les fondations allemandes aient procédé à un mélange d’approches « par le haut » ( top-down) et « par le bas » ( bottom-up): tout en privilégiant une démarche centrée sur les élites et en gardant un intérêt particulier pour l’évolution du paysage politique, elles ont cherché à soutenir des ONG en renforçant leur image d’organisations implantées dans la société et non exclusivement partisanes. Cela dit, l’implication partisane reste sans conteste un des traits distinctifs des fondations politiques allemandes, dans la mesure notamment où elle est beaucoup plus stable que celle des fondations américaines qui varie selon les pays partenaires [31].
La dimension partisane du travail international des fondations
L’objectif essentiel des fondations politiques allemandes consiste à encourager le dialogue partisan. Ce biais partisan influence fortement leur marge de manœuvre, leurs choix stratégiques, mais aussi la perception de leurs représentants à l’étranger. En Europe centrale, la tâche de « renforcement des partis politiques » s’est révélée difficile en raison de la fluidité, voire de l’instabilité des paysages politiques et de l’identité complexe de la plupart des formations, qui ne répondaient pas forcément aux clivages allemands, ni occidentaux en général. On pourrait mentionner, parmi les phénomènes caractéristiques de la période postcommuniste, la délégitimation des idées de gauche, la persistance de clivages singuliers (par exemple le clivage « postcommunistes »/« post-Solidarnosc » en Pologne), qui ont rendu difficile´´ l’émergence de formations similaires aux modèles occidentaux, mais aussi la recomposition des électorats auxquels ces partis pouvaient s’adresser. En recherchant des contacts avec les partis de centre-droit qui ont tendance à partager les valeurs et les normes constitutives de laCDU, la Fondation Konrad Adenauera été amenée à changer de partenaires au gré de l’évolution des partis. Ainsi, en Hongrie, elle a entamé une coopération avec le Forum démocrate magyar (MDF), puis, après le déclin de celui-ci, avec le Mouvement des jeunes démocrates (FIDESZ) qui s’était entre-temps positionné sur la droite de la scène politique. En République tchèque, elle a successivement soutenu le Parti civique démocratique (ODS) et l’Alliance civique démocratique(ODA) et, plus récemment, l’Union démocrate chrétienne^ Parti populaire tchécoslovaque (KDU-CSL) et l’Union de la liberté (US). En Pologne, elle a coopéré avec l’Union de la liberté (UW), puis avec des composantes de la coalition conservatrice Action électorale Solidarité(AWS): le Parti conservateur populaire(SKL) et le Mouvement social Action électorale Solidarité (RSAWS), en particulier lorsqu’elles étaient au gouvernement de 1997 à 2001. Après les élections de 2001, remportées par l’Alliance de gauche démocratique (SLD) post-communiste, elle a pris contact avec les nouvelles formations partiellement issues de la coalition UW-AWS : la Plate-forme civique(PO) et Droit et justice(PIS). Quant à la Fondation Friedrich Ebert, elle a été un intermédiaire important entre leSLD et leSPD allemand, après une première phase de distance envers les formations issues des anciens partis communistes. En effet, les sociaux-démocrates allemands ont dû abandonner leur projet initial de soutenir des partis « historiques » à tradition démocratique, ainsi qu’ils l’avaient fait en Espagne durant les années1970, et ce du fait de la faiblesse de ces mouvements en Europe centrale où la gauche de l’échiquier a très rapidement été dominée par les anciens partis communistes réformés [32]. Malgré une activité limitée avant tout au dialogue et à la formation, il est arrivé aux fondations de dispenser du conseil politique aux leaders des partis. Dans le cas de la Slovaquie, la Fondation Konrad Adenauer a tenté de peser sur le processus de transition en mobilisant des ressources matérielles certes, mais aussi et surtout immatérielles en faveur du mouvement anti-Meciar [33]. La fondation a soutenu la^ création de la Coalition démocratique slovaque (SDK), elle a permis à Mikulás^ Dzurinda d’être promu leader du mouvement en lui proposant conseils et contacts. Le représentant de la Fondation à Bratislava a invité des représentants du Parti populaire européen(PPE) dans le but de légitimer ce partenaire jugé viable et proeuropéen. Si elle s’est momentanément trouvée en concurrence sur ce terrain avec les fondations américaines (notamment l’International Republican Institute), c’est tout de même elle qui a disposé de contacts suffisamment importants au Parlement européen (voire à la Commission) pour peser sur les déclarations officielles de ces institutions. Au-delà du soutien matériel, c’est donc la présence sur le terrain, l’accès continu aux milieux politiques, la connaissance intime des enjeux politiques internes et la capacité à mobiliser les contacts internationaux qui ont déterminé en dernier ressort l’impact des fondations. Un aspect important de leur activité dans l’arène européennea été de servir d’intermédiaire dans le processus d’association des partis politiques des pays candidats à l’Union européenne aux fédérations européennes des partis [34].
En Europe centrale, comme ce fut le cas en Amérique latine, les organisations soutenues par les fondations ont souvent un profil politique et peuvent être identifiées à des partis. Il est interdit aux fondations de financer directement des structures partisanes, mais cela ne les empêche pas d’agir dans le cadre de ce qu’elles appellent « l’espace prépolitique » ( vorpolitscher Raum ). Si elles n’ont pas le droit de participer à une campagne électorale, elles contribuent toutefois à celle-ci en renforçant les compétences et le savoir-faire des élites politiques par des formations prodiguées aux responsables des partis et aux militants sur des thèmes comme l’organisation des campagnes électorales, la communication politique ou encore le fonctionnement des partis. Comme précédemment en Espagne, elles ont soutenu la création et/ou le développement par les partis centre-européens de leurs propres ^ fondations politiques [35]. Si l’objectif premier de ce transfert de bons procédés est d’aider les partis en question à renforcer leurs organismes de formation et leur action internationale, l’existence de ces structures facilite aussi la coopération et le soutien financier.
Nous touchons ici aux paradoxes de l’assistance politique à la démocratie. Comment concilier l’insistance sur le respect de la compétition électorale avec le soutien à une formation particulière [36] ? Peut-on tracer une frontière entre assistance à la démocratisation et coopération partisane ? Si le renforcement des liens internationaux des partis centre-européens aide à la socialisation transnationale de leurs dirigeants, s’agit-il encore d’un soutien direct à la démocratie ? Certes, la diversité des approches des fondations leur permet d’atteindre une large partie du spectre politique, mais elle ne résout pas pour autant les problèmes de mesure et d’interprétation de ce volet d’assistance à la démocratisation.
 
Pour une approche interactive de l’assistance à la démocratisation
 
 
Au-delà de la réflexion sur les modes d’action des acteurs particuliers dans le contexte des transformations, il est plus difficile de répondre aux questions souvent posées quant à « l’efficacité » ou à l’impact de l’action des fondations étudiées ici. Or ce sont précisément ces questions qui intéressent d’une part les bailleurs de fonds (qu’il s’agisse des parlements qui votent les budgets ou des conseils d’administration), d’autre part le public et les médias. Face à la demande politique et sociale, les chercheurs doivent faire la part entre le discours autolégitimant des fondations et les contraintes spécifiques de la coopération internationale.
Comment évaluer les programmes d’assistance ?
La difficulté d’appréciation des activités d’assistance est due en particulier à la multiplicité des acteurs étrangers engagés dans ce processus et, de façon plus générale, à la complexité des pressions normatives externes. Ainsi, au-delà des interventions des fondations publiques et privées qui ont tenté de soutenir les réformes en cours, il n’est pas toujours facile de distinguer les pressions exercées par des institutions financières internationales des pressions européennes. Si le facteur européen a lourdement pesé pendant toute la période qui a précédé l’adhésion et lors de la reprise conditionnée de l’acquis communautaire; s’il a créé un cadre contraignant qui a fourni aux acteurs extérieurs l’occasion de transmettre leurs idées [37], les effets des transferts effectués par les organisations en jeu restent difficiles à mesurer si l’on veut les considérer séparément.
Par ailleurs, le discours des bailleurs de fonds et les représentations qu’ils se font de leurs activités constituent une raison supplémentaire pour modérer les conclusions. En effet, comme l’ont fait remarquer les analystes de la promotion de la démocratie, l’observation des stratégies de cette assistance permet souvent d’en apprendre davantage sur les opinions des « donateurs » que sur celles des « receveurs » [38]. Selon leurs conceptions, les uns croient que la démocratie sera renforcée si certaines structures institutionnelles et certaines règles procédurales sont réunies; d’autres pensent qu’il convient de renforcer en priorité la société civile à travers des sub-ventions aux ONG dont le poids numérique est alors considéré comme une mesure de démocratisation. Ainsi, les programmes d’assistance américains sont réputés pour leur soutien aux institutions qui limitent le pouvoir exécutif selon le principe des checks and balances: les parlements, les tribunaux, le gouvernement local, mais également la société civile en tant qu’elle limite le pouvoir étatique [39]. Il s’ensuit une approche parfois mécaniste suivant une checklist [40], accompagnée d’une croyance que la démocratie peut naître du transfert de structures institutionnelles ou d’éléments procéduraux. Dans le cas qui nous intéresse, la valeur du pluralisme se déduit du principe de délégation des fonds publics aux différents courants politiques. Les programmes des fondations politiques allemandes s’adressent aussi bien aux partis de gouvernement qu’à ceux de l’opposition, aux chercheurs ou aux journalistes, mais ces destinataires sont toujours des élites prédéfinies à travers leurs capacités de transmission du message qui leur est adressé ( Multiplikatoren). On constate alors chez les représentants des fondations un glissement d’appréciation consistant à tenir son propre engagement pour une contribution directe à la démocratie ou les succès électoraux de certaines formations pour les résultats des investissements politiques effectués. Si les attentes des receveurs sont grandes, les ambitions des donateurs le sont aussi, comme en témoigne cet extrait d’une publication de la Fondation Konrad Adenauer : « Tout progrès accompli dans le développement politique et économique [de la région] doit être en partie assigné aux différents programmes organisés par la Fondation » [41].
Enfin, dans la phase d’enthousiasme provoqué par la fin de la guerre froide, la prolifération des programmes d’assistance et les discours qui l’ont accompagnée, la construction de l’objet a été particulièrement mise à l’épreuve pour les chercheurs qui ont tenté de suivre ces processus. Les protocoles d’enquête se sont souvent orientés vers les objectifs affichés par les acteurs engagés sur le terrain (« construire la démocratie ») sans questionner la validité des hypothèses, souvent difficilement falsifiables, au risque de transposer le discours officiel d’une fondation [42]. Les analyses ont alors pris la forme de rapports d’évaluation des programmes d’assistance, accompagnés de recommandations pratiques [43]. Or la vision « monochromatique » de la société civile nourrie par les donateurs s’est appuyée sur l’idée que « renforcer le secteur des ONG aurait automatiquement construit la société civile et mené inéluctablement à la démocratie » [44].
Le fait de souscrire sans critique au discours des acteurs externes a alors conduit les analystes à un constat d’échec lorsque la vision de la démocratie ou de la société civile qu’ils défendaient ne s’est pas trouvée réalisée. Ainsi, malgré les efforts déployés par les fondations politiques allemandes, l’objectif annoncé de « renforcement du paysage politique » n’a pas trouvé, dans certains cas comme la Pologne, de traduction concrète. Une chercheuse, qui s’est penchée – d’ailleurs avec finesse– sur la capacité des fondations politiques allemandes à « exporter la démocratie », a constaté qu’elles avaient été incapables d’influencer de façon significative les développements politiques en Europe centrale ou de « façonner la société civile » [45]. Faut-il pour autant conclure à l’échec des efforts d’assistance ? De tels raccourcis pourraient être évités à condition de laisser aux acteurs les discours autolégitimants, de les analyser comme tels, et d’affiner la construction de l’objet.
Qu’est-ce que « l’aide politique » à la démocratisation ?
L’analyse des modes d’action et des effets de l’engagement des acteurs étrangers pourrait être enrichie heuristiquement par un affinement des variables. Pour être plus précises, les conclusions sur l’impact de l’assistance internationale nécessitent de définir des objectifs réalistes et des critères de mesure tels que la flexibilité, l’implication du personnel local, etc. On peut ainsi envisager d’étudier l’impact des projets d’assistance sur les individus, les institutions dans lesquels ils évoluent et les idées présentes dans la société [46].
Dans cette perspective, les subventions régulières et ponctuelles effectuées par les fondations politiques allemandes ont, dans la majorité des cas, rempli leurs objectifs premiers : améliorer l’équipement des organisations d’utilité publique, l’accès à l’information de leurs responsables, leur savoir-faire et, surtout, l’insertion internationale des dirigeants des partis politiques. En aidant les organisations dont l’activité a été jugée digne d’être soutenue, les fondations ont sans doute créé des effets exponentiels, facilité la diffusion transnationale des idées (comme le principe de protection des minorités) et stabilisé la production de l’expertise (qu’elle soit libérale pour les questions économiques ou pro-européenne/atlantiste pour les questions internationales et stratégiques). Pourtant, les fondations n’échappent pas à la règle de l’assistance étrangère, telle qu’elle est définie par Paula Newberg et Thomas Carothers : « Le changement survient lorsqu’il y a une forte volonté de réforme. Les programmes réussis, en particulier dans le secteur des ONG, soutiennent des individus et des organisations qui sont déjà engagés dans leur travail; l’aide étrangère facilite leurs activités, sans les définir pour autant » [47].
Dans le cas des fondations politiques allemandes en Pologne, l’approfondissement des relations bilatérales a été poursuivi avec un succès relatif, si on le mesure en termes de nombre d’initiatives, de réseaux tissés, aboutissant à un certain rapprochement des élites plutôt qu’en termes de résultat final – l’amélioration des relations germano-polonaises qui, comme toutes les relations interétatiques, est sujette à des fluctuations conjoncturelles.
Inversion des variables dans l’analyse de l’aide politique
Dans le cas de l’assistance à caractère politique, une façon d’apprécier l’impact de l’engagement des acteurs est d’analyser dans quelle mesure le contexte politique leur fournit des possibilités d’initiatives qui leur permettent de se positionner auprès de leurs autorités de tutelle. En pratique, pour définir les ressources déterminant le pouvoir et la perception des fondations dans un pays en transition et les facteurs qui contribuent à la reconnaissance de leur travail en Allemagne, il faudrait procéder à une inversion des variables : l’engagement sur un terrain étranger ne serait plus alors considéré comme la variable dépendante et leur capacité à influencer des constellations politiques où les progrès de la démocratisation ne seraient pas la seule mesure du succès. Au contraire, les modes d’action particuliers des fondations à l’étranger et leur façon de composer avec les forces politiques sur place deviendraient une ressource en soi qui pourrait être considérée comme une variable indépendante dans la mesure où elle influence à son tour le positionnement des fondations auprès des ministères fédéraux et des partis politiques allemands. Audelà d’une analyse indispensable des modes d’action dans un contexte de démocratisation, cette démarche permet de comprendre comment le travail des fondations est justifié par sa contribution à la politique étrangère gouvernementale, mais aussi par sa participation à la réalisation des objectifs politiques internationaux des partis allemands. Elle pourrait en outre être utile pour dépasser des visions parfois mécanistes, téléologiques ou unilatérales de la dimension externe de la démocratisation pour prendre en compte les interactions sur lesquelles se fonde toute relation.
Si les fondations politiques allemandes apportent un soutien matériel et surtout immatériel à leurs partenaires à l’étranger (renforcement de la légitimité internationale, contacts), elles attendent également un retour de cet engagement. Parmi les ressources accumulées par ces fondations qui servent les partis politiques allemands se trouvent l’information et les relations. Pour les partis politiques allemands, les fondations sont des plates-formes qui leur facilitent l’accès à la quasi-totalité du spectre politique du pays partenaire. Elles sont une source d’informations importantes sur le pays en question, notamment pour les partis de l’opposition, privés de l’accès à la Chancellerie [48]. La stratégie des fondations consiste à coopérer avec les élites potentielles, non seulement celles qui sont au pouvoir, mais également avec les « gouvernements de demain ». Il ne s’agit pas de lire ces modes d’action d’une façon déterministe en maintenant qu’une formation pourrait remporter les élections grâce au soutien des fondations politiques allemandes. En revanche, en cas d’alternance gouvernementale dans le pays partenaire, ilya de fortes chances pour qu’une des fondations dispose de liens privilégiés avec les nouveaux milieux gouvernementaux.
La longue expérience de démocratisation dont disposent les fondations politiques allemandes remonte aux années de l’après-guerre en Allemagne. Engagées plus tard dans le soutien à la démocratisation sur différents continents, ces fondations ont cherché à renforcer les structures politiques et sociales des pays dans lesquels elles intervenaient, en dépassant l’aide ponctuelle et matérielle pour nouer des contacts inscrits dans la durée. Passeurs inter-partisans de par leurs connivences dans les Internationales ou les fédérations européennes des partis, elles restent des acteurs de l’assistance à la démocratie en même temps que des relais de la politique étrangère allemande. Cependant, elles ne peuvent être réduites à l’une de ces dimensions (organisation partisane ou instrument de politique publique) du fait justement de leur inscription synchrone dans ces deux dimensions, qui leur permet de jouer tantôt sur leurs relations avec les partis, tantôt sur leurs relations avec les ministères de tutelle, à la manière des marginaux sécants [49]. Agents tout autant que catalyseurs, leur profil échappe à toute classification univoque.
 
NOTES
 
[1] Six fondations politiques existent à ce jour en Allemagne : la plus ancienne, la Fondation Friedrich Ebert, proche du Parti social-démocrate (SPD) a été créée en 1925, interdite en 1933, puis créée à nouveau en 1946 ; la Fondation Konrad Adenauer, proche de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) est ainsi appelée depuis 1964, date de la fusion des deux instituts (l’Académie politique Eichholz et l’Institut pour la Solidarité internationale) créés quelques années auparavant; la Fondation Friedrich Naumann, proche du Parti libéral démocrate (FDP) a été créée en 1958, et la Fondation Hanns Seidel, proche de l’Union chrétienne-sociale (CSU) en 1967. Deux autres fondations politiques ont été créées plus récemment : la Fondation Regenbogen (devenue ensuite la Fondation Heinrich Böll), proche des Verts (Bündnis 90/Die Grünen) en 1989 et la Fondation Rosa Luxemburg, proche du Parti du socialisme démocratique(PDS) en 1999.
[2] Selon Thomas Risse, les relations transnationales sont des interactions régulières qui dépassent les frontières nationales et impliquent au moins un agent non étatique ou n’œuvrant pas pour le compte d’un gouvernement ou d’une organisation intergouvernementale. Voir Thomas Risse-Kappen, Bringing Transnational Relations Back In. Non-state Actors, Domestic Structures andInternational Institutions, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
[3] Seule la Fondation Friedrich Naumann a un véritable statut de « fondation » au sens juridique du terme, les autres sont des associations ( eingetragener Verein).
[4] Ci-après ministère pour la Coopération.
[5] En 2001, cette proportion se présentait ainsi : Konrad Adenauer et Friedrich Ebert : 32,5% chacune; Friedrich Naumann, Hanns Siedel et Heinrich Böll : 11,66% chacune (après une soustraction de 0,5% du total pour Rosa Luxemburg).
[6] Le montant annuel des subventions à l’ensemble des fondations politiques allemandes est aujourd’huid’environ 300 millions d’euros, répartis entre différents ministères fédéraux. Les deux plus grandes fondations, Konrad Adenauer et Friedrich Ebert, disposent chacune de plus de 100 millions d’euros annuels. Presque la moitié des fonds sont consacrés à la coopération internationale.
[7] Cette autonomie a été confirmée en 1986 par le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, saisi par les députés Verts qui contestaient le système de financement des fondations.
[8] Pour plus de précisions, voir Dorota Dakowska, « Des acteurs partisans dans la politique étrangère : les fondations politiques allemandes », à paraître dans la Revue internationale et stratégique, 55, automne 2004
[9] Dans des cas – très rares – de non-conformité, le ministère a le pouvoir d’interdire la mise en œuvre d’un projet ou de retirer la subvention prévue.
[10] On pourrait se demander dans quelle mesure cette double tutelle donne lieu à des tensions interministérielles quant à l’interprétation cognitive et normative de la situation dans la région au moment de l’élargissement de l’Union européenne. Si l’engagement massif du ministère pour la Coopération dans la région n’a pas été contesté par le ministère des Affaires étrangères au début des années 1990, il n’en est plus de même aujourd’hui : le ministère des Affaires étrangères invoque l’adhésion de nouveaux pays membres à l’Union pour contester leur statut de pays en transformation et réclamer la tutelle exclusive sur les projets des fondations dans la région.
[11] Ministère pour la Coopération, Zweiter Bericht über die vom Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit geförderte Arbeit der Politischen Stiftungen (KAS, FES, FNS) in den Entwicklungsländern, rapport non publié, soumis à la Commission parlementaire de Coopération économique du Bundestag, Bonn, août 1973, p. 13-14.
[12] Ministère pour la Coopération, Die Tätigkeit der politischen Stiftungen in Mittel - und Osteuropa sowie der ehemaligen Sowjetunion (MOE/NUS), rapport ministériel non publié, Bonn, mai 1995, p. 6.
[13] Ministère pour la Coopération, Zweiter Bericht…, op. cit., p. 59. Le même principe s’est trouvé réaffirmé plus récemment, cf. Ministère pour la Coopération, Die entwicklungspolitische Arbeit der politischen Stiftungen. Informationsvermerk für den Bundestagsausschuss für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung, Bonn, août 1999, p. 15.
[14] Sebastian Bartsch, « Politische Stiftungen : Grenzgänger zwischen Staaten und Gesellschaftswelt », dans Wolf-Dieter Eberwein, Karl Kaiser (Hrsg), Deutschlands neue Außenpolitik, Munich, DGAP/Oldenburg Verlag, 1998, p. 193.
[15] Michael Pinto-Duschinsky, « International Political Finance : The Konrad Adenauer Foundation and Latin America », dans Laurence Whitehead (ed.), The International Dimension of Democratization. Europe and the Americas, New York, Oxford University Press, 1996, p. 227-255.
[16] Ibid. Pour les activités des fondations en Amérique latine, cf. aussi Christoph Wagner, « Die offiziöse Außen und Entwicklungspolitik der deutschen politischen Stiftungen in Lateinamerika », dans Manfred Mols, Christoph Wagner(Hrsg), Deutschland-Lateinamerika. Geschichte, Gegenwart, Perspektiven, Verwuert Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1994, p. 167-228.
[17] Pour replacer les initiatives des fondations dans le cadre plus large de l’engagement des socialistes européens dans la démocratisation espagnole, cf. Pilar Ortuño Anaya, European Socialists and Spain : the Transition to Democracy, Palgrave, Basingstoke, 2002.
[18] Michael Pinto-Duschinsky, « Foreign Political Aid : The German Political Foundations and their US Counterparts », International Affairs, 67,1991, p. 55.
[19] Cf. Elsa Tulmets « La coopération allemande face à l’élargissement de l’Union européenne : de Transform à Phare/ Twinning », Allemagne d’aujourd’hui, 166,2003, p. 68-94.
[20] Le soutien de ces fondations privées n’est pas dépourvu d’un contenu idéologique. Cependant, si le soutien matériel à des programmes de promotion de l’idée d’une « société ouverte » ou de l’économie libérale profite à certains groupes sociaux, le contenu de ces programmes n’est pas explicitement partisan.
[21] Cf. Kevin F. F. Quigley, For Democracy’s Sake. Foundations and Democracy Assistance in Central Europe, Washington, Woodrow Wilson Center Press, 1997.
[22] M. Pinto-Duschinsky, « International Political Finance… », cité. Nous optons ici pour le terme « assistance politique » qui nous semble à la fois neutre et plus précis.
[23] Cf., sur ce point, Nicolas Guilhot, « Les professionnels de la démocratie. Logiques militaires et logiques savantes dans le nouvel internationalisme américain », Actes de la recherche en sciences sociales, 139,2001, p. 53-65.
[24] Thomas Carothers, Aiding Democracy Abroad. The Learning Curve, Washington D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 1999, p. 30-31. Le NED finance, entre autres, l’International Republican Institute et le National Democratic Institute for International Affairs.
[25] Les fondations politiques américaines groupées autour du NED disposaient d’un budget d’environ 55 millions de dollars en 1996. Cf. AnnL. Phillips, « Exporting Democracy : German Political Foundations in Central-East Europe », Democratization, 6 (2), 1999, p. 81. Ces chiffres ne concernent que l’aide politique. Le montant total de l’assistance américaine aux pays d’Europe centrale et orientale a été estimé à 300 millions de dollars ( cf. T. Carothers, Aiding Democracy Abroad. The Learning Curve, op. cit. p. 41). Nous ne mentionnons pas ici les différentes fondations proches des partis politiques européens (britanniques, suédois, néerlandais) qui coopèrent occasionnellement avec les fondations allemandes mais qui disposent de fonds bien plus modestes.
[26] Kevin F. Quigley, « For Democracy’s Sake. How Funders Fail - and Succeed », World Policy Journal, 13 ( 1), 1996, p. 111.
[27] Ibid.
[28] Dans la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, de nombreuses fondations disposent de bureaux de représentation permanents qui comptent en général entre deux et quinze employés.
[29] Parmi celles-ci, on trouve en Pologne une ONG pro-européenne, la Fondation polonaise Robert Schuman, l’Institut de recherche sur l’économie de marché, libéral de Gdansk (IBnGR), le Centre des relations internationales (CSM), dirigé´ par un ancien boursier de la Fondation Konrad Adenauer qui fut le premier ambassadeur de Pologne en Allemagne après1989.
[30] Ce travail fut rendu difficile par la forte politisation des syndicats polonais et par les liens tendus entre le syndicat Solidarnoscissu de l’opposition au régime et l’Union des syndicats OPZZ, héritière des structures socialistes.´´
[31] Paula R. Newberg, Thomas Carothers, « Aiding – and Defining– Democracy », World Policy Journal, 13 (1), 1996, p. 97-108.
[32] Le cas tchèque constitue une exception, dans la mesure où le Parti social-démocrate (CSSD) n’est pas un héritier du parti´ communiste tchécoslovaque et qu’il existe en République tchèque une formation communiste affirmée : le Parti communiste de Bohême-Moravie (KSCM). Pourtant, l’activité des fondations allemandes dans ce pays a été entravée par les débats germano-tchèques au sujet du passé.
[33] Face aux pratiques autoritaires et anti-européennes du gouvernement Meciar, qui ont valu à la Slovaquie son écartement^ de la première « vague » des pays candidats à l’adhésion, une large mobilisation a eu lieu précédant les élections de 1998 pour faciliter l’alternance.
[34] Cf. D. Dakowska, « L’élargissement des fédérations européennes des partis et les fondations allemandes », La Nouvelle Alternative, 18 ( 59), 2003, p. 65-72.
[35] En Hongrie, les fondations allemandes ont conseillé leurs partenaires hongrois pour l’adoption d’une loi sur les fondations politiques (loi du 23 juin 2003). La Fondation Konrad Adenauer et la Fondation Hanns Seidel ont ainsi aidé le FIDESZ et le MDF à créer leurs propres fondations. Cf. entretiens avec les représentants à Budapest, mai-juin 2003 et Fondation Konrad Adenauer newsletter, décembre 2003-janvier 2004,10, p. 2.
[36] Cf. P. R. Newberg, T. Carothers, « Aiding – and Defining– Democracy », art. cité, p. 101-102.
[37] Cf. Peter Katzenstein, (ed.), Tamed Power : Germany in Europe, Ithaca, Cornell University Press, 1997; L. Whitehead (ed.), The International Dimension of Democratization. Europe and the Americas, op. cit.
[38] Cf. P. R. Newberg, T. Carothers, « Aiding – and Defining– Democracy », art. cité.
[39] Ibid.
[40] Ibid.
[41] Fondation Konrad Adenauer, For Freedom, Democracy and Justice : The International Work of the Konrad Adenauer Foundation, Sankt Augustin, 1995, p. 32.
[42] Cf. Isabelle Biagiotti, « Pour la démocratie et l’économie de marché : la Fondation Konrad Adenauer », Coopération internationale pour ladémocratie, 6, avril 1996, p. 115-128.
[43] Cf. également la revue critique des approches transitologiques de la « dimension externe de la démocratisation » effectuée par Laure Neumayer, « La science politique et l’élargissement de l’Union européenne : paradigmes et objets de recherche », dans G. Mink, M. Forest (dir.), Postcommunisme : les sciences sociales à l’épreuve, Paris, L’Harmattan, 2004.
[44] K. Quigley, « Lofty Goals, Modest Results : Assisting Civil Society in Eastern Europe », dans Marina Ottaway, Thomas Carothers, Funding Virtue. Civil Society AidandDemocracy Promotion, WashingtonD.C., Carnegie Endowment for International Peace, 2000, p. 211-212.
[45] A. L. Phillips, « Exporting democracy… », art. cité, p. 92.
[46] K. Quigley, « Lofty Goals, Modest Results… », cité.
[47] P. R. Newberg, T. Carothers, « Aiding – and Defining– Democracy », art. cité, p. 107.
[48] Ainsi, le soutien à des centres de recherches prestigieux à l’étranger permet à la Fondation Konrad Adenauer d’accéder à des données et des analyses de qualité qu’elle peut ensuite utiliser dans ses propres rapports pour se positionner comme un centre d’expertise incontournable sur la Pologne au-delà des cercles de la CDU.
[49] Michel Crozier, Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Paris, LeSeuil, 1977.
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