2004
Critiques internationales
L'absence de parole et sa traduction
Brigitte Rauschenbach
professeur en science politique à la Freie Universität de Berlin. Elle travaille sur les thèmes du gender et la politique des sexes, la philosophie politique et l’histoire des mentalités, la psychologie politique et les concepts de mémoire. Elle a publié dernièrement « Wenn Sokrates eine Frau gewesen wäre... Denken an der Grenze des Undenkbaren Zeit [Si Socrates eût été femme... Penser à la frontière de ce qu’on ne peut pas penser]», dans Philosophinnen im 3. Jahrtausend [Femmes philosophes auIIIe siècle], Bielefeld, 2004; « Politische Philosophie und Geschlechterordnung – Ideengeschichte neu besehen » [La philosophie politique et l’ordre des sexes – une revue de l’histoire des idées]», http://www.fu-berlin.de/gpo/pdf/brigitte_rauschenbach/brigitte_rauschenbach_.pdf, 2004.
L’absence de parole
et sa traduction
Commentaire allemand sur la traduction
française du livre de WINFRIED GEORG
SEBALD, Luftkrieg und Literatur,
traduit de l’allemand par
PATRICK CHARBONNEAU sous le titre
De la destruction comme élément
de l’histoire naturelle
Arles, Éditions Actes Sud, 2004,153 pages
A l’occasion de la commémoration du soixantième anniversaire du Débarquement allié, le grand hebdomadaire allemand
DieZeit a publié un article intitulé « L’enfer de la Libération ». L’auteur yconstate
que plusieurs villes et villages de Normandie ne se sont pas encore remis de la féroce
bataille de juin 1944. Celle-ci ne fit pas seulement rage sur terre; elle tomba également du ciel sous forme de bombes, lorsque les avions américains et britanniques détruisirent des villes comme Lisieux, Caen, Rouen ou Valognes. Pourtant
– telle est la thèse de l’article – les terribles sacrifices des villes et des villages de
l’arrière-pays normand ne sont guère connus au-delà de la région. Il paraît à
l’auteur presque inconcevable qu’il yait en France des travaux comme ceux de Jörg
Friedrich, qui ont ramené à la mémoire les bombardements aériens sur l’Allemagne. Il se demande pourtant si c’est tout à fait par hasard que la sortie en
librairie de la traduction française du livre de W. G. Sebald, Luftkrieg und Literatur,
a presque coïncidé avec les cérémonies de Normandie.
Publié en Allemagne en 1999, ce livre reprend une série de conférences tenues
à l’automne 1997 à Zurich. Sebald, auteur de langue allemande installé en Angleterre depuis la fin des années 1960, enseignait la littérature à l’université de
Norwich. Il est mort dans un accident en 2001, peu après la parution de son roman
Austerlitz. Dès l’année suivante, les Éditions Actes Sud, qui avaient déjà fait
connaître Sebald aux lecteurs français, leur proposaient cette œuvre ultime d’un
auteur couronné de nombreux prix. Le mince volume édité cette année paraît
donc assez tardivement et sous un titre, De la destruction comme élément de l’histoire
naturelle, qui ne permet pas de reconnaître d’emblée l’œuvre originale allemande
dont il est la traduction. Faut-il en conclure que ce thème allemand ne va pas de
soi aux yeux d’un public français ?
Le titre allemand Luftkrieg und Literatur [Guerre aérienne et littérature] soulève
la question, importante tant sur le plan biographique que littéraire, de savoir pourquoi la littérature allemande de l’après-guerre ne comporte pour ainsi dire aucune
élaboration littéraire de l’horreur dans laquelle les bombardements aériens des
villes allemandes plongèrent une grande partie de la population civile. Et le discours
public sur le passé, entamé à la fin des années 1960 et qui atteignit son point
culminant dans les années1990 avec l’instauration d’un nouvel État unifié et le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre, s’en est toujours tenu aux victimes
de l’Holocauste et à leurs bourreaux. Sebald affirme pourtant que même quelqu’un
comme lui – né en mai 1944 dans l’Allgau, au pied des Alpes, il n’a pas connu directement la catastrophe– en a été marqué. Seulement cette marque s’est imprimée
en quelque sorte négativement. Derrière l’idylle de son beau pays de montagnes,
la présence familière de traces des « monstruosités » telles qu’amas de décombres,
fenêtres béantes donnant sur le vide du ciel, etc. instilla très tôt dans la tête de l’adolescent une sorte d’intuition primitive selon laquelle on lui « cachait quelque
chose, à la maison, à l’école et aussi du côté des écrivains ». L’un des thèmes
centraux de l’œuvre de Sebald se nourrit de ce soupçon. Luftkrieg und Literatur développe l’idée d’une absence collective de parole et de mémoire tant dans les familles
que chez les écrivains – absence qui est paradoxalement devenue le fondement même
de la communauté allemande de l’après-guerre : aujourd’hui encore, écrit-il, le flux
d’énergie psychique « dont la source est le secret gardé par tous les cadavres
emmurés dans les fondations de notre système politique » n’est toujours pas tari.
« Un secret qui a lié les Allemands dans les années de l’après-guerre, qui continue
encore de les lier bien plus efficacement que tout objectif concret n’aurait su le faire
– et je pense ici à la réalisation de la démocratie ». Sebald démonte à neuf, à partir
de ce curieux phénomène qu’est l’absence de « profondes perturbations au sein de
la nation allemande », le mécanisme d’auto-anesthésie qui a suivi le choc collectif
de l’anéantissement moral et matériel du pays. Ce qui était nouveau dans son livre,
c’était moins la thèse du traumatisme collectif suivi du refoulement du crime allemand que l’exploration du processus par lequel l’expérience des souffrances allemandes s’est transformée en tabou. On ne voulait ni ne pouvait avouer ouvertement, et peut-être même pas à soi-même, non seulement ce qu’on avait commis,
mais aussi ce qu’on avait enduré. Avec Luftkrieg und Literatur s’amorce en Allemagne,
en 1999, un débat qui, à côté de l’écroulement du tabou des crimes de la Wehrmacht
et pour ainsi dire en sens contraire, secoue le tabou des victimes civiles allemandes.
Le livre Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 [Le feu. L’Allemagne
sous les bombes 1940-1945] de l’historien Jörg Friedrich, sorti en 2002, et le
grand livre de photos publié sous la direction du même auteur l’année suivante,
Brandstätten. Der Anblick des Bombenkriegs [Incendies. L’aspect de la guerre des
bombes], ainsi que les nombreux travaux et recueils d’opinions suscités par ces deux
ouvrages, le roman de Günter Grass En Crabe(2002), qui traite du naufrage dramatique du Wilhelm Gustloff en janvier 1945, et la réédition du journal d’une femme
anonyme ( Anonyma, 2003) sur les innombrables viols perpétrés à Berlin en 1945,
comme l’appel à la création d’un Centre européen contre les expulsions, soutenu
par plusieurs éminentes personnalités, répondent à une demande nouvelle surgie
du sein de la société allemande : avoir le droit de se souvenir aussi de ses propres
souffrances et de ses propres victimes.
L’apparition d’un tel besoin – sans parler du débat qui a agité notamment la
Grande-Bretagne sur la justification des bombardements aériens effectués dans les
dernières années et les derniers mois de la seconde guerre mondiale– pourrait être
interprétée dans le cadre d’un processus de normalisation dont relèverait également
la participation, pour la première fois en 2004, d’un chancelier allemand à la
commémoration du Débarquement allié. Le commentaire par une Allemande,
elle aussi enfant de la guerre, de la traduction française du livre de Sebald n’en est
pas moins un exercice délicat. Bien que je tienne Luftkrieg und Literatur pour un
livre important, j’ai hésité à accepter cette tâche, sachant que l’incapacité de parler
des destructions matérielles et morales a fait son œuvre non seulement dans les fondements psychologiques de la nation allemande de l’après-guerre, mais aussi dans
ma propre biographie, de sorte que chaque traduction de ce livre dans une autre
langue, au même titre que tout ce qu’on peut en dire, doit franchir un fossé entre
différents vécus. Comment des lecteurs français peuvent-ils recevoir un texte qui
s’est donné pour objet les souffrances non exprimées de la nation des assassins ?
Les souffrances des Français sous les bombes alliées sont-elles en quelque manière
comparables à celles des Allemands ? À quels malentendus l’éditeur s’exposait-il
en prenant la décision de publier ?
Le changement de titre évoqué plus haut pourrait bien être lié à ces questions.
La version originale du titre vise la relation entre l’expérience du désastre et l’incapacité de la littérature de se faire à cet égard le moteur d’un travail de conscience.
La version française donne au contraire à entendre que la destruction tombe sur
l’humanité comme une catastrophe naturelle. Il est vrai que Sebald, qui se défend
de toute interprétation mythique de l’histoire, ne lève pas tous les doutes, avec sa
vénération pour Alexander Kluge – qu’il considère comme le plus éclairé ( aufgeklärt)
de tous les écrivains –, sur la question de savoir si « nous sommes capables de
tirer la moindre leçon du malheur que nous avons provoqué ». Le regard de Kluge
ressemble pour Sebald au regard figé d’effroi que l’Ange de l’Histoire de Walter
Benjamin fixe sur l’amoncellement de ruines qui ne cesse de s’élever sous ses yeux,
tandis que la tempête du progrès, soufflant du paradis, le pousse irrésistiblement
vers l’avenir.
Sebald n’était pas un optimiste de l’histoire. Un témoin et critique aussi intègre
n’avait certes pas lieu de l’être. Et pourtant on peut relever que sa façon de s’approcher au plus près des ravages psychologiques les plus profonds vécus par les Allemands de l’après-guerre, par le moyen d’un travail extraordinairement minutieux
sur les détails, est nourrie de l’espoir, présent dans toute pensée attachée aux
Lumières, que les choses ne seront pas toujours ainsi. La virtuosité verbale de
Sebald évoque parfois les représentations médiévales du Purgatoire : « À une
heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait
crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel
aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un
ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément
actionné tous les registres ». Les photos présentées par Jörg Friedrich dans
Brandstätten ne plongeront pas plus directement le lecteur, tant s’en faut, dans un
état d’hypnose apocalyptique que le texte puissamment expressif de Sebald : « Partout gisaient des corps effroyablement mutilés. Sur certains brûlaient encore des
flammèches de phosphore, d’autres étaient rouge pourpre ou bruns, calcinés et
réduits à un tiers de leur taille ». La traduction ne parvient pas toujours à rendre
le pouvoir évocateur des mots de Sebald (ainsi le mot « zusammenschnurren »
évoque en allemand le raccourcissement soudain – et le bruit particulier qui
l’accompagne – d’un élastique qu’on relâche après l’avoir étiré, image évidemment absente du simple participe « réduit »). Par ses emprunts apparemment
absurdes à un vocabulaire normalement fort éloigné de cet usage, il parvient à
une représentation en quelque sorte surréaliste de ce qui s’est réellement passé, dont
aucune mémoire photographique n’est capable. Une photo ne montrera pas que
des cadavres ou des membres vivants furent « bouillis » par l’eau des chaudières
éclatées ni que l’on pouvait faire tenir dans un panier à linge, pour les emporter,
les restes d’une famille nombreuse réduits en cendres par un brasier de plus de mille
degrés. Face à une réalité qui dépasse la capacité d’appréhension humaine, il
n’existe pas de mots qui conviennent. Même Solly Zuckermann, qui en tant que
militaire vit de ses propres yeux les effets du bombardement de Cologne, n’a pas
réussi à écrire le texte qu’il avait promis à une revue anglaise « sur l’histoire naturelle de la destruction ».
Le titre de la traduction française se rattache à ce projet inabouti, à bon droit
puisque Sebald reprend ce titre dans la deuxième partie – centrale – de son livre
en s’efforçant lui-même, chroniqueur tard venu, de reconstituer l’histoire naturelle
de la destruction. Et pourtant il y a dans la traduction française un évitement troublant. Car dans les mots « de la destruction comme élément de l’histoire naturelle »,
la destruction apparaît comme force élémentaire de la nature, qui se déchaînerait
sous une forme dévastatrice par le jeu de lois de la physique. Sebald, à l’inverse,
épie dans son texte les proliférations d’une nature qui surgit de la destruction ou
dans laquelle une civilisation ravagée retombe presque instantanément. Avec
l’anéantissement de l’ordre humain – et Sebald ne laisse pas planer le moindre doute
sur ceux qui en sont les premiers responsables–, l’ordre naturel change lui aussi :
le peuple des rats se répand, les mouches agglomérées en répugnants essaims, les
asticots gluants et autres espèces vivantes habituellement tenues en respect se multiplient sur les ruines de la civilisation. En même temps, la nature devient folle :
les lilas de Hambourg fleurissent une deuxième fois en octobre, quelques mois après
le grand incendie. Les hommes arrachés à leur existence civile se trouvent ramenés
à l’état de cueilleurs nomades. Pourtant, dit Sebald, cet « autre phénomène
naturel » qu’est la vie sociale resurgit très vite, comme si rien ne s’était passé. Cet
effet de retour à l’état de nature, consécutif à la destruction, qui fait apparemment
oublier aux hommes ce qui vient d’advenir, produit quelque chose comme une nature
privée d’âme : « On ne s’attendra pas de la part d’une colonie d’insectes qu’elle
sombre dans l’affliction si la construction voisine est détruite. On attend en
revanche de la nature humaine un minimum d’empathie ». Dans l’image absurde
d’une femme qui, au milieu des ruines, nettoie les fenêtres de son appartement resté
debout par miracle, Sebald découvre le double visage de la nature humaine : inhumaine dans cette oublieuse continuation des gestes habituels, et par là pourtant apparentée à la nature nue.
Le trouble suscité par le titre français nous conduit ainsi au centre anthropologique et éthique des réflexions de Sebald, qui en quelque sorte ne s’épanouissent
pleinement que lorsqu’on lit en même temps le titre original renvoyant à l’extinction de la parole. Ce mutisme collectif, qui efface l’histoire, est l’effet d’une inhumanité fabriquée par l’homme, de la ruine complète du processus de civilisation
intérieure et sociale, auquel les hommes ne peuvent pas renoncer sous peine de trahir
leur nature d’homme. On ne peut évoquer le souvenir de la victime que dans la
conscience de l’humanité en nous, humanité qui se réalise lorsque nous parlons,
racontons, traduisons, comprenons. L’entreprise hasardeuse qu’est la traduction permanente de vécus divergents reste l’une des grandes missions de la civilisation.
Traduit de l’allemand par Rachel Bouyssou