Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462999X
210 pages

p. 201 à 204
doi: en cours

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no 24 2004/3

2004 Critiques internationales

Dislocating China : Reflections on Muslims, Minorities, and Other Sublatern Subjects

Rémi Castetsest doctorant à l’IEP de Paris, rattaché au CERI (Paris) et au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC, Hong Kong). Ses thèmes de recherche portent sur le nationalisme, l’islam politique et les questions internationales en Chine et en Asie centrale. Il a publié dernièrement « Le mal être ouïghour », Perspectives Chinoises ( 78, juilletaoût 2003, p. 34-48).
 
DRU C. GLADNEY Dislocating China : Reflections on Muslims, Minorities, and Other Subaltern Subjects Chicago, University of Chicago Press, 2004, 414 pages.
 
 
Au cours du XXe siècle, les élites chinoises acquises au nationalisme culturel [1] ont tenté de donner au pays la cohésion qui lui permettrait de retrouver sa puissance. Ce processus fédérateur s’est appuyé sur la diffusion d’un système de représentations objectivant la nation chinoise en lui attribuant une continuité historique et un noyau culturel, tous deux largement situés dans ce qu’on appelle de nos jours « le monde han ». Aujourd’hui encore, les sinologues se réfèrent souvent à ces stéréotypes sans les soumettre à examen. Dans la mesure où les minorités nationales se situent en dehors du noyau, la plupart d’entre eux les considèrent comme des sujets secondaires, des groupes par définition en marge du processus de construction nationale. L’ouvrage de Dru Gladney, qui s’inscrit dans la lignée des Subaltern Studies [2], rompt clairement avec cette tendance. Il souligne en effet que l’analyse des rapports entre ces « sujets subalternes » et l’État chinois permet de révéler les logiques qui sous-tendent les processus de construction de la nation et des identités en Chine.
Comme l’indique le titre de son ouvrage, D. Gladney procède à une véritable déconstruction du système chinois de catégorisation nationale et de son corollaire : la dichotomie majorité han [3]/minorités nationales. Via l’étude des Hui [4] mais aussi des musulmans turcophones du Xinjiang, voire des groupes infranationaux du Sud de la Chine [5], il dévoile le caractère historiquement construit et, pour tout dire, contingent de ces catégories. En révélant ainsi l’hétérogénéité de la Chine à travers ses minorités, il remet en question le mythe de l’homogénéité nationale et de l’immanence historique de la majorité han. Ainsi fait-il apparaître les logiques qui guident le processus de construction nationale et la façon dont la nation chinoise et en particulier la majorité han se sont définies en posant certaines minorités comme un Autre culturel, primitif ou antithétique.
Àcet égard, l’ouvrage de D. Gladney s’inscrit dans le prolongement des nombreux travaux sur les identités nationales qui, aucours des dernières décennies, ont mis l’accent sur leur dimension relationnelle, prenant ainsi leurs distances d’avec les conceptions primordialistes ou culturalistes. C’est à cette condition qu’il est alors possible de répondre aux questions suivantes : Pourquoi les Hakkas ou les Cantonais n’ont-ils pas été reconnus en tant que minorités nationales tandis que les Hui l’ont été ? Pourquoi certains groupes disposant d’un héritage historique et culturel clairement distinct refusent-ils d’être détachés de la majorité han ? Pourquoi un nombre croissant d’individus, autrefois labellisés han, se retournent-ils vers une ancestralité parfois assez vague pour obtenir le statut de minorité nationale (chap. 2) ? En effet, la référence à une identité permet généralement d’accéder à un capital symbolique ainsi qu’à des avantages matériels. Transposant au terrain chinois les analyses d’Evans-Pritchard sur les sociétés prémodernes africaines, D. Gladney souligne notamment que la formation et l’expression de ces identités sont avant tout conditionnées par des logiques relationnelles, éventuellement oppositionnelles. En resituant les communautés hui, ouïghoures ou kazakhes dans leurs contextes socio-historiques et leur environnement politico-culturel, il fait ressortir l’existence d’une pluralité d’identités simultanément mobilisables par un même individu, pluralité qu’occulte la politique de catégorisation nationale chinoise. Il montre, par exemple, que réduire l’identité d’un Hui à son statut national revient à nier une grande partie des référents identitaires qu’il peut être amené à utiliser en fonction des différents contextes dans lesquels il se trouve : musulman; citoyen chinois; Hui; membre d’un réseau soufi; résident d’un village; descendant d’un lignage...
Parallèlement à cette mise en évidence de la multiplicité des identités subjectives, D. Gladney s’attache à l’impact des politiques et des contextes étatiques sur les identités en question. À cet égard, les destins divergents des lignages anciennement musulmans situés de chaque côté du détroit de Formose offrent un exemple particulièrement instructif. À Taiwan, l’État ne les distinguant pas des Han, les communautés désislamisées du Sud de la Chine ont été complètement assimilées, alors que de l’autre côté du détroit elles ont obtenu la nationalité hui et peuvent prétendre aujourd’hui à la réaffirmation de leur identité islamique. Cependant, les catégorisations opérées par la politique des nationalités en Chine ont tendance à fondre dans un même moule des communautés parfois hétérogènes. Au sein même de la communauté hui, D. Gladney constate ainsi des disparités culturelles entre les lignages hautement assimilés du Sud de la Chine, qui ont maintenu une identité ethnique dont le contenu n’est plus islamique, et ceux du Nord-Ouest pour lesquels la culture islamique et les lignes de segmentation entre réseaux soufis demeurent particulièrement vivaces (chap. 8). En mettant en relief l’existence de niveaux d’identification différents dans les communautés musulmanes de Chine et dans les diasporas à l’étranger (chap. 8 et 9), il montre bien que les identités mobilisées en dernier ressort sont le produit des interactions entre la subjectivité des individus et des contextes socio-politiques qui, aujourd’hui, sont généralement ceux des États-nations modernes.
D’après l’auteur, fidèle à la logique téléologique propre à l’idéologie nationaliste, l’État entreprendrait alors de consolider ces identités en les adossant à un certain nombre de stéréotypes. L’analyse des clichés véhiculés par les parcs ethniques chinois (chap. 3), l’école de peinture du Yunnan (chap. 4) et les films de la cinquième génération (chap. 5) [6] montre ainsi comment l’affirmation de la modernité des Han et de leur vocation à guider la nation chinoise sur la voie du progrès est sous-tendue par la dichotomie qui les oppose à des minorités nationales elles-mêmes conçues comme irrémédiablement primitives. Et D. Gladney d’illustrer son propos par la métaphore herméneutique des chaînes câblées (chap. 3). De même que les sociétés de diffusion fournissent le moyen de décrypter les programmes grâce à un système de décodage, de même l’État délivre la version « décryptée » d’une situation initialement illisible, vouée à recueillir progressivement l’assentiment des populations.
Tout au long de l’ouvrage, il apparaît en filigrane que, en dépit de leur identité culturelle partiellement musulmane, les Hui font partie intégrante de la société chinoise. Même s’ils tendent, comme les autres minorités musulmanes, à se sentir de plus en plus solidaires du reste de l’Umma à mesure que de nouveaux liens se tissent (chap. 14), les Hui ont également su tirer avantage de la politique extérieure chinoise à l’égard du monde islamique. Profitant de la politique d’ouverture engagée par Deng Xiaoping, ils sont parvenus à retourner en leur faveur les stigmates mercantilistes dont ils étaient porteurs et ont ainsi pris place parmi les bénéficiaires de la croissance économique. Cette relative prospérité leur a alors permis de renforcer leur identité musulmane, notamment à travers le développement d’infrastructures religieuses et éducatives (chap. 12 et 13).
Si la résurgence du nationalisme chinois en tant qu’idéologie unifiante a bien pour fonction de contrebalancer le déclin du communisme, D. Gladney souligne qu’un tel projet politique est également de nature à susciter des réactions identitaires, voire une montée du nationalisme séparatiste chez les sujets subalternes des marges géographiques du pays (Tibet, Xinjiang) [7]. Cependant, il se garde bien de prédire la dislocation ou l’éclatement de la Chine et s’inscrit en faux contre les théories contemporaines qui posent l’homogénéité culturelle, civilisationnelle, voire raciale de la Chine comme la condition sinequanon de sa survie.
Ceux qui ont suivi les travaux de Dru Gladney depuis la fin des années 1980 reprocheront peut-être à l’auteur de puiser abondamment dans certains de ses articles ou chapitres d’ouvrages déjà publiés par ailleurs. Fondé sur une excellente connaissance du terrain, Dislocating China a néanmoins pour vertu de démonter avec une grande finesse les construits idéologiques qui occultent la réalité anthropologique et politique. En cela, il offre une grille de lecture précieuse et innovante qui restitue toute la dimension multiculturelle de la sinité.
 
NOTES
 
[1] D. Gladney définit le nationalisme culturel comme un processus par lequel des éléments culturels sont utilisés dans des buts nationalistes à la fois par l’État-nation et par les peuples qui le composent.
[2] Partant du constat que l’écriture de l’histoire en Inde avait été largement soumise à des logiques colonialistes ou élitistes, l’école des Subaltern Studiesa entrepris de restituer toute la diversité de la société indienne en élaborant une nouvelle historiographie qui soulignerait le rôle jusqu’alors délibérément négligé des groupes considérés comme marginaux.
[3] Les populations labellisées « han » représentent plus de 92% de la population chinoise.
[4] La communauté sinophone de religion musulmane.
[5] Cantonais, Hakkas, Min du Fujian...
[6] De plus en plus nombreux, les parcs thématiques consacrés aux minorités ethniques, tel le Parc des cultures ethniques de Chine à Pékin, diffusent un folklore et un discours historique caricaturés servant des buts nationalistes. Ce type de cliché est également véhiculé de façon plus insidieuse par divers courants artistiques. Ainsi, l’école picturale du Yunnan ( Yunnan huapai), née dans les années 1980, a privilégié la représentation des minorités du Sud de la Chine mais en leur attachant une image érotisante proche de celle que les Occidentaux attribuaient aux « bons sauvages ». De même, à partir de la même époque, les films des cinéastes chinois comme Tian Zhuangzhuang, qui ont utilisé le prisme des minorités pour dénoncer des problèmes touchant l’ensemble de la société chinoise, ont eu tendance eux aussi à donner une image primitive de ces populations.
[7] Àcet égard, D. Gladney se réfère aux analyses de Michael Hechter dans Internal Colonialism : The Celtic Fringe in British National Development, 1536-1966, Londres, Routledge et Kegan Paul, 1975.
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