Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462999X
210 pages

p. 29 à 38
doi: en cours

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no 24 2004/3

2004 Critiques internationales

Les élections européennes en République tchèque : anatomie d’une réticence

Christian Lequesne directeur de recherche au CERI-FNSP. Directeur adjoint du CERI de 2000 à 2003, il dirige depuis janvier 2004 le Centre français de recherche en sciences sociales (CEFRES) à Prague. Ses travaux portent sur la formation politique de l’Union européenne élargie. Il a récemment publié avec Jacques Rupnik L’Europe des vingt-cinq. Vingt-cinq cartes pour un jeu complexe (Autrement/CERI, 2004) et dirigé avec Yves Surel L’intégration européenne. Entre émergence institutionnelle et recomposition de l’Etat (Presses de SciencesPo, 2004). Michel Perottino docteur en science politique, secrétaire général du CEFRES et enseignant àla Faculté des sciences sociales de l’Université Charles de Prague. Ses travaux portent surle Parti communiste de Bohême et de Moravie et plus largement sur le système politiqueet le système des partis tchèques.
Les 11 et 12 juin 2004, un pays eut fait son entrée> officielle dans l’Union européenne, les Tchèques ont été appelés à élire leurs représentants au Parlement européen. La campagne électorale a été singulièrement terne, essentiellement dominée par des considérations de politique intérieure, et ce après l’adhésion le 1er mai 2004 qui n’avait pas donné lieu à des débordements d’enthousiasme au sein de la société tchèque. Au final, seuls 28 % des Tchèques se sont rendus aux urnes pour élire leurs 24 députés. Comment interpréter ce très faible taux de participation [1] alors même que la République tchèque vient juste d’adhérer à l’Union ? Quelle signification donner au succès remporté par les partis d’opposition au discours plus ou moins ouvertement eurosceptique ? Faut-il voir dans ces résultats des traits spécifiques aux pays postcommunistes d’Europe centrale ayant rejoint récemment l’Union ou simplement la manifestation de tendances plus générales caractéristiques des vingt-cinq membres face au principe même d’une consultation qui n’est pas encore parvenue à imposer sa légitimité ?
 
Un enjeu électoral biaisé
 
 
Les résultats des élections européennes ont complètement bouleversé l’équilibre des forces politiques issu des élections législatives de 2002 en République tchèque [2]. Des trois partis de l’actuelle coalition gouvernementale de centregauche/centredroit, tous favorables à l’adhésion du pays à l’Union européenne, seul le Parti démocrate-chrétien (KDU-CSL), qui dispose de la base électorale la plus stable (notamment en Moravie), a réussi à retrouver son score de 2002. L’effondrement du Parti social-démocrate (CSSD), qui menait la coalition gouvernementale depuis 1998, a provoqué le départ de son chef, Vladimír Spidla, et, par effet d’entraînement, sa démission du poste de Premier ministre le 26 juin 2004 [3]. L’Union de la liberté(US-DeU), parti de centre-droit qui s’était présenté en 2002 en coalition avec les démocrates-chrétiens, a connu, quant à elle, un résultat tellement catastrophique que son existence même en est remise en cause ( 1,7 %). En revanche, les deux partis de l’opposition parlementaire, qui ont fait campagne contre le gouvernement de coalition de Spidla et dont les programmes sont réservés, voire opposés à l’idée d’intégration européenne, sont clairement sortis vainqueurs de ce scrutin : le Parti civique démocratique (ODS) – parti du président de la République Václav Klaus qui considère ouvertement l’Union comme une machine bureaucratique– est passé de 24,5% à 30,09% des voix; et le parti communiste de Bohême et de Moravie (KSCM), héritier de l’ancien parti resté sur une ligne très orthodoxe, a amélioré son résultat par rapport aux dernières législatives. En outre, deux listes indépendantes ont dépassé la barre des 5% requise pour obtenir des députés : l’Alliance des indépendants-Démocrates européens(SNK-ED), située au centre-droit de l’échiquier politique, et le Parti populiste « attrape-tout » des Indépendants (Nezávislí).


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Principaux résultats aux élections européennes des 11 et 12 juin 2004 Principales listes résultats nombre en % d’élus Parti civique démocratique (ODS) 30,04 9 Parti communiste de Bohême et de Moravie (KSCM) 20,26 6 Alliance des indépendants - Démocrates européens (SNK-ED) 11,02 3 Parti chrétien-démocrate (KDU-CSL) 9,57 2 Parti social-démocrate (CSSD) 8,78 2 Indépendants (Nezávislí) 8,18 2

Produit de la nouvelle démocratie, la loi électorale tchèque a facilité la présentation de nombreuses listes de candidats aux élections européennes de juin 2004 [4]. Il suffisait en effet à tout groupe organisé de déposer une caution de 15000 couronnes (environ 500 euros) pour se rendre visible au niveau national, sans avoir pour autant de message politique particulier à délivrer sur l’Europe. Outre les verts, les monarchistes ou les listes implantées localement comme le Parti pour les intérêts de la Moravie, on a pu observer une tendance à la prolifération de listes dites « folkloriques », déjà présentes lors des précédentes élections nationales [5]. Le peu de voix qu’elles ont pourtant totalisé invalide l’idée selon laquelle les Tchèques qui sont allés voter auraient voulu manifester leur désaffection vis-à-vis des principaux partis politiques. Comme à l’accoutumée, les élections se sont déroulées sur deux jours, afin de permettre à tous ceux qui le souhaitaient de prendre part au vote dès le vendredi après-midi, c’est-à-dire avant de partir en week-end, tradition sacro-sainte pour de nombreux Tchèques [6]. Mais cela n’a guère eu d’effet. Le taux d’abstention élevé a parfois été imputé à la complexité du système de vote préférentiel. Celui-ci donne en effet aux électeurs la possibilité de cocher deux candidats sur une même liste, chacun pouvant passer en tête s’il recueille au moins 5 % des suffrages. Mais cet argument n’est pas très convaincant puisque le même système est pratiqué lors des élections législatives nationales dont le taux de participation est nettement plus élevé. En fait, l’explication tient davantage aux enjeux soulevés par les différentes forces en présence. Les débats sur les orientations futures de la politique européenne du pays ont brillé par leur absence, ce qui n’a pas incité les partis à formuler de véritable vision stratégique en la matière. En revanche, la campagne électorale a fourni l’occasion aux deux principales formations de l’opposition d’attaquer le gouver^ nement Spidla sur les réformes économiques et sociales qu’il avait engagées depuis 2002, le plus souvent d’ailleurs dans le but de se conformer aux normes imposées par l’Union : loi d’ajustement de la TVA (à laquelle le Président Klaus avait opposé son veto, comme le lui permet la Constitution tchèque), réforme des finances publiques dans le but de réduire le déficit et de se qualifier pour l’euro d’ici 2010. Le cas tchèque confirme en cela la tendance au vote sanction contre le principal parti de gouvernement observée dans d’autres États membres – anciens et nouveaux – lors des élections européennes [7]. À droite, le Parti civique démocratique(ODS) a ainsi testé sa popularité auprès de l’électorat. En se positionnant sur le terrain de la politique interne, ses leaders ont pu laisser planer le flou sur leur euroscepticisme face à des électeurs qui, en majorité, ne sont paradoxalement pas hostiles à l’Europe. Àcet égard, leur slogan de campagne était évocateur : « Vers une Union européenne de manière réaliste et sans illusion ». Quant au parti communiste, qui craignait au départ le désintérêt de son électorat traditionnel pour l’échéance européenne, il a ouvert sa liste, sous le slogan : « Avec vous et pour vous, au pays comme en Europe », à des « compagnons de route » extérieurs au parti. Ce fut le cas de Vladimír Remek, ancien cosmonaute tchèque célèbre pour avoir participé aux expéditions spatiales soviétiques, auquel fut offerte la deuxième place sur la liste. Opposé aux réformes du gouvernement Spidla et à l’Union européenne, l’héritier du parti internationaliste a par ailleurs continué à faire vibrer la corde nationaliste, notamment contre l’Allemagne toujours présentée comme un danger et soupçonnée de soutenir les revendications des expulsés des Sudètes, notamment l’abolition des décrets Benes [8].^ Mais l’ampleur de l’échec du Parti social-démocrate tient surtout au manque de charisme de sa tête de liste, Libor Roucek, dans un pays où la personnalisation^ demeure une donnée incontournable du jeu politique, et à la dégradation de l’image – au sein du parti et parmi la population– de son chef Vladimír Spidla du fait de l’impopularité de ses réformes.
D’ailleurs, l’Union de la liberté, autre membre de la coalition gouvernementale, a fortement pâti de sa participation au gouvernement : formation de centre-droit issue partiellement d’une scission de l’ODS, elle n’a pas rempli sa promesse de servir de garant au sein de la coalition gouvernementale d’une politique qui ne serait pas dominée par le parti social-démocrate. Elle n’a pas réussi non plus à proposer un programme politique différent de celui de l’ODS, bien qu’elle se soit présentée comme la championne de l’adhésion de la République tchèque à l’Union européenne. En outre, une partie de son potentiel électoral originel s’est sans doute reportée sur la liste SNK-ED menée par Josef Zieleniec, idéologiquement proche mais sans « passif » gouvernemental récent.
Comment expliquer le score des deux listes indépendantes (SNK-ED et Nezávislí) qui ont franchi le seuil des 5% ? Leurs têtes de liste respectives Josef Zieleniec et Vladimír Zelezny sont tous deux sénateurs et engagés en politique, chacun à sa´ manière, depuis 1989. Zieleniec a connu un parcours partisan mouvementé. Ministre des Affaires étrangères de 1992 à 1997, il a successivement été membre de l’ODS, puis élu sous la bannière de l’Union de la Liberté et aujourd’hui du SNK-ED. Il représente une conception moderne et libérale de la politique, ouverte aux avancées de l’intégration européenne. Ayant siégé à la Convention, il est favo^ rable à l’adoption de la future Constitution européenne. Zelezny, dont la carrière´ politique, mêlant défense de l’intérêt national et invocation de l’esprit d’entreprise, n’est pas sans rappeler celle de Silvio Berlusconi, incarne au contraire la tendance populiste. Il s’inscrit clairement dans le camp des souverainistes à l’égard de l’Europe. Ancien porte-parole du Forum civique, mouvement issu de l’opposition au régime communiste en novembre 1989, il est devenu le propriétaire de la première chaîne de télévision tchèque privée, Nova. S’il a perdu le contrôle de ce puissant média, il y conserve néanmoins une certaine influence. Le numéro deux de sa liste, Jana Bobosíková, a d’ailleurs été jusqu’à une période récente la présenta-^ trice vedette d’une émission de débats politiques sur Nova.
Dans l’ensemble, les sondages de sortie des urnes ont confirmé les tendances observées durant la campagne. Certes, la faible participation a concerné toutes les catégories socioprofessionnelles [9], mais elle a davantage affecté les partis de la coalition gouvernementale que ceux de l’opposition (ODS et KSCM) qui, à l’instar du KDU-CSL, disposent de véritables structures capables de mobiliser les électeurs.
 
Quelques pistes d’analyse
 
 
Interpréter le déroulement et les résultats des élections européennes en République tchèque fait d’emblée apparaître une difficulté méthodologique : celle de distinguer les explications qui s’appliqueraient spécifiquement aux nouveaux adhérents (au demeurant différents les uns des autres) de celles qui relèveraient plus généralement des vingt-cinq États membres. Si les taux d’abstention aux élections européennes de juin 2004 ont été en effet plus élevés dans les États qui venaient juste d’adhérer à l’Union ( 72% en République tchèque, 80% en Pologne, 83% en Slovaquie), ils n’ont pas été pour autant négligeables dans les anciens États membres, puisque la moyenne générale, qui se situe à 54%, inclut des pays comme la Belgique où le vote est obligatoire. Par ailleurs, la présence de partis souverainistes ou eurosceptiques n’est en rien une spécificité des nouveaux adhérents : on trouve de tels partis aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne.
En République tchèque, les élections européennes ont recélé plusieurs éléments communs aux vingt-cinq États membres de l’Union. Concernant le taux d’abstention, il importe de souligner les difficultés des électeurs tchèques – comme de l’ensemble des opinions publiques des États membres – à comprendre le positionnement politique du Parlement européen dans la configuration institutionnelle de l’Union. Le sondage Eurobaromètre réalisé en février-mars 2004 montre qu’un dixième seulement des Tchèques pensent que les activités du Parlement européen auront une influence directe sur leur vie, 27 % estiment qu’elles auront une certaine influence et 38 % pas d’influence du tout [10]. Par ailleurs, le fait que le Parlement européen soit souvent présenté dans le débat public comme une institution dans laquelle les députés bénéficient d’avantages matériels et financiers très importants a certainement renforcé le désenchantement des Tchèques, même si les médias ont également souligné que les députés tchèques ne seraient pas ceux qui en profiteraient le plus. En effet, l’opposition, en janvier 2004, des gouvernements allemand, autrichien, français et suédois à l’établissement d’un salaire harmonisé pour tous les députés européens, a eu pour résultat que les députés tchèques au Parlement européen continuent de percevoir un salaire indexé sur celui des députés nationaux. Or, en République tchèque, le salaire de base d’un député européen est de 65 000 couronnes (soit un peu plus de 2 000 euros), auxquelles s’ajoutent diverses indemnités payées par le Parlement européen. Si ce salaire est supérieur de 18500 couronnes ( 600 euros) à celui d’un député tchèque siégeant au Parlement national, il reste néanmoins très en deçà de celui d’un député européen italien ( 11700 euros), français ( 5200 euros), voire hongrois ( 4200 euros). Ces disparités contribuent à entretenir dans l’opinion publique tchèque la perception d’un Parlement européen où abondent privilèges et inégalités.
Le deuxième élément qui rapproche la République tchèque des autres pays de Union est le rapport entre l’attitude – de soutien ou de rejet– vis-à-vis de l’Europe et le capital économique et culturel [11]. Comme l’ont bien observé Cyrille Billaud et François Richard, la liste de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Zeleniec, a tout d’abord rallié des électeurs à Prague ( 19% des voix) et dans sa banlieue (15% des voix), c’est-à-dire là où sont concentrées les richesses économiques mais aussi les élites insérées dans les réseaux d’échanges européens qui ne se sentent pas forcément en phase avec le discours eurosceptique des leaders de l’ODS [12]. Àl’inverse, le parti communiste, qui a obtenu 20 % des voix en menant campagne contre l’Europe, a réalisé ses scores les plus faibles à Prague et les plus élevés dans ses bastions traditionnels de Bohême du Nord ou de Silésie, régions qui connaissent d’importants problèmes sociaux liés à la reconversion industrielle. Cette variable « capital social et culturel » n’est pas sans rappeler certaines situations observées par les spécialistes de sociologie électorale lors des élections européennes de 1999 dans ce qui était encore l’Union des quinze [13].
L’explication du vote tchèque doit bien entendu être nuancée par des éléments idiosyncratiques. Pour comprendre la faible mobilisation des électeurs, il faut rappeler que la population a été consultée par voie de référendum en 2003 sur son souhait d’entrer ou non dans l’Union européenne. 77 % des Tchèques avaient alors répondu favorablement (comme 77 % des Polonais, 83 % des Hongrois et 92 % des Slovaques). Si ces référendums ont été eux aussi marqués par des taux d’abstention élevés ( 45 % en République tchèque, 42 % en Pologne, 48 % en Slovaquie, 55% en Hongrie) [14], ils ont représenté pour tous ces électeurs lemoment démocratique à l’égard de l’Europe. Or la proximité dans le temps de ce moment n’a pas contribué à encourager une nouvelle mobilisation lors des élections pour le Parlement européen. Qui plus est, il s’est avéré depuis 1973 que l’entrée dans l’Union se traduisait par une baisse d’enthousiasme des sociétés, qui prennent alors la mesure des changements que l’adhésion entraîne dans leur vie quotidienne. En République tchèque, l’ajustement du taux de TVA le 1er mai 2004 et l’augmentation de certains prix qui a suivi ont été ainsi durement ressentis par une partie de la population.
Une autre explication doit être recherchée dans la dynamique actuelle des sociétés d’Europe centrale. Notre intuition est que la faible participation des Tchèques (comme des autres Centres-Européens) aux élections européennes relève certainement moins d’une hostilité déclarée de la population à l’égard du processus de construction européenne – comme certains auraient tendance à l’affirmer dans les anciens États membres de l’Union– que d’une indifférence liée au fait qu’ils ont actuellement bien d’autres sujets de préoccupation. En République tchèque, chaque individu doit assurer son existence dans une société en forte mutation [15], où le salaire moyen mensuel – qui est d’ailleurs celui d’un professeur d’Université ou d’un médecin exerçant dans un hôpital public – est d’environ 500 euros alors que l’offre de consommation est la même qu’en Allemagne ou en France. Il est donc indispensable de trouver chaque jour des sources de revenus complémentaires, en multipliant parfois les emplois et en s’arrangeant pour trouver sa niche dans ce qu’une étude récente a appelé une « sociététurbo » [16]. Le sociologue Jirí Vecerník a soutenu que les Tchèques avaient précisément l’avantage d’avoir appris à pratiquer ce genre d’arrangement sous le communisme [17]. D’autres analystes affirment aussi que le communisme a appris aux individus à se replier sur la sphère privée. Toujours est-il que dans une démocratie où les attentes portent aujourd’hui moins sur la consolidation de la liberté et de la justice que sur les perspectives d’avenir individuel et collectif, il semble que la population ait peu de temps à consacrer à une cause – la construction européenne– qu’elle ne parvient pas à rattacher à l’amélioration de ses conditions de vie au quotidien [18]. Le rapport entre l’absence de mobilisation et le repli individualiste provoqué par les bouleversements et la réorganisation de la société postcommuniste doit par conséquent être pris en considération.
Enfin, les scores élevés des partis, soit opposés à l’Union – comme le KSCM ou les Indépendants– soit reflétant une ligne réservée qualifiée de « réaliste » – comme l’ODS –, ont été nourris en partie par la crainte récurrente au sein de la population de se voir reléguée au rang d’État membre de « seconde classe ». L’attachement au rang et au statut et la sensibilité aux inégalités de traitement qui en découle sont omniprésents dans les sociétés des nouveaux États membres conscients qu’ils vont devoir rattraper le retard économique accumulé par quarante ans de gestion communisme. Ce retard est d’autant plus difficile à accepter pour les Tchèques qu’ils ont le profond sentiment d’appartenir à l’Europe occidentale. Ce n’est certainement pas un hasard si l’époque de la Première République tchécoslovaque ( 1918-1938) et la personnalité de son fondateur, Tomás Garrigue Masaryk,sont constamment mis en avant (et au passage mythifiés) dans le débat public afin de souligner le passé démocratique et économiquement prospère du pays [19]. Un ancien ambassadeur de la République tchèque en France a d’ailleurs plaidé pour l’avenir européen de son pays en rappelant que la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres compta parmi les dix pays les plus avancés (et donc les plus riches) du monde, que la couronne tchèque fut alors aussi forte que le franc français et qu’après la seconde guerre mondiale le rationnement fut levé plus vite à Prague qu’à Paris [20]. Il n’en demeure pas moins que les Tchèques ont toujours le sentiment d’appartenir à un « petit » pays d’Europe centrale qui a souffert de toutes les vicissitudes de l’histoire européenne et durement subi les arrangements entre puissances continentales, comme à Munich en 1938.
La peur d’être à nouveau mal traités ou relégués à un rang subalterne tient aussi à la perception des équilibres – relatifs notamment au rôle de l’Allemagne et de la France– au sein de l’actuelle Union européenne. Les propos du Président Chirac en février 2003 sur la « bonne occasion de se taire » des pays candidats à l’adhésion, après la publication le 30 janvier 2003 de « la lettre des huit » chefs d’États (dont le Président Václav Havel) appelant à soutenir les États-Unis à propos de la crise irakienne, ont été reçus en République tchèque – mais aussi en Pologne et en Hongrie, également signataires – comme l’expression d’un paternalisme désobligeant. De même, la décision du Conseil des ministres de l’Union européenne de novembre 2003 de ne pas poursuivre à l’encontre de l’Allemagne et de la France la procédure de sanction prévue par le Pacte de stabilité et de croissance en cas de déficit excessif des budgets publics a pu donner aux Tchèques l’impression que l’Union européenne pratiquait une politique du « deux poids, deux mesures », alors que le pays subissait un examen sourcilleux de sa reprise de l’acquis communautaire.
Les 24 députés tchèques ont rejoint le Parlement européen pour cinq ans. Ils renforcent pour l’essentiel les effectifs du Parti populaire européen, puisque ce groupe composite accueille à la fois les eurosceptiques de l’ODS et les plus enthousiastes du Parti démocrate-chrétien et de l’Alliance des indépendants - Démocrates européens. Les communistes tchèques constituent pour leur part l’une des délégations nationales les plus fortes au sein du groupe de la Gauche unitaire européenne, après celle du PDS allemand [21]. Les deux élus du CSSD rejoignent logiquement le Parti des socialistes européens, alors que les deux députés de la liste des Indépendants vont nourrir l’un le groupe des Non-Inscrits, l’autre le groupe Indépendance et Démocratie (dans lequel siègent aussi les trois élus français eurosceptiques du Mouvement pour la France). Si certains des nouveaux élus tchèques ont déjà siégé en qualité d’observateurs de leur Parlement national au sein du Parlement européen ou ont représenté leur pays dans les travaux de la Convention, l’expérience communautaire est toute nouvelle pour la plupart d’entre eux. Plusieurs questions se posent alors, qui seront décisives pour l’avenir. Comment la machine européenne à fabriquer du compromis et de l’ouverture se répercutera-t-elle sur une vie politique tchèque encore très autocentrée ? Le travail en commun avec des députés allemands et autrichiens au sein de l’hémicycle européen contribuera-t-il à aplanir « le passé qui ne passe pas » ? Si l’élection européenne a été marquée par une faible participation citoyenne, elle n’en constitue pas moins un progrès supplémentaire dans le dépassement du clivage Est-Ouest. Elle devrait permettre aux Tchèques, comme à leurs voisins de l’Europe centrale postcommuniste, de prendre conscience, par la pratique, des responsabilités communes qui animent les vingt-cinq, et au premier rang desquelles figure l’adoption de la Constitution européenne qui devrait faire l’objet d’un référendum, comme dans d’autres États membres (anciens et nouveaux) [22].
 
NOTES
 
[1] En comparaison avec les élections législatives de 2002 (58%). Le taux de participation aux élections européennes de 2004 correspond cependant au niveau moyen observé pour les élections sénatoriales.
[2] Pour une analyse complète des élections européennes en République tchèque, mais aussi en Pologne et en Slovaquie, voir Cyrille Billaud, François Richard, « Les élections européennes de juin 2004 en Pologne, République tchèque et Slovaquie », Études du CEFRES, 1, juillet 2004 (www. cefres. cz ).
[3] Vladimír Spidla a été choisi pour être le représentant tchèque à la Commission européenne, à la place du diplomate Pavel Telicka, négociateur de l’adhésion qui s’était imposé à Bruxelles pour sa compétence et pensait garder ce poste obtenu en^ février 2004 après que le premier candidat pressenti par le gouvernement, l’ancien ministre de l’Environnement très peu connu du grand public, Milos Kuzvart, se fut désisté.
[4] Au total, trente-deux.
[5] C’est le cas d’Initiative indépendante menée par Nora Baumbergová (plus connue sous son pseudonyme d’actrice de films pornographiques, Dolly Buster) ou encore de la liste canular du parti poétique de Balbín. Dans un autre cas, la liste Ostrava Helax correspondait à une opération publicitaire conduite par une station de radio de la région d’Ostrava (Est du pays). Voir C. Billaud, F. Richard, « Les élections européennes de juin 2004 en Pologne, République tchèque et Slovaquie », art. cité, p. 5.
[6] Il s’agit là d’une pratique courante en République tchèque, contrairement par exemple à la Pologne qui y a eu recours de manière exceptionnelle en 2003, lors du référendum sur l’adhésion à l’Union européenne (afin d’atteindre les 50% de participation nécessaire pour que le référendum soit valide).
[7] Le CSSD a été accusé en particulier de ne pas avoir réduit le chômage ( 10% en 2004). Le cas slovaque infirme cependant ce constat. Sur la sanction des gouvernements dans les nouveaux États membres, voir François Bafoil, Quelques réflexions sur les résultats des élections européennes de 2004 en Europe centrale (www. ceri-sciences-po. org ).
[8] Voir Anne Bazin, « Les décrets Benes : de l’usage du passé dans le débat européen », Critique internationale, 21,octobre 2003, p. 42-49.
[9] Sondages de sortie des urnes effectués par l’Agence SC & C (http:// www. scac. cz/ default_EP. html ); voir également les quotidiens Mladá Fronta Dnes, 14 juin 2004 (p. 2) et Právo, 14 juin 2004 (p. 2).
[10] Eurobaromètre 2004.1, Rapport national sur la République tchèque, Bruxelles, juillet 2004 (entchèque).
[11] Voir les mêmes constats faits à propos du référendum d’adhésion de juin 2003 dans Ivan Gabal, « Le retour en Europe des pays tchèques », dans Jacques Rupnik(dir.), Les Européens face à l’élargissement. Perceptions, acteurs, enjeux, Paris, Presses de SciencesPo, 2004, p. 175-198.
[12] C. Billaud, F. Richard, « Les élections européennes de juin 2004 en Pologne, République tchèque et Slovaquie », art. cité, p. 14.
[13] Voir Gérard Grunberg, Pascal Perrineau, Colette Ysmal (eds), Europe at Polls : The European Elections of 1999, NewYork/Basingstoke, Palgrave, 2002.
[14] Voir Christian Lequesne, Jacques Rupnik, L’Europe des vingt-cinq. Vingt-cinq cartes pour un jeu complexe, Paris, CERI/ Autrement, 2004.
[15] Voir Georges Mink, « L’intégration européenne : un troisième bouleversement social dans l’Europe centrale depuis 1945 ?», dans Bernard Chavance (dir.), Les incertitudes du grand élargissement. L’Europe centrale et balte dans l’intégration européenne, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 217-241. ^
[16] Martin Potucek (dir.), Putování Ceskou Budoucností, Prague, Gutenberg, 2003, p. 315.^°
[17] En français, on pourra lire Jirí Vecerník, « Quelle réforme sociale pour la République tchèque ?», Le Courrier des Pays de l’Est, 1040, novembre-décembre 2003, p. 38-46.
[18] Eurobaromètre 2004.1, Rapport national sur la République tchèque, op. cit.
[19] Voir Antoine Marès, « République tchèque et Slovaquie : l’histoire produit de consommation », dans Patrick Michel(dir.), Europe centrale. La mélancolie du réel, Paris, CERI/Autrement, 2004, p. 53-80.
[20] Petr Janyska, L’Europe retrouvée. Entre Prague, Paris et Bruxelles, La Tour d’Aigues, Éditions l’Aube nord, 2004, p. 13.
[21] Parti du socialisme démocratique, successeur du SED, parti communiste au pouvoir enRDA.
[22] Nous remercions Jaromír Levícek et Catherine Perron pour leurs précieuses critiques.
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[12]
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Voir Gérard Grunberg, Pascal Perrineau, Colette Ysmal (eds)...
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