2004
Critiques internationales
Chen Shui-bian et le triangle Taipei-Pékin-Washington
[1]
Jean-Pierre Cabestan
directeur de recherche au CNRS (UMR de droit comparé de l’Université de Paris I). Ses recherches portent sur le droit et les institutions du monde chinois contemporain, et sur la politique étrangère et de sécurité de la Chine populaire et de Taiwan.
La réélection à l’arrachée de ChenShui-bian et de la viceprésidente LuHsiu-lien, candidats du Parti démocrate progressiste (PDP), de tendance indépendantiste, a constitué une mauvaise surprise, à la fois pour Pékin et pour
Washington. En effet, les autorités américaines et chinoises souhaitaient la victoire
du « ticket » d’opposition conduit par Lien Chan et James Soong Chu-yu et,
comme la plupart des observateurs, donnaient celui-ci gagnant. De fait, le retour
au pouvoir du Kuomintang (KMT) et de ses alliés aurait probablement entraîné
une certaine détente dans le détroit de Formose. Après un début de premier
mandat relativement prudent, Chen s’était en effet montré, à partir de l’été 2002,
nettement plus désireux de repousser les limites imposées par les contraintes internationales pesant sur Taiwan que d’améliorer ses relations avec le continent. Cette
réélection sur le fil du rasoir, qui a eu lieu au lendemain d’un attentat manqué contre
Chen et Lu dont les circonstances n’ont pas été entièrement éclaircies, est contestée
par une opposition choquée de voir la victoire lui filer entre les doigts pour moins
de 30 000 voix sur quelque 13 millions de suffrages exprimés. Dans ce contexte,
la légitimité de Chen à l’intérieur comme à l’extérieur de l’île a été mise à mal.
Les réactions chinoises et américaines à la stratégie électorale de ce dernier
ont-elles eu un quelconque impact sur l’issue du scrutin ? La victoire du candidat
du PDP condamne-t-elle les relations entre Taipei et Pékin à rester dans l’impasse ?
L’amélioration globale des rapports sino-américains depuis le 11 septembre ne
risque-t-elle pas de restreindre la marge de manœuvre du président taiwanais,
voire de marginaliser l’île, si celui-ci n’assouplit pas sa politique continentale ?
Une défaite du KMT favorisée par Pékin et même parWashington
L’issue de l’élection présidentielle taiwanaise de 2004 s’explique avant tout par
des facteurs internes. Néanmoins, il semble que, d’une manière générale, les pressions extérieures exercées sur Chen Shui-bian aient sinon toujours facilité sa victoire, du moins contribué à fragiliser la position de ses opposants.
Après que LienChan et JamesSoong ainsi que leurs partis, le KMT et le Parti
Proche du Peuple (PPP), eurent annoncé leur alliance électorale en février 2003,
Chen s’est trouvé dans une situation délicate. En effet, élu en 2000 avec 39,3 %
des suffrages en raison de l’éclatement du KMT et la création du PPP (Soong avait
alors obtenu 36,8% des voix et Lien seulement 23,1%), il avait l’arithmétique contre
lui. Déjà majoritaire au Yuan législatif – le Parlement taiwanais–, le « camp bleu »
devait logiquement l’emporter avec 55%, voire 60% des voix. Mais les choses ont
tourné autrement : contre toute attente, le « camp vert » est parvenu à engranger
les quelque 11% supplémentaires dont il avait besoin pour l’emporter. Ce résultat
s’explique par plusieurs facteurs. Lien et Soong ont fait le plein des bulletins qui
leur étaient acquis d’avance, notamment parmi les continentaux ( 13% de la population)
[2], mais ils ne sont pas parvenus à tirer profit des déceptions accumulées par
une partie de l’électorat centriste et des milieux d’affaires au regard d’une situation
économique médiocre. À cela s’ajoutent le manque de charisme évident de Lien,
sa grande fortune et son style distant; l’image controversée de Soong, son implication probable dans plusieurs scandales relatifs au financement du KMT et son
origine continentale ; mais aussi la fragilité patente et le caractère avant tout
tactique de l’alliance passée au sommet par ces deux chefs de parti ainsi que le peu
de crédibilité de leur programme de gouvernement. Par ailleurs, vieux routiers de
la politique taiwanaise – ils ont tous deux entamé leur carrière politique sous la loi
martiale–, Lien ( 67 ans) et Soong ( 62 ans) ont véhiculé une conception assez passéiste de la politique qui leur a probablement aliéné des segments non négligeables
de la jeunesse ; leur dénonciation de la corruption du PDP n’a pas réellement
convaincu, au regard des indélicatesses autrement plus importantes qu’ils avaient
sinon commises, du moins couvertes lorsqu’ils étaient au pouvoir. De nombreux
électeurs ont également jugé leur ralliement au nationalisme taiwanais pour le
moins tardif et par trop ostentatoire – témoin cet épisode qui vit Lien et Soong
embrasser le sol de Taiwan devant les caméras de toutes les chaînes de télévision
de l’île–, bref suspect.
Mais cette défaite du « camp bleu » a été aussi et surtout la victoire de la « bête
électorale » qu’est Chen Shui-bian ( 53 ans). De bout en bout, Chen a dominé la
campagne et monopolisé l’initiative. Il est vrai que l’amélioration de la situation
économique ainsi que le contrôle par le PDP du gouvernement central et d’un bon
nombre de villes et de districts l’ont aidé. Il faut aussi compter parmi ses atouts le
soutien constant de l’ancien président LeeTeng-hui dont l’indépendantisme et le
« nativisme » sont devenus beaucoup plus prononcés après qu’il eut été exclu du
KMT et qu’il eut fondé en juillet 2001 un nouveau parti, l’Alliance pour l’unité de
Taiwan (Taiwan tuanjie lianmeng, 8 % des voix aux élections législatives de
décembre 2001). Cependant, sans que l’opposition soit jamais parvenue à inverser
la tendance, Chen a réussi à déplacer le centre des débats des problèmes économiques et sociaux et du bilan pour le moins médiocre que son gouvernement était
en mesure de présenter aux électeurs vers la question identitaire et celle des relations avec la Chine. Ainsi, en septembre 2003, il a annoncé son projet d’élaborer
une nouvelle Constitution, plus conforme à la situation présente de la « République
de Chine à Taiwan », et par conséquent de nature à éloigner l’île encore un peu
plus de la République populaire de Chine. Puis, fin novembre 2003, après que le
Parlement taiwanais, au sein duquel l’opposition était majoritaire, eut adopté une
loi référendaire relativement restrictive, Chen s’est saisi du seul article de ce texte
à sa disposition (art. 17) – que le PDP avait réussi à inclure– pour organiser, le même
jour que l’élection présidentielle, le 20 mars 2004, un « référendum défensif » sur
une question de sécurité hautement sensible : la menace militaire de l’Armée
populaire de libération (APL), et en particulier le déploiement par celle-ci de
496 missiles à tête conventionnelle – et non plus 400, comme on le croyait auparavant– manifestement dirigés contre Taiwan.
Il est clair que cette consultation présentait un caractère plébiscitaire, tant elle
relevait d’une interprétation extensive, sinon juridiquement contestable, de la loi
(le texte évoque une « menace de nature à atteindre la souveraineté ») et laissait
apparaître une volonté évidente d’influencer le choix que feraient les électeurs
taiwanais le 20 mars. De fait, il était difficile à ces derniers de ne pas condamner
la menace en question. En cela, le référendum a causé du tort à la consolidation
de la démocratie taiwanaise. Cependant, en lançant cette initiative, Chen est
parvenu à atteindre trois objectifs électoraux essentiels.
D’abord, il a coupé l’herbe sous le pied d’une opposition dans l’ensemble
satisfaite d’avoir pu contrôler le processus d’élaboration de la loi sur le référendum,
et l’a obligée à se positionner clairement sur un enjeu de sécurité nationale. Non
sans hésitations, le « camp bleu » a finalement appelé au boycott du référendum
et imposé une séparation physique des isoloirs et des urnes respectivement destinés
au scrutin présidentiel et à cette seconde consultation. Mais, placée sur la défensive, l’opposition a dû faire la preuve de son attachement à la souveraineté et à la
sécurité de la République de Chine; elle est même allée jusqu’à abandonner publiquement toute velléité de réunification, endossant la formule « un État de chaque
côté du détroit » chère à Chen ( yibian yiguo) et envisageant l’indépendance comme
une option parmi d’autres.
Ensuite, Chen a réactivé dans le détroit de Formose une tension qui lui avait profité
ainsi qu’à son prédécesseur, LeeTeng-hui, lors des scrutins de 1996 et 2000. Pour
ne pas retomber dans le même piège, la Chine avait cette fois-ci décidé de ne pas
chercher à influencer ouvertement une élection qui avait de grandes chances de redonner le pouvoir au KMT, ce qu’évidemment elle espérait. Or l’organisation par
Chen d’un référendum, consultation qui semblait préparer les Taiwanais à un vote
d’autodétermination, la contraignait à réagir. Le discours belliciste qu’elle a immédiatement tenu ne pouvait alors qu’aider le « camp vert ». En effet, si les projets de
nouvelle constitution ou la rhétorique nativiste de Chen avaient déjà suscité des
menaces d’interventions militaires de la part du Bureau des affaires de Taiwan,
celles-ci étaient demeurées assez vagues
[3]. En revanche, le langage tenu par Pékin
au lendemain de l’annonce du référendum était beaucoup plus inquiétant : si Taiwan
persistait dans cette voie, la Chine était prête à accepter les six sacrifices suivants :
« Un nombre important de victimes militaires, des dommages considérables sur sa
côte orientale, une chute des investissements étrangers, un recul de l’économie, une
détérioration de ses relations avec certains pays et le boycott global des JeuxOlympiques de 2008 »
[4]. Certes, ces propos étaient publiés sous la plume de deux responsables de second rang de l’Académie des sciences militaires (le général de brigade PengGuangqian et le colonel supérieur LuoYuan). Néanmoins, confirmé par
une mise en garde « interne », mais révélée à HongKong, de HuJintao aux électeurs taiwanais, l’avertissement était clair… et apportait de l’eau au moulin deChen
[5].
Enfin, ce dernier est parvenu à neutraliser un gouvernement américain au départ
très remonté contre lui. Rendue publique peu avant la visite du Premier ministre
Wen Jiabao aux États-Unis, l’initiative de Chen a forcé George W. Bush à sortir
de sa réserve et à mettre en garde le président taiwanais sur un mode autrement
plus ferme qu’il ne l’aurait souhaité. Le 9 décembre, aux côtés du chef du gouvernement chinois, le président américain n’hésita pas à critiquer publiquement le référendum, tout en utilisant les précautions de langage destinées à rassurer les éléments les plus conservateurs du Parti républicain : « Les commentaires et les actes
du dirigeant de Taiwan indiquent
qu’il veut peut-être prendre des décisions, unilatéralement, pour changer le
statu quo, ce à quoi nous nous opposons »
[6]. Le coup était
rude pour le gouvernement taiwanais, et inattendu en dépit des messages réitérés
de Bush à Chen, relayés par Doug Paal, le représentant américain à Taiwan, et James
Moriarty, alors responsable de l’Asie-Pacifique au Conseil national de sécurité, qui
n’effectua pas moins de trois fois le voyage à Taipei en 2003. Plus que le référendum
lui-même, c’était le contexte dans lequel celui-ci était organisé et les motivations
cachées de Chen qui inquiétaient les États-Unis.
Bien entendu, l’opposition allait immédiatement tenter de capitaliser sur ce
revers diplomatique, en insistant sur sa capacité de maintenir de bonnes relations
avec le pays qui demeure l’unique garant de la sécurité de Taiwan. Mais son succès
à cet égard a été des plus limités. Il est vrai que les grands rassemblements du
13 mars organisés par le « camp bleu » ( 2 millions de participants) donnèrent un
moment l’illusion que ce dernier disposait d’une capacité de mobilisation – et
donc d’une influence politique– aussi, voire plus importante que celle du « camp
vert », qui avait organisé le 28 février une immense chaîne humaine réunissant les
deux extrémités de l’île en commémoration des massacres perpétrés en 1947 par
le KMT à Taiwan
[7]. Mais cela n’a pas suffi : quoique plus distant du scrutin, le
symbolisme de la chaîne humaine s’est révélé plus fort. Prenant appui sur le nationalisme taiwanais et, dans une certaine mesure, sur des sentiments anti-américains
qui, quoique moins prononcés qu’ailleurs, sourdent assez aisément lorsque le protecteur se montre par trop impérial, Chen est parvenu à atténuer le choc et s’est
empressé de proposer à l’Administration Bush un compromis, non sur le principe
du référendum mais sur son contenu. Ainsi, sans que l’on sache vraiment si
Washington avait négocié ou approuvé le résultat final, le 16 janvier 2004, Chen rendit
publiques deux questions référendaires à la tonalité nettement plus modérée : 1)« Si
la Chine refusait de retirer les missiles qu’elle pointe sur Taiwan et de renoncer ouvertement à [l’emploi de] la force contre nous, seriez-vous d’accord pour que le gouvernement fasse l’acquisition d’armes supplémentaires pour renforcer la capacité d’autodéfense de Taiwan ?»; 2)« Seriez-vous d’accord pour que notre gouvernement
engage des négociations avec la Chine continentale sur la mise en place d’un cadre
de “paix et [de] stabilité” pour les interactions entre les deux rives du détroit ?».
Bien qu’étant clairement en rapport avec la souveraineté de l’île et ne pouvant
donc qu’irriter Pékin, et dans une certaine mesure Washington, ces deux questions
étaient habiles. En effet, en exprimant la volonté du gouvernement Chen, d’une part,
de renforcer la défense anti-missiles de l’île et d’acheter les systèmes Pac-3 que les
États-Unis cherchaient à lui vendre depuis au moins 2001, d’autre part, d’ouvrir avec
Pékin les pourparlers que ces derniers réclamaient depuis plus longtemps encore,
elles semblaient indirectement répondre à deux des principales demandes américaines. Du reste, l’Administration Bush ne s’y est pas trompée, puisqu’elle a alors
adopté une neutralité officielle au sujet du référendum, en se bornant à s’interroger sur son utilité (comme beaucoup d’autres d’observateurs, du reste). Ce faisant,
Washington refusait d’entrer dans le jeu de Pékin qui avait déjà tiré des conclusions
trop optimistes des propos tenus par Bush en décembre et ne cessait de faire le siège
de la Maison Blanche et du Département d’État pour obtenir une condamnation,
voire une « interdiction » en bonne et due forme de cette consultation.
Quoi qu’il en soit, le contenu final du référendum mettait encore une fois
l’opposition en porte-à-faux, celle-ci se répandant alors de plus belle en recommandations fluctuantes et contradictoires. En outre, en dépit de certaines mises au
point tardives, la position trop ouvertement conciliante du « camp bleu » à l’égard
de la Chine était mal perçue par des segments importants d’un électorat taiwanais
encore échaudé par le refus de Pékin de coopérer avec Taiwan dans le cadre de
l’OMS lors de la crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) du printemps
2003. Par ailleurs, l’organisation sur le continent, et avec l’appui des autorités
communistes, de groupes de soutien pour le « camp bleu » parmi les hommes
d’affaires taiwanais a été, dans l’ensemble, contreproductive. Bref, alors que Chen
avait contraint cette fois-ci le gouvernement chinois à sortir du bois, celui-ci n’a
pas pu résister à la tentation de s’aventurer dans la clairière taiwanaise pour
s’ingérer, quoique de manière plus indirecte qu’en 2000, dans une élection dont
il attendait beaucoup. Mal lui en a pris.
En effet, les résultats de cette élection révèlent une progression générale du vote
« vert ». Alors que dans le Sud de l’île, le ticket Chen-Lu a engrangé l’avance nécessaire pour compenser ses faiblesses au Nord où le « camp bleu » demeure en position dominante, il a remporté la majorité des suffrages dans des districts du Centre
hier connus pour leur fidélité au KMT, tels Taichung, Changhua, et Yunlin, et progressé de 10% à 15% dans la partie septentrionale de l’île pour y obtenir finalement entre 40% et 45% des voix, suffisamment pour gagner l’élection avec moins
de 30000 voix d’avance
[8]. Si l’on ne peut exclure que l’attentat manqué contre Chen
et Lu survenu la veille de l’élection ait influencé l’issue du scrutin, il est loin d’être
certain que la réaction de l’ensemble des électeurs ait profité aux candidats du
PDP tant la thèse du complot, pourtant non prouvée, a été alimentée par le « camp
bleu ». En outre, hier avant tout
minnan, du nom de la principale communauté
chinoise de l’île, originaire du Fujian méridional ( 70% de la population), le vote
« vert » est également devenu
hakka ( 15% de la population), du nom d’un groupe
provenant du Guangdong et dont la culture a été activement promue, à des fins
entre autres politiques, par le gouvernement de Chen. Immédiatement réclamé par
l’opposition, le recomptage des voix qui a eu lieu en mai n’a pas conduit à inverser
le résultat du scrutin et l’insuffisance des preuves d’irrégularités réunies par l’opposition condamne vraisemblablement à l’échec les procédures judiciaires longues et
complexes engagées par celle-ci.
Dans ce contexte, Chen s’est évidemment empressé de relativiser l’échec du référendum, prenant ainsi le contre-pied de ses déclarations antérieures comme quoi
ce dernier constituerait en réalité le plus important des deux scrutins. Certes, le
quorum n’a pas été réuni puisque moins de la moitié ( 45%) des Taiwanais possédant le droit de vote ont pris part au référendum, la plupart des électeurs du
« camp bleu » ayant boycotté cette consultation
[9]. Cependant, Chen et ses partisans ont tiré argument du fait que plus de 85 % des participants avaient voté
« oui » pour donner à ce premier référendum une valeur, sinon juridique, du
moins politique. Enfin, derrière cette avancée du vote « vert » se dessine également
l’essor de la « conscience » (
yishi) et de l’identité (
rentong) taiwanaises (pas seulement
minnan) – dont l’opposition a reconnu trop tardivement l’importance –, et par
conséquent l’irruption d’une nouvelle donne politique avec laquelle Pékin et
Washington devront désormais compter.
Les promesses et les ouvertures de Chen Shui-bian
Chen réélu, c’est à lui que revient la lourde charge de ressouder un électorat
taiwanais profondément divisé en deux camps de taille à peu près égale, de montrer
qu’il est le président de tous les Taiwanais, y compris des continentaux – qui ont
été passablement ostracisés par la propagande électorale du PDP– et de rassurer
aussi bien Pékin que Washington quant à ses intentions. La tâche est difficile, car
Chen devra concilier les objectifs de son programme intérieur, notamment la mise
en place d’une nouvelle Constitution, et les impératifs pour le moins contraignants que lui impose le contexte international et dont Taiwan a peu de chances
de pouvoir s’émanciper.
Àpeine son élection officiellement approuvée le 26 mars par la Commission électorale nationale, Chen a accordé plusieurs entretiens à des organes de presse
étrangers dans lesquels il confirmait sa volonté à la fois d’officialiser d’une manière
ou d’une autre la séparation entre Taiwan et la Chine – en renouant avec sa formule « un État de chaque côté du détroit » – et de stabiliser les relations avec la
Chine populaire
[10]. Son discours inaugural du 20 mai 2004, qui insistait sur le
second objectif, a rassuré les États-Unis et ses alliés en Asie-Pacifique, mais n’est
pas parvenu à amadouer Pékin.
Sur le front intérieur, Chen a bien l’intention de mettre en chantier une nouvelle
Loi fondamentale, plus en prise avec la réalité présente de Taiwan. En outre, la volonté
du PDP et de l’ensemble du « camp vert » est de faire évoluer la configuration des
pouvoirs vers un système plus résolument présidentiel, afin notamment de réduire
la capacité du Yuan législatif de bloquer l’action du gouvernement – capacité qui,
sans le forcer à la cohabitation, avait notablement entravé les projets réformateurs
de Chen au cours de son premier mandat. La réforme du mode de scrutin destinée
à mettre en place des circonscriptions électorales uninominales ou la diminution de
moitié du nombre de députés ( 225 aujourd’hui) participent également de cette
ambition réformatrice. Mais, pour la Chine et les États-Unis, le problème n’est pas
vraiment là. Approuvés pour la plupart par l’opposition qui réclame une révision
constitutionnelle (
xiuxian), ces changements institutionnels seront les bienvenus
[11].
La difficulté provient surtout du fait que le « camp vert » entend utiliser la
promulgation d’une nouvelle Loi fondamentale en 2006 pour faire progresser
l’idée que Taiwan ne fait pas partie de la Chine mais constitue une nation à part
entière et/ou devrait le devenir avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire avant que
la RPC ne devienne trop puissante. D’où le projet, mis en avant notamment par
LeeTeng-hui, de faire en sorte que l’adoption de cette nouvelle constitution ouvre
la voie à une déclaration par Taiwan de son indépendance en 2008, alors que Pékin
sera mobilisée par l’organisation des Jeux Olympiques. Certes, l’on ne peut prêter
à Chen l’intention d’aller aussi loin. Lors de son discours d’investiture le 20 mai
2004, il a réitéré les engagements déjà pris, à la demande des États-Unis, au début
de son premier mandat
[12]. Il a également confirmé qu’il ne modifierait pas les références constitutionnelles relatives au territoire officiel, mais fictif, de la République de Chine (qui inclut le continent chinois) en y insérant les frontières présentes de Taiwan
[13]. Surtout, il a indiqué qu’il suivrait la procédure actuelle de
révision constitutionnelle (qui impose l’approbation par les trois quarts de l’Assemblée nationale), procédure qui le contraint à trouver d’abord un accord politique
avec l’opposition
[14]. Cependant, il est clair que, de son point de vue, une simple révision constitutionnelle n’est pas assez chargée de symboles pour satisfaire sa base
politique, alors que la promulgation d’une nouvelle constitution (
xinxian) serait au
contraire de nature à renforcer la spécificité – et, d’une certaine manière, le statut
international– de Taiwan. En outre, ce nouveau texte devrait introduire une procédure référendaire – et partant beaucoup plus simple– de révision constitutionnelle.
Sur ce point, la partie sera donc serrée, car la Chine y voit un complot indépendantiste et les États-Unis un facteur évident de déstabilisation et, éventuellement,
de conflit armé. Pour Chen, le défi consistera à concilier ce projet avec l’objectif
également affiché de stabiliser les relations avec Pékin
[15].
Développé par le candidat Chen au début du mois de février 2004 afin de
« vendre » son référendum, ce projet de mise en place d’un « cadre de paix et de
stabilité » entre les deux rives du détroit, confirmé le 20 mai 2004, est ambitieux,
pour ne pas dire irréaliste. En effet, il s’appuie presque entièrement sur la capacité de Washington, ouvertement sollicitée par le président taiwanais, de persuader
Pékin de reprendre les pourparlers avec Taipei sans condition, en particulier sans
que Taipei soit dans l’obligation de reconnaître au préalable le principe de la
« Chine unique ».
Chen a ainsi proposé la nomination par les deux gouvernements de négociateurs
habilités à discuter notamment de l’ouverture croisée de bureaux de liaisons, de l’établissement d’une zone démilitarisée dans le détroit (dont feraient vraisemblablement partie Kinmen et Matsu, ces deux groupes d’îles contrôlées par Taipei), de
la reconnaissance réciproque de l’exercice de la souveraineté sur le territoire
relevant de la juridiction de chacun, de la mise en place de liaisons maritimes et
aériennes directes ainsi que du développement du tourisme chinois à Taiwan.
Àl’évidence, Chen ne pouvait assortir ces propositions d’une demande d’assistance
aux États-Unis, tant il avait besoin, au cours de la campagne, de démontrer sa
capacité de gérer et de stabiliser les relations avec la Chine de manière autonome.
Mais une fois réélu, Chen n’a pas hésité à solliciter ouvertement l’aide du
gouvernement américain, en l’invitant à jouer un « rôle plus actif, plus constructif » afin de convaincre les autorités chinoises de reprendre le dialogue
[16]. Bien
qu’elle se défende de vouloir « s’impliquer profondément » dans cette fonction
d’intermédiaire (
broker ), l’Administration Bush, ou celle qui lui succédera en janvier 2005, n’aura probablement pas d’autres choix que d’accepter.
Là encore, le message de Chen est toutefois ambigu. D’un côté, il annonce
qu’il donnera la priorité à l’amélioration des relations entre les deux rives du
détroit de Formose, de l’autre, il maintient à l’égard de la Chine une politique dure,
très proche de celle de LeeTeng-hui et de sa théorie des deux États ( liangguolun).
S’il déclare ne pas vouloir « limiter délibérément les relations économiques et
commerciales » avec le continent, il demeure clairement désireux de diversifier ces
relations, afin de ne pas se trouver dans une situation de trop forte dépendance à
l’égard de Pékin. Afin de rassurer des milieux d’affaires échaudés par les promesses
qu’il avait faites en 2000 et qu’il n’a pas tenues, il affiche la volonté de négocier
l’ouverture de liaisons aériennes et maritimes directes. Mais l’on voit déjà toutes
sortes d’obstacles se placer en travers du chemin, certains liés à la non-reconnais-sance par la Chine de la souveraineté taiwanaise (avec les problèmes de contrôle
de la sécurité aérienne que cela implique), d’autres aux pressions américaines en
vue de l’ouverture aux compagnies aériennes tierces de liaisons qui seront à coup
sûr particulièrement rentables (la fameuse « cinquième liberté »). Pékin ayant
levé toute condition politique à leur ouverture depuis 2001, il n’est pas exclu que
de telles liaisons finissent par s’établir au cours des quatre prochaines années.
Toutefois, il serait étonnant que le gouvernement taiwanais ne cherche pas à
obtenir, en échange, quelque avantage politique.
En d’autres termes, la mise en œuvre de la politique continentale de Chen
dépend surtout des intentions de la Chine et des États-Unis, pays sur lesquels il
ne dispose que d’une influence limitée, et dont les intérêts concernant l’enjeu
taiwanais ont aujourd’hui tendance à converger.
La possible connivence entre Pékin et Washington
Pour l’heure, les réactions officielles de la Chine à la réélection de Chen Shui-bian
ont été très négatives, même si celui-ci se défend de nourrir les intentions indépendantistes qu’elle lui prête. La seule consolation pour Pékin a été l’échec du référendum. Depuis, aucun signe d’ouverture n’est venu de la part des autorités chinoises : au contraire, leur déclaration en 7 points du 17 mai 2004, avant même le
discours inaugural de Chen, a fermé la porte à tout dialogue avec ce dernier.
Et pourtant, avec le recul, force est de constater que la politique taiwanaise de
Pékin s’est partiellement assouplie depuis 2000-2001, assouplissement qui, pour
l’heure, n’a pas été remis en cause. Le refus
sine die de Taiwan, en février 2000,
d’engager des négociations en vue de la réunification n’a pas, de fait, suscité de représailles, ce qui tend à montrer que la Chine populaire est disposée à se contenter
du
statuquo – c’est-à-dire de la non-indépendance formelle de Taiwan–, du moins
à court terme. La nouvelle définition d’une Chine unique
[17], introduite par le vice-Premier ministre QianQichen en juillet 2000, a indirectement entériné cette idée
ainsi que celle d’une certaine égalité entre Pékin et Taipei, sans toutefois donner
à cette égalité de prolongement sur le plan international. La rhétorique belliqueuse a notablement décru, du moins jusqu’à l’automne 2003. Et, les responsables
chinois ont admis en privé que la formule « un pays, deux systèmes », appliquée
à HongKong et Macao, n’était pas transposable au cas de Taiwan. La déclaration
du 17 mai n’y a d’ailleurs pas fait référence.
En fait, depuis l’arrivée au pouvoir du PDP, la stratégie chinoise a surtout
consisté à faire pression sur Taipei, par le truchement de Washington notamment.
Plus récemment, cherchant à profiter des critiques américaines visant certaines des
initiatives de Chen, en particulier son référendum, les autorités chinoises, dans une
certaine mesure, ont entrepris de multilatéraliser la question taiwanaise, en demandant au Japon et à l’Europe – et notamment à la France– de dénoncer ces initiatives. Fin janvier 2004, après que Taiwan eut modéré le contenu de son référendum, Jacques Chirac, recevant le président chinois HuJintao, a paradoxalement
choisi de dénoncer ledit référendum en des termes démesurés, révélant une fois
de plus sa fâcheuse tendance à préférer, au non de la multipolarité, les grands pays
autoritaires aux petites démocraties, y compris lorsque celles-ci sont menacées.
En dépit de la réélection de Chen, il est probable que Pékin maintiendra cette
stratégie. En effet, plus encore qu’il ya trois ans, les États-Unis sont accaparés par
la lutte contre les réseaux d’AlQuaeda, l’Irak ainsi que par les ambitions nucléaires
de l’Iran et de la Corée du Nord. Ils ne peuvent donc se permettre de laisser
Taiwan prendre le moindre risque face à une Chine dont la coopération leur est
nécessaire dans ces trois domaines, le dernier notamment. Naturellement, Pékin
s’efforce de tirer parti de cette situation en demandant à Washington de convaincre
le gouvernement taiwanais d’assouplir sa position.
Le discours inaugural de Chen reflète à la fois l’ampleur et l’efficacité relative
de ces pressions : si le président déclare désormais « comprendre » l’attachement
de Pékin au principe de la Chine unique, il n’en continue pas moins à refuser que
la reconnaissance de ce principe constitue une condition préalable à tout dialogue,
position que Washington ne désapprouve pas. Les assurances données par Chen
le 20 mai 2004 ne lèvent donc qu’une partie des incertitudes qui pèsent sur la
situation dans le détroit de Formose. En effet, l’on ne peut exclure que Chen
trouve le moyen de contourner les engagements pris auprès des États-Unis – comme
il l’a déjà fait au cours de son premier mandat ou de la récente campagne électorale. L’on a aussi vu l’ambiguïté persistante, après sa réélection, de sa politique continentale. L’on sait par ailleurs la nervosité de Pékin, récemment illustrée par ses velléités, certes vite abandonnées, d’exclure les entrepreneurs taiwanais « vert » du
marché chinois ou son refus d’introduire en 2007-2008 une quelconque réforme
politique allant dans le sens de la démocratie à HongKong. Cette nervosité est également entretenue par le soutien militaire et stratégique de plus en plus important
que Washington accorde à Taipei. Ainsi, non seulement le
packaged’armements sans
précédent approuvé par GeorgeW. Bush en 2001 est progressivement livré à Taiwan (sauf en ce qui concerne les sous-marins dont la production n’a pas commencé) mais, au lendemain de la réélection de Chen, le États-Unis ont annoncé
la vente à l’île d’un radar à longue portée d’une valeur de 800 millions de dollars.
On voit là les limites de la connivence entre Washington et Pékin destinée à maintenir Taipei dans la « cage » qui lui a été assignée dès mai 2000. Et de fait, la
modération diplomatique de la Chine contraste avec l’accroissement rapide de la
menace militaire qu’elle constitue à l’égard de Taiwan : d’après des sources américaines, chaque année, quelque 70 missiles supplémentaires sont braqués sur l’île,
et non 50 comme on le pensait précédemment. En outre, la modernisation générale de l’APL et sa capacité de projeter son aviation et sa marine au-delà de ses côtes
s’accroissent plus rapidement que ne le prévoyait Washington il y a encore cinq
ans
[18]. Dans ces conditions, dans les années qui viennent, la pression des États-Unis
sur Taiwan ne sera pas seulement diplomatique; elle consistera aussi à persuader
Chen et son gouvernement d’allouer des ressources bien plus importantes à la
défense de l’île. En effet, depuis 2000, sous le poids des programmes sociaux et du
ralentissement économique, le budget militaire est en baisse, alors que la menace
augmente, le discours de Taipei se durcit et le nationalisme taiwanais se consolide.
Cette contradiction grandissante entre les intentions et les moyens de Chen a
ainsi conduit l’administration américaine à demander à Taiwan de lui démontrer
plus clairement sa volonté de se défendre et de combattre en cas d’attaque de
l’APL. Les contraintes financières de l’île et les difficultés que rencontre la réforme
des forces armées taiwanaises
[19]
rendent cet engagement difficile à tenir, bien que
celui-ci ait été réaffirmé par plusieurs mesures ostensibles depuis le 20 mai,
notamment l’approbation d’un budget spécial d’achat d’armements sur quinzeans
de 18,6 milliards de dollars américains
[20]. En outre, afin d’élargir la marge de
manœuvre de Taiwan, Chen s’efforce d’obtenir des concessions américaines en
contrepartie de cet effort. Ainsi, il aurait garanti à Washington l’achat du radar à
longue portée en échange d’une attitude plus compréhensive à l’égard de ses
projets de référendum et de nouvelle constitution
[21].
Les tractations de Chen tendent à exaspérer un nombre croissant de responsables
américains, même au sein des milieux républicains qui ont toujours apporté leur
soutien à Taiwan. D’après eux, la superpuissance que sont les États-Unis ne saurait
se laisser manipuler par 23 millions de Taiwanais qui refusent d’affronter la réalité,
et en particulier une Chine toujours plus influente et sûre d’elle-même, sous prétexte qu’ils ont mis en place une démocratie. Pour « impérial » qu’il puisse être, ce
point de vue pèse et pèsera de plus en plus sur l’équation stratégique dans ledétroit.
Les États-Unis vont-ils pour autant abandonner Taiwan à la Chine populaire ?
Non, car leur crédibilité dans la région Asie-Pacifique serait dès lors remise en cause.
Cependant, il y a bien longtemps que l’île ne présente plus pour eux l’intérêt
stratégique qu’elle revêtait autrefois et ils sont de plus en plus tentés de rechercher,
avec Pékin plus qu’avec Taipei, une solution – même provisoire ou « intérimaire » –
qui, tout en préservant l’indépendance de fait de l’île, contraindrait celle-ci à
reconnaître les liens particuliers qui l’unissent à la nation chinoise, bref une solution qui contribuerait à stabiliser la situation dans le détroit de Formose
[22]. Certes,
les États-Unis souhaiteraient pouvoir persuader les autorités chinoises d’assouplir
davantage leur position de principe sur la question de l’unicité de la Chine, par
exemple en reconnaissant tacitement que Taiwan fait partie de la nation chinoise
mais pas de la République populaire de Chine
[23], et seraient assez favorables à la
mise en place d’une sorte de
Commonwealth ou de confédération qui ne dirait pas
son nom. Soucieux de voir la tension baisser entre les deux rives du détroit, ils feront
sans doute pression sur les autorités de Pékin afin qu’elles n’imposent aucune
condition à la reprise des pourparlers – pas même la reconnaissance par Chen de
la Chine unique ou du vrai-faux consensus de 1992 entre Taipei et Pékin selon lequel
chaque gouvernement conservait sa propre définition de la Chine. De même, l’on
peut penser que Washington continuera à essayer d’améliorer dans une certaine
mesure le statut international de Taiwan, en œuvrant par exemple pour son admission à l’OMS, comme observateur ou entité particulière. Mais, contrairement à ce
qu’espèrent un certain nombre de Taiwanais et d’Américains, notamment au sein
du Congrès, il est pratiquement exclu que Washington abandonne sa politique de
la Chine unique.
Dans ces circonstances, maintenant que Chen Shui-bian a été réélu et que les
États-Unis ont bon gré mal gré accepté de s’impliquer plus ouvertement dans le
conflit entre la Chine et Taiwan, les relations entre les deux rives du détroit
peuvent-elles s’améliorer ? Un accord pourrait-il être trouvé ? Ou, au contraire,
s’achemine-t-on vers une épreuve de force ?
Il est clair qu’au début de son second mandat, Chen a été l’objet de fortes pressions pour favoriser une reprise des pourparlers. Il lui faudra en particulier démontrer qu’il a pris la mesure de la réalité géostratégique qui l’entoure et qu’il cherche
au moins autant à stimuler le processus d’intégration ( tonghe) économique, puis politique avec le continent reconnu par lui en janvier 2001 qu’à promouvoir la
conscience et l’identité taiwanaises. À cet égard, le résultat des élections législatives taiwanaises de décembre 2004 pourrait influencer la position de Taipei. En
effet, si le « camp vert » prend le contrôle du Parlement, ce qui est fort possible,
Chen se sentira probablement plus libre de développer à la fois ses projets intérieurs et sa politique continentale. Toutefois, la dépendance stratégique et politique
croissante de Taiwan à l’égard des États-Unis limitera sa marge de manœuvre et
le contraindra probablement à mettre de l’eau dans son vin. Une autre inconnue
est l’élection présidentielle américaine de novembre 2004. Néanmoins, là encore,
la continuité l’emportera certainement : il est quasiment exclu qu’en cas de victoire
du candidat démocrate John Kerry, la politique des États-Unis à l’égard de la
Chine et de Taiwan s’infléchisse de manière notable. Quant au gouvernement
chinois, s’il reste attentif à tout ce qui se passe de l’autre côté du détroit de Formose,
il demeurera, dans un avenir prévisible, avant tout mobilisé par ses réformes intérieures et son « émergence pacifique » sur la scène internationale.
Est-ce à dire que Pékin continuera de repousser tout négociation et tout accord
« intérimaire » ou « provisoire » tant que le PDP sera au pouvoir à Taipei ? La
situation est peut-être plus fluide qu’il n’y paraît, et les choix des autorités chinoises
dépendront pour une large part des garanties que le gouvernement américain
pourra leur fournir. Donner une dimension multilatérale à la question taiwanaise
peut faire progresser leurs objectifs. Mais, si elle se confirme, cette stratégie bride
également les projets à long terme de la Chine, c’est-à-dire la réintégration de Taiwan
au sein d’un ensemble dirigé depuis Pékin. Car, quoique plus accommodants avec
la Chine, ni les États-Unis ni même le reste de la communauté internationale
n’accepteraient de solution qui ne reçoive pas l’assentiment de la majorité des
Taiwanais. Et comme l’élection de 2004 vient de le démontrer, cette majorité se
pense de plus en plus comme appartenant à un État-nation à part entière qui, s’il
est lié à la Chine par des liens culturels, historiques, économiques et politiques
indéniables, entend être reconnu comme tel. C’est pourquoi, à plus long terme,
seule la reconnaissance simultanée de l’appartenance de Taiwan à la nation chinoise
et de l’existence d’un État taiwanais distinct sur la scène internationale, sous le nom
actuel de République de Chine, peut permettre à la question de trouver une
solution durable, sinon définitive.
Mais pour être un jour en mesure de conclure un tel compromis, Taiwan devra
d’abord démontrer qu’elle reste résolue à se donner les moyens de se défendre et
demeure un partenaire sûr et responsable des États-Unis, capable de dissuader la
Chine populaire de faire usage des moyens militaires croissants dont elle se dote.
[1]
Cet article a une histoire. Il fut initialement écrit à la demande de
Politiqueinternationale qui souhaitait l’inclure dans un
dossier spécial sur Taiwan, paru au début de juillet 2004. Mais il en fut sans doute exclu en raison des divergences d’opinion qu’il exprimait avec l’interview du président ChenShui-bian publiée dans le même dossier. Cette décision sans précédent est le reflet d’une tendance préoccupante des autorités taiwanaises actuelles, pourtant démocratiquement élues, au
refus d’accepter les critiques et à une certaine intolérance.
[2]
L’on appelle « continentaux » les Taiwanais arrivés sur l’île après 1945, et surtout 1949.
[3]
Reuters, 18 novembre 2003.
[4]
Liaowang, 2 décembre 2003,
Xinhuanet, 3 décembre 2003.
[5]
Willy Wo-Lap Lam, « China’s Hu Warns Taiwan Residents »,
CNN.com, 9 décembre 2003.
[6]
New York Times, 10 décembre 2003 (nous soulignons).
[7]
Le 28 février 1947, le gouvernement de Tchiang Kaï-shek réprima dans le sang la révolte des Taiwanais contre l’administrateur continental. Cette date est considérée comme l’un des épisodes fondateurs dans l’émergence de la conscience nationale et de l’indépendantisme taiwanais.
[8]
Soit très exactement 0,228% des suffrages exprimés, pourcentage considéré comme de bon augure par de nombreux nationalistes taiwanais. En effet, 228 se lit en chinois de manière séparée (deux, deux, huit) et correspond à la façon dont il est
fait référence à la répression du 28 février 1947. Pour une analyse plus détaillée de cette élection,
cf. le dossier publié par
Perspectives chinoises, 82, mars-avril 2004, p. 33-66.
[9]
On notera que ce quorum anormalement élevé fixé par la loi, sous la pression de l’opposition, est supérieur au nombre
de personnes inscrites sur les listes électorales.
[10]
WashingtonPost, 29 mars 2004,
BBC, 30 mars 2004,
WallStreet Journal, 1
er avril 2004,
Yomiuri shimbun, 2 avril 2004.
[11]
Ces changements ont été approuvés par le Parlement le 23 août 2004. Ils devraient entrer en vigueur en 2008.
[12]
«
Si les communistes chinois ne manifestent pas l’intention d’utiliser la force militaire contre Taiwan, au cours de mon mandat,
je m’engage à ne pas déclarer l’indépendance, à ne pas changer le nom du pays, à ne pas inclure dans la Constitution la qualification des relations entre les deux rives du détroit comme étant des “relations d’État à État”, à ne pas organiser de référendum modifiant le
statuquo par rapport à la question de l’indépendance ou de l’unification; en outre, l’abolition des lignes
directrices de l’unification nationale [le programme de rapprochement progressif avec la RPC élaboré par le KMT et
adopté par les autorités taiwanaises en 1991] et du Conseil à l’unification nationale sera exclue. »
Cf. J.-P. Cabestan, « La
victoire de ChenShui-bian ou l’impossible détente dans le détroit de Formose »,
Perspectives chinoises, 58, mars-avril 2000,
p. 38 (noussoulignons).
[13]
International Herald Tribune, 28 avril 2004, p. 6.
[14]
Discours d’investiture, 20 mai 2004.
[15]
La réforme constitutionnelle votée par le Yuan législatif le 23 août 2004 est de nature à rassurer Pékin et Washington :
elle maintient la procédure d’approbation de tout amendement constitutionnel par le Parlement à la majorité des trois quarts
et se borne à yadjoindre une confirmation par référendum populaire.
[16]
Wall Street Journal, 1
er avril 2004.
[17]
La nouvelle définition de la Chine unique de Qian fait référence aux « trois nouvelles phrases » (
xinsanju) suivantes :
« Il n’existe qu’une Chine; la souveraineté territoriale de la Chine ne peut être divisée; le continent et Taiwan sont l’un et
l’autre une partie de la Chine »,
Renmin ribao (Le quotidien du peuple), 27 juillet 2000.
[18]
Àce propos, voir J.-P. Cabestan,
Chine-Taiwan : la guerre est-elle concevable ?, Paris, Économica, 2003.
[19]
Notamment le manque de cadres compétents, la place encore trop importante occupée par l’armée de terre et le déficit
de coordination avec les forces armées américaines.
[20]
Tapei Times, 1
er juin 2004, p. 1.
[21]
Financial Times, 1
er avril 2004.
[22]
Robert Sutter, « Bush’s Korea Policy Gravitates toward China. Will Taiwan Policy Follow ?»,
PacNet, 13,1
er avril 2004.
[23]
« Au cours des négociations et des entretiens entre les deux rives du détroit de Taiwan, Pékin n’a jamais interprété “la
Chine unique” comme étant la République populaire de Chine [… ] [reconnaître] l’appartenance à la RPC n’a jamais
constitué une précondition à l’ouverture de négociations entre les deux rives. »
Cf.
Wenhuibao et
China Daily de HongKong,
5 novembre 2001.