2004
Critiques internationales
Variations
Chine : les balbutiements de l’histoire
[1]
Jean-Luc Domenach
ancien directeur du CERI dont il est actuellement correspondant scientifique, est depuis 2002 directeur de l’Antenne expérimentale de sciences humaines et sociales à Pékin.
La mémoire entretenue par la culture chinoise des souffrances subies à la haute époque totalitaire
[2] a longtemps été considérée comme doublement différente de la mémoire russe. D’une part, bien qu’elle n’ait pas complètement
passé sous silence les blessures du passé – on pense à la fameuse « littérature des
cicatrices » initiée par l’écrivain Han Shaogong à la fin des années 1970 –, cette
mémoire est moins enracinée dans le souvenir de l’horreur. Les témoignages
publiés sur les camps ont été moins nombreux, moins ambitieux littérairement et
politiquement. On ne trouve en Chine aucun équivalent des grands écrivains que
sont Soljenitsyne, Siniavsky ou Chalamov.
D’autre part, la mémoire de la période maoïste qui a fait l’objet de publications
(car les tiroirs privés nous réservent certainement d’énormes surprises… ) a inspiré
plus d’œuvres de fiction ou de récits que d’ouvrages proprement historiques. L’effort
pour raconter ne s’est pas accompagné d’un effort pour analyser et comprendre. Àcet
égard, la Chine postmaoïste a pu longtemps apparaître comme l’exemple assez
exceptionnel d’un pays largement privé de son histoire : non de l’histoire de ses traditions lointaines, ni de son histoire moderne, mais de la partie récente de son histoire
contemporaine qui a donné naissance à son régime politique et rendu nécessaires
les transformations économiques du dernier quart de siècle. L’histoire qui manque
est justement celle dont la population se souvient ou pourrait se souvenir.
La première de ces deux particularités a hélas résisté aux bouleversements profonds qu’a connus la scène publique chinoise depuis la disparition de Deng Xiaoping
en 1997. Si la presse traite abondamment (et avec une liberté de ton croissante) de
la question des prisons, les références à la tragédie du « goulag » chinois demeurent rares dans les publications. Pourtant, il est de notoriété publique à l’étranger
que celle-ci a scandé et symbolisé la tragédie plus générale qui a marqué la révolution chinoise au pouvoir
[3]. Or nous n’avons trouvé qu’un roman historique décrivant un parcours carcéral, ouvrage d’ailleurs assez précis et explicitement inspiré
par l’exemple de Soljenitsyne :
Chine 1957 de YouFengwei
[4]. C’est probablement
grâce à son titre que cet ouvrage a pu être publié, car la campagne contre les intellectuels qui fut déclenchée cette année-là est officiellement critiquée pour ses
« excès ». De la même façon, les « erreurs » du Grand Bond en avant puis de la
Révolution culturelle ont suscité quelques témoignages forts. Mais ils sont au total
peu nombreux et colorés ou voilés par une intention dénonciatrice qui maintient
l’idée d’un communisme fondamentalement bon.
Un événement récent a donné la mesure de l’incroyable amnésie dont sont
frappés les dirigeants et une grande partie de la population : l’indignation sans
mélange qu’ont provoquée en Chine les révélations sur les traitements humiliants
infligés par des geôliers américains à des détenus irakiens. Ce scandale a inspiré
de nombreux commentaires qualifiant ces traitements d’« inouïs ». Cependant, il
ne fait de doute pour aucune personne sérieuse que la « réforme de la pensée » et
la « réforme par le travail » des années 1950 et 1960 en Chine ont été infiniment
plus extrêmes dans les traitements imposés et plus efficaces dans l’écrasement des
individus ; il n’est pas non plus douteux que la situation des détenus chinois
demeure présentement très difficile dans certaines unités de détention, où des cas
de tortures ont été signalés : mais les Chinois semblent l’avoir oublié… Dans le
même registre, il nous est arrivé lors d’un colloque récent de recevoir des questions
scandalisées sur les éliminations pratiquées en France au lendemain de la victoire
alliée de 1945 – des questions dont aucune ne mentionnait à titre de comparaison
les millions de victimes de la prise du pouvoir par le PCC en 1949 : celle-ci est en
général traitée de façon tout uniment positive par les ouvrages historiques.
Et pourtant, si l’histoire de l’horreur reste à écrire et si la propagande continue
à envelopper et à recouvrir la scène intellectuelle, tout indique que, depuis près d’une
décennie, on assiste aux balbutiements d’une histoire du communisme au pouvoir.
Cette histoire atteint rarement la rigueur scientifique, mais elle est de plus en plus
détaillée, de plus en plus complète, et fait apparaître une remarquable mutation de
la mémoire chinoise.
Histoire totalisée, histoire totalitaire
La nouveauté est immense si l’on compare cette évolution récente à la pratique de
l’histoire qui prévalait jusqu’alors. Sous MaoZedong, le passé de la Chine était par
définition la propriété du Parti, c’est-à-dire de son chef. Ilyaurait beaucoup à dire
sur les origines à la fois impériales et communistes du phénomène. Contentons-nous
d’indiquer ici que tous les conflits qui ont marqué l’histoire du PCC se sont traduits
par des réinterprétations de l’histoire révolutionnaire. Cela était déjà vrai dans les
années conflictuelles de la lutte pour le pouvoir, et tout particulièrement durant la
longue période d’ascension de MaoZedong en 1935-1945 : celle-ci s’accompagna
d’une sorte de « cristallisation historique » qui fixa clairement la légende des uns
et des autres. Par la suite, dans le nouveau régime fondé en 1949, l’histoire fut
totalisée par le Démiurge et ses collègues puis, de plus en plus, ses favoris de l’heure.
Le contrôle et la réécriture de l’histoire chinoise – et plus encore de l’histoire révolutionnaire– variaient ainsi suivant les périodes et les accès de paranoïa de Mao.
La caractéristique majeure des années 1949-1976 est à la fois l’ampleur et le
nombre des convulsions qui ont traversé la vie politique chinoise. Telle est sans doute
la cause d’un phénomène très original – à savoir que les dirigeants chinois n’ont
pas entrepris de doubler la publication des
Œuvres choisiesde Mao Zedong sur la
période révolutionnaire par l’édition d’une histoire officielle du PCC. Dans les
périodes de relatif relâchement, seuls paraissaient quelques ouvrages généraux et
conformistes, en général assez brefs, qui servaient de manuels officieux
[5], ainsi que
quelques rares publications à la gloire des martyrs de la révolution. L’entreprise est
devenue de plus en plus risquée au fil des années, à mesure que se confirmaient
l’impatience révolutionnaire du Démiurge et son agacement devant toute concurrence en matière de leadership historique. À partir de 1959, en déclenchant la
double critique du héros impérial Hai Rui et d’un de ses vieux compagnons, le
maréchal Peng Dehuai, qui tous deux avaient osé en remontrer à leur souverain,
MaoZedong a ainsi fait de l’histoire de la Chine un enjeu de rivalités entre des personnes et entre des factions.
Ce faisant, il prenait un risque : celui de se voir lui-même entraîné dans des comparaisons historiques désobligeantes. C’est ce qui arriva dès les années 1961-1962,
quand des journalistes officiels trop confiants dans le relâchement du contrôle
politique reprirent à leur compte une comparaison avec le terrible empereur Qin,
le fondateur de l’Empire et l’incarnation de l’absolutisme, comparaison qui avait
été établie par des protestataires de 1957 et dont Mao ne parvint plus à se défaire
jusqu’à sa mort. Mais, sur le coup, ce furent surtout les arrivistes de la Cour maoïste
qui se servirent de l’opportunité ainsi offerte : en particulier le petit groupe réuni
dès cette époque autour de Jiang Qing et de son vieux protecteur Kang Sheng,
l’ancien patron des services spéciaux àYanan. Ce dernier profita en 1962-1963 de
la publication d’un livre à la gloire de Liu Zhidan (l’un des fondateurs de la base
rouge du Shenxi où les guérilleros de Mao s’étaient réfugiés à la fin de la Longue
Marche), pour revenir en grâce et régler quelques comptes. En outre, la poussée
de fièvre répressive qui avait précédé la Révolution culturelle s’étendit également
au champ historiographique : Qi Benyu, un futur animateur de la Révolution
culturelle, se fit alors remarquer du Démiurge par ses attaques contre divers historiens dont Jian Bocan, et Yao Wenyuan officialisa son entrée dans la fameuse
« Bande des Quatre » en s’en prenant à l’historien Wu Han en novembre 1965,
attaque souvent tenue pour le signal de la Révolution culturelle.
Celle-ci a déchaîné une double tendance à la politisation de l’histoire et à l’historicisation de la politique. L’histoire est devenue un prétexte et un levier pour les
affrontements et les manipulations politiques. C’est dans l’histoire que l’on cherchait
des « preuves » pour compromettre les « contre-révolutionnaires », « ennemis de
classe » et autres « révisionnistes ». Or, outre que tous les dirigeants de l’époque
n’avaient pas été d’emblée membres du PCC et n’avaient pas toujours choisi la
« bonne » voie, nombre d’entre eux avaient accompli à un moment ou à un autre
un « travail souterrain » dans les « zones blanches » : autrement dit, il leur était
arrivé de souscrire aux compromis rendus nécessaires par la clandestinité et les exigences du « Front uni ».
Dans ces années terribles, la biographie des dirigeants constituait une bonne
partie de leur capital politique et personnel : ainsi vit-on Zhou Enlai mettre en
septembre 1975 la dernière main à une déclaration sur son passé juste avant d’entrer
en salle d’opération pour y subir une ultime et décisive intervention
[6]… Chacun
s’efforçait de protéger sa propre histoire et de manipuler celle des autres. Par
exemple, JiangQing (qui faisait par ailleurs la chasse aux témoins de son passé shanghaien) organisa la « révélation » par des gardes rouges d’articles de presse narrant la prétendue abjuration du communisme par ZhouEnlai en 1931. Ce dernier
mit de son côté la main sur des documents compromettants pour l’ancienne actrice
shanghaienne ainsi que pour ses deux acolytes ZhangChunqiao et YaoWenyuan :
la possession de ces documents et le contrôle qu’il exerçait plus généralement sur
les archives biographiques du PCC, les fameux
dang’an, sont probablement l’une
des explications de son extraordinaire survie politique.
Mais le facteur principal était nécessairement l’attitude de Mao lui-même. Car
c’était le Grand Timonier qui tranchait, en histoire comme en toute autre matière.
Tous ses jugements étaient à la fois politiques et historiques. Ainsi les « affaires »
se sont-elles d’abord accumulées, au rythme des purges politiques des années
1966-1971 (l’affaire LinBiao de l’automne 1971 représentant une sorte de pic, puisqu’elle ajoutait aux purges de la Révolution culturelle la condamnation d’un premier groupe de purgeurs). Puis, leur nombre a connu un déclin irrégulier, au fur
et à mesure des réhabilitations successives, dans les années d’affaiblissement du Président et d’érosion de la Révolution culturelle, entre 1972 et 1976.
La renaissance avortée de l’histoire
La mort du Timonier en septembre 1976 et l’écrasement, le mois suivant, de ses
partisans « de gauche » devaient inévitablement influencer le traitement de l’histoire. Et de fait, dans un premier temps, la période de la Révolution culturelle a
fait l’objet d’une dénonciation de plus en plus vigoureuse, car c’est alors qu’avaient
été persécutés les dirigeants finalement victorieux, et en particulier DengXiaoping.
Cette dénonciation a entraîné l’annulation progressive de l’ensemble des « verdicts »
historiques prononcés par la gauche maoïste.
Le moment clé de cette évolution a été une polémique sourde, puis ouverte, à
propos des événements du début du mois d’avril 1976 : ces manifestations à la
mémoire de ZhouEnlai et hostiles à la « Bande desQuatre », initialement réprimées et portées au discrédit de DengXiaoping par les maoïstes radicaux et modérés, furent progressivement réévaluées à mesure que se confirmait le retour au pouvoir de Deng Xiaoping lui-même. Et c’est une décision à la fois politique et
historique qui a sanctionné d’un même mouvement, en décembre 1978, la condamnation de la Révolution culturelle et de ses thuriféraires, l’approbation des journées d’avril 1976 et le retour au pouvoir des exclus de la veille
[7].
Cependant, cette condamnation de la Révolution culturelle ouvrait la voie à
d’autres interrogations, perceptibles à travers l’agitation contestataire autour du mur
de la démocratie et dans l’apparition de la « littérature des cicatrices ». Elles atteignaient à la fois la figure de Mao Zedong – initiateur de la Révolution culturelle
mais auparavant père de la victoire et fondateur du régime–, la mémoire du communisme chinois dans son ensemble, et finalement la pratique de l’histoire elle-même. Mao avait commis des erreurs : jusqu’à quel point ? Jusqu’où s’étendait la
responsabilité du régime et de l’idéologie dont il s’inspirait ? Et finalement :
pouvait-on discuter librement de tout cela, dans les rues comme dans les colonnes
des journaux ? Pouvait-on, en un mot, faire de l’histoire ?
Mais le choix n’existait qu’à l’état abstrait, pour quelques milliers de jeunes
intellectuels. Les nouveaux maîtres du pouvoir étaient de vieux communistes,
parfois même des maoïstes d’origine : pas question, pour eux, de changer ni le régime
ni la définition d’une histoire engendrée par le Parti. Ils tranchèrent donc rapidement : en Mao Zedong, le stratège politico-militaire de la révolution devait
être admiré, et le fondateur du régime approuvé; c’était le Démiurge irrationnel
qui était critiqué pour son action à partir de 1957 et surtout durant la Révolution
culturelle. Dans l’ensemble, le jugement historique restait donc favorable, non
seulement à Mao, mais plus encore au régime communiste, puisque l’une des
causes principales de ses erreurs était de ne pas en avoir appliqué toutes les règles.
Pour bien marquer la dimension politique et éventuellement policière de ce jugement, le Comité central du PCC adopta en juin 1981 une « Décision sur quelques
questions d’histoire » qui posait les limites du débat. Les espoirs et les doutes que
le retour au pouvoir des victimes de la Révolution culturelle avait engendrés furent
ainsi étouffés dans l’œuf. Les verdicts avaient changé, mais ni le régime ni le traitement de l’histoire n’étaient remis en cause.
Pourtant, l’évolution engagée s’est poursuivie d’une autre manière. L’ouverture qui avait été refusée dans le traitement du passé a été jusqu’à un certain point
autorisée – en fait, sinon en théorie – dans la pratique du présent. En effet, cette
dernière laisse désormais une place croissante au pragmatisme économique : si bien
que le pouvoir du Parti, toujours total en matière idéologique et historique, se trouve
fortement nuancé dans le domaine économique et social. Pour la première fois en
Chine, l’histoire qui se fait se sépare partiellement de l’histoire qui s’écrit.
En outre, depuis vingt-cinq ans, la fermeture de l’histoire qui s’écrit n’est plus
de même nature qu’à la haute époque maoïste. Elle vise moins à éliminer les
pensées dissidentes et les hommes qui les portent qu’à les empêcher de s’exprimer
publiquement : car c’est la pratique politique plus que les idées qui intéresse le
régime. Les actes de répression sont relativement peu nombreux, car l’essentiel se
joue ailleurs, au sommet d’abord, dans le double mouvement de mise en place
d’une politique de modernisation économique et d’éviction des oppositions, et à
la base, dans la mise en œuvre de cette politique de modernisation.
En particulier, depuis la fin des années 1970, l’Université a repris et même
amplifié ses activités. La discipline historique est réapparue en même temps que
les autres sciences humaines et sociales, en se focalisant naturellement sur les
périodes les plus anciennes, qui inspirent des travaux de qualité. Le champ de ses
recherches s’est même élargi, y compris en ce qui concerne les pays occidentaux :
par exemple, les travaux sur l’histoire de la France se sont intensifiés à l’approche
du bicentenaire de la Révolution française
[8]…
L’histoire contemporaine de la Chine, quant à elle, se trouve alors enfermée dans
les catégories d’« histoire de la révolution chinoise » ou, plus souvent, d’« histoire
du Parti » : les deux revues spécialisées (bien peu diffusées en dehors des « unités »
qui les portent) sont Dangshi Yanjiu (Études sur l’histoire du Parti), éditée par
l’Académie des sciences sociales, et Zhonggong dangshi ziliao (Matériaux sur l’histoire
du PCC), publiée par l’École centrale du Parti, sous la responsabilité de deux
centres de recherche relevant du Comité central du PCC. Et elles mettent surtout
l’accent sur l’histoire révolutionnaire : l’histoire du communisme au pouvoir
demeure donc dans les limbes. Peuytrouvent à redire au demeurant car, une fois
passée la courte période d’espoirs et de troubles, les années1980 ont été avant tout
le moment du développement économique. Les parias d’hier se sont lancés dans
l’économie privée : pas le temps, donc, de se préoccuper du passé, il vaut mieux,
comme le souhaite le pouvoir, « regarder vers l’avant » ( xiang qian kan). La Chine
se donne un nouvel avenir, celui de la modernisation économique et technologique.
Les disciplines universitaires qui suscitent l’engouement sont désormais les sciences
dures et, de plus en plus, le commerce, la gestion et les finances, qui existaient à
peine dans les cursus précédents. La société urbaine change et paraît croire à une
modernisation politique qui ferait l’économie d’une réflexion sur le passé comme
d’ailleurs sur l’avenir.
Rien d’étonnant, donc, à ce que la décennie des années 1980 n’ait pas été une
période de mémoire, du moins sur le continent chinois : car c’est en Occident que
sont alors publiés d’importants témoignages comme les mémoires de PengShuzhi,
ainsi que des recueils ou récits poignants sur la Révolution culturelle
[9]. C’est à
HongKong que sort en 1986 l’
Histoire des dix ans de Révolution culturelle de YanJiaqi
– un politologue réformiste qui devra s’expatrier en 1989 – et de son épouse
GaoGao
[10]. Sur le continent, en revanche, la moisson est médiocre. Outre des exégèses de la fameuse résolution du Comité central de 1981 et des biographies très
convenues de dirigeants décédés (par exemple YeJianying) ou des volumes en leur
honneur, on note surtout la publication des « mémoires » du maréchal PengDehuai,
l’un des grands soldats de la révolution, qui sont en fait un compendium de textes
divers
[11], ainsi que les souvenirs de quelques personnages fort peu complexes,
comme Li Weihan, l’ancien chef du département du Front uni dans les années1950,
dont on honorait la relative modération, ou le maréchal Nie Rongzhen. Àl’époque,
c’est plutôt le roman et la littérature de reportage d’un LiuBinyan qui sont le support
de la mémoire, et cette mémoire est surtout celle de la Révolution culturelle : rien
d’étonnant à cela puisque les dirigeants nationaux sont précisément ceux qui avaient
été persécutés à partir de 1966, et que la génération qui s’empare des leviers de l’économie et de la société est celle qui a eu entre 20 et 35 ans entre 1966 et 1976.
La décennie décisive : les années 1990
C’est dans la décennie suivante que la situation se modifie : le nombre des publications historiques augmente et leur nature se transforme. L’histoire de cette mutation reste à faire. Pour l’heure, on se bornera à quelques remarques préliminaires.
La première est que le rythme des publications semble s’accélérer au lendemain
de la tragédie de 1989, puis, bien plus encore, après 1997, et enfin, à un degré qui
n’est pas encore clairement perceptible, au début des années2000. Cette périodisation indique que le climat politique joue un rôle important, ce qui n’est pas
étonnant dans un pays où la censure surveille l’édition : la relative détente qui suit
la relance de la politique de « réforme et d’ouverture » en 1992, la disparition de
Deng Xiaoping en 1997 et la retraite progressive de son successeur Jiang Zemin
à compter de 2002 ont probablement levé certains obstacles.
Cette décennie est en outre celle où la plupart des derniers grands du communisme chinois disparaissent : LiXiannian, PengZhen, ChenYun, enfin YangShangkun. À l’heure actuelle, seuls restent en vie quelques « assez grands » comme
Bo Yibo, l’un des responsables de la politique économique dans les années 1949-1966, et WangDongxing, l’ancien garde du corps de MaoZedong devenu par la
suite responsable du fameux « Zhongban », le Bureau administratif du Comité central, et finalement vice-président du PCC. Le premier veille probablement sur les
années d’avant la Révolution culturelle, et le second cherche à sauver ce qui peut
l’être du « dernier Mao »… Sans doute les disparitions des plus grands hommes
ont-elles réduit les dangers de l’écriture historique tout en multipliant les opportunités éditoriales. En outre, leurs successeurs, plus jeunes, sont moins concernés
par les grandes disputes historiques. Certes, ils n’ont pas pris la seule décision
vraiment « révolutionnaire » qui aurait été d’ouvrir les archives du Comité central.
Mais l’ouverture récente (jusqu’à quel point réel ?) de celles de la province du
Guangdong et la mise à disposition (en pratique très partielle) de celles du ministère des Affaires étrangères donnent à penser que la situation n’est pas bloquée.
Une autre évolution majeure semble avoir stimulé les publications historiques :
c’est, vers la fin des années 1990, la « marchandisation » de l’édition et le succès
croissant des ouvrages traitant du passé. L’édition n’est plus une simple affaire de
propagande comme il y a vingt ou trente ans, mais bien une activité commerciale.
L’accent est donc mis sur la rentabilité et la recherche des best-sellers. Les éditeurs
chinois se disputent entre eux et avec ceux de Hong Kong pour obtenir des
mémoires scandaleux, qu’il s’agisse de stars de cinéma ou de personnalités politiques :
il semble ainsi que les autorités aient dû intervenir récemment pour empêcher ou
contrôler la publication des mémoires de YaoWenyuan, l’un des anciens membres
de la fameuse « Bande des Quatre », mémoires qui apporteraient entre autres
révélations des éléments à décharge sur Jiang Qing, l’impératrice déchue.
Les journaux populaires n’hésitent pas à publier les bonnes feuilles ou même l’intégralité de certaines biographies : ainsi, en 2002, le
Quotidien de la jeunesse de Pékin,
le journal à grand tirage de la capitale, a publié sous forme de feuilleton une longue
étude sur le rôle du maréchal YeJianying durant la Révolution culturelle; au printemps 2004, il a publié de larges extraits des mémoires du général Zhang Zhen,
alors même qu’il s’agit d’un personnage d’un relief assez limité
[12]. Une autre illustration significative de l’appétit du public pour ce nouveau genre littéraire est la
présence dans les librairies des gares et des aéroports des mémoires de l’ancien
ministre des Affaires étrangères QianQichen, qui ne comportent pourtant pas de
révélations sensationnelles
[13].
Ce goût prononcé du public suscite, chez des éditeurs apparemment moins
surveillés que d’autres, souvent situés loin de Pékin, la publication d’ouvrages à
sensation sur certains personnages ou certains épisodes mystérieux : par exemple,
sur la vie privée des dirigeants, leurs disputes, et en particulier, pour citer les plus
intéressants, sur LinBiao et la fameuse « affaire GaoGang »
[14]. On trouve également des publications illustrées plus ou moins sérieuses sur les moments les plus
spectaculaires de l’histoire récente.
Il est difficile de périodiser avec précision ce déploiement éditorial. Notre
impression est que certaines publications ont ouvert la voie juste après le massacre
de juin 1989 : comme si, décidées auparavant, elles avaient eu pour fonction de
marquer les limites de la répression. Le signal était d’autant plus clair qu’elles
émanaient d’éditeurs très officiels et portaient sur des personnages significatifs
car souvent controversés : c’est le cas de Wang Shiwei, assassiné pour trotskisme
supposé sur ordre de Kang Sheng en 1947 ; de Pan Hannian, un responsable du
renseignement à Shanghai purgé à tort en 1955 ; de Wu Xiuquan, figure importante de l’histoire de la diplomatie de parti du PCC ou… de MaoZedong lui-même,
raconté par l’un de ses gardes du corps
[15]. Il s’y ajoute le premier volume des
mémoires de ShiZhe, l’ancien interprète de russe et collaborateur direct de Mao
jusqu’au début des années 1950, dont l’évidente volonté de rompre le secret
(notamment sur les relations Mao-Staline) et aussi de régler des comptes personnels évoque des mémoires publiés sous d’autres latitudes
[16]. Dans l’ensemble, le changement de ton est clairement perceptible, quelques années seulement après la
tragédie de juin 1989…
Un peu plus tard, un autre étonnant précurseur est le superbe récit publié par
LiRui en 1994, par la suite plusieurs fois réédité et plus souvent encore piraté, de
la tragique réunion de Lushan qui, durant l’été 1959, vit à la fois l’élimination du
maréchal Peng Dehuai et la première crise de mégalomanie de Mao Zedong :
magnifique effort d’exactitude historique et aussi de méditation politique de la
part d’un témoin qui fut quelque temps secrétaire du Président
[17]. Cet ouvrage, qui
n’est pas sans limites, a donné l’exemple d’une analyse de l’action de MaoZedong
et de la psychologie collective des dirigeants communistes.
C’est dans les années suivantes, d’après le remarquable ouvrage de ChenYan sur
l’histoire intellectuelle chinoise, que se cristallisent des polémiques nouvelles : sur
la « nouvelle gauche », sur la parution des
Œuvres de Gu Zhun (une sorte de
dissident de l’intérieur des années 1960 et 1970, non dans l’ordre littéraire, mais
dans l’ordre économique) et sur la publication à Hong Kong de l’
Adieu à la révolution de LiuZehou
[18]. Ce moment intellectuel suit, au lieu de la précéder, la première éclosion d’ouvrages historiques. Et l’on peut penser qu’il a favorisé la prise
de recul et la diversification des analyses qui se sont manifestées ensuite, même si
le lien entre les deux scènes n’est pas direct : les ouvrages d’histoire sont souvent
entamés des années avant d’être publiés, et nombre de leurs auteurs sont des
cadres, des fonctionnaires ou des personnes privées peu liés aux milieux intellectuels.
En tout cas, deux livres marquent une nouvelle étape en 1997 et 1998. Le
premier est la version révisée des deux volumes de mémoires de BoYibo sur l’histoire de la Chine populaire avant la Révolution culturelle : il s’agit d’une entreprise
remarquable – sinon toujours convaincante– de rendre compte de l’histoire d’une
façon à la fois exacte, lucide et compatible avec le dogme marxiste
[19]. Le second est
un recueil de témoignages sur les excès des différents « mouvements ». Ces témoignages, dont certains sont proches du discours des droits de l’homme, émanent de
personnalités très différentes, parmi lesquelles le général XiaoKe, un ancien de la
Longue Marche qui rapporte une purge méconnue dont il fut victime au printemps 1958
[20]. Ce recueil inaugure une forme d’« histoire orale » (
koushushi) qui
s’est par la suite développée de plusieurs façons.
Durant la période la plus récente, des avancées manifestes sont encore intervenues en matière de recherche historique et de témoignage personnel. En 2003,
Cheng Zhongyuan et Xia Jizhen, deux chercheurs de l’Institut de recherche sur
la Chine contemporaine, ont publié un ouvrage assez original sur le bref retour au
pouvoir de DengXiaoping en 1975. Les auteurs défendaient en effet quelques véritables hypothèses historiques et citaient précisément des documents rangés dans
les archives du Comité central et de certaines administrations
[21]. Cette dernière tendance s’est prolongée par la publication d’un ouvrage imposant sur MaoZedong,
assez peu novateur dans l’interprétation mais dont l’appareil de notes est d’une précision plus grande encore
[22].
Par ailleurs, deux récits de témoins ont fait scandale. En 2002, les mémoires de
ZhangHanzhi, ancien professeur d’anglais de MaoZedong (voire peut-être plus,
d’après la rumeur… ) et fille du grand lettré, écrivain et juriste ZhangShizhao, ont
choqué beaucoup de monde. En effet, l’auteure écorchait l’appareil diplomatique
chinois et plaidait pour son mari défunt, Qiao Guanhua, le ministre des Affaires
étrangères qui avait été accusé de collusion avec la « Bande des Quatre » après
octobre 1976. En 2004, une autre « fille de quelqu’un », ZhangYihe (en l’occurrence fille de Zhang Bojun, une « personnalité démocratique »), a, elle, raconté
l’élimination des grands « droitiers » en 1957. Ce qui a choqué, ce n’est pas seulement la mise en évidence de l’hypocrisie déployée par les dirigeants chinois pour
tendre leurs filets et les retirer ensuite – Zhou Enlai est injoignable durant les
jours qui précèdent le retournement anti-droitier… –, c’est aussi la révélation du
détail des stratégies concurrentes des dirigeants sans troupes qu’étaient les grands
« démocrates officiels », avant et après les tragiques événements de mai-juin 1957 :
telle la ministre de la Santé ShiLiang qui, dès que le vent change, se retourne contre
ses meilleurs amis
[23]. Ces deux ouvrages ont apparemment atteint les limites de
l’acceptable pour la censure, et le second d’entre eux a été – assez mollement,
semble-t-il – interdit de diffusion quelques mois après sa sortie.
Nous n’avons pas les moyens d’évaluer le nombre exact de ces publications
historiques. En nous concentrant sur l’histoire politique intérieure chinoise de
1949 à 1976, nous avons acquis depuis 2002 environ trois cents ouvrages publiés
depuis le début des années1980, la plupart depuis1996. Ce chiffre n’est pas négligeable, d’autant qu’il exclut les ouvrages de pure propagande, les compendiums les
plus médiocres et les livres qui ne relèvent que de la vulgarisation. Il comprend pour
moitié des publications postérieures à 1999, ce qui signale une accélération récente.
De cela il ne faut pas néanmoins tirer de conclusions hâtives : d’abord, parce que
beaucoup de publications des années précédentes sont devenues tout simplement
introuvables; ensuite, parce que le nombre et la diffusion de ces ouvrages sont en
tout état de cause très inférieurs à ceux des ouvrages people ou utilitaires dont raffole
le public chinois; enfin, car l’augmentation du nombre de publications historiques
n’implique pas forcément une extension correspondante du savoir diffusé auprès du
public. Ce savoir demeure pour partie concentré et répétitif. Les publications
n’abordent que rarement les événements les plus tragiques comme la répression des
premières années du régime ou l’épouvantable famine de 1959-1962.
En outre, bien qu’infiniment plus variés qu’autrefois, les ouvrages disponibles
paraissent souvent obéir à d’invisibles signalisations qui conduisent au récit des
mêmes faits et à des interprétations analogues, en passant souvent par les mêmes
anecdotes. Cela tient en partie aux contrôles politiques qui limitent les possibilités d’interprétation de ces faits, mais aussi à la paresse intellectuelle et à un déséquilibre énorme entre les ouvrages de recherche ou d’investigation et les témoignages. Parmi les soixante-dix ouvrages que nous avons étudiés à ce jour, cinq
seulement relèvent plus ou moins du registre académique : un livre assez clair
mais court, peu fouillé et encore moins novateur quant au fond sur l’histoire de la
Révolution culturelle
[24]
; toujours sur la Révolution culturelle, un compendium en
deux volumes comportant quelques contributions assez précises
[25]
; l’ouvrage cité
plus haut sur Ye Jianying entre 1966 et 1976
[26]
; l’étude sur Deng Xiaoping en
1975 déjà citée également
[27]
; et la grande biographie de Mao à laquelle il vient d’être
fait référence
[28].
Sans doute ces ouvrages marquent-ils un net progrès pour la précision des
sources et de l’analyse. Mais les interprétations sont le plus souvent banales et
conformes aux thèses ou aux haines officielles – celles qui concernent la « Bande
des Quatre » et Lin Biao ont fini par lasser une bonne partie du public et par
susciter des doutes croissants… Les références à des travaux occidentaux sont
rares et les traductions se limitent dans l’ensemble à quelques livres généraux
comme le fameux The United States and China de JohnK. Fairbank. Et l’on attendrait en vain des réflexions sur les grands enjeux de l’histoire révolutionnaire chinoise. Autotal, il faut bien reconnaître que les travaux de recherche sur l’histoire
politique de la RPC sont non seulement peu nombreux, mais assez faibles.
À cet égard, il est significatif que les éditions et les revues spécialisées soient
comme envahies par les souvenirs des acteurs, alors que l’on attendrait plus de travaux scientifiques. Ainsi, la maison d’édition de l’Académie des sciences sociales,
qui a publié fort peu d’ouvrages sur l’histoire du communisme au pouvoir, a fondé
en novembre 2002 une importante collection d’histoire orale à laquelle la grande
presse a fait écho. Si la revue d’histoire du PCC de la même académie publie des
analyses portant sur des événements précis, les trois autres grandes revues d’histoire
politique et en particulier les deux qui sont apparues dans les années 1990, Le
courant du siècle et Printemps et automne de Chine comprennent principalement des
témoignages ou des récits. Ceux-ci, il est vrai, révèlent des faits nouveaux et surtout changent la perception des événements, qui s’humanise. Mais on aimerait
que soient plus nombreux les travaux qui, comme ceux des sociologues de l’Université Qinghua (Sun Liping, Guo Yuhua), s’efforcent de faire de l’histoire orale
un instrument de l’analyse des mutations sociales et politiques.
De fait, une tendance très caractéristique de l’évolution actuelle est que les témoignages encombrent la scène éditoriale, mais qu’en un sens ils la font vivre. Tout
se passe, en effet, comme si les grands témoignages disponibles (et autorisés… )
jouaient un rôle essentiel dans la définition d’un « savoir possible », voire d’une
sorte de « savoir légitime » qui circule ensuite de livre en livre.
En effet, la propagande n’a pas disparu, mais son rôle est devenu moins direct.
Elle ne définit que des orientations assez vagues : dire du bien des années 1950,
mais en montrant que les problèmes s’accumulent avec le temps ; dire beaucoup
de mal de la Révolution culturelle, mais avec des nuances, pour rendre compte de
la participation de dirigeants « biens » comme ZhouEnlai et de la victoire ultime
du meilleur d’entre les survivants, DengXiaoping. Et elle n’exclut que les conclusions qui entraîneraient une condamnation nette du régime communiste et non de
ses seules « erreurs ».
Cet élargissement du cercle des contraintes pose deux problèmes difficiles à
tous ceux qui veulent écrire l’histoire : quels sont les événements dicibles ? Et
quelle est leur trame ? Impossible, on l’a dit, de recourir à une histoire officielle,
et les ouvrages officieux sont souvent bien vagues. Impossible, aussi, d’entreprendre une écriture totalement personnelle de l’histoire : car le risque demeure.
Il faut donc s’appuyer sur quelque chose de dense, de concret et d’autorisé à la fois :
les témoignages constituent ainsi un matériau très utile, en particulier les plus
importants par le nom de leur auteur, leur contenu ou leur précision. Pour la
période 1949-1966, par exemple, on s’appuiera sur les souvenirs de BoYibo. Et pour
des événements plus précis, on recourra à tel ou tel témoignage : celui de
Yang Shangkun, à propos de l’affaire Gao Gang ; celui de Wu Lengxi, un des
« lettrés » en cour à l’époque, à propos des débats sur la déstalinisation en 1956,
ou encore celui de Li Rui concernant l’élimination de Peng Dehuai en 1959
[29].
Il est plus compliqué d’écrire à propos de la Révolution culturelle car on ne dispose
d’aucun témoignage politique de haut niveau sur l’ensemble de la période
[30]. Il
faut donc recourir aux témoignages parcellaires de différents acteurs : par exemple,
ceux de Li Xuefeng, sur le printemps 1966 ; de Wang Dongxing sur l’affaire
LinBiao; ou de ZhangYaoci, le chef des gardes des dirigeants centraux, sur l’élimination de la « Bande desQuatre » en octobre 1976
[31].
Plusieurs de ces témoignages sont captivants, même s’ils n’apportent pas d’éléments totalement nouveaux et décisifs. On pense à ceux qui illustrent, par exemple,
l’arrivée des dirigeants communistes en mars1949 dans un Palais d’été dont leurs
services spéciaux, le fameux shehuibu, ont chassé les étudiants progressistes accourus de partout ; l’atmosphère de coup fourré des années 1952-1953, avant que
MaoZedong se résigne à purger GaoGang et RaoShushi; les réunions du Bureau
politique du PCC, dans la chambre de MaoZedong, lorsque, au printemps 1956,
arrive la nouvelle catastrophique du rapport secret de Khrouchtchev; le mélange
de fièvre et de peur qui saisit le Comité central du PCC dans les premiers mois du
Grand Bond en avant en 1958 ; l’autocritique bouleversante de Liu Shaoqi en
1962, quand le désastre du Grand Bond est devenu patent; les fureurs de Mao et
les différents pièges qu’il dispose dans les années 1964-1966 ; ces journées de
juillet 1967 où MaoZedong et ZhouEnlai doivent s’occuper en personne, sur place,
d’empêcher la mutinerie militaire de Wuhan; la panique qui saisit les dirigeants,
Mao compris, quand ils apprennent la fuite en avion de LinBiao le 12 septembre
1971 ; les sanglots du même Mao se rendant aux funérailles de son vieux compagnon le maréchal Chen Yi en janvier 1972, un manteau seulement jeté sur son
pyjama; les complots incessants auxquels les factions rivales se livrent en 1975-1976
pour capter la faveur (et obtenir quelques sentences idéologiques) du vieux tyran.
Ces témoignages sont soutenus par un second lot de publications voisines : les biographies, qui constituent le contingent le plus important d’ouvrages d’histoire
contemporaine. Il en est de toutes sortes, et sur des personnages des plus variés.
Les plus nombreuses concernent MaoZedong lui-même, dont elles détaillent les
manies, les intérêts, les relations (mais non les fréquentations féminines), pour
répondre à la curiosité du public. Ensuite, un bon nombre concernent les « grands
seconds rôles » : Liu Shaoqi, Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Peng Dehuai surtout,
puis les seconds rôles, et jusqu’à des personnages franchement mineurs : ainsi,
une biographie intéressante est celle consacrée à YanHongyan, ancien cadre de la
guérilla du Shenxi qui, nommé plus tard à la tête du Yunnan durant le Grand
Bond en avant, n’eut de cesse de protéger sa province contre la politique délirante
du Centre
[32].
On notera que certaines personnalités semblent bénéficier d’une faveur tardive :
par exemple, WangJiaxiang et ZhangWentian. Ces grands anciens du Komintern
et de la lutte armée, qui avaient d’abord contribué à marginaliser Mao Zedong
avant de lui faire la courte échelle au milieu des années1930, ne se départirent jamais
de leurs réserves à l’endroit du personnage (et plus encore de sa dernière épouse… );
ils eurent le courage de critiquer le Grand Bond et la rupture avec l’URSS : ils représentent pour l’historiographie chinoise actuelle une sorte de dissidence modérée et
acceptable, car ils désignent confusément ce qu’aurait pu être une sorte de « soviétisme national » en Chine et laissent entendre qu’à tout prendre il eût été probablement moins maladroit et certainement moins meurtrier que la « pensée de
Mao »… En marge de l’histoire communiste, on voit aussi revenir timidement les
figures d’intellectuels ou politiciens démocrates disparus au fil des années : ainsi,
Liang Shumin, Hu Feng, ou Luo Longji. Et, toujours dans une optique sensationnaliste, on publie les biographies des dirigeants du Guomindang, et même
celle de Dai Li, le maître des basses œuvres de Chiang Kai-shek.
En un sens, ces biographies s’enracinent dans la tradition du communisme en
général et du régime chinois en particulier, qui veut que les dirigeants disparus soient
encensés et leurs ennemis démonisés. Des comités
adhocsont formés, des colloques
organisés par les anciens subordonnés et amis et leurs actes publiés par des éditeurs
officiels : par exemple, les Éditions littéraires de l’Armée populaire de libération
pour les officiers supérieurs. Assez souvent, ce sont les autorités provinciales qui
entendent ainsi honorer d’anciens dirigeants ou d’illustres enfants du pays : ainsi
les autorités du Yunnan ont-elles commandité l’ouvrage cité plus haut sur Yan
Hongyan et celles de l’Anhui un autre sur LiKenong, un natif de la province qui
fut le véritable fondateur des services spéciaux chinois
[33]. Ces publications par définition conformistes sont souvent médiocres et répétitives, mais on y trouve parfois des détails intéressants sur l’action du personnage concerné : ainsi en est-il par
exemple d’un volume de mélanges en l’honneur de DengZihui, un ancien opposant aux délires agraires de Mao, volume publié sous le patronage d’un comité présidé par Chen Pixian, ancien maire de Shanghai
[34].
Beaucoup plus intéressants sont les récits ou les recueils rédigés ou inspirés par
les proches. Même convenus, ces documents contiennent toujours des précisions
ou des détails croustillants; et ils sont en fait assez semblables à des mémoires, soit
des parents, soit du personnage lui-même. Un exemple connu est celui des souvenirs de la fille de DengXiaoping, MaoMao, sur son père durant la Révolution
culturelle
[35], mais il en est bien d’autres de toutes sortes, en particulier certains réunis
dans une collection sur la vie privée des Grands du communisme publiée par les
Éditions de l’Armée populaire… Les ouvrages les plus intéressants qui ressortissent à cette catégorie sont ceux écrits par les anciens collaborateurs de certains
dirigeants, qui ont souvent conservé la mémoire des faits, voire des documents :
tel est par exemple le cas de la biographie de YangFan, patron des services de Sécurité
de Shanghai au début des années 1950
[36].
Quant aux biographies proprement dites, il en est de trois sortes. Certaines
sont rédigées par des fonctionnaires et peuvent être remarquablement pauvres en
substance : c’est le cas, par exemple, de celle de ZengShan, l’un des grands anciens
des soviets du Jiangxi, qui évite de traiter la vraie question que pose l’histoire de
ce personnage – à savoir pourquoi il n’a occupé par la suite que des positions
secondaires
[37]. D’autres sont l’œuvre de journalistes, dont certains se sont spécialisés dans ce genre littéraire… et commercial. Il en est beaucoup de médiocres, mais
aussi quelques-unes intéressantes ou fourmillant de détails : c’est le cas notamment
des biographies écrites par YuYonglie, et en particulier de celles sur les membres
de la « BandedesQuatre » qui foisonnent d’informations parfois contestées. C’est
aussi le cas d’une biographie de HeZizhen, l’avant-dernière épouse de MaoZedong,
qui repose sur de nombreux entretiens
[38].
D’autres enfin sont le fait d’historiens professionnels, en général membres
d’institutions de recherches internes au Parti, notamment le Centre de recherches
sur la Chine contemporaine. Ce ne sont pas les biographies les plus nombreuses,
mais ce sont souvent les plus intéressantes; les meilleures d’entre elles figurent parmi
les ouvrages historiques les plus solides. C’est le cas, par exemple, de diverses biographies inspirées par LiuShaoqi et ZhouEnlai, ainsi que de la récente et énorme
biographie
[39]
de Mao Zedong pour la période postérieure à 1949, qui est bien
moins une biographie au sens occidental qu’une sorte de chronique plus ou moins
analytique de l’action politique de MaoZedong : en fait, une histoire de la Chine
sous son gouvernement.
Le nombre, la variété et la richesse de ces ouvrages viennent de ce que la biographie est un mode d’écriture privilégié par les historiens chinois contemporains. Cela se vérifie à l’allure biographique de certains ouvrages historiques proprement dits : par exemple, celui sur l’année 1975, l’un des meilleurs, s’apparente
en fait à une analyse de l’action menée par Deng Xiaoping durant cette année
charnière. Ce phénomène s’explique en partie par des modes de réflexion issus du
passé et par des techniques d’autoprotection, car il est à tout point de vue commode
dans la Chine actuelle de croire ou de donner à croire que l’histoire est faite par
les grands hommes. Cela n’empêche pas non plus, comme dans le cas précité, de
réels efforts d’analyse.
Petits faits et grands scénarios
C’est en tout cas par l’écriture autobiographique et biographique que s’étend
progressivement le périmètre des connaissances légitimes. Sans doute, parce que
l’objectif est bien de vendre le livre, la part des « petits faits » est-elle considérable.
Ils constituent sa valeur ajoutée : par exemple, tel ouvrage sur les secrétaires des grands
dirigeants tire son originalité et donc son prix des informations qu’il fournit sur la
vie privée de ces personnages de l’ombre qui excitent l’intérêt du public; on ytrouve
par exemple quelques pages sur ZhangYufeng, la secrétaire fort particulière du Mao
des dernières années, pages qui répondent aux bruits sur sa liaison avec le Président
par des précisions sur son mari et les deux enfants qu’elle aurait eus de lui
[40].
Mais le ballet des petits faits, vrais ou faux, ne prend sens que par rapport à un
scénario plus large qui est tout simplement l’histoire globale du pays et de ses
dirigeants. Tel est le décor, le cadre à peu près inchangé de chaque ouvrage, le fond
sur lequel se greffent les informations nouvelles qu’il véhicule. Et ce décor, lui,
découle de l’ensemble non censuré – et donc à peu près admis– des faits tels qu’ils
sont révélés pour l’essentiel par les biographies et les témoignages.
Les éléments de signalisation historiques qui composent ce décor sont généralement reproduits soit pour leur caractère éclairant ou excitant, soit pour leur
intérêt en termes de propagande. Par exemple, peu d’ouvrages évoquant le fameux
plenum de Lushan qui a éliminé le maréchal PengDehuai éviteront de mentionner la fameuse entrevue nocturne entre le Président et He Zizhen, l’épouse des
années de guérilla dont il s’était séparé peu avant ou peu après sa rencontre avec
JiangQing en 1938. Le récit convenu est que l’entrevue ne se passe pas bien : He
Zizhen, malheureuse et furieuse, multiplie les plaintes et les propos incohérents
et MaoZedong doit la calmer. Évidemment, la scène est pittoresque ou émouvante.
Mais elle présente aussi un intérêt de propagande : suggérer que MaoZedong est
bien seul dans ces mois difficiles, ce qui pourrait contribuer à expliquer les erreurs
qu’il commet alors, lesquelles ne seraient donc pas complètement de sa faute (il est
en quelque sorte assailli par HeZizhen alors que par ailleurs JiangQing a depuis
plusieurs années déserté le lit conjugal : en un mot, le Président est victime des
femmes… ).
Ce genre de « faits légitimes » joue un double rôle. Un rôle de signalisation, tout
d’abord, qui contribue à structurer le cours central de l’histoire : cet aspect est très
important dans un pays à la fois dominé par la censure et privé d’histoire officielle.
Mais aussi un rôle d’exclusion des faits ou des interprétations qui ne coïncident pas
avec la ligne officielle : car il en est beaucoup qui désignent Mao comme un
démiurge égoïste abandonnant les êtres qu’il a dominés. Les petits faits légitimes
contribuent donc à rendre à peu près vraisemblable une histoire qui a longtemps
fait l’objet de rumeurs de toutes sortes.
Un autre exemple est l’affaire LinBiao, dont le récit officiel suscite depuis le début
l’incrédulité de beaucoup. C’est sans doute pour y répondre que les autorités ont
laissé publier d’intéressants témoignages sur l’année 1970-1971, qui précède la fuite
du félon présumé, témoignages qui émanent naturellement du « bon » côté. Mais
dans ce cas le remède n’a été que partiellement efficace : car si ceux-ci font voir
un peu plus clairement le déroulement de la dispute avec Mao Zedong, et s’il
paraît probable que l’avion du maréchal se soit écrasé en Mongolie – on possède
le récit du fils du diplomate chinois à OulanBator qui est allé reconnaître la carcasse –, les allégations de la propagande sur le fameux « complot » ne paraissent
toujours pas confirmées, notamment celles qui concernent l’implication de LinBiao
lui-même dans le « complot » délirant ourdi par son fils, un gandin prétentieux
et irresponsable.
Au total, témoignages et biographies assurent une transition commode entre une
histoire totalement contrôlée et une histoire qui l’est moins, celle d’aujourd’hui,
à laquelle sont ainsi fournies à la fois éléments de cadrage fondamentaux et petites
anecdotes. Et c’est en partie ce qui explique que les auteurs choisissent ce genre
d’écriture. Mais leur succès marchand importe lui aussi. Il provient largement de
ce que ce type d’écriture est ajusté aux attentes du public chinois contemporain,
c’est-à-dire d’une société de plus en plus composée de personnes agissant dans un
contexte non plus d’abord communautaire mais familial, ou même individuel.
Àcet égard, l’évolution du contenu des témoignages et des biographies est significative : le passé est de moins en moins celui des seuls grands hommes, et de plus
en plus celui des individus, et même des anonymes. La transition d’une mémoire
officielle à une mémoire plus réellement humaine est en cours. Àtravers le retour
des mémoires privées dans la mémoire publique se profile le retour à l’histoire, toute
l’histoire, telle que les Chinois – tous les Chinois– l’ont à la fois faite et subie dans
leur chair et leur esprit.
Les « vieilles photos » et le nouveau passé chinois
Le symbole le plus spectaculaire de cette évolution est sans doute la revue bimestrielle
Vieilles Photos(
Laozhaopian) qui est apparue en 1996 et a publié depuis trente-quatre numéros. Bien que sa diffusion plafonne à quelques dizaines de milliers
d’exemplaires, cette revue a fait école. En effet, elle a créé un genre et, à sa suite,
d’autres publications ont adopté un titre évoquant les « vieilles photos ». Par
ailleurs, beaucoup des ouvrages que nous avons cités plus haut comprennent des
photographies d’origine privée, et représentent notamment des événements
familiaux
[41].
Tout indique donc que la revue est représentative d’un état d’esprit assez répandu,
et pas seulement dans les générations âgées. Il ne s’agit pas d’une revue d’amateurs
de vieilles cartes postales ou de beaux clichés. C’est une revue qui, à partir de
photographies privées, publie des souvenirs et des témoignages sur des lieux, des
événements et plus souvent des personnages : elle décrit donc une histoire vécue.
Les photos servent en fait à légitimer une présentation du passé qui éclaircit et
accentue des tendances déjà présentes dans les témoignages et les biographies.
Tout d’abord, le passé de Vieilles Photosest l’ensemble du passé chinois « photographié », en commençant à la fin de l’Empire : ainsi est rétablie une continuité
historique qui fait bien voir les incroyables transformations subies par la Chine en
un peu plus d’un siècle. En outre, ce n’est pas seulement le passé de la Chine
continentale, mais aussi celui de ses marges ethniques (qui font l’objet d’assez
nombreux récits), et même de Taiwan (en évitant, il est vrai, de heurter de front
les dogmes en vigueur). Et c’est encore un passé dans lequel les Occidentaux apparaissent souvent sous un jour brillant ou sympathique… Ce passé n’est pas d’abord
celui de la politique et des grands hommes, mais le passé de la société, des mœurs
et des coutumes – par exemple, dans un numéro récent, le souvenir des derniers
grands nobles de l’époque Qing. C’est aussi le passé de toutes les bizarreries,
drôles, tendres ou tragiques, à toutes les époques – et c’est incontestablement la
Chine urbaine des années 1930 qui suscite le plus la fascination du lecteur chinois,
pour des raisons qu’il est encore aujourd’hui bien difficile d’établir.
L’époque maoïste y apparaît comme celle d’une terrible dictature : MaoZedong,
interrogé en 1957 par un intellectuel sur ce que serait devenu LuXun s’il avait vécu
jusqu’à la prise de pouvoir par les communistes, répond benoîtement qu’il serait
« en prison ». Mais la société n’est pas pour autant aphasique et l’on découvre ces
cadres de base qui avaient courageusement refusé le délire du Grand Bond en
avant, et ces jeunes gens qui, avant le fameux YuLuoke
[42], avaient osé critiquer le
discours maoïste, parfois au péril de leur vie. D’anciens jeunes instruits se souviennent
de leur exil à la campagne comme de grands moments de misère et de fraternité
[43].
Vieilles Photosmodifie ainsi la définition du passé : ce n’est plus le passé des officialités ni même des grandes aventures collectives, c’est le passé des petites collectivités, et plus encore des familles, des amis, des êtres chers, le passé des individus
noyés dans la grande Histoire ou broyés par elle, un passé investi d’affectivité. Ce
sont des individus d’aujourd’hui qui se réapproprient ce passé. Dans
Vieilles Photos,
la gloire ne fait pas disparaître la souffrance ou la joie, et les grands hommes ne
l’emportent pas forcément sur le petit peuple. La revue ne s’intéresse pas seulement aux héros ou aux démons, mais à tous ceux qui ont vécu dans leur ombre, leurs
amis, leurs épouses, leurs enfants.
La revue développe donc sous une forme plus achevée l’idée, qui s’esquisse
aussi dans les témoignages et les biographies, selon laquelle le passé n’est pas seulement celui que l’on vous impose, mais aussi celui que l’on vit et tel qu’on le vit,
c’est-à-dire au fond, pour une large part, une affaire privée. De ce point de vue,
le témoignage le plus remarquable est peut-être celui de Zhang Hanzhi qui se
ressaisit du passé de son mari, Qiao Guanhua, lorsqu’elle décide (et elle n’est,
semble-t-il, pas la seule veuve de dirigeant dans ce cas) de transférer ses cendres
du cimetière officiel de Babaoshan à son village natal.
On est même tenté d’évoquer l’esquisse d’une « révolte » des femmes de héros
pour désigner les mémoires écrits par les épouses de ZhangWentian, de TaoZhu,
de Mao Zemin ou encore de Shu Tong, le patron du Shandong purgé à cause de
la famine du Grand Bond – des femmes qui étaient d’ailleurs elles-mêmes, le plus
souvent, d’anciennes cadres de la guérilla, voire carrément des héroïnes, en tout
cas, à ce qu’il semble de sacrés caractères
[44]… Sans doute leurs récits demeurent-ils partiellement convenus. Mais il s’y profile trois idées neuves : que leurs maris
n’avaient pas que des qualités (il semble que la vie de couple de Tao Zhu et de
Zeng Zhi ait été assez agitée… ) ; qu’elles leur ont plus ou moins sacrifié leurs
propres carrières ; et que le service de la révolution a été accompli au détriment
de leurs couples, si bien qu’elles ont souvent vécu très seules
[45]. Les grands hommes
étaient plus ou moins des infirmes du sentiment. Comme sa nouvelle épouse
ZhuoLin lui réclame des lettres du front, DengXiaoping commence par faire écrire
son secrétaire – ZhuoLin préfère alors lui dire de cesser. Et WangGuangmei doit
faire la guerre à LiuShaoqi pour qu’il prenne l’habitude de rentrer le soir quelques
minutes chez lui avant de repartir pour enchaîner les réunions
[46]…
Dans Vieilles Photoscomme dans les témoignages et les biographies apparaissent
aussi les enfants des héros, qui subirent souvent des avanies durant la Révolution
culturelle. Ces personnalités souvent moins affirmées ont besoin de s’appuyer sur
la convention de l’admiration éternelle, mais le point de vue est tout de même là
aussi beaucoup plus « privé », voire égoïste. Et les meilleurs de ces témoignages,
en particulier ceux de LiMin, la fille de MaoZedong, et de LuoDiandian, la fille
de Luo Ruiqing, laissent poindre la douleur des affections perdues avant d’avoir
été complètement nouées.
L’évolution principale que désignent tant les publications historiques récentes que
la revue VieillesPhotos, c’est donc un mouvement de privatisation mais aussi, si l’on
peut dire, de « familialisation » de la mémoire. Le passé dont l’on se souvient est
de plus en plus celui des individus et de leurs familles. Ce n’est pas un passé d’abord
moral ou national, mais un passé individuel ou familial, en tout cas un passé affectif.
Cette familialisation s’appuie certainement sur d’anciennes traditions qui glorifient
les histoires et les légendes familiales. Il est intéressant que cette tradition trouve
aujourd’hui des adeptes, non seulement dans des familles disposant de quelque
ancienneté, mais dans des familles que le communisme a sorties de la glèbe, et dont
les héritiers entretiennent la gloire sans regarder à la dépense…
La tentation est évidemment grande de relier cette évolution à celle de la société
et de la culture chinoises contemporaines. Il est clair que les grandes causes ont
disparu de la Chine d’aujourd’hui, et l’« adieu à la révolution » paraît durable. Il
est tout aussi clair que l’élévation du niveau de vie et le relâchement des contraintes
sociales entraînent une individualisation marquée des comportements. Cette évolution assez classique transite par une phase durant laquelle la famille conserve une
grande importance financière et affective : elle demeure dans la Chine contemporaine
l’unité au sein de laquelle se nouent les destinées individuelles. Historiquement,
c’est elle qui a assuré le passage des incertitudes de l’ère totalitaire à celles de l’ère
post-totalitaire et capitaliste. Il existe donc une incontestable concordance entre
l’évolution de l’écriture historique et celle de la société.
Mais l’on peut penser aussi que cette concordance ne déplaît pas aux autorités.
Car le mélange de privatisation et de « familialisation » de la mémoire présente
de sérieux avantages politiques. Il permet à une bonne partie de la population de
se réapproprier la partie sensible du passé. Mais il occulte aussi la partie publique
de ce passé, ce qui prive le pouvoir de l’approbation – et de la critique– de ses sujets,
mais lui laisse les moyens d’entretenir des idées toutes faites ou des réflexes
convenus : sur la grandeur fondatrice de Mao, sur la droiture de Zhou Enlai, sur
la politique d’indépendance du régime, sur les méfaits du Japon, etc.
L’opération doit respecter quelques conditions : que les publications demeurent
aussi « apolitiques » que possible, que les faits cités n’atteignent aucun des grands
totems du régime, que les comparaisons avec le passé chinois ou avec d’autres
pays demeurent rares. On peut penser qu’à l’avenir ces conditions seront de plus
en plus difficiles à respecter car l’exigence des lecteurs augmente. Le fait est que,
à l’heure actuelle, elles demeurent globalement remplies, ce qui permet aux autorités d’autoriser la reconstruction des mémoires privées sans faire renaître la
mémoire publique, et ainsi de retarder le grand déballage ou de l’empêcher.
On ne peut en effet réfléchir à la situation de la mémoire en Chine sans tenir
compte d’un fait fondamental : les malles, les fonds de tiroirs et les mémoires
privées abritent une immensité de faits tragiques, tellement tragiques même que
le souvenir en est souvent insupportable, tant pour les descendants des victimes que
pour les descendants des assassins. L’histoire chinoise a depuis 1949 abrité toutes
les formes imaginables d’atteintes à l’intégrité humaine : physiques et spirituelles,
personnelles et impersonnelles, par la contrainte, l’appauvrissement ou l’épuisement. Et elle a, comme auparavant celle de l’URSS, appelé les êtres humains à
contribuer à leur déchéance en prétendant les conduire à s’en libérer. Elle aura donc
abrité à peu près toutes les sortes de souffrances, sauf celles – et encore, pas toutes–
qui découlent de l’abaissement national.
Aussi sensationnels que paraissent nombre des petits faits qui filtrent des publications récentes, il faut donc garder à l’esprit qu’ils ne représentent qu’une part
infime de la « vérité », ou en tout cas de l’immensité des souvenirs humains.
L’histoire de la révolution chinoise au pouvoir qui s’écrira un jour sera une terrible
histoire d’espérance et de tragédies, de clameurs et aussi de silences insondables,
une histoire dans laquelle la survie de l’âme et du corps n’a jamais cessé de faire
problème. Aussi rusé soit-il, àcôté de ce qui sera finalement mis au jour d’une façon
ou d’une autre, en partie ou en totalité, le discours historique présent s’apparente
donc à de simples balbutiements. La divergence est même si grande entre les souvenirs intimes et ce que l’on peut appeler les mémoires autorisés qu’on ne peut éviter
de penser que la ruse des autorités rencontre un certain consentement chez leurs
lecteurs et sujets.
Tout se passe au fond comme si s’opérait dans la mémoire la même transition
rusée qui s’accomplit dans la politique globale : repousser à plus tard les sujets qui
fâchent pour se concentrer sur ce qui peut être gagné ensemble dès maintenant.
La ruse est intelligente, car le temps qui passe émousse les souvenirs, affaiblit les
colères, réduit les solidarités. Et l’on voit bien les avantages que les autorités
trouvent à ce genre de manœuvres. Mais elles ne sont pas sans risques. Car le
temps que le pouvoir gagne ainsi, il le fait perdre à des entreprises essentielles et
inachevées en Chine : la construction d’une identité nationale ou la formation
d’une conscience civique.
[1]
Les pages qu’on va lire sont le produit encore fragile d’une recherche entreprise à la faveur d’un séjour en Chine populaire. Cette recherche est simplement commencée. Elle appellerait des comparaisons avec d’autres situations contemporaines,
ainsi qu’un renvoi plus systématique aux réflexions générales sur la mémoire. Il a paru cependant utile d’en proposer dès
maintenant une sorte d’avant-propos à
Critique internationale pour susciter des discussions et des comparaisons qui l’aideront à progresser. Ce texte doit beaucoup aux commentaires de Laurent Ballouhey et aux échanges avec Antoine Richard.
Afin de ne pas trop l’alourdir, on a choisi de ne signaler, en traduction française, que les principales références. Les spécialistes trouveront un appareil de notes plus complet avec les transcriptions phonétiques chinoises, dans le texte qui sera
publié prochainement sur le site de l’Antenne franco-chinoise de sciences humaines et sociales :
www. antenne-pekin. com
[2]
Soit la période durant laquelle la société chinoise a subi des efforts récurrents de totalisation politique, marqués par des
méthodes d’une violence extrême : en gros, de 1949, année de la prise du pouvoir par les communistes, à 1978, qui marque
le début de l’ère DengXiaoping et le moment où les camps de travail se sont vidés d’une grande partie de leurs détenus politiques.
[3]
J.-L. Domenach,
Chine, l’archipel oublié, Paris, Fayard, 1992; voir aussi les travaux et mémoires de HarryWu, en particulier
Laogai, The Chinese Goulag, Boulder, Westview Press, 1992.
[4]
Shanghai, Éditions littéraires de Shanghai, 2001.
[5]
L’un des manuels les plus connus est celui de HeGanzhi, édité pour la première fois en 1954 :
Cours sur l’histoire révolutionnaire contemporaine de la Chine (texte préliminaire), Pékin, Éditions de l’enseignement supérieur.
[6]
Mao Mao,
Mon père Deng Xiaoping durant la Révolution culturelle, Pékin, Éditions documentaires du Comité central,
2000, p. 407.
[7]
Le meilleur témoignage en langue chinoise sur cette période est celui de YuGuangyuan,
Le tournant historique tel que je
l’ai vécu, devant et derrière le rideau :
la troisième session du onzième Comité central du PCC, Pékin, Éditions et traductions du
Comité central, 1998. On peut aussi se référer à Zhang Shujun,
Le grand tournant, Hangzhou, Éditions populaires du
Zhejiang, 1998.
[8]
LouJunxin,
Nouvelles sur l’étude de l’histoire de France en Chine, Hangzhou, Éditions de l’Université du Zhejiang, 1999.
[9]
Claude Cadart, Cheng Yinghsiang,
L’envol du communisme en Chine, Mémoires de Peng Shuzhi, Paris, Gallimard, 1983, tome 1;
parmi les recueils et récits, nous nous contenterons de citer ici deux traductions intéressantes : Jung Chang,
Les cygnes
sauvages, Paris, Plon, 1991, et Michael B. Frolic,
Le peuple de Mao, Paris, Gallimard, 1982.
[10]
HongHong, Éditions du Dagongbao, 1986.
[11]
Le récit de PengDehuai, Pékin, Éditions littéraires de l’Armée populaire de libération, 1981. La réédition la plus récente
( 2002) n’introduit qu’une légère modification de titre :
Autobiographie de PengDehuai.
[12]
Fan Shuo,
Ye Jianying dans des temps extraordinaires, Pékin, Éditions Huawen, 2002,2 volumes ;
Les mémoires de Zhang
Zhen, Pékin, Éditions littéraires de l’Armée populaire de libération, 2003.
[13]
Qian Qichen,
Dix souvenirs de diplomatie, Pékin, Éditions de la connaissance du monde, 2003.
[14]
Ou plus exactement l’affaire du « clan anti-Parti » de Gao Gang et Rao Shushi, deux potentats régionaux brillants et
dynamiques, apparemment appréciés de MaoZedong, qui furent accusés de complot et éliminés en 1954 par les grands seconds
rôles du régime.
[15]
Wen Jize et
al.,
La réhabilitation de WangShiwei, Pékin, Éditions des masses, 1993; YiQi,
Pan Hannian, Pékin, Éditions
de la Sécurité populaire de Chine, 1991 ; Wu Xiuquan,
Mémoires et souvenirs, Pékin, Éditions de l’École centrale du Parti,
1991; Li Yinqiao,
Quinze ans aux côtés de MaoZedong, Shijiazhuang, Éditions populaires du Hebei, 1991.
[16]
Shi Zhe,
Aux côtés des grands hommes de l’histoire, Pékin, Éditions documentaires du Comité central, 1991.
[17]
Li Rui,
Ce qui s’est vraiment dit à la réunion de Lushan, Zhengzhou, Éditions populaires du Henan, 2000.
[18]
Chen Yan,
L’éveil de la Chine, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2003.
[19]
Bo Yibo,
Souvenirs de certaines décisions et événements d’importance, Pékin, Édition populaires, 1997.
[20]
Xiao Ke, Li Rui, Kong Yuzhi,
Les campagnes politiques que j’ai traversées, deuxième volume d’une série de trois consacrés
à des mémoires de victimes, Pékin, Éditions et traductions du Comité central, 1998.
[21]
Cheng Zhongyuan, Xia Jizhen,
Le prélude au tournant historique, DengXiaoping en 1975, Pékin, Éditions de la jeunesse, 2003.
[22]
Feng Xianzhi, Jin Chongji,
MaoZedong, Pékin, Éditions documentaires du Comité central, 2 tomes, 2003.
[23]
Zhang Hanzhi,
J’ai franchi l’épais portail rouge, Shanghai, Éditions Wenhui, 2002; Zhang Yihe,
Le passé n’est pas comme
la fumée, Pékin, Éditions de la littérature populaire, 2003.
[24]
Xi Xuan, JinChunming,
Brève histoire de la Révolution culturelle, Pékin, Éditions d’histoire du PCC, 1996.
[25]
Zhang Hua et
al.,
En se souvenant de la Révolution culturelle, analyses et réflexions sur les dix ans de Révolution culturelle, 2 volumes,
Pékin, Éditions de l’histoire du PCC, 2000.
[26]
Fan Shuo,
Ye Jianying dans des temps extraordinaires,
op. cit.
[27]
Cheng Zhongyuan, Xia Jizhen,
Le prélude au tournant historique, DengXiaoping en 1975,
op. cit.
[28]
Feng Xianzhi, Jin Chongji,
MaoZedong,
op. cit.
[29]
Le témoignage de Li Rui a été cité plus haut. Celui de Wu Lengxi se trouve dans Zhu Yuanshi,
Histoire orale des événements importants de la République, Changsha, Éditions populaires du Hunan, 1999 ; celui de Yang Shangkun est publié à
la fin de Yang Shangkun,
En souvenir des camarades dirigeants et compagnons d’armes, Pékin, Éditions documentaires du
Comité central, 2001.
[30]
On dispose en revanche des souvenirs (inégalement précis) de WuDe, un responsable de Pékin dont les responsabilités
étaient tout de même réduites dans les années 1966-1968.
[31]
Voir ZhangYaoci,
Le chef de la brigade des gardes du Comité central se souvient de MaoZedong, Pékin, Éditions des masses,
2001 ; Wang Dongxing,
La lutte entre Mao Zedong et la clique contre-révolutionnaire de Lin Biao, Pékin, Éditions de la Chine
contemporaine, 1998; XiaoKe et
al. (2002),
Les campagnes politiques que j’ai traversées,
op. cit., p. 566 etsuiv.; et WuDe,
Dixans
d’orages, Pékin, Éditions d’histoire de la Chine contemporaine, 2004.
[32]
Li Yuan,
Seulement le réel, à la recherche des faits et gestes du général Yan Hongyan, Kunming, Éditions populaires du
Yunnan, 2003.
[33]
Xu Linxiang, Zhu Yu,
Li Kenong, Hefei, Éditions populaires de l’Anhui, 2003.
[34]
En souvenir de Deng Zihui, Pékin, Éditions populaires, 1996.
[35]
Deng Rong,
Deng Xiaoping and the Cultural Revolution, Pékin, Foreign Language Press, 2002.
[36]
Yang Fan,
Les vingt-cinq ans d’injustices subis par un chef de la Sécurité, Pékin, Éditions des masses, 2001.
[37]
SuDuoshou, LiuMianyu,
ZengShan, Nanchang, Éditions populaires du Jiangxi, 2003.
[38]
Les biographies par Yu Yonglie de Wang Hongwen, Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et semble-t-il de Jiang Qing ont
été rééditées en 2000 par les Éditions du Xinjiang à Wulumuqi; celle de HeZizhen par WangXingjuan a pour titre
Sur les
Jinggang les oiseaux sont rouges : la vie orageuse de HeZizhen, Shenyang, Éditions populaires du Liaoning, 2000.
[39]
Feng Xianzhi, Jin Chongji,
MaoZedong,
op. cit. Cette biographie ne compte pas moins de 1798 pages…
[40]
Shan Feng,
Les secrétaires à l’intérieur de la muraille rouge, Yanji, Éditions de l’Université de Yanbian, 1998.
[41]
Àcet égard, les photographies publiées par la fille de DengXiaoping dans les livres qu’elle a écrits sur son père et notamment
dans le dernier,
Mon père DengXiaoping durant la Révolution culturelle (
op. cit. ), ont probablement fait école.
[42]
Jeune dissident avant la lettre exécuté pour avoir diffusé des critiques fondamentales de la Révolution culturelle.
[43]
Laozhaopian, 25, p. 53; 26, p. 111; 10, p. 23 ; 12, p. 30; 9, p. 68.
[44]
Liu Ying,
Destin et carrière avec Zhang Wentian, Pékin, Éditions de l’histoire du Parti, 1997 ; Zeng Zhi,
Une survivante
de la révolution, 2 tomes, Canton, Éditions populaires du Guangdong, 2000; MaShexiang,
Le témoignage historique d’une révolutionnaire, Pékin, Éditions de l’histoire du Parti, 2002 ; Shi Lan,
Mes quarante années avec Shu Tong, Xian, Éditions du
Shenxi, 1997.
[45]
Les études de « genre » analyseront sans doute comme une sorte de contre-feu l’ouvrage récemment publié par la très
convenable Fédération des femmes sur les principales épouses de dirigeants de l’histoire communiste :
Vaillantes et affectueuses,
la légende des dix grandes Dames du Parti communiste chinois, Pékin, Éditions de la Fédération des femmes, 2004.
[46]
Gu Baozi (dir.),
Secrets de derrière la muraille rouge, Canton, Éditions Huacheng de Canton, 2004.