Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630009
204 pages

p. 139 à 155
doi: en cours

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no 25 2004/4

2004 Critiques internationales

Le transfert de la Stratégie européenne pour l’emploi aux nouveaux États membres

Rachel Guyet chargée des relations internationales au 1er cycle est-européen de Sciences Po à Dijon. Ses recherches portent sur l’emploi et les politiques sociales en Europe. Elle a publié notamment « Pologne, profils d’agriculteurs » (avec F. Bafoil, L. L’Haridon et V. Tardy), Le Courrier des Pays de l’Est ( 1 034, avril 2003) ; « L’Association de chômeurs d’Allemagne : entre rupture et continuité », Communisme ( 64,2001) et « Transfert des outils de gestion du chômage dans les nouveaux Länder », dans F. Bafoil, Chômage et exclusion en Europe postcommuniste, Allemagne de l’Est, Pologne (Paris, L’Harmattan, 1999). E-mail : rachel.guyet@sciences-po.fr
Le 1er mai 2004, l’Union européenne s’est élargie à dix nouveaux pays, dont huit ont connu la domination du système soviétique. Pour préparer cette nouvelle vague d’élargissement, un profond travail de mise aux normes démocratiques, économiques, institutionnelles etadministratives a été opéré avec le soutien des pays de l’Europe des quinze, dont l’une des dimensions est la reprise de l’acquis communautaire [1]. C’est probablement dans le domaine de l’emploi et des politiques sociales que celle-ci se révèle la plus délicate. Le titre « Emploi » du traité d’Amsterdam recouvre en effet plusieurs domaines – politique, économique et social – que les nouveaux États membres n’ont pas pour habitude de considérer comme interdépendants les uns des autres. En Europe occidentale, le problème du chômage et de l’insertion sociale et professionnelle renvoie à une longue expérience des crises économiques qui a conduit à la mise en place progressive d’objectifs et de règles communs. Leur cadre, fixé par le Conseil de Lisbonne en mars2000, préconise comme principe de « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale [2] ». Ces objectifs se traduisent par la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE), conçue comme l’instrument principal au niveau européen qui doit assurer l’orientation et la coordination des priorités des politiques de l’emploi auxquelles adhèrent les chefs d’État des pays de l’Union européenne. La SEE fonctionne selon le principe d’une « méthode ouverte de coordination », qui, au niveau des politiques européennes de l’emploi, repose sur les principes de subsidiarité, de convergence, de gestion par objectifs, de surveillance multilatérale et d’approche intégrée. Ces principes renvoient à la définition de priorités communes, à une évaluation conjointe des marchés du travail, à la concertation des actions à mettre en œuvre, à une action intégrée sur différents domaines pouvant influencer la situation de l’emploi. Or ces réponses, qui se sont construites au fil du temps pour faire face aux problèmes de l’Ouest, ne correspondent ni aux difficultés sociales et professionnelles ni au fonctionnement administratif et bureaucratique des huit pays d’Europe centrale et orientale désormais membres de l’UE. En effet, ces derniers sont brusquement passés d’une situation de plein emploi avant 1989 à une situation de chômage de masse et leurs politiques sociales ont du coup évolué dans un temps très court. Au programme très généreux du début des années 1990 a rapidement fait place une vision de plus en plus restrictive de l’aide sociale et de moins en moins tournée vers les populations en difficulté. Par ailleurs, ces pays qui n’ont pas participé à l’élaboration de la stratégie européenne pour l’emploi ne considèrent pas toujours l’investissement dans les ressources humaines comme étant un soutien à la compétitivité économique alors qu’à l’inverse l’UE insiste sur le lien entre l’économique et le social.
À partir de 1990, les organisations internationales ont fait pression sur les gouvernements des pays postcommunistes candidats à l’entrée dans l’UE pour qu’ils mettent en place des politiques économiques favorisant les privatisations et les restructurations. C’est donc sous l’effet conjugué du chômage de masse et des contraintes financières imposées dans la perspective de l’adhésion, que ces États ont été obligés de repenser leurs politiques sociales. L’intervention publique dans le domaine de l’emploi est par conséquent très récente dans ces pays. En outre, elle porte aussi bien la marque des expériences héritées du communisme que des règles imposées par les différentes institutions occidentales. Il s’agit dès lors de s’interroger sur les conditions dans lesquelles la SEE a été transférée durant la phase de préparation à l’adhésion. L’aide apportée à ces pays dans le cadre des jumelages institutionnels [3] est-elle pertinente compte tenu de la différence des trajectoires historiques ? Quelles sont les limites de ce type de transfert ?
La politique sociale ne peut être réduite à de simples mesures d’ajustement technique. Elle relève de véritables choix idéologiques et, plus généralement, d’une vision de la démocratie. Le choix d’un modèle européen en la matière implique la définition d’un cadre d’action fondé sur un ensemble de valeurs et d’objectifs communs qui renvoient aux finalités de l’Union européenne, voire à la question de sa légitimité. En effet, si la SEE inaugurée lors du sommet européen de Luxembourg en 1997 a permis d’améliorer la qualité de l’emploi, le niveau de la formation et les conditions de travail, son efficacité est largement démentie par des taux de chômage toujours élevés et une compétitivité économique qui souvent laisse à désirer. Que les seuls pays qui soient parvenus à retrouver une certaine compétitivité économique soient les pays anglo-saxons, dont les politiques à tendance libérale constituent un attrait important pour les nouveaux États membres, suffit à remettre en question la notion même d’Europe sociale. C’est donc dans le contexte de débats politiques internes à l’Union européenne que les outils de la SEE ont été transférés aux pays candidats.
 
Une méthodologie complexe
 
 
La mise en œuvre de la Stratégie européenne pour l’emploi se déroule en plusieurs étapes. Pour commencer, le Conseil adopte chaque année, sur proposition de la Commission, une série de lignes directrices présentant les priorités communes des États membres. Sur cette base, chaque État doit ensuite élaborer un Plan d’action national qui traduit les lignes directrices en actions concrètes adaptées à chaque contexte national particulier. Celui-ci donne lieu, dans un troisième temps, à une évaluation conjointe de la Commission et du Conseil qui préparent et adaptent de nouvelles lignes directrices en fonction des résultats obtenus. La SEE vise à assurer à la fois la compétitivité économique et la cohésion sociale des territoires. Elle intervient dans les domaines généraux de l’emploi et des structures du marché du travail dont le dialogue social constitue un élément important, mais aussi dans les domaines de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes et de l’exclusion sociale et professionnelle. Elle aborde également des problématiques plus complexes et délicates telles que l’emploi non déclaré, la déscolarisation, l’emploi des populations vieillissantes, l’emploi en milieu rural, etc.
Concrètement, les politiques d’intervention publique nationales s’appuient sur quatre piliers :
  • l’employabilité, c’est-à-dire la capacité d’insertion, en particulier des populations menacées d’exclusion sociale et professionnelle;
  • l’entreprenariat ou la promotion de l’esprit d’entreprise;
  • l’adaptabilité dont les priorités portent sur le développement de la formation continue, l’utilisation des nouvelles technologies et le soutien aux PME;
  • ’égalité des chances.
Si le processus de coopération a été rapidement lancé, alors même que l’impact de la SEE sur les performances du marché travail était contesté, la reprise de l’acquis dans son intégralité pose plusieurs problèmes dans les pays d’Europe centrale et orientale. D’une part, les procédures de mise en œuvre de l’outil financier de la SEE, le Fonds social européen [4], sont d’une grande complexité et leur maîtrise représente un véritable défi en soi, y compris pour les anciens pays membres. D’autre part, la méthode communautaire implique un certain nombre d’interventions dont le calendrier n’est pas toujours pertinent. Il s’agit en effet, pour les différents pays candidats, de réaliser des démarches qui vont de l’évaluation conjointe avec l’UE de la situation de l’emploi, à l’intégration dans la législation nationale des règlements et directives communautaires en passant par la construction des procédures et organisations nécessaires à l’application du Fonds social européen. Autant d’étapes qui peuvent être amenées à se chevaucher dans le temps. Citons ici un exemple. Une première analyse des priorités en matière de politiques de l’emploi doit donner lieu à la rédaction de documents d’évaluation conjointe ( Joint Assessment Papers, JAP), signés respectivement par le Commissaire chargé de l’Emploi et des Affaires sociales et par les ministres du Travail de chaque pays. Ces documents servent ensuite de base à l’élaboration de plans sectoriels consacrés aux ressources humaines. Or, en Pologne par exemple, les JAP ont été réalisés en 2001 sur la base des chiffres de l’emploi de l’année 2000 qui faisaient apparaître un taux de chômage d’environ 12 %. Deux ans plus tard, lorsqu’il s’est agi de rédiger et de valider les plans sectoriels, qui devaient s’appuyer sur la stratégie définie dans les JAP, ce taux était passé à 19%. Dès lors, les mesures prises sur la base des documents d’évaluation conjointe n’étaient plus adaptées. Ce décalage temporel est d’autant plus important que la mise en place concrète du FSE intervient encore plus tard, après la rédaction et la validation des plans sectoriels.
L’élaboration de ces derniers est en outre une opération complexe. Ils doivent décliner les objectifs de la SEE en priorités nationales selon une approche intégrée de l’insertion sociale et professionnelle. Les lignes directrices relatives à l’emploi ne se limitent donc pas aux seules politiques actives de l’emploi, elles couvrent également des domaines tels que les politiques sociales, l’éducation, la formation continue, le système fiscal, les politiques de développement local et régional et les politiques de compétitivité économique. Une intervention globale sur l’ensemble de ces secteurs nécessite une coordination à la fois horizontale et verticale des différents niveaux d’intervention publique et privée. C’est là que réside le principal enjeu du transfert de la SEE aux pays d’Europe centrale et orientale.
 
La méconnaissance des réalités nationales
 
 
En effet, les trajectoires particulières de ces pays compliquent la situation pour plusieurs raisons. Jusqu’à la fin des années1980, la situation de plein emploi dans les sociétés socialistes était le résultat des choix idéologiques, politiques, économiques et sociaux des gouvernements de l’époque. Au début de la transition, les nouveaux dirigeants ont accordé la priorité aux restructurations économiques – il s’agissait alors de garantir la réussite de la transition qui passait par une rupture radicale avec le système étatiste précédent– faisant passer les préoccupations d’ordre social, voire sociétal au second plan. Malgré l’aggravation de la situation du marché du travail, l’intervention publique en matière d’emploi, caractérisée par des discontinuités et par son manque d’efficacité, s’est souvent limitée, au pire, à un simple traitement quantitatif des données du chômage; au mieux, au versement d’un revenu compensatoire de perte d’emploi, lorsque les caisses de l’État le permettaient. Au fil du temps, les politiques publiques passives ont été complétées par des mesures actives d’aide au retour à l’emploi. Mais les budgets alloués à cet effet étaient très faibles et l’efficacité de ces programmes en termes d’insertion professionnelle est restée extrêmement limitée. L’intervention publique n’a permis ni l’adaptation des compétences aux nouvelles exigences du marché du travail ni afortiori le retour à l’emploi. Alors que les Fonds européens sont censés permettre la réalisation d’objectifs communs tout en les adaptant aux réalités nationales, le plan sectoriel « ressources humaines » – comme l’ensemble des priorités d’intervention – s’est contenté de reprendre les quatre piliers de la SEE sans les adapter – ou alors à la marge– aux spécificités est-européennes. Prenons le cas de la Pologne. Ce pays doit assumer le passage d’un grand nombre d’individus du secteur primaire (environ 25 % de la population active [5] contre environ 4,4 % dans l’Europe des 15 en 2000 [6]) aux secteurs secondaire et tertiaire. Les restructurations qui ont affecté ce secteur ont provoqué des licenciements et un « retour à la terre » de populations autrefois employées dans l’industrie, ce qui a fait croître la population agricole. Cette situation a conduit au développement d’un chômage caché et d’un suremploi dans l’agriculture. L’arrivée massive de jeunes sur le marché du travail tend encore davantage la situation. Or, d’une part, la portée des politiques de l’emploi tant passives qu’actives élaborées par l’État polonais reste limitée ; d’autre part, les modèles testés à l’Ouest dans les années 1960 dans le cadre de la restructuration du secteur primaire sont inadaptés à la situation actuelle de la Pologne. Au début des années 1990, le système d’indemnisation du chômage polonais était particulièrement généreux : le versement de l’allocation, notamment, était illimité dans le temps, ce qui fait que la part des dépenses sociales a pesé plus lourdement dans le budget public. Parallèlement, le système de collecte de l’impôt polonais était défaillant et les contributions sociales chutaient massivement. Le coût des transferts sociaux, l’apparition d’un chômage massif au milieu des années1990 et les pressions budgétaires ont conduit les autorités polonaises à instaurer des critères d’attribution de l’allocation chômage plus contraignants. La réduction du nombre de chômeurs indemnisés est donc uniquement la conséquence de mesures administratives et non celle de leur intégration sociale et professionnelle. Le système d’indemnisation actuel ne permet d’assurer qu’un faible niveau de salaire à un très petit nombre d’individus alors même que le désengagement général de l’État a entraîné la réduction de nombreuses prestations sociales. L’épuisement des aides en faveur des populations les plus défavorisées a provoqué une expansion rapide du secteur informel qui représente une part importante du marché du travail. Ce secteur, difficilement mesurable, joue un rôle considérable dans la création d’emplois, la production et la survie d’une bonne partie de la population. La déficience des politiques publiques illustre bien l’enjeu que constitue le renforcement des politiques européennes de l’emploi. Certes, les cadres d’action fixés par la SEE sont des référentiels qui permettent d’appréhender de manière globale les mutations du marché du travail, mais, pour relever le défi, l’État doit prendre la mesure réelle des problèmes affectant le marché de l’emploi. Or les héritages du régime précédent pèsent lourd. Les communistes considéraient que le chômage n’existait pas et méconnaissaient souvent la réalité du phénomène. Les stigmates attachés à l’image du chômeur sont d’ailleurs hérités de cette période. Le chômeur était tenu pour un individu marginal, incapable de travailler parce qu’alcoolique, SDF ou handicapé, et dont la prise en charge relevait des organisations caritatives. Aujourd’hui pourtant, les autorités doivent reconnaître que le phénomène présente à l’Est les mêmes caractéristiques qu’à l’Ouest : il touche les travailleurs âgés plus que les jeunes, les femmes plus que les hommes, les personnes avec un faible niveau de qualification, mais également les jeunes diplômés, et il est inégalement réparti sur le territoire. S’y ajoutent des spécificités nationales polonaises : la paupérisation des campagnes, les difficultés sociales et professionnelles des populations résidant dans les zones frontalières de l’Est du pays ou encore l’importance du travail non déclaré. Or, alors que les plans d’action nationaux dérivés des lignes directrices fixées par l’UE doivent répondre aux problèmes spécifiques des différents pays, le plan sectoriel « ressources humaines » polonais s’est borné à copier à la lettre le schéma général européen, quitte à reprendre des orientations non pertinentes.
Certes, la Pologne devait faire face à une double contrainte – politique et financière–, qui limitait sa marge de manœuvre. Pour bénéficier des Fonds européens, elle devait répondre aux exigences de l’Union et appliquer les règles communautaires. Comme tous les autres États candidats, elle a donc été contrainte, par une Commission qui n’avait pas une vision très précise de la situation du pays, d’adopter tels quels les outils de la SEE. Mais, de leur côté, les Polonais n’ont pas cherché à aborder ces problèmes avec Bruxelles. Soit par manque de moyens : le système statistique ne permet pas une analyse dynamique du marché du travail ; soit par manque de volonté politique : l’importance du travail non déclaré est telle que personne n’a intérêt à voir apparaître cette question sur l’agenda politique.
Une autre difficulté tient à la création du nouveau référentiel juridique et législatif autorisant la mise en place de la SEE. Deux systèmes, deux rythmes sont souvent entrés en conflit : d’une part, les institutions nationales soumises aux pressions et exigences européennes; d’autre part, les autorités nationales impliquées sur le terrain mais qui ne se trouvent pas en prise directe avec l’Union européenne. Les secondes peuvent représenter des freins volontaires ou non aux progrès des premières. Le résultat est néanmoins patent : l’adhésion européenne a eu un impact énorme sur la production de nouvelles lois, normes et règles, qui vont dans le sens de l’harmonisation, et ce avant même que les États aient adhéré. Si, d’un côté, le calendrier à double vitesse risque de ralentir la mise en place des projets, de l’autre, le processus de convergence est lancé.
 
Les administrations : apprentissage et adaptation ?
 
 
Compte tenu de l’importance des taux de chômage dans certaines régions, les défis à relever dans le domaine de l’emploi sont immenses. La réussite de l’application de la SEE pourrait justifier l’intervention des fonctionnaires de l’Union européenne dans les nouveaux États membres. Pour assurer cette légitimité, il faut que les institutions soient en mesure de consommer les fonds et de communiquer sur ces actions. Actuellement, c’est aux administrations du travail qu’a été confiée la lourde responsabilité de mettre en place les programmes du FSE. Le niveau central est chargé d’instaurer le nouveau système et les procédures; le niveau régional doit assurer la mise en œuvre concrète des projets ; le niveau local intervient en tant que relais.
En Pologne, la préparation des documents de programmation a été réalisée au niveau central et souvent dans un grand désordre car plusieurs chantiers se déroulaient simultanément. En effet, les structures en charge des programmes européens étaient créées en même temps que les documents étaient rédigés. Tout au long des négociations sur les documents de programmation, le département « Europe » du ministère du Travail a subi de nombreuses transformations avec des changements perpétuels de personnel. Certes, ces modifications visaient à adapter le département aux besoins de gestion du FSE, mais elles reflétaient également de lourdes incertitudes – liées à une vision très partielle du fonctionnement du FSE–, quant à l’obtention du budget nécessaire et à la répartition des missions. Ce contexte difficile a été aggravé par le manque d’effectifs compétents. Il fallait sans cesse recruter et former un nouveau personnel tout en testant des formes d’organisation exigées par les procédures européennes.
Cette situation a conduit à des blocages. La coordination entre différents domaines, qui est de rigueur et même exigée au titre de la SEE, n’a pas eu lieu. Les stratégies élaborées par les autorités polonaises sont restées cloisonnées. Elles n’ont été concertées ni dans le cadre de l’interministérialité ni dans le cadre centrerégion et encore moins dans celui d’une gouvernance publique-privée. Cela peut s’expliquer par une volonté de garder la maîtrise du système au niveau central tant l’incertitude des autorités polonaises et les pressions de la part de la Commission européenne étaient grandes. Le manque de préparation et de compétences des niveaux infranationaux est une autre raison qui a conduit le centre à garder la haute main sur tout ce processus. Par ailleurs, la longue tradition d’opacité, de rigidité et de cloisonnement administratifs, héritée de la période communiste, a nui à l’application des règlements communautaires. Les précédentes vagues d’élargissement ont montré que les nouveaux États membres ne parvenaient pas à consommer les fonds communautaires en raison de systèmes administratifs déficients ou incompétents et d’un déficit organisationnel permettant de mettre en place les projets européens. L’inquiétude est donc légitime en ce qui concerne l’élargissement actuel. L’adaptation des administrations tant au niveau central que régional est le véritable enjeu de cette première période de programmation. La mise en place d’une consultation interministérielle et d’une coopération avec les partenaires sociaux et associatifs est également au centre des défis lancés par la reprise de l’acquis communautaire. Or aucune consultation interministérielle n’a encore eu lieu à ce jour et la présence des acteurs sociaux et associatifs dans le cadre des partenariats est restée discrète, soit parce qu’elle n’était pas souhaitée par les responsables centraux ou régionaux qui méconnaissent totalement les capacités de ces structures, soit parce que les administrations ne trouvaient pas les relais attendus lorsque cette coopération était envisagée. Face à ces difficultés d’adaptation se pose finalement la question du choix des institutions chargées de la mise en place du FSE. Les administrations régionales et locales du travail sont-elles les mieux armées pour gérer les projets du FSE ? Ne faut-il pas envisager de transférer certaines de leurs compétences à d’autres structures, comme c’est déjà le cas avec la PARP en Pologne pour les mesures du FSE qui s’orientent vers l’adaptabilité des entreprises ? Cette agence de développement a déjà fait la preuve de son efficacité dans le cadre d’autres programmes et dispose de compétences internes pour mener à bien tout ou partie de ces mesures. L’orientation actuelle risque d’entraîner un clivage supplémentaire dans la gestion du chômage et de l’emploi : aux agences reviendrait la responsabilité de mettre en place les mesures du FSE orientées vers la formation des salariés dans les entreprises, à l’administration serait confiée la responsabilité de prendre en charge les populations en difficulté. On ne se situe plus alors dans la méthode communautaire coordonnée et concertée, telle qu’elle est développée dans le cadre de la SEE, mais dans le cloisonnement des secteurs et des problématiques ainsi que dans l’éparpillement des budgets et des compétences. Plusieurs scénarios découlent des différents constats qui précèdent. Selon le premier, pessimiste, l’application sans adaptation des objectifs européens ne servira à rien et ne permettra peut-être même pas de consommer les fonds tant les déficits et le retard pris dans la préparation sont importants. Selon le deuxième, plus optimiste, cette première période de programmation va permettre le transfert et l’apprentissage d’une stratégie et de règlements européens complexes. Elle va finalement favoriser l’appropriation de nouvelles méthodes d’intervention et l’introduction de changements organisationnels dans les institutions pour une plus grande efficacité d’action. Selon un troisième scénario, l’expérimentation d’une voie inédite dans les nouveaux États membres pourrait être envisagée qui pourrait ensuite être transférée dans les nouvelles lignes directrices de la SEE et intègrerait des problématiques et des approches issues d’une tradition différente. Pour l’instant, les experts misent sur une consommation correcte des fonds et sur une première période de programmation qui devrait permettre des progrès organisationnels sur la base du principe « essai-erreur-correction ».
La SEE contribue à promouvoir les ressources humaines afin de garantir la cohésion sociale et économique. Mais le FSE ne permet pas à lui seul de résoudre le problème du chômage et d’expliquer les performances du marché du travail. Plusieurs pays en Europe ont déjà pu bénéficier du FSE avec des résultats très variables – comme en France et en Irlande par exemple – qui dépendent autant du fonctionnement institutionnel que des politiques économiques et des politiques de développement. Cette différence est-elle due aux procédures d’application du FSE ? Àla stratégie nationale pour l’emploi ? Àla conjoncture économique ? Àla coordination des politiques économiques et des politiques de l’emploi ? Ou au mode de régulation du marché du travail ? Doit-on par ailleurs envisager l’impact du FSE uniquement en termes de performances quantitatives sans considérer la qualité des emplois ? C’est en tout cas le modèle « irlandais » [7] qui attire les nouveaux États membres et c’est à l’aune de tels chiffres que l’intervention des gouvernements nationaux mais aussi de l’aide européenne sera évaluée. Les succès de ce modèle incitent les gouvernements des nouveaux États membres à s’intéresser davantage au système des pays anglosaxons qu’à celui de l’Europe sociale. Les hommes politiques européens s’accordent sur les principes de solidarité, de justice, de responsabilité et de cohésion sociale qui sont au fondement de l’idée d’Europe. Mais en quoi consiste exactement le modèle social européen ? Son objectif principal est d’aboutir à une synthèse commune et équilibrée entre flexibilité et sécurité. En 2000, le Sommet de Lisbonne a engagé un processus de réformes économiques et sociales qui doivent tendre vers une croissance durable, dans le cadre de laquelle la société et les individus peuvent exprimer leurs capacités et leurs compétences, et ce dans le but de soutenir la compétitivité et l’innovation ainsi que la cohésion sociale et économique des territoires. La mise en œuvre de cette stratégie complexe repose sur la combinaison des instruments et des acteurs qui ont été définis plus haut. Protection sociale, dialogue social, croissance de l’emploi, compétitivité et innovation sont au cœur de ce modèle social européen. Néanmoins, ce dernier n’est pas défini explicitement et il est du coup difficilement identifiable pour les citoyens. Ainsi, le chapitre consacré à la protection sociale est très peu développé dans l’acquis communautaire. Les tendances à la libéralisation et à la dérégulation, qui donnent souvent des résultats rapides et visibles en termes d’emploi, sont pour les nouveaux États membres nettement plus attractives et budgétairement moins coûteuses qu’un modèle social européen qui fait référence à des valeurs telles que la solidarité, l’égalité de traitement, la justice sociale. En outre, ces notions renvoient les huit nouveaux États membres, anciens satellites de l’Union Soviétique, à un passé avec lequel ils essayent justement de rompre. Comment l’Europe sociale peut-elle être encore attractive quand les nouveaux États membres font face à une concurrence accrue pour attirer les investissements au détriment de l’égalité et de la solidarité de territoires de plus en plus marqués par la différentiation et la polarisation ? Même si la mise en place de la SEE parvenait à produire des effets positifs, il n’est pas certain que cette réussite soit associée au modèle de l’Europe sociale et qu’elle contribue à le renforcer.
 
NOTES
 
[1] L’acquis communautaire correspond au socle commun de droits et d’obligations de l’ensemble des États membres. Il est en constante évolution et concerne aussi bien les traités que la jurisprudence de la Cour de justice ou les différents accords passés au titre des activités de l’Union. Pour pouvoir adhérer à l’Union, les États candidats doivent au préalable transposer l’acquis communautaire dans leurs législations nationales. En 1995, le Conseil européen de Cannes a proposé un programme indicatif pour permettre le rapprochement de la législation des pays d’Europe centrale et orientale à celle du marché intérieur. Celui-ci prévoyait que ces pays établissent des priorités afin de mieux intégrer les règles communautaires. La reprise de l’acquis nécessite en effet le renforcement des administrations et des systèmes judiciaires ainsi qu’une adaptation des infrastructures des pays candidats. Dans certains domaines, ces derniers ont pu bénéficier de périodes transitoires, entre le moment de leur adhésion et celui où ils seront capables d’appliquer pleinement l’acquis. www. europa. eu. int/ scadplus/ leg/fr/cig/g4000a.htm
[2] Commission européenne, L’emploi en Europe en 2001. Évolution récente et perspectives, Direction générale Emploi et Affaires sociales, juillet 2001.
[3] Voir la contribution de François Bafoil, Fabienne Beaumelou, Rachel Guyet, Gilles Lepesant, Édith Lhomel, Catherine Perron, dans ce dossier, p. 169-182.
[4] Voir le tableau des Fonds structurels en annexe dans ce dossier, p. 183-185.
[5] François Bafoil, Rachel Guyet, Loïc L’Haridon, Vladimir Tardy, « Pologne, profils d’agriculteurs », Le Courrier des Pays de l’Est, 1034, avril 2003.
[6] Commission européenne, L’emploi en Europe en 2001. Évolution récente et perspectives, op. cit.
[7] L’Irlande a connu une forte croissance économique dans les années1990 alors même que le reste de l’Union européenne subissait un ralentissement. Cette stimulation économique a conduit à parler du « Tigre irlandais ». Ainsi, alors que le taux de l’emploi de l’Union européenne passait de 62,2% en 1991 à 63,3% en 2000, celui de l’Irlande passait de 51% à 65%. De même, alors que le taux de chômage de l’UE diminuait d’environ 2 points au cours de cette même période ( 10,7% en 1991,8,2 % en 2000), celui de l’Irlande passa de 14,7 % à 4,2 %. Certes, l’Irlande a mis en place la SEE et utilisé le FSE, mais elle a également fait des choix de stratégie de développement économique régional et pris des mesures fiscales, ainsi que des mesures de dérégulation. La question est cependant de savoir si la méthode européenne de gestion de l’emploi a contribué à stimuler le marché du travail irlandais.
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[4]
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[5]
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[6]
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