2004
Critiques internationales
Lectures
Balkan identities.
Nation and memory
Antonela Capelle-Pogacean
chargée de recherche au CERI (FNSP). Elle travaille actuellement sur les questions de nationalisme et de minorités, sur les rapports du politique et de la religion et sur les recompositions des imaginaires sociaux en Hongrie et en Roumanie. Elle a récemment publié « Hongrie des pères, Hongrie des fils » et « Roumanie : imaginaires de l’ouverture et de la fermeture », dans Patrick Michel (dir.), Europe centrale, la mélancolie du réel (Paris, Autrement/CERI, 2004). E-mail: capellepogacean@ceri-sciences-po.org
MARIA TODOROVA (ed.)
Balkan Identities. Nation and
Memory
Londres, Hurst and Company, 2004,
374 pages.
Certaines notions sont victimes de leur
succès, usées d’avoir trop servi. Il en est ainsi
de l’identité et de la mémoire. Si « l’illusion
identitaire »
[1] a servi de grille de lecture à maintes tentatives d’explication des
crises et des conflits dans les années1990 – déclinant le concept sur le mode « primordial », ethnique, national, culturel et religieux–, la notion de mémoire a largement perdu de sa pertinence à force de désigner des phénomènes et des pratiques
sociales diverses qui procédaient d’une même « présence du passé »
[2]. En particulier,
les guerres dites « balkaniques » ont fourni un terrain propice à la construction de
systèmes d’explication en circuit fermé où l’identité nationale, essentialisée, était
appréhendée à travers la mémoire – celle de « l’adversité historique » des peuples
de la région – et la mémoire à travers l’identité. Les deux notions exacerbées alimentaient les représentations du « désordre balkanique ».
Revenir à l’identité et à la mémoire pour éclairer notre compréhension de ces
sociétés apparaît dès lors comme une entreprise délicate, tant sont grands les
risques de céder à la confusion conceptuelle et/ou de s’égarer sur les sentiers battus
de la problématique régionale. Le recueil dirigé par Maria Todorova relève pourtant le défi
[3]. Si toutes les contributions ne parviennent pas à éviter certains écueils
méthodologiques et théoriques, les plus stimulantes d’entre elles sauront éveiller
l’intérêt d’un public plus large que le cercle restreint des « balkanologues ». Elles
montrent notamment que l’on peut restituer leur richesse heuristique aux notions
d’identité et de mémoire à condition de les manier avec rigueur et prudence, en
les appréhendant dans leur historicité et leur caractère socialement situé. Plus
qu’à l’identité, les auteurs s’intéressent alors aux processus d’identification, à leurs
ambiguïtés et à leurs paradoxes ; aux différents acteurs qui mettent en place des
stratégies identitaires et aux contextes dans lesquels s’inscrivent ces dernières. La
notion de mémoire, focalisée dans les années 1990 sur les usages politiques de
l’histoire, est elle aussi appréhendée dans son épaisseur historique et sociale.
Si une telle démarche a le mérite de mettre au jour la diversité des identités et
des mémoires dans les Balkans, l’intérêt de cet ouvrage réside également dans le
dépassement du questionnement sur l’altérité « balkanique ». Réapparu au moment
du retour des « Balkans » comme référence organisatrice de la géographie symbolique du continent européen dans les années1990, ce questionnement a nourri de
nombreux travaux consacrés à la région, dans la mouvance du
linguistic turn des
sciences sociales américaines et de la réflexion sur l’orientalisme engagée par
Edward Said
[4]. L’un des plus stimulants fut justement celui de Maria Todorova,
Imagining the Balkans
[5], qui analysait la construction historique et culturelle des imaginaires de la différence balkanique en Occident depuis la seconde moitié du
XIX
e siècle.
La sélection des contributions mise sur la diversité des manières d’appréhender
les constructions historiques des identités nationales et les pratiques mnémotiques
qui leur sont associées et multiplie les perspectives disciplinaires. Historiens,
historiens de la littérature et anthropologues revisitent les XIX
e et XX
e siècles
d’une « aire balkanique »
[6] aux délimitations floues et controversées que M.Todorova
associe dans son introduction à la présence de l’héritage ottoman. Les textes sont
regroupés autour de trois axes : la construction des mémoires historiques aux
points d’interaction entre l’individuel et le collectif (notamment le national) ; les
lieux de mémoire conçus dans leurs dimensions idéelle et matérielle (les héros et
les monuments); la transmission des mémoires comme mode de stabilisation des
identités nationales.
Le traitement des deux derniers thèmes – classiques– souffre quelquefois d’un
manque de contextualisation. C’est le cas notamment de l’analyse des manuels
d’histoire de la Serbie et de la Roumanie des années1990. Pour la Serbie, les procédés de mise en conformité du récit historique avec le paradigme nationaliste
dominant, révélateur de la volonté politique d’organiser les représentations du
passé, sont finement décrits par Dubravka Stojanovic. L’auteur souligne que la
réécriture de l’histoire, aussi spectaculaire soit-elle, n’opère pas une rupture totale
avec la matrice idéologique valorisée par l’ancien régime. En ce qui concerne les
manuels roumains de la première moitié des années 1990, Mirela-Luminita
Murgescu montre que la continuité avec les approches de l’histoire nationale de
la période communiste est encore plus forte. Dans les deux cas, l’analyse aurait été
plus féconde si elle avait tenu compte des contextes discursifs et sociaux. L’inscription
des manuels dans le champ plus large des historiographies nationales et leur mise
en perspective à travers la sociologie des acteurs engagés dans la production de ce
type de savoir auraient permis d’expliquer davantage les ruptures et les continuités.
Les contributions les plus convaincantes sont celles qui permettent de dépasser
l’opposition trop schématique entre mémoire individuelle et mémoire collective,
pour insister sur leurs interactions. Elles montrent ainsi comment les registres de
temporalité historique en viennent à constituer un réservoir de sens et un répertoire d’action, qui sont autant de ressources à la disposition des acteurs les plus divers.
L’on découvre ainsi, sous la plume de M. Todorova, le destin réservé par la culture
bulgare à une mystification littéraire du XIX
e siècle qui prétendait ressusciter une
chronique du XVII
e siècle narrant les conversions à l’islam de populations orthodoxes. Ressurgie dans plusieurs travaux historiographiques du XX
e siècle, sujet
d’un roman qui connut un grand succès au moment de sa parution en 1964 et qui
fut porté à l’écran en 1986, la
Chronique de Metodi Draginov a donné lieu à différentes interprétations selon les contextes historiques. Le même intérêt porté aux
dynamiques de l’individuel et du collectif guide l’analyse de Leyla Neyzi, qui opère
un détour par l’histoire orale en s’appuyant sur le récit de vie d’une jeune femme
installée à Istanbul après avoir quitté son village de la Turquie orientale dévasté par
les combats entre l’armée turque et le PKK. Certes, cette jeune femme est « Autre »
par son appartenance kurde et alévie et par son attachement à une région où a été
fomentée la rébellion contre le projet stato-national turc modernisateur. Mais son
récit dévoile également l’adoption d’une partie des valeurs promues par ce même
projet. Ainsi, le temps personnel prolonge et en même temps institue des ruptures
par rapport au temps collectif du groupe de référence.
Infine, les paradoxes de la
fabrication des héros des guerres yougoslaves, anciens criminels de droit commun, simultanément objets d’identification et de mise à distance au sein de la
société, sont subtilement mis en lumière par Ivan Colovic
[7].
On regrettera la juxtaposition un peu trop systématique des études de cas
nationaux. Elle ne donne que plus de valeur aux analyses comparatives de Robert
Shannan Peckham et de Diana Mishkova. R. S. Peckham enrichit la compréhension des rapports dialectiques entre le nationalisme et le régionalisme dans la
Grèce du XIX
e siècle par des références aux processus d’homogénéisation nationale observés en Grande-Bretagne et en France. À l’instar de nombreux théoriciens du nationalisme, il revient sur l’ambivalence nichée au cœur des idéologies
nationales, qui prétendent ancrer les collectivités dans l’éternité des identités
immuables tout en les encourageant à épouser le temps linéaire du progrès moderne.
Le nationalisme valorise les cultures périphériques liées à des régions ou à des
groupes sociaux, en particulier les paysans, en tant que sources de l’authenticité nationale. Il encourage l’émergence d’un savoir local qui se déploie à travers le folklore
et les études régionales. Mais il œuvre en même temps à l’effacement de ces
« mondes périphériques », voués à être assimilés aux valeurs et aux normes
modernes incarnées par l’État-nation
[8]. Peckham prolonge sa réflexion en s’intéressant au régionalisme comme discours de contestation de l’État-nation. Tout en
tirant profit des ambivalences relatives aux identifications promues par le nationalisme, ce discours opère une naturalisation similaire et une schématisation des
histoires multiples des groupes « périphériques ».
Sans parvenir toujours à éviter les accents culturalistes, D. Mishkova, elle, s’intéresse à la plasticité des notions d’identité et de tradition nationale et aux usages qu’en
font les élites politiques roumaines et serbes au XIXe siècle. Le recours au registre
identitaire et la célébration des « traditions » paysannes servent dans ces deux
sociétés rurales à énoncer et à légitimer des projets de modernisation. Les modes
de déclinaison de ces thèmes portent néanmoins l’empreinte d’imaginaires sociaux
différents, plus égalitaristes dans un espace serbe privé d’aristocratie « autochtone »
que dans l’espace roumain, où les élites politiques se recrutent largement au sein
de la noblesse locale.
La contribution de Stéphanie Schwandner-Sievers, anthropologue réputée pour
ses travaux sur les Albanais, est en revanche remarquable à plus d’un titre. Contrairement à R. Peckham et D. Mishkova, qui opèrent un dépassement du national par
l’introduction du référent occidental, procédé somme toute assez courant dans les
recherches sur la région, S. Schwandner-Sievers s’intéresse aux identifications
multiples des Valaques (Aroumains) du sud de l’Albanie et à la construction de la
catégorie valaque en relation avec les trois États qui rivalisent pour s’assurer leur
allégeance, à savoir l’Albanie, la Grèce et la Roumanie. Le contexte, finement
reconstitué, est celui d’une Albanie qui s’ouvre brusquement sur l’extérieur et où
la déliquescence des structures de l’État plonge les populations dans l’incertitude.
Le passé précommuniste devient dès lors une ressource employée dans la reconstruction des ordres sociaux locaux et dans les stratégies individuelles de mobilité
sociale. Les usages qu’en font les Valaques sont comparés à ceux qu’en font des populations montagnardes du nord du pays. Chez les Valaques, pasteurs transhumants
et grands commerçants éparpillés dans tous les Balkans, demeurés à l’écart des mouvements nationaux du XIXe siècle, le passé précommuniste nourrit des positionnements identitaires divers, influencés par les mémoires familiales, les appartenances
générationnelles, le statut social et les capacités à intégrer des réseaux proches de
la Grèce ou de la Roumanie. Dans les villages montagnards du nord, alors que l’État
se révèle incapable de dire le droit et le juste notamment dans le contexte de la restitution des terres, il débouche sur des réinterprétations des coutumes et des codes
d’honneur anciens. Socialement resitués, les usages du passé font ici l’objet d’une
lecture qui échappe à la pesanteur déterministe de nombreuses analyses sur la
région des Balkans, inspirées par le concept de culture politique.
Riche par delà ses inégalités, ce recueil dirigé par Maria Todorova montre la fécondité d’une approche soucieuse d’éclairer les conditions sociales de production des
représentations partagées du passé.
[1]
Jean-François Bayart,
L’illusion identitaire, Paris, Fayard, coll. « Espace du politique », 1996.
[2]
Marie-Claire Lavabre, « Usages et mésusages de la notion de mémoire »,
Critique internationale, 7, avril 2000, p. 48-57.
[3]
Les seize textes qui composent cet ouvrage sont issus d’une conférence internationale organisée par le Center for
Democracy and Reconciliation in Southeastern Europe, sur l’île grecque de Halki, en juin 1999, quelques jours après la fin
des bombardements de l’OTAN enSerbie.
[4]
Edward W. Said,
Orientalism, New York, Pantheon Books, 1987.
[5]
Maria Todorova,
Imagining the Balkans, New York, Oxford University Press, 1997. On attend encore la version française
de cet ouvrage déjà traduit dans plusieurs langues européennes.
[6]
Celle-ci couvre l’Albanie, la Bulgarie, la Croatie, Chypre, la Grèce, la Macédoine, la Roumanie, la Serbie et la Turquie.
[7]
Sur le même thème et visant uniquement l’espace serbe, voir Ivan Colovic, « Le capitaine Dragan. Nouveau héros
guerrier serbe », dans Pierre Centlivres, Daniel Fabre, Françoise Zonabend (dir.),
La fabrique des héros, Paris, Éditions de
la Maison des sciences de l’homme, 1999.
[8]
Ce processus a été étudié de façon substantielle en France par Michel de Certeau dont les ouvrages ne sont malheureusement pas cités dans la bibliographique de ce texte. Voir, notamment, Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel,
Une politique de la langue. La Révolution française et les patois : l’enquête de Grégoire, Paris, Gallimard, 2002 (nouvelle édition
augmentée).