2004
Critiques internationales
Lectures
L'Europe en otage ?
Histoire secrète de la convention
Nicolas Jabko
chargé de recherche au CERI. Ses travaux portent sur l’économie politique et les institutions de l’Union européenne. Il est notamment l’auteur de « The Importance of Being Nice : An Institutionalist Analysis of French Preferences on the Future of Europe » ( Comparative European Politics, automne 2004). E-mail : jabko@ceri-sciences-po.org.
ALAIN DAUVERGNE
L’Europe en otage ? Histoire
secrète de la Convention
Neuilly-sur-Seine, Éditions Saint-Simon,
2004,368 pages.
PETER NORMAN
The Accidental Constitution : The
Story of the European Convention
Bruxelles, EuroComment, 2003,406 pages.
Le 18 juin 2004, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne se sont
finalement mis d’accord sur un « traité instituant une constitution pour l’Europe ». Survenu à peine une semaine après un
record historique d’abstention aux élections européennes, cet événement est passé
quelque peu inaperçu en France. Pourtant, tout au long de l’été, le débat national
sur la Constitution européenne a pris de l’ampleur. Aucours de son allocution traditionnelle du 14 juillet, le président de la République a annoncé la tenue d’un référendum sur la Constitution à l’automne 2005. Les acteurs politiques français ont
dès lors commencé à commenter publiquement ce projet, suscitant parfois des
controverses très vives, notamment au sein du Parti socialiste.
Revenir sur la genèse de la Constitution européenne permet de mieux comprendre
les enjeux du débat. En effet, contrairement aux précédents traités européens, le
traité constitutionnel est le fruit d’une convention et non d’une conférence intergouvernementale. Les gouvernements ne se sont vraiment saisis du texte qu’à
l’automne 2003, après qu’un projet de constitution complet leur avait été soumis
en juin 2003 par la Convention sur l’avenir de l’Europe, présidée par Valéry
Giscard d’Estaing. Comme l’a précisé l’ancien président de la République (dans
un discours reproduit dans Le Monde du 10 juillet 2004), le traité constitutionnel
est à « 95% » conforme au projet élaboré par la Convention.
Même si le projet en question était potentiellement conflictuel, il faut reconnaître que la Convention a facilité la tâche des gouvernements en étant le principal lieu de discussion et de production du texte constitutionnel. Les deux ouvrages
recensés ici permettent de se faire une bonne idée de son processus d’élaboration.
Très bien documentés, ils ont tous deux été écrits par des journalistes. Peter
Norman a longtemps été le correspondant à Bruxelles du Financial Times, ce grand
quotidien d’information très renseigné sur ce qui se passe dans l’Europe
communautaire. Quant à Alain Dauvergne, il suit depuis longtemps les questions
européennes au magazine LePoint et a enquêté sur la Convention pour le compte
du groupe de recherche « Notre Europe », présidé par Jacques Delors.
En bons professionnels du journalisme politique, P.Norman et A. Dauvergne ont
appliqué la même méthode. Tous deux se sont plongés dans les travaux de la
Convention qu’ils racontent, chacun à sa manière, avec un réel talent d’investigateur
et de chroniqueur. Les deux ouvrages portent non seulement sur les débats publics,
mais aussi sur les coulisses et les rouages de la Convention. Peut-être parce qu’ils ont
été écrits très rapidement, ils rendent compte du fonctionnement de cette assemblée
de manière très vivante, parfois même presque haletante. L’ouvrage de P. Norman,
très dense, fournit un bilan complet des différents points du débat. Celui
d’A. Dauvergne est moins systématique, mais son rythme, plus enlevé, le rend sans
doute plus facile d’accès pour le lecteur non initié. Au final, ces deux ouvrages constituent de véritables mines d’informations sur l’ensemble des aspects de la Convention.
Dans leurs chroniques, les auteurs apportent de précieux éléments de compréhension du processus conventionnel, qui permettront au lecteur de construire sa
propre vision des événements. Soulignons d’abord que la Convention a donné
aux participants comme aux observateurs le sentiment d’être les témoins d’un
phénomène assez extraordinaire. Tout d’abord, elle a établi des normes de comportement qui dérogeaient au principe de primauté des gouvernements dans la procédure normale de révision des traités. Ensuite, elle a engagé de vastes consultations
et des débats très ouverts sur l’avenir de l’Europe. P. Norman remarque judicieusement que même les conventionnels eurosceptiques sont devenus modérément
proeuropéens, lorsqu’ils ont compris l’occasion qui leur était soudain offerte de
devenir des « pères fondateurs ». Certains commentateurs sont effectivement allés
jusqu’à établir un parallèle avec la Convention de Philadelphie qui avait élaboré
la Constitution des États-Unis au XVIIIe siècle.
On a sans doute beaucoup exagéré l’importance de la délibération dans la
Convention, mais il est clair que grâce à elle le débat a pu s’élever au-dessus du simple
marchandage entre États. Elle a notamment permis à l’Europe de dépasser un
certain nombre de querelles sémantiques et de progresser vers la mise en place
d’institutions à la fois plus efficaces et plus lisibles. La publicité faite autour des débats
a donné une certaine tenue aux discussions qui ont abordé les questions de fond.
Les conventionnels se sont efforcés de ne pas tomber dans le travers des compromis
diplomatiques qui sont le lot des conférences intergouvernementales. Cela est
probablement dû au fait que les députés européens avertis de la chose publique européenne étaient les plus nombreux au sein de l’assemblée conventionnelle. De plus,
le président de la Convention et le vice-président Giuliano Amato, soutenus par
certains députés européens comme Alain Lamassoure, ont été des partisans efficaces de la simplification des institutions.
Sans vouloir dresser ici l’inventaire complet du texte de la Constitution, citons
seulement quelques exemples de rationalisation qui apparaîtront peut-être dans
quelques années comme des avancées majeures, tant sur le plan symbolique que
sur celui de l’efficacité des mécanismes décisionnels. En dotant l’Union européenne d’une personnalité juridique unique, la Convention a mis un terme au
système complexe des « piliers »; elle a établi des distinctions relativement simples
entre les différents niveaux de compétences (celles de l’Union, celles des États et
les compétences partagées) ; elle a permis d’appeler les choses par leur nom, en
parlant de « lois » et de « lois-cadres » (et non plus de réglementations et de
directives). La même remarque vaut pour la requalification de la procédure de
codécision en « procédure législative ordinaire », qui assoit davantage la légitimité
du Parlement européen. D’une manière générale, il est difficile de prévoir l’impact
de ces changements sur le long terme, mais l’on peut d’ores et déjà affirmer qu’ils
facilitent – du moins en théorie – la compréhension que les citoyens européens
peuvent avoir de l’Union, ce qui était l’un des objectifs de la Convention.
Pour autant, ces avancées n’ont pas été accomplies au terme d’un vaste processus
de délibérations dépassionnées. Au contraire, la Convention a été le théâtre de
conflits de pouvoir et de rebondissements successifs, comme le suggère la première
partie du titre de l’ouvrage de P. Norman ( La constitution accidentelle). Giscard a
souvent évoqué la nécessité de progresser par « consensus », mais il savait pertinemment que tout le monde ne tomberait pas d’accord. Malgré son aura de grande
consultation démocratique, le pari que représentait la Convention était loin d’être
gagné d’avance. Giscard savait qu’une telle Arche de Noé pouvait rapidement se
transformer en bateau ivre. Il a donc fait preuve à certains moments de beaucoup
d’autorité, ce qui n’a pas toujours été apprécié, notamment par les petits États
membres. Il est vrai que l’ancien président français était desservi par sa réputation
de partisan d’une Europe dirigée par les grands États membres. Il lui est arrivé parfois
d’isoler les conventionnels opposés à ses propositions au lieu de chercher à les
convaincre. Ce fut le cas, par exemple, avec les Espagnols, à propos de la pondération des votes entre les États au Conseil des ministres de l’Union, ce qui a suscité
bien des difficultés par la suite.
Rétrospectivement, on sait à quel point l’ombre de la future conférence intergouvernementale planait sur la Convention. La focalisation de ces deux ouvrages
sur la Convention et l’arrêt des chroniques à l’été 2003 mènent donc parfois à des
conclusions discutables. Alain Dauvergne décrit par exemple une présence « en
trompe-l’Å“il » des gouvernements : « Àyregarder de plus près, [la] vision d’une
quelconque prise de pouvoir par les gouvernements constitue une illusion d’optique »
(p. 133). Or s’il est vrai que les gouvernements n’ont pas pris le pouvoir à la
Convention, ils n’étaient pas non plus des acteurs tout à fait comme les autres. Leurs
contributions ont bien souvent orienté la teneur des débats car les conventionnels
savaient que rien ne se ferait sans eux. Les difficultés à faire approuver le texte par
la conférence intergouvernementale ont montré que, malgré la parenthèse de la
Convention, l’Union européenne reste encore assez largement une Europe des États,
et non l’Europe des peuples que la Convention était censée refléter.
On ressent à la lecture de ces deux chroniques un sentiment positif mais nuancé
sur la Convention. En définitive, le processus a abouti et les résultats sont tangibles.
Malgré ses limites évidentes, le traité aborde le problème de la réforme des institutions de l’Union européenne de façon beaucoup plus franche que les deux autres
traités signés depuis Maastricht (le traité d’Amsterdam en 1997 et celui de Nice
en 2001). Son épaisseur est plutôt dissuasive pour les citoyens (environ 300 pages !),
mais le texte de constitution va bel et bien dans le sens d’une rationalisation des
procédures de décision et d’une plus grande lisibilité des institutions européennes.
Endonnant une valeur juridique contraignante à la Charte européenne des droits
fondamentaux, il crée également des droits nouveaux et potentiellement très
importants pour les citoyens de l’Union.
Pourtant, les conflits d’intérêt et l’importance des réticences vis-à-vis de l’Union
européenne de certains responsables politiques ont souvent freiné les travaux de
la Convention. On peut exprimer la même réserve sur le rôle personnel de Valéry
Giscard d’Estaing. Certes, il a bien accompli sa mission et il a convaincu les chefs
d’État de prendre « sa » constitution comme base de leurs négociations. Mais il a
dû pour cela se prêter à des marchandages et renoncer à proposer des réformes plus
ambitieuses. Avec une placidité toute britannique, qui rappelle la remarque de
Churchill sur la démocratie comme « régime le moins imparfait », P. Norman
conclut que la Convention est à l’image de l’Union : capable de progrès remarquables
même si elle reste très imparfaite. Dans la même veine, Jacques Delors, dans sa préface au livre d’Alain Dauvergne, insiste sur le manque de leadership et de vision
politique parmi les chefs de gouvernement.
L’histoire de la Convention que retracent les livres de Peter Norman et Alain
Dauvergne s’arrête à l’été 2003, mais nous connaissons la suite. En décembre de
la même année, la conférence intergouvernementale n’a pas réussi à surmonter les
conflits relatifs à la règle de vote et au poids relatif des États au sein du Conseil.
Il a fallu attendre juin 2004 pour que les gouvernements adoptent le principe de
double majorité qu’avait posé la Convention. Le traité de juin 2004 prévoit qu’au
Conseil la majorité qualifiée est atteinte si elle rassemble 55% des États représentant
au moins 65% de la population européenne. Le curseur a été placé cinq points plus
haut que dans le texte proposé par la Convention en juin 2003. Mais la nouvelle
règle constitue tout de même un progrès : elle diminue le risque de blocage des
institutions européennes; elle permet également à certains États comme la Pologne
et l’Espagne de sauver la face ; enfin et surtout, elle rend le fonctionnement du
Conseil sensiblement moins opaque pour les profanes.
La saga des référendums et des ratifications nationales promet sans doute encore
bien des surprises. L’issue du référendum français sur la Constitution qui aura lieu
à l’automne 2005 est incertaine et il n’est même pas certain que l’Europe en soit
le principal sujet. Dans une consultation de ce type, on sait bien que les citoyens
ont tendance à répondre à une question différente de celle qui leur est posée. On
peut également compter sur de nombreux acteurs politiques pour tenter de faire
de cette consultation un test politique national et, ce faisant, pour escamoter le débat
sur le contenu et les enjeux du traité. À ce stade cependant, il est encore permis
d’espérer (ou de rêver ?) que le texte de constitution fera l’objet d’un débat de qualité
et que les citoyens en retireront une meilleure compréhension des enjeux actuels
de l’Union européenne.