2004
Critiques internationales
Libye : la conversion d’un « État terroriste »
Luis Martinez
politologue. Chargé de recherche au CERI, il travaille sur les transformations sociales et politiques au Maghreb. Il est l’auteur de La guerre civile en Algérie (Paris, Karthala, 1998) et coordinateur du numéro La Libye d’après l’embargo (Monde arabe Maghreb-Machrek, Paris, La Documentation française, 170, octobre-décembre 2000).
Confirmé par la levée des sanctions de l’ONU en septembre 2003, le retour spectaculaire de la Libye sur la scène internationale est lié à une convergence d’intérêts dans les domaines sécuritaires et pétroliers. Du côté libyen, les difficultés économiques et politiques rendent nécessaire la normalisation. Pour les États-Unis et le Royaume-Uni, face au chaos irakien, la Libye apparaît désormais comme un pays arabe susceptible d’offrir des perspectives pétrolières et des garanties sécuritaires.
En septembre 2003, l’embargo imposé par le Conseil de sécurité à la Libye a enfin
été définitivement levé. Le colonel Kadhafi a vu ainsi récompensée la politique de normalisation qu’il menait depuis quatre ans.
Tripoli a en effet accepté de reconnaître sa « responsabilité civile » dans les attentats
de 1988 et 1989, d’indemniser les familles des victimes, de mettre un terme à son
programme d’armes de destruction massive(ADM) et d’ouvrir les sites concernés
aux contrôles de l’Agence internationale de l’énergie atomique(AIEA). Plusieurs
facteurs expliquent ces récents efforts de la Libye pour rejoindre le concert des
nations.
La levée de l’embargo et les négociations sur l’indemnisation des familles
Dans un premier temps, la Libye avait nié toute implication dans l’explosion
en 1988 du Boeing de la Pan Am au-dessus de Lockerbie en Écosse qui avait fait
270 morts ainsi que dans celle du vol DC-10 d’UTA en 1989 au-dessus du Niger
qui avait causé la mort de 170 personnes. Concernant l’attentat de 1988, à la faveur
d’une médiation saoudienne et d’un accord conclu avec Kofi Annan, Secrétaire
général de l’ONU, Tripoli accepta finalement que soit organisé le procès des deux
Libyens suspectés dans cette affaire, à condition qu’il se déroule non aux États-Unis
ou au Royaume-Uni comme le réclamaient ces deux pays, mais devant une cour
écossaise établie pour la circonstance à LaHaye (Pays-Bas). En janvier 2001, l’un
des suspects fut condamné, l’autre relaxé, l’essentiel étant pour la Libye que le colonel
Kadhafi ne soit pas tenu personnellement pour responsable, en tant que chef de
l’État, des activités terroristes des agents de ses services !
Dans le dossier concernant l’attentat de 1989 cette fois, six suspects libyens
avaient été identifiés par le juge français Jean-Louis Bruguière quelques années avant
le verdict de LaHaye. Mais ils avaient refusé de comparaître devant la cour d’assises
de Paris. En mars1999, ils avaient été condamnés par contumace à la réclusion à
perpétuité. Or, en avril de cette même année, les membres du Conseil de sécurité,
dont la France, avaient voté en faveur de la suspension des sanctions pesant sur la
Libye. Les familles des victimes s’étaient déclarées choquées. Pourquoi les autorités françaises n’étaient-elles pas parvenues à faire comparaître devant la cour
d’assises les suspects mis en cause par le juge Bruguière, alors que les États-Unis
et le Royaume-Uni avaient obtenu, dès 1998, que les deux Libyens accusés dans
le cadre de l’attentat de 1988 assistent à leur procès ? Certes, la présence du beau-frère du colonel Kadhafi dans la liste des suspects établie par le juge Bruguière compliquait la tâche de la justice française. Mais Paris n’avait pas exercé de pression
afin de favoriser un règlement à l’amiable, indépendamment des revendications des
familles des victimes.
Le montant de la compensation financière décidée par la cour d’assises de Paris
s’éleva à 211 millions de francs (dont 73 millions pour la partie civile qui avait déposé
plainte), ce qui ramenait l’indemnisation à 35000 dollars par victime. Pour les autorités françaises et libyennes (lesquelles avaient accepté de s’acquitter de ce montant),
la page semblait tournée. La suspension de l’embargo et la bonne volonté dont faisait
preuve la France à l’égard de la Libye laissaient espérer aux entreprises françaises
qu’elles pourraient faire une entrée en force sur le marché libyen. Àl’automne 2001,
du reste, le ministre de la Coopération effectua à Tripoli une visite qui fut très vivement critiquée par les familles des victimes.
Cette indignation rencontra un certain écho dans l’opinion publique et décupla
lorsque, au terme d’un accord conclu en août 2003 entre la Libye, les États-Unis
et le Royaume-Uni, chacune des familles des victimes de l’attentat de 1988 obtint
2,7 millions de dollars, une somme sans commune mesure avec celle fixée pour les
victimes de l’attentat de 1989. Dès lors, la position française changea et, paradoxalement, la France, qui Å“uvrait à la réintégration de la Libye dans le jeu international, menaça de bloquer la levée de l’embargo à l’ONU si Tripoli ne réévaluait pas l’indemnisation des familles des victimes de 1989. Pour les Libyens,
l’affaire du DC 10 était pourtant close !
En fait, les pressions américano-britanniques, dans le contexte de la guerre
menée contre l’Irak de SaddamHussein, avaient incité le colonel Kadhafi à privilégier momentanément ses relations avec Washington et Londres et à indemniser
« correctement » les familles des victimes de l’attentat de 1988. L’intransigeance
tardive dont firent preuve les autorités françaises, assortie de la menace de bloquer
la levée de l’embargo, indisposa la Libye qui fut contrainte de revoir à la hausse
l’indemnisation des familles des victimes de l’attentat de 1989. Au cours de
l’été 2003, des négociations directes eurent lieu entre ces familles et la Fondation
internationale pour la charité du fils du colonel Kadhafi, Seif El Islam. La Libye
accepta de verser à chacune des familles 1 million de dollars ; en contrepartie, le
collectif des familles, renonça à toute nouvelle action judiciaire. En septembre 2003,
le Conseil de sécurité vota donc la levée des sanctions contre la Libye.
Les effets de l’embargo : l’épuisement de la Jamahiriya libyenne
Les sanctions de l’ONU et la chute du prix du baril de pétrole ( 22 milliards de
revenus en 1986,8 milliards en 1996) ont provoqué en Libye une véritable crise
économique. Entre 1995 et 1998, la perte du pouvoir d’achat subie par 700000 fonctionnaires (sur une population active de 900 000 personnes et une population
totale de 5,5 millions d’habitants) se fit lourdement sentir. Le coût des sanctions
entre 1992 et 1997 fut estimé à 24 milliards de dollars par une étude libyenne
remise au Conseil de sécurité de l’ONU. Ce sont surtout la dégradation des infrastructures économiques et l’incapacité financière des autorités libyennes à ymettre
un terme qui expliquent l’ouverture économique de Tripoli.
Aujourd’hui, la Libye a des besoins colossaux qui nécessitent l’installation de
compagnies étrangères, tant dans le domaine pétrolier que non pétrolier. Mais
l’embargo n’est pas le seul responsable de l’affaiblissement économique et financier
du pays. Les choix du régime (investissement dans l’armement, grands projets, etc.)
expliquent davantage la fragilité d’une économie dont la dépendance envers les
revenus issus de la vente des hydrocarbures représentent 25 % du PIB, 50 % des
recettes budgétaires et 95% des recettes courantes
[1]. Enfait, les répercussions des
sanctions sur l’économie et les finances libyennes n’ont pas été « dramatiques », mais
ce sont les hausses cumulées des prix à la consommation entre 1992 et 1997 ( 200%),
qui ont provoqué la détérioration du niveau de vie
[2]. Les sanctions n’ont pas affaibli
la production pétrolière qui s’est maintenue autour d’1,5 million de barils par jour
et qui a permis au régime de tenir. En revanche, l’effondrement du dinar s’est
traduit par une perte du pouvoir d’achat. Indirectement, les sanctions ont davantage
affecté la population, habituée à un niveau de vie relativement élevé pour la région,
qu’elles n’ont fragilisé le régime de la Jamahiriya (État des masses). En somme, « la
raréfaction des ressources » a conforté ceux qui contrôlaient la rente pétrolière
[3].
La suspension de l’embargo a révélé l’état de déliquescence de la Jamahiriya. Sous
le régime des sanctions, outre la perte de son pouvoir d’achat, la population a été
confrontée à une crise de l’emploi
[4]. Or la Jamahiriya fondait une partie de sa légitimité sur la redistribution des richesses. En effet, elle avait corrigé de profondes
inégalités sociales : dans les années1950,94% de la population étaient analphabètes,
la Libye ne disposait d’aucun médecin et la mortalité infantile atteignait 40%. Avec
35 dollars par an et par habitant, entre 1951 et 1959, la Libye était considérée comme
l’un des pays les plus pauvres du monde. En mettant un terme à la monarchie
Sénoussi ( 1951-1969) et en instaurant un État redistributeur, le colonel Kadhafi
s’était érigé en bienfaiteur du peuple
[5].
Aussi, dès la suspension de l’embargo, le gouvernement s’est efforcé de redresser
le cours du dinar et a lancé un plan de modernisation des infrastructures. Il a évalué
à 35 milliards de dollars les investissements à réaliser entre 2000 et 2005 (renouvellement de la flotte aérienne, construction d’une ligne de chemin de fer, modernisation des infrastructures pétrolières, développement de l’économie touristique,
distribution de l’eau, etc.). Pour le Premier ministre Shoukri Ghanem, il était impératif de restructurer l’économie libyenne. Aux négociations sur le retour des compagnies pétrolières américaines s’est ajoutée une politique de privatisation. Ainsi,
entre 2003 et 2008, le gouvernement a envisagé de privatiser 360 unités de production.
Cette volonté d’ouverture économique doit toutefois s’accompagner de changements
politiques. L’État redistributeur libyen n’est plus en mesure de répondre aux
nouveaux besoins de la population. C’est pourquoi, dès la suspension de l’embargo,
le colonel Kadhafi s’est alarmé de l’état de délabrement de la Jamahiriya.
Prenant acte de l’échec de la Jamahiriya, le colonel Kadhafi a déclaré en janvier 2000, devant le Congrès général du peuple : « Ce système [de la Jamahiriya]
est aboli. Dès la tenue des congrès populaires de base et après la réunion du
Congrès général du peuple, ce qu’on appelle le comité populaire n’existera plus
[6].
Dorénavant il n’ya plus de “gouvernement” (… ) Tout ce système est aboli ! Maintenant nous travaillerons avec des communes et des
chaabiyates (municipalités).
Tous les projets, le budget et l’argent, tout ce que vous faites à l’intérieur des
chaabiyatesne dépendra plus “d’en haut”, de Tripoli, de Jouffa ou de Syrte. Ce sera le
pouvoir du peuple, de la commune et de la
chaabiyate ».
Ce discours fut suivi du renvoi de quatorze ministres sur les vingt et un que
comptait le gouvernement. Le Guide s’en remettait désormais aux Commandements
populaires et sociaux (CPS), constitués en partie de chefs de tribu et implantés dans
toutes les régions. Les CPS, qui « se situent au-dessus de toutes les structures »
[7],
ont pour objectif d’inciter les tribus d’une même région à se regrouper, pour éviter
toute velléité d’opposition et remettre aux autorités en place ceux qui oseraient s’inscrire dans une logique de contestation
[8]. En fait, la période de l’embargo avait
favorisé la corruption. L’affaiblissement du pouvoir au cours des années1990 s’est
traduite par l’expression d’un mécontentement populaire et, surtout, par l’émergence, pour la première fois depuis la révolution de 1969, d’une guérilla islamiste
très active entre 1995 et 1998, en particulier dans la région de la Cyrénaïque.
Durant cette période, le colonel Kadhafi a mené une véritable lutte armée
contre les groupes islamistes, n’hésitant pas à recourir à l’aviation pour bombarder
leurs repères du Djebel el Akhdar. Deux organisations combattaient le régime au
nom du Jihad : le Groupe islamique combattant et le Mouvement islamique des
martyrs. Elles assassinèrent plusieurs représentants de la Jamahiriya, ce qui incita
le colonel Kadhafi à placer la ville de Derna en état de siège. Le porte-parole du
Groupe islamique combattant déclara alors : « Le régime vit une situation d’hystérie
dont je doute qu’il en aie déjà connu une de cette ampleur auparavant; il regroupe
toute sa puissance militaire pour essayer d’éradiquer le Groupe islamique combattant.
Les Libyens n’ont pas bombardé leur propre pays depuis l’occupation italienne.
Et pourtant, nous assistons au bombardement, par l’aviation libyenne, des positions
des moudjahidines dans le Djebel el Akhdar, haut lieu de la résistance contre
l’occupation italienne. Aujourd’hui cette région est l’un des nombreux lieux de la
résistance du Groupe islamique combattant. Entre-temps, le Guide tente de dissimuler la réalité de ces affrontements à l’opinion en présentant ses offensives militaires comme étant des raids contre des trafiquants de drogue, etc. »
[9].
En effet, entre 1995 et 1998, la Libye a éprouvé des difficultés à maintenir la
sécurité sur son propre sol. Le quadrillage du territoire par les forces de sécurité
démontrait clairement que le régime était entré dans une phase de lutte armée contre
les groupes islamistes de la Cyrénaïque. Cette lutte mettait également en évidence
la méfiance qui régnait à l’intérieur des forces de sécurité. Des purges eurent lieu
au sein de l’armée à cause des liens existant entre les officiers et la guérilla islamiste.
Pour cette raison, le colonel Kadhafi fit reposer la politique d’éradication des islamistes principalement sur les 10 000 membres des comités populaires révolutionnaires
[10]
et sur les 40000 gardes de la Jamahiriya.
En fait, la prédominance des clans constitue un véritable handicap à la mise en
Å“uvre d’une politique de répression. Les rapports de pouvoir sont soumis à des
logiques d’allégeance tribale plutôt qu’idéologiques. Il faut rappeler ici que Kadhafi
est issu d’une petite tribu qui migra au XIXe siècle de la Cyrénaïque vers la région
de Syrte. Sous la monarchie d’Idris, les membres de la Kadhafiyya étaient autorisés
à s’enrôler dans les forces armées mais non dans le prestigieux Corps des forces de
défense de la Cyrénaïque réservé à la confédération des Sénoussis. La prise du
pouvoir par Kadhafi propulsa les membres de sa tribu et les clans affiliés au cÅ“ur
de l’État. Deux grandes tribus furent alors intégrées à ce dernier, les Warfallas (avec
qui la Kadhafiyya a des liens de sang) et les Magharha. De nombreux responsables
en sont issus (Major Salam Jalloud, Ali Rifi al Sharif, etc.). Les membres de la confédération des Warfallas sont majoritaires dans l’armée et, historiquement, cette
confédération se considère comme protectrice des Kadhafiyyas. Mais, depuis le
coupd’État de 1993, tenté par des capitaines de la confédération des Warfallas, le
régime s’est replié autour des clans qui forment la tribu du colonel Kadhafi. Ces
derniers sont présents dans les comités et la Garde révolutionnaire, devenus les véritables piliers du régime pendant l’embargo. Ce « rétrécissement » tribal du régime
nourrit les critiques d’une population exaspérée par les choix incompréhensibles
du gouvernement et par le gâchis des ressources au profit d’une minorité. Les
Libyens – dont 70% sont âgés de moins de 20 ans– ne se reconnaissent pas dans
la Libye révolutionnaire du Guide. Fascinés par l’Occident, sa richesse et la civilisation des loisirs, ils apprécient peu l’isolement de leur pays. Conscients que les
frasques du colonel Kadhafi sont un objet de moquerie à l’étranger, ils ne s’identifient pas à sa personne et attendent des changements politiques susceptibles de
favoriser le retour de leur pays dans le jeu international. Aussi les évolutions spectaculaires survenues en Libye en 2003 leur semblent-elles inespérées.
L’impact de la guerre menée en Irak : comment ne pas figurer dans « l’Axe du mal » ?
L’autre facteur qui explique le changement de politique en Libye réside dans les
effets de la guerre en Irak. La Libye était soumise depuis1986 à un embargo unilatéral américain et le colonel Kadhafi a été, bien avant Saddam Hussein, « l’ennemi »
des États-Unis. Sa « diabolisation » mise en
Å“uvre sous Ronald Reagan s’est
estompée au fil du temps, mais la Libye figurait toujours sur la liste des États
terroristes établie par le département d’État. En mettant en évidence, pour les
Libyens, la toute-puissance des États-Unis, la guerre en Irak a bouleversé les
perceptions que Tripoli se faisait des relations internationales. Jusqu’ici, la Libye
avait pu bénéficier du soutien de pays européens, en particulier lorsque l’administration de Bill Clinton avait voulu intensifier les sanctions qui lui étaient appliquées. Or il est apparu clairement pour le régime que si l’Allemagne, la Russie et
la France n’avaient pu « empêcher » la guerre en Irak, c’est que l’unilatéralisme
des États-Unis était sans limite : « Lorsque Bush en aura fini avec l’Irak, nous serons
très vite fixés. On ne tardera pas à découvrir si l’Iran, l’Arabie Saoudite, la Libye
seront également des cibles. Du coup, la politique américaine perdra toute ambiguïté. Ce sera celle d’un nouveau colonialisme (… ) Bush n’obéit pas à la logique.
De sa part rien n’est prévisible. Il faut donc s’attendre à tout. Aujourd’hui, personne
ne peut dire : “Je serais une cible ou je ne serais pas une cible” », a précisé le
colonel Kadhafi
[11]. La guerre ouvre donc une incertitude qui ne manque pas
d’inquiéter la Jamahiriya.
En outre, les appréhensions libyennes se nourrissaient de l’émergence d’un
« front » antilibyen aux États-Unis. Abdelrahim Saleh, directeur de l’American
Libyan Freedom Alliance, a écrit au président G. W. Bush : « Les événements
tragiques du 11 septembre 2001 prouvent, sans aucun doute, que la liberté et la
démocratie, dans le monde arabe, sont plus essentiels que jamais pour assurer la
sécurité des États-Unis. Depuis plus de trente-quatreans, les Libyens subissent la
brutale tyrannie du colonel Kadhafi. Comme S. Hussein, Kadhafi a envahi un
pays voisin, a résolument cherché à acquérir des ADM, a déclenché des actions terroristes et des conflits régionaux, s’est servi de la religion pour justifier sa politique
d’oppression. Il s’emploie à attiser la haine dont sont l’objet les forces de la coalition
déployées en Irak. Par conséquent, la question de la Libye doit figurer au premier
chef dans l’agenda de votre administration en matière de lutte contre le terrorisme.
Comme les Irakiens, les Libyens ont le droit de juger le colonel Kadhafi pour les
crimes odieux qu’il a commis à l’encontre de Libyens et de non-Libyens »
[12]. Parallèlement à cette lettre, des articles virulents sur le régime de Kadhafi paraissaient
également dans la presse
[13].
Face à ces critiques, la Libye a réagi promptement. De façon spectaculaire, le
colonel a annoncé qu’il arrêtait son programme d’ADM et ouvert certains sites
sensibles aux visites des inspecteurs de l’AIEA. Le 27 décembre 2003, la Maison
Blanche a déclaré que des négociations secrètes avec la Libye avaient abouti aux
résultats escomptés : « La Libye a révélé aux États-Unis et au Royaume-Uni des
informations importantes sur son programme d’armement nucléaire et chimique
ainsi que sur ses activités de recherche concernant les armes biologiques et les
missiles balistiques. Elle s’est aussi engagée : à supprimer tous les éléments de ses
programmes d’armement chimique; à signaler toutes ses activités dans le domaine
nucléaire à l’AIEA; à supprimer les missiles balistiques d’une portée supérieure à
300 km; à accepter les inspections internationales destinées à garantir que la Libye
respecte le protocole additionnel au traité de non-prolifération nucléaire, à détruire
tous les stocks d’armes et de munitions chimiques; à autoriser immédiatement des
inspections et une surveillance destinées à l’exécution de tous ces engagements (… ).
Au fur et à mesure qu’elle deviendra un pays plus pacifique, elle pourra constituer
une source de stabilité en Afrique et au Moyen-Orient »
[14].
Les négociations secrètes menées par les États-Unis et le Royaume-Uni avec la
Libye ont donc abouti à un résultat inattendu. L’annonce spectaculaire faite par le
colonel Kadhafi est finalement apparue comme un bénéfice collatéral de la guerre
en Irak. Àvrai dire, la Libye cherchait à réintégrer pleinement la communauté internationale depuis la suspension de l’embargo. Sa volonté de normaliser ses relations
avec les États-Unis était patente au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.
Pour une normalisation des relations avec les États-Unis
En 1999, Ronald E. Neumann, haut fonctionnaire du Département d’État pour le
Proche-Orient, expliquait : « La politique des États-Unis et ses objectifs vis-à-vis
dela Libye sont demeurés les mêmes durant trois administrations (… ) faire cesser
le soutien que la Libye apporte au terrorisme, (… ) empêcher Tripoli d’acquérir des
ADM et (… ) contenir les ambitions régionales de Kadhafi »
[15]. Les conditions posées
par les États-Unis pour un rapprochement avaient été énoncées dès1999. La Libye
mit quatre ans pour yrépondre pleinement. Les attentats du 11 septembre 2001 lui
donnèrent l’occasion d’exprimer sa compassion et, surtout, de reconnaître aux
États-Unis le droit de renverser le régime des talibans.
En fait, des contacts directs entre Libyens et Américains se sont alors établis dans
le secteur pétrolier et dans celui de la lutte contre le terrorisme. En février 2000,
Washington autorisa des compagnies pétrolières américaines (Conoco, Occidental,
Marathon et Amerada Hess) à reprendre leurs activités en Libye
[16]. Toutefois, le
lobby pétrolier ne parvint pas à faire fléchir l’administration Clinton. Car, comme
le souligne Lisa Anderson, « le coût d’un maintien des sanctions est très bas pour
un homme politique – encore une fois, la Libye n’intéresse pas les électeurs en dehors
de l’industrie pétrolière (… ) – tandis que le prix de leur suppression peut être
assez élevé du fait que l’on continue d’associer la Libye à ses positions antiisraéliennes »
[17]. C’est en fait l’administration de G. W. Bush qui a levé ces sanctions
américaines et permis aux pétroliers américains de retourner en Libye.
La lutte contre le terrorisme : une médiation très prisée
L’attitude de la Libye face aux attaques terroristes menées contre les États-Unis
en 2001 a accéléré le rapprochement en gestation. Au lendemain du 11 septembre,
le colonel Kadhafi a condamné ces violences et reconnu que les États-Unis avaient
légitimement le droit de renverser le régime des talibans en Afghanistan. Pourtant,
la conjoncture internationale aurait pu laisser penser que l’anti-américanisme de
la Libye ne favoriserait pas le rapprochement des deux pays. Mais il est manifeste
que différents segments de la société libyenne attendaient le rétablissement des relations avec les États-Unis. En fait, à l’instar de l’Algérie, du Soudan et de la Syrie,
la Libye s’est s’inscrite dans la lutte contre le terrorisme que les États-Unis ont lancée
au lendemain des attentats. Dès lors, de nombreuses rencontres ont eu lieu entre
les dirigeants libyens et anglo-américains.
En 2000 déjà, le rôle de la Libye dans la libération des otages retenus dans l’Ile
de Jolo (Malaisie) par le groupe islamiste d’Abou Sayyaf avait annoncé son repositionnement. Grâce à cette médiation, Tripoli avait soigné son image sur le plan international. Parallèlement à cette opération médiatique, la Libye avait également
démontré sa capacité à peser sur des mouvements islamistes. Le combat contre l’islamisme que mène la Jamahiriya depuis trois décennies lui a permis de s’insérer
dans la coalition des États en guerre contre le terrorisme. Tripoli a ainsi développé
au cours des dernières années une véritable expertise en matière d’islamisme.
Plus récemment, la Libye s’est illustrée dans le dénouement de la crise concernant
des Européens (dix Allemands, quatre Suisses et un Hollandais) retenus au Sahara
par une organisation algérienne, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat
(GSPC). Selon la presse algérienne, la libération de ces otages a résulté d’une médiation libyenne. À la volonté algérienne initiale de mener une action militaire dans la
zone d’Illizi, où étaient détenus ces otages, les pays européens concernés ont préféré
payer une rançon de 15 à 20 millions d’euros
via la médiation libyenne
[18], sansdoute
favorisée par la visite effectuée par le président Abdelaziz Bouteflika, le 15 mai 2003
à Tripoli. Les autorités algériennes ont finalement accepté que les ravisseurs quittent
le territoire algérien – une fois les otages libérés– afin de se rendre en Libye, qui a
ainsi progressivement endossé le rôle de médiateur dans ce type de dossier.
La préparation de la succession : l’humanisation du régime
La volonté affichée par le régime de tourner la page révolutionnaire n’efface pas
pour autant l’image négative du colonel Kadhafi, en particulier aux États-Unis. Aussi,
depuis trois ans, le régime met-il en Å“uvre une véritable stratégie de relations
publiques. Cette politique est illustrée symboliquement par l’extrême médiatisation dont bénéficient les enfants du Guide qui, chacun à sa manière, tentent de
contribuer à humaniser un régime considéré comme celui d’un « État-voyou ». Seif
El Islam est ainsi chargé d’améliorer la perception internationale du pays ; Saidi
(surnommé le « Zidane libyen » car il est footballeur dans un club italien) s’efforce
de satisfaire, voire d’incarner les aspirations de la jeunesse en organisant, par
exemple, la Coupe du monde de football en Afrique ; en revanche, leur sœur,
Aysha, très critiquée en particulier pour ses tenues occidentales, est accusée par
certains de ne représenter ni les Libyens ni les musulmans.
Cette présence des héritiers du colonel Kadhafi sur la scène médiatique prépare,
à l’évidence, la succession du Guide. Depuis la suspension de l’embargo, l’importance prise par Seif El Islam ne cesse de grandir. À travers sa fondation, outre la
libération d’otages et l’indemnisation des familles des victimes des attentats de 1988
et 1989, c’est lui qui a négocié en secret l’abandon par le pays de son programme
d’ADM. Il représente en effet un courant qui, au sein du pouvoir, souhaite mettre
un terme au panarabisme du pays, jugé néfaste. Proche du Premier ministre
Shoukri Ghanem et de Moussa Koussa, responsable des services de sécurité, il
s’efforce, avec succès, de normaliser les relations de la Libye avec les pays occidentaux. Manifestement, Seif El Islam s’entoure de dirigeants susceptibles de
l’aider à consolider ses positions dans l’éventualité de succéder à son père.
Ces changements politiques rapides risquent-ils de s’accompagner d’une contestation du régime, voire de le déstabiliser ? Constater l’échec de la Jamahiriya ne
sera en effet pas suffisant aux yeux d’une population désabusée par les choix catastrophiques de son leader. Dans une perspective d’ouverture de la Libye, les
questions concernant la corruption, la mainmise d’une seule famille sur les richesses
pétrolières et l’inefficacité dont fait preuve le pouvoir dans le domaine économique ne vont pas tarder à être posées. Après plus de trente années, la légitimité
du colonel Kadhafi est profondément remise en question et la succession organisée
au profit de Seif El Islam est loin de réjouir la majorité des Libyens. De plus, la
réorientation de la politique libyenne provoque le mécontentement des comités,
véritables gardiens de la Révolution. Rien ne dit que ces derniers cautionneront,
à l’avenir, les décisions du colonel Kadhafi, surtout en ce qui concerne le choix de
Seif El Islam pour lui succéder.
[1]
Renaud Meltz, « Libye : pourquoi pas ?»,
Marchés Tropicaux, 2 juin 2000.
[2]
Sabah Naaoush, « Les effets de l’embargo sur les finances extérieures de la Libye »,
Marchés tropicaux, 11 septembre1998, p. 1907.
[3]
François Burgat, André Laronde,
La Libye, Paris, PUF, 2000.
[4]
En 1999, le gouvernement estimait le taux de chômage à 11%. En réalité, celui-ci était de 20 à 30% dont 99% de jeunes.
En corollaire s’est développé un marché noir qui « a représenté jusqu’à 20% des transactions en devises, avec un taux dix
fois supérieur au taux officiel ». En 1996, la Jamahiriya prend des mesures contre le développement du commerce informel,
des « comités d’épuration » sont chargés « d’éradiquer le fléau » de la spéculation. Voir Éric Gobe, « La Libye »,
Annuaire
de l’Afrique du Nord, Paris, CNRSÉditions, 1998.
[5]
Cf. Dirk Vandewalle,
Libya since Independence : Oil and State-Building, Ithaca, Cornell University Press, 1998.
[6]
Les comités populaires de base sont composés de délégués choisis directement par le « peuple » à main levée au cours
d’assemblées générales. Ils sont dans la Jamahiriya l’un des premiers échelons de l’expression du « peuple ».
[7]
Moncef Younes, « Chronique politique »,
Annuaire de l’Afrique du Nord, tome XXXVII, 1998, p. 174. Voir la liste des unités
concernéesdans
ElFajr AlJadid, 18 décembre 2003.
[8]
Ibid., p. 175
.
[9]
Nida’ul Islam, octobre-novembre 1996.
[10]
Les comités révolutionnaires, créés en novembre 1977, sont les gardiens de la Révolution.
[11]
Le Figaro, 28 avril 2003.
[12]
Lettre de l’ALFA au président Bush.
[13]
Voir, par exemple, l’article de Claudia Rosett, « Deal with the Devil »,
Wall Street Journal, 31 décembre 2003.
[14]
Département d’État, 27 décembre.
[15]
Ronald E. Neumann, « Neumann on US Policy toward Libya »,
Testimony before the Senate Foreign Relations Subcommittee
for Near Eastern and South Asian Affairs(
hhttp:// www. useu. be/ ISSUES/ neum0504. html ).
[16]
Cf. Yahyia H. Zoubir, « Libya in US Foreign Policy »,
Third World Quarterly, 23 ( 1), 2002.
[17]
Lisa Anderson, « La Libye de Kadhafi »,
Monde arabe Maghreb-Machrek, Paris, La Documentation française, 170,
octobre-décembre 2000, p. 15.
[18]
Cf.
Le Quotidien d’Oran, 8 juillet 2003.