2004
Critiques internationales
Devant Dieu et face au droit ?
Le mariage religieux des homosexuels aux États-Unis
Baptiste Coulmont
sociologue, maître de conférences à l’université Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis). Ses travaux sont présentés en détail sur http ://coulmont.com.
« Karen Debra Adelman et Mary Catherine Curtin ont célébré leur partenariat hier à Pittsfield (Massachusetts), dans
la résidence de Cynthia et Steve R. Adelman, parents de Mme
Adelman. La révérende Kelly A.Gallagher, ministre de la United Church of Christ, a conduit la cérémonie d’engagement avec
la juge Janet T. Neff de la cour d’appel du Michigan… »
The New York Times, 22 septembre 2002, Section 9, p. 19.
Comme l’indique cette annonce parue en septembre 2002 dans le carnet «
Weddings and Celebrations» du
New York Times,
une pasteure protestante et une juge du Michigan peuvent à l’occasion combiner
leurs capitaux symboliques (religieux et juridique) pour consacrer l’union de deux
femmes. Union elle aussi « symbolique », puisque ce n’est qu’en mai 2004 que le
« mariage homosexuel » a finalement fait l’objet d’une reconnaissance juridique,
et encore dans le seul État du Massachusetts. À la suite d’une décision de la cour
suprême de cet État
[1], les premiers mariages officiels ont ainsi succédé à une série
de gestes de désobéissance civile et à une phase de militantisme destinée à orienter
l’action du législateur. Ce qui apparaissait, ilya quelque temps encore, comme une
aberration et comme une contradiction dans les termes, est désormais en voie de
normalisation accélérée. Le mariage devient un choix possible dans l’itinéraire
amoureux d’un couple d’hommes ou de femmes. Or ce renversement, brutal en apparence, ne s’est pas fait du jour au lendemain, ni dans un espace social cloisonné :
ce sont paradoxalement les Églises qui ont accompagné, voire enclenché le processus
qui a abouti aux inflexions jurisprudentielles les plus récentes.
Dans le contexte américain, l’institution du mariage est en effet ambivalente.
D’une part, ce dernier apparaît comme un acte religieux, qui relève donc de la
compétence exclusive des personnes ordonnées par leur Église (ou leur assemblée,
temple ou synagogue). D’autre part, c’est néanmoins l’État qui fixe les conditions
d’accès des individus à cette institution – en termes d’âge, de « non-cumul » ou
d’absence de liens de parenté interdisant l’union– ainsi que les conditions de célébration, les ministres du culte pouvant célébrer au nom de l’État des mariages
religieux mais ayant également valeur civile. Mariage religieux et mariage civil, deux
entités séparées en France depuis la période révolutionnaire, n’ont donc pas de réels
équivalents aux États-Unis : le même objet, le mariage, peut être décrit par les uns
comme un acte religieux – puisque ce sont des ministres du culte qui, en majorité,
le célèbrent – et par les autres comme une institution civile – puisque c’est ainsi
qu’il est considéré par l’État.
Àcette subtile répartition des rôles sont venues s’ajouter, depuis une décennie
environ
[2], quelques innovations significatives. À la suite d’une décision de la cour
suprême de Hawaï, en 1993, le mariage homosexuel est devenu un enjeu juridique sur lequel se sont alors penchés juristes, législateurs et sociologues. Àmesure
que la possibilité du mariage (civil) des couples du même sexe se précisait, le débat
prenait également une dimension religieuse
[3]. Depuis le milieu des années 1990,
les différentes Églises chrétiennes – de même que la plupart des courants du
judaïsme américain– ont été ainsi amenés à prendre position face à l’essor manifeste des cérémonies d’union lui-même induit par les mobilisations intervenues dans
le champ séculier.
Par ailleurs, les événements se sont encore accélérés en juin 2003, avec le renversement par la Cour suprême, dans l’arrêt
Lawrence v. Texas, de la jurisprudence
Bowers v. Hardwick, décision dans laquelle la Cour, en 1986, avait confirmé la
constitutionalité des lois des États criminalisant les relations sexuelles entre personnes du même sexe. Alors que
Bowersfaisait valoir qu’il « n’exist[ait] aucun droit
fondamental à perpétrer la sodomie homosexuelle », pratique dont la prohibition
aurait « des racines très anciennes » et serait « fermement ancrée dans la morale
judéo-chrétienne »
[4], l’arrêt de 2003 indiquait clairement que cette décision « n’était
pas correcte au moment elle a été rendue, et n’est pas correcte aujourd’hui »
[5]. C’est
ce renversement qui a, en quelque sorte, ouvert la voie à la cour suprême du
Massachusetts pour finalement légaliser le mariage des couples du même sexe
[6].
Toutefois, si les cérémonies religieuses d’unions homosexuelles s’inscrivent dans
le cadre de ces évolutions récentes, elles s’analysent également comme l’un des modes
de gestion privilégiés de l’homosexualité par les Églises dominantes, et ce dans un
contexte où les acteurs religieux étaient tenus d’innover en matière d’action pastorale et d’élaboration théologique afin de transformer l’image de l’homosexualité
en la faisant apparaître non plus comme une maladie ou un péché mais comme une
forme « bénigne » de variation sexuelle. C’est aussi dans cette perspective pragmatique que l’accès au mariage – et plus spécifiquement au mariage religieux– des
homosexuels a pu apparaître comme un enjeu d’importance.
Quel sens donner au ballet auquel se livrent États et Églises à cet égard, et
quelles en sont les figures principales ? Pour répondre à cette question, on partira
de l’ouvrage classique de Patricia Ewick et Susan Silbey,
The Common Place of Law,
qui propose une typologie des modes d’appréhension du droit dans la vie quotidienne
[7]. Cette typologie permet de dégager la multiplicité des usages religieux du
droit relatifs au mariage entre personnes de même sexe. Celui-ci a en effet donné
lieu à la fois à des mobilisations « internes » – c’est-à-dire à des mobilisations
religieuses se déployant dans l’arène religieuse – et « externes » – soit des mobilisations religieuses intervenant dans le champ séculier.
Quand les personnes se trouvent ou se décrivent « face au droit », selon l’expression de P. Ewick et S. Silbey, elles conçoivent l’appareil judiciaire, le droit et la justice comme des instances objectives, séparées du monde quotidien. Le droit est alors
l’affaire de professionnels, détenteurs de qualifications objectivées par des titres ou
des années d’études. Il sera donc fréquemment mis à distance par les Églises dans
leurs pratiques quotidiennes, y compris celles ouvrant la possibilité de mariages entre
personnes de même sexe, que l’on ne présentera généralement pas comme ayant
une visée juridique.
Il n’empêche que depuis le milieu des années1960 certains membres du clergé
protestant se sont intéressés de près aux homosexuels fréquentant leurs églises ou
résidant à proximité des lieux de culte. ÀSan Francisco, dès1964-1965, est fondé
un
Council on Religion and the Homosexual qui essaime dans plusieurs autres villes
américaines
[8]. Dans les années1970, de la même manière que se forment des associations d’alpinistes gays ou de joueuses de ping-pong lesbiennes se constituent des
associations de gays et de lesbiennes appartenant à des Églises distinctes : catholiques, mormons, méthodistes, presbytériens… se sont ainsi dotés de groupes
homosexuels
[9]. Des Églises ou synagogues gays se forment un peu partout aux
États-Unis
[10]. Dans les années1980 et jusqu’à l’apparition des premières thérapies
contre le SIDA relativement efficaces, certaines Églises se voient alors décimées,
la maladie agissant, dans un premier temps, comme une sorte de révélateur de
l’orientation sexuelle. C’est ce que décrit ce pasteur épiscopalien, devenu évêque
dans les années1990, lorsqu’il évoque son expérience des années1980 à Atlanta :
« C’était la première fois que j’étais confronté au SIDA. En Californie, je n’avais
jamais vraiment connu quelqu’un qui était mort du SIDA. Mais [à Atlanta],
j’enterrais un mois sur deux un homme mort de cette maladie, et dont les parents
avaient été mis au courant… Ils venaient de ces petites villes rurales de Géorgie,
là où les préjugés contre les gays et les lesbiennes demeurent profondément ancrés.
Et j’ai vu la plupart d’entre eux surmonter leurs préventions [...] d’une manière admirable, par amour. [...] Et puis bien sûr, leurs amis gays ou lesbiennes se réunissaient
pour les funérailles et voir cela a constitué une nouvelle étape pour moi »
[11].
Dans la plupart des grandes villes américaines, les mobilisations homosexuelles et pastorales qui se sont succédé durant près de quarante ans ont ainsi transformé l’homosexualité
– initialement considérée comme un péché –
en une véritable ressource organisationnelle
pour les Églises et les synagogues. De fait, une
partie d’entre elles ont cherché à s’attacher le
public homosexuel. En participant aux parades
de la Lesbian and Gay Pride, en invitant des
chœurs gays à certains services, en payant des
espaces publicitaires dans la presse ou les
annuaires gays et lesbiens, ces Églises ont entrepris d’afficher publiquement leur disposition à
accueillir les membres de cette communauté.
Ci-contre : Publicité parue dans Gay City News en juin 2003 au lendemain de la Gay Pride. « Vous nous avez vus à la
Parade, nous vous invitons à assister aux services ».
C’est là une initiative parmi beaucoup d’autres. Dans certaines Églises (les
congrégationalistes depuis le milieu des années1970, les épiscopaliens depuis1995,
ainsi que certains courants du judaïsme), des ministres homosexuels (hommes ou
femmes) sont acceptés. Dans une partie des assemblées locales, des cérémonies
d’union pour les couples du même sexe sont célébrées. Dans le cadre d’une enquête
menée à Chicago, Stephen Ellingson et son équipe ont pu ainsi mettre en lumière
l’existence de morales religieuses différentes selon les quartiers et leurs populations
[12].
Dans de très nombreux cas, les liens entre les églises locales et les associations homosexuelles et la découverte par les premières de l’importance du public gay et lesbien
ont considérablement atténué l’opprobre que certaines interprétations des Écritures
pouvaient conduire à jeter sur l’homosexualité comme conduite.
Par ailleurs, outre ces actions menées « face au droit », qui ne cherchent pas à
pénétrer la sphère juridique mais à reconfigurer des espaces sociaux extérieurs à
elle, on observe également d’autres cas de figure, notamment lorsque la pratique
routinière se heurte à une mobilisation à caractère juridique.
Dans la plupart des cas, ni le droit interne des Églises ni le droit séculier ne permettent le mariage entre personnes du même sexe. Et dans les rares cas où l’un le
permet, l’autre l’exclut presque toujours. Dans ces conditions, lorsque le droit
apparaît comme une instance d’obstruction à laquelle on ne peut que se heurter,
la tentation est grande de recourir à divers subterfuges et autres stratégies de
contournement.
L’homosexualité des fidèles, l’ordination de ministres gays ou lesbiennes ou la
célébration d’unions entre personnes du même sexe constituent en effet, depuis la
fin des années1980 et surtout le début des années1990, l’un des principaux enjeux
qui divisent les Églises chrétiennes américaines. Même le combat contre l’avortement
paraît aujourd’hui d’ampleur secondaire au regard des mobilisations conservatrices contre l’homosexualité
[13], auxquelles l’arrêt
Bowers v. Hardwick a donné un
nouvel élan. Des compromis qui avaient pu paraître acceptables dans un contexte
où l’homosexualité était d’abord conçue comme un péché individuel ont cessé de
l’être, aux yeux de ces mouvements conservateurs, dès lors qu’elle est apparue
comme « un péché doté d’un mouvement social »
[14]. Les assemblées générales
d’une partie des Églises américaines ont alors proclamé le caractère hétérosexuel
du mariage : l’évidence n’allait plus de soi et devait être écrite noir sur blanc, toute
violation de cette norme désormais posée comme telle exposant le contrevenant
à une peine religieuse.
Dans les années 1990 se sont ainsi multipliés les usages d’une forme qui avait
presque disparu du monde protestant américain, le procès ecclésiastique. Un
évêque épiscopalien est jugé par une cour religieuse pour avoir ordonné diacre un
pasteur gay vivant en couple
[15]. Deux pasteurs méthodistes sont jugés pour avoir
célébré des unions entre personnes du même sexe. Chez les presbytériens, plusieurs
procès religieux entre 2000 et 2004 tentent de définir l’étendue de la marge de
manœuvre pastorale.
Ces pasteurs jugés pour avoir enfreint les lois de leurs Églises déclarent alors
devant le juge ou auprès des journalistes qu’ils placent leurs devoirs envers leur
congrégation – leur assemblée locale– au-dessus des lois formelles de leurs Églises.
Parfois, comme les pasteurs avec qui s’est entretenue Kathleen Hull, ils décrivent
leur action en termes prophétiques : leur acte – marier deux hommes ou deux
femmes – est valorisé par la distance qu’il marque avec les lois de l’État ou celles
édictées par les autorités de l’Église. L’autorité qu’ils tirent de leur congrégation
est ainsi présentée comme une « alternative viable, voire supérieure » à l’autorité
du droit séculier
[16].
Les actions de désobéissance civile qui ont accompagné la mobilisation pour
l’ouverture du mariage aux gays et aux lesbiennes entre novembre 2003 et mai 2004
ont donc bien une composante religieuse et, à ce titre, participent de conflits dont
la temporalité est différente de celle des luttes séculières. Au cœur de ce mouvement se trouve une Église qualifiée récemment de « dynamo libérale »
[17] : les unitariensuniversalistes sont une toute petite Église sans credo, acceptant plusieurs
livres sacrés et ressemblant plus à une société d’éthique qu’à une Église chrétienne. Depuis une trentaine d’années, ces unitariens autorisent l’ordination de
ministres gays ou lesbiennes et la célébration d’unions entre des personnes du
même sexe est courante depuis le début des années 1980
[18]. Par exemple, à
Burlington, dans la capitale économique du Vermont, c’est sur la propriété de la
First Unitarian Church que s’est installée au début des années 1980 une association de lutte contre le SIDA. C’est dans cette même église que, depuis1985, un
coming out Sunday – service religieux permettant à toutes les personnes qui le souhaitent de rendre publique leur orientation sexuelle – est célébré chaque année.
Les unitariens apparaissent ainsi à l’avant-poste des joutes avec le pouvoir
séculier : avant même la décision de la cour suprême du Massachusetts, en 2003,
certains pasteurs ont menacé de célébrer des mariages entre personnes de même
sexe dont ils affirmaient la valeur civile. ÀSanFrancisco et dans l’État de NewYork,
des ministres unitariens ont fait partie des pasteurs chargés de valider les licences
de mariages délivrées par des autorités municipales rebelles
[19].
Les Églises chrétiennes ne sont pas nécessairement rétives à l’usage de l’instrument
juridique : elles participent intensément aux diverses procédures judiciaires américaines, qui leur servent de forums de dimensions variables. Ainsi le droit appa-raît-il comme une ressource mobilisable dans le cadre d’une activité militante. La
question de la judiciarisation des rapports sociaux n’est alors pas posée en ces
termes par les protagonistes, tant la dimension judiciaire est immédiatement perçue
comme une composante potentielle de tout rapport social.
Dans cette perspective, au cours des années1990
[20], les principales Églises chrétiennes (presbytériens, épiscopaliens, baptistes du Nord, luthériens… ) ont publiquement pris position quant au statut de l’homosexualité dans le champ séculier
en réclamant que gays et lesbiennes aient accès aux mêmes droits que les autres
citoyens. Dans le cadre de leurs assemblées générales, ces Églises ont voté des
motions de soutien aux droits civiques des homosexuels, tout en restreignant leurs
droits religieux. Ces prises de position ont débouché sur une action de
lobbying en
faveur de l’adoption de lois progressistes, entreprise depuis les bureaux dont ces
Églises disposent à Washington.
Par ailleurs, on sait que les cours suprêmes des États fédérés ainsi que la Cour
suprême des États-Unis permettent à tous ceux qui le souhaitent de déposer des
« mémorandums » ( Brief of Amici Curiae) en soutien à l’une des parties d’une
action en justice. Au cours des vingt dernières années, plusieurs décisions de la Cour
suprême ont porté sur l’étendue de la discrimination dont les homosexuels pouvaient
faire l’objet. De manière systématique, des briefsont été déposés par les instances
dirigeantes de certaines Églises.
Deux décisions ayant trait au droit des couples du même sexe à contracter une
union légale,
Baker v. Vermont, dans le Vermont en 1999, puis
Goodridge v. Department
of Health dans le Massachusetts en 2003, ont ainsi donné l’occasion à plusieurs Églises
de rendre public – et de formuler en termes juridiques– leur soutien ou leur opposition radicale aux unions de personnes du même sexe. En effet, la force d’un
brief
découle pour partie de la validité de ses arguments juridiques mais aussi de l’identité – et de l’influence – de celles et ceux qui le déposent : il se construit un peu
comme une pétition, en rassemblant des acteurs parfois assez hétérogènes. Les
briefs
conservateurs en témoignent. Pour l’affaire Baker, le diocèse catholique romain du
Vermont et le district local de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers
Jours (les Mormons) ont ainsi déposé un texte commun qui tente d’édifier une
théologie politique uniforme sur la question du mariage. Dans le Massachusetts,
l’affaire Goodridge voit la réédition d’une même stratégie d’alliance, unissant
cette fois la conférence des évêques catholiques du Massachusetts, le diocèse grecorthodoxe de Boston, l’Église du Nazaréen de Boston
[21] ainsi que quelques rabbins.
Les édifices religieux jouent aussi un rôle tout à fait concret dans la construction des causes. Dans le Vermont, c’est notamment en organisant des réunions dans
les salles communes des églises, entre 1996 et 2000, que l’équipe d’avocats défendant les couples qui réclamaient le droit au mariage ont diffusé leur message
[22]. De
l’autre côté du continent et à l’opposé du spectre politique, en 2004, c’est sur le
relais constitué par des Églises évangéliques de l’Oregon qu’a pris appui la campagne visant à recueillir suffisamment de signatures pour que soit organisé un
référendum d’initiative populaire proposant l’interdiction du mariage des couples
du même sexe. En novembre de cette même année, dans les onze États où ils
étaient soumis à l’électorat, les amendements constitutionnels interdisant le
« mariage gay » (et, souvent, les « unions civiles » également) ont été adoptés à
une large majorité des suffrages. Là encore, la mobilisation religieuse conservatrice
a joué son rôle.
De manière générale, la construction des actions en justice par les cause lawyers,
ces avocats qui se chargent de les mener à bien, est une entreprise de longue
haleine dont la sélection des arguments à faire valoir n’est que l’une des étapes.
Choisir de « bons » plaignants est aussi essentiel : il faut que ces personnes soient
à l’aise devant les médias, qu’elles puissent supporter plusieurs années de procédures judiciaires, qu’elles acceptent de rendre publique, au-delà du cercle de leurs
connaissances, leur orientation sexuelle et assument leur fonction de représentation sociale. C’est en fonction de ces critères qu’une action en justice en cours
dans le New Jersey, Lewis et. al. v. Harris et. al., a placé au centre de l’affaire un couple
de prêtres épiscopaliens, les révérends Mark Lewis et Dennis Winslow.
Enfin, une fois le mariage ouvert aux couples de même sexe, les pasteurs font « avec
le droit ». La possibilité accordée par tous les États américains de célébrer des
mariages à valeur civile est alors utilisée : c’est par la formule « de par les pouvoirs
que me confère l’État du Massachusetts, je vous déclare… » que l’acte religieux d’un(e)
pasteur(e), la célébration d’un mariage, devient un acte civil reconnu par l’État. Ainsi
peut-on constater, statistiques à l’appui, que la célébration religieuse des unions de
couples du même sexe n’est plus une pratique de parias ou d’excentriques, mais est
également présente au cœur des Églises protestantes des grandes villes américaines,
voire de celles de l’Amérique « profonde ». Dans le petit État du Vermont, un an
et demi après la création des « unions civiles » qui donnent aux couples du même
sexe les mêmes droits que l’État fédéré confère aux époux dans le cadre du mariage,
entre un quart et un tiers des pasteurs congrégationalistes et des pasteurs épiscopaliens (dont l’évêque local) avaient célébré au moins une union civile
[23].
La création séculière d’une forme différente du mariage a aussi rendu la célébration religieuse plus facile pour les instances ecclésiastiques. En juin 2004, le
diocèse épiscopalien du Vermont a rendu publique une liturgie spécifique pour les
unions civiles. De l’autre côté de la frontière, dans le Massachusetts, l’ouverture
du mariage aux couples homosexuels a, elle, conduit les autorités épiscopaliennes
à interdire la signature par le clergé de la licence délivrée par l’État : les prêtres
peuvent célébrer des bénédictions d’union, mais ne peuvent pas le faire en tant
qu’agents de l’État.
Il serait néanmoins trompeur de conclure que les unions de personnes du même
sexe seraient désormais largement acceptées ou qu’il y aurait à ce sujet une véritable « guerre des cultures » entre libéraux et conservateurs. Le
New York Times,
qui ne publie que les annonces de couples issus des élites, ne s’est rallié à la publication d’unions homosexuelles qu’en septembre 2002 (même si 70 autres journaux
l’avaient précédé
[24]). La grande majorité des Églises américaines (l’Église catholique
romaine, la Convention baptiste du Sud, la United Methodist Church, pour ne citer
que les trois Églises les plus importantes) interdisent à leurs ministres de bénir l’union
de deux personnes du même sexe. D’autres permettent cependant à leurs prêtres
ou pasteurs de célébrer des actes qui, sans pouvoir être appelés
marriage, en
présentent toutes les qualités, y compris la reconnaissance étatique (dans le
Massachusetts et le Vermont).
En somme, il importe de souligner la pluralité des pratiques rendues possibles
par le droit (qu’il soit civil ou religieux) et la diversité des expériences qui se déploie
dans le domaine en question. Le cas complexe de l’extension de l’ensemble des
candidats à un mariage pour lequel les ministres du culte sont habitués à agir en
tant qu’« agents de l’État » fournit une bonne illustration de certains processus de
changement social. Une même institution – par exemple l’Église méthodiste unie–
peut être traversée par des clivages internes (certains pasteurs s’engageant résolument
en faveur du mariage des personnes du même sexe, d’autres dans la « conversion
thérapeutique » des homosexuels à l’hétérosexualité
[25]), mais aussi entrer en tension
avec certains segments du champ séculier (quand, par exemple, cette Église soutient
l’égalité des gays et des lesbiennes devant la loi civile). Que ce soit face au droit,
contre le droit ou avec lui, les pratiques religieuses ici repérées inscrivent alors l’orientation sexuelle dans l’espace public.
[1]
Goodridge v. Department of Public Health, 440 Mass. 309,798 N.E. 2d 941 ( 2003).
[2]
Sur les débats des années 1990, voir Éric Fassin, « Homosexualité et mariage aux États-Unis. Histoire d’une polémique »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 125,1998, p. 63-73. Sur les tentatives d’accès au mariage civil des couples
homosexuels qui ont commencé dès les années1970, voir, par exemple, William Eskridge,
The Case for Same-Sex Marriage :
From Sexual Liberty to Civilized Commitment, New York, The Free Press, 1996.
[3]
Baptiste Coulmont, « Églises chrétiennes et homosexualités aux États-Unis »,
Revue française d’études américaines, 95,
2003, p. 73-86.
[4]
Bowers v. Hardwick, 478 U.S. 186 ( 1986), p. 196-197 (opinion du juge Burger).
[5]
Lawrence v. Texas, 539 U.S. 558 ( 2003) (opinion du juge Kennedy).
[6]
Voir, plus généralement, George Chauncey,
Why Marriage ? The History Shaping Today’s Debate over Gay Equality, New York,
Basic Books, 2004.
[7]
Patricia Ewick, Susan Silbey,
The Common Place of Law, Chicago, University of Chicago Press, 1998. Pour une introduction
en langue française à cet ouvrage important, voir, par exemple, Élodie Bethoux, Arnaud Mias (dir.), « Les terrains dudroit »,
Terrains & Travaux, 6,2004.
[8]
Nan Alamilla Boyd,
Wide Open Town : A History of Queer San Francisco to 1965, Berkeley (CA), University of California
Press, 2003.
[9]
Elizabeth A. Armstrong,
Forging Gay Identities : Organizing Sexuality in San Francisco, 1950-1994, Chicago (IL), The
University of Chicago Press, 2002, chap. 5.
[10]
Moshe Shokeid,
A Gay Synagogue in New York, New York, Columbia University Press, 1995; Melissa M. Wilcox,
Coming
Out in Christianity, Bloomington (IN), Indiana University Press, 2003.
[11]
Entretien avec un évêque épiscopalien, novembre 2002.
[12]
Stephen Ellingson, Nelson Tebbe, Martha Van Haitsma, Edward O. Laumann, « Religion and the Politics of Sexuality »,
Journal of Contemporary Ethnography, 30 ( 1), 2001, p. 3-55.
[13]
La lecture des journaux évangéliques méthodiste (
Good News) et épiscopalien (
The Living Church) dans les années1990
confirme cette hypothèse.
[14]
Didi Herman,
The Anti-Gay Agenda : Orthodox Vision and the Christian Right, Chicago (IL), The University of Chicago
Press, 1997, p. 50.
[15]
George H. Shriver,
Dictionary of Heresy Trials in American Christianity, Westport (CT), Greenwood Press, 1997, p. 320-326.
[16]
Kathleen E. Hull, « The Cultural Power of Law and the Cultural Enactment of Legality : The Case of Same-Sex
Marriage »,
Law and Social Inquiry, 28 ( 3), 2003, p. 629-657.
[17]
John C.Green, « A Liberal Dynamo : The Political Activism of the Unitarian-Universalist Clergy »,
Journal for the Scientific
Study of Religion, 42 (4), 2003, p. 577-590.
[18]
Mark Oppenheimer, « The Inherent Worth and Dignity : Gay Unitarians and the Birth of Sexual Tolerance in Liberal
Religion »,
Journal of the History of Sexuality, 7 ( 1), 1996, p. 73-101.
[19]
Voir Gary Stern, « Unitarians Again on the Edge »,
The (Rochester)Journal News, 13 juin 2004; Michael Hill, « Two
Quiet Ministers at Intersection of Church and State »,
Newsday, 16 avril 2004 ; Thomas Crampton, « Ministers who
Officiated at Same-Sex Marriages go to Court »,
The New York Times, 23 mars 2004; Thomas Crampton, « Unitarian Ministers
Defy Authorities by Conducting Same-Sex Weddings in New Paltz »,
The NewYork Times, 7 mars 2004.
[20]
Wendy Cadge, « Vital Conflicts : The Mainline Denominations Debate Homosexuality », dans Robert Wuthnow, John
H.Evans (eds),
The Quiet Hand of God : Faith-Based Activism and the Public Role of Mainline Protestantism, Berkeley (CA), University
of California Press, 2002, p. 265-286.
[21]
Une Église pentecôtiste (
Church of the Nazarene) fondée à la fin du XIX
e siècle.
[22]
Scott Barclay, Anna-Maria Marshall, « Supporting a Cause, Developing a Movement, and Consolidating a Practice : Cause
Lawyers and Sexual Orientation Litigation in Vermont », dansAustin Sarat, Stuart Scheingold (eds),
The Worlds Cause Lawyers
Make, PaloAlto (CA), Stanford University Press (à paraître en 2005).
[23]
Baptiste Coulmont, « Do the Rite Thing : Religious Civil Unions in Vermont »,
Social Compass, 52 (2), 2005 (àparaître).
[24]
En juin 2004, ils étaient plus de 260 à accepter de diffuser ce type d’annonces.
[25]
Sur ces tensions internes et la manière de s’en accommoder, voir l’ouvrage remarquable de Dawne Moon,
God, Sex, and
Politics : Homosexuality and Everyday Theologies, Chicago (IL), The University of Chicago Press, 2004.