2004
Critiques internationales
Plus jamais la guerre ?
Les partis et la normalisation de la politique étrangère de l’Allemagne
Brian C. Rathbun
professeur-assistant de science politique à l’université McGill de Montréal (Québec). Il a été également chercheur invité à la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik de Berlin et a occupé des fonctions administratives au sein du Sénat des États-Unis. Il est notamment l’auteur de Partisan Interventions : European Party Politics and Peace Enforcement in the Balkans (Cornell University Press, 2004). Ses recherches actuelles portent sur la façon dont une politique à dominante idéologique s’est substituée à la Realpolitikdans le domaine de la politique étrangère de l’Europe de l’entre-deux-guerres.
La participation allemande à la campagne aérienne de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999 a été le point culminant d’une période de grands changements et d’âpres luttes partisanes dans le domaine de la politique étrangère dans ce pays. En effet, après l’unification, l’Allemagne s’est engagée dans ce domaine sur la voie de la normalisation. Le changement de position des sociaux-démocrates et des Verts vis-à-vis de l’intervention militaire à des fins humanitaires a été le résultat d’un processus de réflexion durant lequel ils ont réévalué la cohérence entre les éléments humanitaires et antimilitaristes de leur idéologie, en tirant notamment les leçons de l’incapacité des acteurs extérieurs à apporter la paix en Bosnie-Herzégovine. Ils ont adhéré à l’option militaire, mais seulement pour des raisons altruistes. C’est la nature fondamentalement différente de l’intervention en Irak, et non les hauts et les bas du pacifisme allemand, qui explique la politique de la coalition rouge-vert.
Les nombreuses analyses culturalistes de la politique étrangère de l’Allemagne depuis la fin de la guerre froide soulignent la singularité d’une approche systématiquement antimilitariste des relations internationales de ce pays,
qui s’expliquerait par le tragique héritage de son histoire
[1]. Son opposition tenace
à la guerre menée par les États-Unis en Irak n’a fait que renforcer cette impression
de pacifisme « inné ». Plus de dix ans après la guerre froide, affirment les auteurs
de ces travaux, l’Allemagne n’est toujours pas la puissance « normale » dont
beaucoup avaient prédit l’avènement.
Pourtant, la République fédérale a participé il y a quelques années à la campagne
de bombardements aériens de l’OTAN contre la Yougoslavie visant à mettre fin à
la persécution de la population albanaise du Kosovo. C’était la première fois que
l’Allemagne réunifiée participait à une mission d’imposition de la paix ; c’était
même la première mission de combat de la Bundeswehr depuis la fin de la seconde
guerre mondiale. Le tournant était abrupt : moins de quatre ans auparavant, en
décembre 1995, le gouvernement conservateur d’Helmut Kohl avait jugé que le
lourd passé de l’Allemagne dans les Balkans lui interdisait jusqu’au déploiement de
troupes de maintien de la paix en Bosnie.
Ce qui est le plus surprenant, c’est que les deux partis qui formaient la coalition
gouvernementale au moment de l’opération de l’OTAN – le Parti social-démocrate
(SPD) et les Verts – avaient, du temps où ils étaient dans l’opposition, vigoureusement combattu sur le terrain politique – et juridique pour le SPD du moins –
l’envoi de soldats allemands « hors zone », c’est-à-dire dans des missions autres
que celles de défense du territoire allemand ou de l’OTAN. Ces deux partis avaient
un long passé d’antimilitarisme. Les sociaux-démocrates s’étaient déjà opposés au
réarmement dans les années1950, et nombre d’entre eux ainsi que les Verts avaient
protesté contre le déploiement d’armes nucléaires sur le sol allemand dans les
années1980. Le soutien que ces partis, jusque-là particulièrement réfractaires à une
normalisation de la politique étrangère et de sécurité de l’Allemagne, ont apporté
à l’intervention militaire au Kosovo puis en Afghanistan marque donc un
changement très net.
Les culturalistes minimisent la portée de cet événement. L’affaire du Kosovo ayant
indéniablement élargi la palette des comportements que l’on peut attendre de
l’Allemagne, ils se contentent de souligner que son antimilitarisme est tempéré par
un attachement tout aussi fort au multilatéralisme. L’Allemagne soutiendrait la
coopération au sein de l’OTAN et de l’Union européenne pour éviter de revivre
l’isolement international qu’elle s’est infligé durant la première moitié du XX
e siècle.
Autrement dit, le Kosovo a été « une anomalie parfaitement normale » et
« l’Allemagne est toujours une puissance civile » et non militaire
[2]. Quant aux
débats entre la gauche et la droite sur la constitutionnalité des déploiements de
l’armée allemande hors zone, expliquent-ils encore, ils ne révélaient pas l’apparition
de fissures dans ce consensus. Au contraire, il convient, selon J. Duffield, de les interpréter comme des « divergences sur les priorités plutôt que comme des positions
irréconciliables »
[3]. Les partis n’expriment pas de différences programmatiques
en matière de politique étrangère, car ils partagent «
une seule et même culture
politique allemande, qui circonscrit le discours des dirigeants de manière très
particulière et exclut du politiquement acceptable certaines décisions pourtant
théoriquement possibles »
[4].
Il s’agit là cependant d’une sous-estimation colossale de l’intensité du conflit sur
le sujet et de l’ampleur des transformations dans ce pays. Contrairement aux thèses
culturalistes, je soutiens que la participation allemande à la campagne aérienne contre
la Yougoslavie a été le point culminant d’une période de grands changements et
d’âpres luttes partisanes dans le domaine de la politique étrangère. En réalité,
iln’ya jamais eu, depuis la réunification, de consensus antimilitariste sur le principe de l’intervention étrangère. Presque aussitôt après la fin de la guerre froide,
le gouvernement CDU (Union chrétienne-démocrate) de droite s’est lancé dans
une stratégie délibérée consistant à instrumentaliser la participation de l’Allemagne à diverses opérations humanitaires afin de banaliser l’usage de la force : il
accroissait ainsi l’influence du pays et retrouvait des éléments de souveraineté
perdus après la seconde guerre mondiale. L’Allemagne s’est donc engagée sur la
voie de la normalisation beaucoup plus rapidement qu’on ne l’admet généralement.
Étant donné l’opposition du SPD et des Verts, au début des années 1990, à
tout déploiement de la Bundeswehr en dehors de la zone OTAN, on pourrait
penser, à voir la façon dont ils ont conduit le pays à son premier combat depuis plus
de cinquante ans, que leur retournement n’était pas sincère. Telle serait l’interprétation de ceux que la science politique américaine appelle les office-seeking
theorists (les théoriciens de la « quête de postes »), pour lesquels la politique
engagée ou la ligne politique suivie par un parti est avant tout guidée par l’objectif
du pouvoir. Je m’élève également contre cette interprétation. Le changement de position des sociaux-démocrates et des Verts sur l’intervention militaire à des fins humanitaires a été le résultat d’un processus de réflexion durant lequel ils ont réévalué
la cohérence entre les éléments humanitaires et antimilitaristes de leur idéologie,
en tirant notamment les leçons de l’incapacité des acteurs extérieurs à apporter la
paix en Bosnie-Herzégovine. Ils ont adhéré à l’option militaire, mais seulement pour
des raisons altruistes. La guerre en Irak, elle, n’a pas passé l’épreuve. C’est la nature
fondamentalement différente de l’intervention en Irak, et non les hauts et les bas
du pacifisme allemand, qui explique la politique de la coalition rouge-vert.
Idéologie et politique étrangère, ou la relation entre politique intérieure
etpolitique internationale
On ne peut pas comprendre la politique étrangère de l’Allemagne après la guerre
froide si l’on ne se réfère pas aux idéologies des partis qui ont gouverné le pays.
Par idéologie, j’entends les valeurs et principes fondamentaux que défendent les
partis, et qu’ils traduisent ensuite dans un programme politique plus concret.
Toutes les politiques publiques ne sont pas compatibles. Le trait le plus fondamental
de toute idéologie est donc sa cohérence. Les positions de politique intérieure et
étrangère qui composent le programme d’un parti forment « une configuration
d’idées et d’attitudes dans laquelle les différents éléments sont liés par diverses
contraintes ou interdépendances fonctionnelles »
[5].
Les écrits portant sur les clivages partisans et sur la psychologie cognitive, qui
à vrai dire se croisent rarement, s’accordent en général sur le fait que ce qui distingue la gauche de la droite dans les démocraties avancées est l’importance attachée à l’égalité
[6]. En termes de politique étrangère, cela signifie que les partis de
droite sont, par exemple, plus enclins à l’usage de la force, et que ceux de gauche
sont plus favorables à l’aide internationale. L’importance que la gauche démocratique attache à l’égalité se manifeste notamment par un plus grand souci des minorités et des personnes défavorisées. Au niveau international, ce programme correspond à la promotion des droits de l’homme et des valeurs libérales dans les
autres pays. J’appellerai cela une politique étrangère « inclusive »
[7], en ce sens
qu’elle relève d’une conception de la communauté politique qui dépasse les frontières de l’État, et vis-à-vis de laquelle la gauche se sent davantage d’obligations
que la droite. Àdroite, on a une vision plus hiérarchique; à l’intérieur, on insiste
sur la capacité des gens à se prendre en charge et, à l’extérieur, on a une perception de l’intérêt national plus étroitement centrée sur la communauté nationale.
Bien sûr, ces définitions sont très larges et ne prennent pas en compte certains éléments particuliers du cas allemand. Ainsi, la solidarité sociale à l’intérieur et les
valeurs communes de l’Occident comme ciment de l’Europe à l’extérieur mobilisent une proportion importante des chrétiens-démocrates allemands, et ces deux
éléments se traduisent par une politique étrangère plus « inclusive » que celle que
pratiquent les autres partis de droite européens. La marge de désaccords entre la
gauche et la droite allemandes n’en est pas moins grande pour autant.
L’attachement à l’égalité rend également la gauche démocratique plus hésitante
à utiliser la force militaire, parce que cela équivaut à imposer une hiérarchie de la
puissance. Cet antimilitarisme se manifeste par la valorisation de l’efficacité et de
la moralité des méthodes civiles de résolution des conflits, telles que la diplomatie
et le dialogue : non seulement la guerre est immorale, dit-on à gauche, mais l’usage
de la force ou sa menace, voire l’usage de moyens de coercition plus faibles, ne
conduisent qu’à une escalade de l’hostilité et augmentent les risques de violence.
Les gens de droite ont plus volontiers une attitude de faucons. Ils affirment que
l’usage de la force ou sa menace sont toujours des éléments essentiels de la politique étrangère d’un pays. Si l’adversaire n’est pas confronté à une menace crédible
ou à des mesures concrètes de rétorsion, il ne fera qu’augmenter ses exigences. C’est
sur ce point précis que s’opère le clivage traditionnel entre la gauche et la droite
en Allemagne. L’Ostpolitik du SPD est née d’une volonté de réduire les tensions entre
les blocs soviétique et occidental par une politique de compromis et de dialogue.
Les chrétiens-démocrates s’y sont opposés au début parce qu’elle impliquait de
relâcher la pression sur l’Union soviétique dans le but de l’amener à faire des
concessions. La position dure de la droite lui permettait de se définir comme la vraie
garante des droits de l’homme, la seule force politique capable de se dresser contre
les violations perpétrées par l’Union soviétique. Les partis s’opposaient donc
davantage sur les moyens que sur les fins. Ce débat sur la question de savoir si la
politique la plus efficace vis-à-vis de l’URSS était la pression ou les concessions s’est
ensuite poursuivi sous une forme différente dans les années 1980 à propos du
déploiement de missiles de l’OTAN sur le sol allemand. Mais cette fois, la ligne
de fracture passait au beau milieu du SPD lui-même, son aile droite étant favorable
à l’accroissement des armements tandis que son aile gauche s’y opposait.
La guerre froide terminée, une nouvelle question est venue tourmenter la
gauche. L’imposition de la paix, c’est-à-dire l’usage de l’armée pour obliger des belligérants à déposer les armes, a forcé les partis de gauche à choisir entre leur fidélité à l’antimilitarisme et leur souci de respect des droits de l’homme. Dans la plupart des pays, la gauche à répondu à ces nouveaux défis humanitaires en devenant
le plus fervent soutien d’une politique de fermeté contre des pouvoirs qui persécutaient leurs propres populations civiles, tandis que la droite cherchait d’abord à
savoir si l’intérêt national était en jeu et se montrait généralement réticente à
toute intervention. En Grande-Bretagne, en France et aux États-Unis, la gauche
s’est donc mise à voir dans l’action militaire un moyen légitime pour atteindre une
fin qu’elle approuvait. Mais, en Allemagne, elle n’a pas perçu aussi vite à quel
point l’environnement international avait changé. Du fait de l’héritage historique
du pays, le SPD et les Verts ont d’abord réagi comme des partis de gauche spécifiquement allemandsà la question de savoir si l’Allemagne devait ou nonparticiper
à une intervention militaire à but humanitaire. Au nom de l’idéologie antimilitariste,
plus puissante au sein de la gauche allemande que la volonté d’inclusion, tout
usage de la force militaire était tenu pour intrinsèquement porteur de risques
d’escalade et inadapté à la prévention des violations des droits de l’homme. En Allemagne, mais également au Japon et, à un degré moindre, en Italie, l’armée n’a
presque jamais servi à autre chose qu’à véhiculer des projets étroits et « exclusifs ».
Il était donc logique que dans tous ces pays la force militaire ait des connotations
négatives et que la gauche dans son ensemble continue à la considérer notamment
comme inapte à promouvoir les droits de l’homme.
Mais, contrairement à ce que prétendent les culturalistes, l’antimilitarisme ne
s’étendait pas à la droite. Avec leur conception plus « exclusive » de l’intérêt national,
les partis de droite ne sont pas confrontés au même conflit de valeurs. Pour eux, les
interventions humanitaires représentent moins un problème à résoudre qu’une
occasion à saisir. Elles peuvent être instrumentalisées pour atteindre un but plus étroit
et plus exclusif, inspiré lui aussi par des idées mais fondé sur des motivations plus
égoïstes. La droite allemande s’est appuyée sur des arguments humanitaires et
multilatéraux pour accroître la présence de l’Allemagne dans les opérations militaires,
de façon à refaire de l’usage de la force une pratique « normale ». Elle cherchait ainsi
à corriger une faiblesse qu’elle considérait comme la conséquence néfaste de l’histoire
allemande : la souveraineté militaire limitée de la République fédérale.
Apprentissage et politique étrangère, ou la relation entre événements
etpolitique internationale
Quant à la politique de la gauche, elle n’est pas restée antimilitariste, comme le prétendent ceux qui veulent minimiser l’ampleur de sa normalisation. Néanmoins,
comme les partis qui s’étaient le plus vivement opposés à cette normalisation
étaient ceux-là mêmes qui ont ensuite fait participer l’Allemagne aux combats
pour la première fois depuis cinquante ans, on peut les soupçonner d’avoir agi par
opportunisme. C’est du moins ainsi que l’interpréteraient les représentants du
courant dominant de la science politique américaine en matière de concurrence entre
partis. Pour reprendre la célèbre phrase de Downs, « les partis formulent un programme pour gagner les élections bien plus qu’ils ne gagnent les élections en vue
de formuler un programme »
[8]. Cette éventualité s’opposerait à ma thèse, selon
laquelle le tournant pris par les partis en question fut consécutif à leur perception
d’un décalage entre leur programme et les valeurs idéologiques auxquelles ils
croyaient sincèrement. Un tel processus est généralement déclenché par des événements qui révèlent crûment des contradictions au sein d’un système de convictions.
C’est en l’occurrence la Bosnie qui a joué ce rôle de révélateur pour la gauche
antimilitariste allemande. Seule ce que j’appellerais – par opposition à la théorie
de la « quête de postes » – la théorie de la « quête de programme » (
policy seeking)
peut rendre compte tant
des personnagesqui ont engagé le changement que
de lafaçon
dont a été justifiée la rupture avec la tradition antimilitariste et
du moment où
des changements décisifs sont intervenus en faveur ou contre l’intervention
[9].
J’examinerai successivement ces trois points.
Les théories du type « quête de postes » impliquent que le processus de changement de politique soit conduit par les dirigeants du parti, puisque ce sont eux
qui ont le plus de chances d’obtenir des fauteuils de ministre ou de député. Or le
changement dans le sens favorable à l’intervention a été conduit en Allemagne non
par les dirigeants, mais par ceux qui étaient psychologiquement prédisposés à
reconnaître et à accepter le changement de valeurs nécessaire pour qu’un parti de
gauche épouse la cause de l’imposition de la paix. La question du soutien à l’intervention humanitaire les a obligés à s’engager dans un processus de « différenciation », en l’occurrence entre intervention militaire de nature stratégique (non
humanitaire) et intervention humanitaire
[10]. Tout d’abord, les modérés ont pu plus
aisément choisir entre antimilitarisme et droits de l’homme, puisqu’ils sont, par définition, moins fermement attachés aux valeurs. Ensuite, ceux qui avaient une
connaissance approfondie du sujet étaient moins enclins à appliquer purement et
simplement une règle générale et ont abordé chaque question comme un cas particulier : plutôt que de rejeter catégoriquement toute action militaire, les membres
des commissions parlementaires des Affaires étrangères ou de la Défense se sont
montrés plus enclins à percevoir des distinctions entre différentes utilisations de
la force et plus disposés à se prononcer en faveur d’une intervention armée à
objectif humanitaire
[11]. Enfin, la nécessité pour la gauche de répondre, tant sur le
plan moral que politique, de ses décisions, lorsqu’elle s’est trouvée au pouvoir, a
obligé les responsables à faire évoluer leur système de valeurs : c’est alors seulement,
en effet, qu’ils portaient la responsabilité directe des conséquences de l’inaction
[12].
C’est seulement après que les deux groupes cités plus haut (les modérés et les
spécialistes) et le processus que je viens de mentionner (la responsabilité des affaires
publiques) eurent commencé à faire bouger les choses que la direction du parti a
pu s’engager officiellement dans une voie nouvelle. En fait, elle a suivi plus qu’elle
n’a conduit le changement d’orientation.
La théorie de la « quête de postes » voudrait que les personnalités politiques justifient leur changement d’attitude par des considérations électorales, au moins
dans des réunions ou documents internes. Or les partisans de l’intervention n’ont
au contraire cessé d’affirmer qu’ils étaient les vrais représentants des valeurs de
gauche. C’est exactement ce qu’ils auraient évité de faire s’il s’était agi de pousser
le parti vers le centre pour y pêcher des voix. Enfin, toujours selon cette théorie,
il faudrait s’attendre à ceque les partis soient particulièrement sensibles aux soucis
des électeurs juste avant les élections. Or le virage du parti est intervenu sans
rapport avec le calendrier électoral, mais en revanche à la suite d’événements qui
mettaient en danger la cohérence de son idéologie. Les événements de Bosnie
étaient particulièrement à même de mettre à dure épreuve la gauche allemande tant
du fait de leur proximité géographique et des parallèles entre le nettoyage ethnique
et le passé génocidaire de l’Allemagne que du fait de l’échec complet des Nations
unies, autant de facteurs qui tendent à susciter l’introspection et provoquent
d’authentiques changements de convictions
[13].
Néanmoins, en toute logique, le changement peut se produire dans un sens
comme dans l’autre, selon les leçons qu’on tire des faits les plus récents. Si, après
un premier tournant, la suite des événements donne raison à la position antérieure, on doit voir les partis et les individus y revenir. La gauche allemande,
convertie tout récemment aux guerres humanitaires, a réagi différemment de la
gauche britannique aux premiers échecs de l’OTAN au Kosovo, qui semblaient
confirmer sa doctrine traditionnelle selon laquelle la guerre est inefficace et
provoque inéluctablement l’escalade. C’est seulement l’expérience de la Bosnie qui
l’a empêchée alors de rejeter la stratégie de l’OTAN et lui a permis de rester solidaire de la coalition jusqu’à ce que Milosevic capitule enfin.
Pour confirmer ma thèse de la normalisation, il mefaut démontrer tout d’abord
que la droite a rapidement surmonté tout scrupule quant à la participation de
l’Allemagne aux interventions militaires après la guerre froide, et ensuite que
l’approbation de la gauche a été sincère. Par la suite, j’examinerai tout d’abord l’affirmation des culturalistes selon laquelle la politique étrangère faisait l’objet d’un
consensus antimilitariste
entreles partis. Pour cela, je m’intéresserai principalement
au débat sur l’intervention hors zone. Les manifestations publiques des stratégies
gouvernementales, les déploiements successifs de la Bundeswehr et les problèmes
constitutionnels qui ont été alors soulevés font l’objet d’analyses descriptives nombreuses et détaillées
[14]. Aussi accorderai-je l’essentiel de mon attention à l’analyse
des motivations internes du gouvernement, sans lesquelles le débat constitutionnel
apparaît comme une discussion purement technique entre des interprétations
divergentes de la loi et non comme une bataille entre partis dont les positions
juridiques découlent de leurs objectifs idéologiques. Comme l’a dit Karl-Heinz
Hornues, vice-président du groupe parlementaire CDU-CSU, « la question
“qu’avons-nous le droit de faire et qu’est-ce qui nous est interdit ?” n’a pas reçu
de réponse juridique tranchée mais des réponses politiques »
[15]. Après avoir exposé
les positions initiales des différents partis, je me demanderai quelle est la meilleure
explication du tournant qu’ils ont pris. Comme ce sont là des faits moins connus,
il me faudra examiner plus en détail les luttes internes des partis de gauche, en particulier à propos de la Bosnie, à partir des procès-verbaux des délibérations internes
que j’ai pu consulter et de plusieurs dizaines d’entretiens. Ce type de sources est
indispensable car le discours public occulte souvent les doutes internes. Je terminerai par une brève discussion de la réaction allemande aux guerres américaines
en Afghanistan et en Irak et par quelques réflexions sur les conséquences à tirer
de mes résultats dans le cadre du débat sur la « normalisation ».
Le débat entre les partis : colombes à gauche, faucons à droite
Il n’y a jamais eu de consensus antimilitariste de l’ensemble du spectre politique,
même au début des années 1990. Les dirigeants de la démocratie chrétienne ont
commencé très tôt après la réunification à souligner à l’instar de Karl Lamers, son
porte-parole pour les questions de politique étrangère, que l’Allemagne devait
« reconnaître sa puissance [et] sans oublier son histoire, devenir néanmoins aussi
normale que possible »
[16]. Il n’est pas surprenant que la possibilité d’user de la
force comme moyen de politique étrangère ait été soulignée comme une priorité
précisément par la CDU, parti de droite. La « capacité d’agir » (
Handlungsfähigkeit)
occupait alors une place importante dans le manifeste du parti ainsi que dans les déclarations de Lamers et du chef de son groupe parlementaire
[17]. La normalisation
n’était évidemment pas la seule raison pour laquelle les chrétiens-démocrates
voulaient participer aux missions de paix internationales. Un sentiment de solidarité avec l’Alliance atlantique et l’intérêt stratégique de faire progresser la sécurité
internationale s’y ajoutaient qui distinguaient précisément la gauche de la droite.
Si ce type d’objectif politique n’était pas le signe d’un retour à la politique de puissance, il s’agissait pourtant bien de dépasser le stade de la seule « puissance civile ».
Le gouvernement chrétien-démocrate a eu vite fait de mettre au point des stratégies pour contourner les deux principaux obstacles qui l’empêchaient d’atteindre
son but : une opinion réticente et une Loi fondamentale qui posait des restrictions
nombreuses, mais souvent ambiguës, à l’usage de la force. Durant la guerre froide,
tous les partis s’accordaient sur l’idée que la Loi fondamentale allemande interdisait
tout déploiement hors zone OTAN, excepté pour des raisons d’autodéfense ou de
défense des alliés. Mais, par la suite, la CDU et sa s
œur bavaroise la CSU (Union
sociale-chrétienne) ont révisé leur interprétation de la Loi fondamentale, soutenant
que celle-ci autorisait non seulement la participation allemande aux missions de
paix de l’ONU, mais aussi à des missions hors zone entreprises sans mandat de
l’ONU par des organisations militaires régionales telles que l’Union de l’Europe
occidentale (UEO) ; car de telles missions entraient dans le cadre de systèmes
collectifs de sécurité, où la Bundeswehr pouvait servir en vertu de l’article 24. Il
suffisait, disait la CDU, d’une « clarification » de la Loi fondamentale; son amendement n’était pas juridiquement nécessaire
[18].
Plusieurs personnalités du parti expliquent aujourd’hui que cette nouvelle interprétation de l’esprit de la Loi fondamentale avait des raisons politiques. L’environnement géopolitique avait changé et avec lui l’utilité politique des restrictions.
Interrogé sur le changement de doctrine de sa formation, Hans-Joachim Falenski,
à l’époque directeur de cabinet du ministre de la Défense Volker Rühe, a répondu
que, depuis le début, la position de la CDU se fondait sur des considérations politiques et non juridiques : « Un processus de réflexion s’est mis en route, qui allait
finalement nous amener à soutenir que, certes, nous avions interprété la Loi fondamentale de cette façon jusqu’ici, mais que des faits politiques nouveaux étaient intervenus. Du temps de la division de l’Allemagne, la pire situation possible aurait été
que des soldats des deux Allemagne soient amenés à se battre dans des camps
opposés. Nous expliquions donc que, pour éviter ceci, nous resterions systématiquement à l’écart. C’est ainsi que [le chancelier social-démocrate] Helmut Schmidt
avait formulé la règle selon laquelle la Loi fondamentale ne permettait pas à la
Bundeswehr de se déployer en dehors de la zone OTAN. Or ce risque a disparu
après la réunification »
[19].
Le porte-parole du parti pour les questions de défense, Paul Breuer, décrit cette
évolution dans des termes similaires : « Aussi longtemps que l’Allemagne était
divisée, participer à des missions hors zone posait un gros problème. Après la
réunification et après que l’Europe eut pris un nouveau visage, nous devions
changer la façon dont était appliquée la Loi fondamentale, mais pas la Loi fondamentale elle-même »
[20].
La CDU subissait des pressions venues de tous côtés. À sa droite, la CSU exigeait avec encore plus d’insistance que soient levées toutes les entraves (conformément à l’interprétation en termes d’idéologie des partis que je soutiens ici).
Certains chrétiens-démocrates étaient disposés à faire des concessions au FDP
(parti libéral) et au SPD, à savoir de n’autoriser les opérations hors zone sans
mandat de l’ONU qu’à la condition qu’elles soient placées sous la direction de l’UEO
et de l’OTAN. Mais le président du groupe parlementaire de la CSU, Wolfgang
Bötsch, proposait comme seule restriction que l’Allemagne ne soit pas le seul pays
à envoyer son armée sur un théâtre donné. Comme les voix de la CSU étaient nécessaires pour faire passer le projet, Lamers et Bötsch se sont employés à faire tomber
dans les oubliettes l’offre d’amendement constitutionnel faite par Rühe au SPD,
selon lequel une majorité parlementaire des deux tiers serait nécessaire pour
accepter une mission de combat
[21].
La CDU a dû également prendre en compte les opinions de son partenaire de
coalition, le FDP. Ce parti libéral était favorable à des restrictions plus sévères que
ne le souhaitaient ses partenaires de droite : tout usage de la Bundeswehr exigerait
un mandat de l’ONU et l’approbation, non de la majorité des parlementaires
présents, mais de l’ensemble des membres du Bundestag. Le FDP avait aussi une
position plus centriste sur le plan juridique. Il critiquait la brusque volte-face de
la CDU. Pour lui, un amendement de la Loi fondamentale était absolument indispensable
[22]. Mais un tel amendement exigeait l’approbation des deux tiers du
Parlement, donc le soutien des sociaux-démocrates : le gouvernement devait par
conséquent trouver un compromis avec le SPD. Autrement dit, sans la présence
du FDP dans la coalition gouvernementale, la normalisation aurait certainement
avancé plus vite.
À l’écart des projecteurs, les membres du gouvernement et les parlementaires
CDU s’accordaient sur une stratégie plus secrète : il s’agissait de se servir des
interventions humanitaires pour poser les bases d’un rôle militaire plus affirmé de
l’Allemagne. Rühe était bien conscient que, du fait du passé allemand, il existait
dans le pays une « culture de la réserve » qui l’empêchait de se comporter du jour
au lendemain comme les autres puissances de rang équivalent, mais cela ne dissuadait
guère la CSU de hâter le processus
[23]. Elle se mit donc en devoir, avec le soutien
total de son groupe parlementaire, de faire évoluer l’opinion allemande sur l’usage
de la force en augmentant progressivement la participation du pays à diverses
opérations. Cette méthode avait au surplus l’avantage de créer des précédents
juridiques qui élargiraient peu à peu le rayon d’intervention de la Bundeswehr; la
gauche s’emparerait du problème et forcerait la Cour suprême à émettre un arrêt,
dont la droite pensait qu’il lui serait favorable
[24].
Cette stratégie porte à l’intérieur de la CDU le nom de « stratégie de l’accoutumance ». Andreas Schockenhoff, membre CDU de la commission des Affaires
étrangères, l’explique ainsi : « La première intervention a eu lieu au Cambodge, c’était
une opération humanitaire. Puis il y a eu la Somalie, où nous avons livré du ravitaillement, cela ouvrait encore davantage le cercle géographique de notre intervention.
En Bosnie, nous avions des troupes terrestres, mais il s’agissait de maintien et non
d’imposition de la paix. Il s’agissait d’un élargissement systématique de la participation allemande. Nous avons bénéficié pour chaque intervention d’une approbation
de l’opinion que nous n’aurions pas eue si nous avions commencé directement avec
l’imposition de la paix »
[25]. L’ex-Yougoslavie a été le principal terrain d’action. Le
gouvernement a envoyé des navires en Adriatique pour surveiller l’embargo contre
la Serbie, et des avions pour détecter les violations de la zone d’exclusion aérienne
au-dessus de la Bosnie. Le directeur de cabinet du ministre de la Défense l’admet :
« C’était une stratégie. Il faut le dire honnêtement. Le SPD ne voulait pas conclure
d’accord. Donc nous devions créer des faits sur le terrain. C’est pourquoi nous
avons participé à la surveillance de l’embargo en Adriatique ». Tout cela n’allait pas
sans une certaine manipulation politique destinée à rendre les opérations plus
acceptables. Le gouvernement expliquait par exemple qu’il ne s’agissait pas d’une
intervention hors zone parce que c’étaient des eaux italiennes, lesquelles font partie
du périmètre de défense de l’OTAN. « Nous avons multiplié les efforts pour veiller
à ce que personne n’appelle cela une intervention, dit Hans-Joachim Falenski. Là
était la ruse rhétorique et politique. Bien sûr que c’était une intervention. »
[26]
En 1993, le gouvernement de droite envoya 1500 soldats en Somalie avec une
mission de distribution de nourriture et de secours dans les zones déjà pacifiées.
Mais 700 d’entre eux seulement étaient directement, ou même indirectement,
occupés à ces tâches, ce qui a conduit Zehfuss à s’interroger sur la vraie raison de
l’opération
[27]. Falenski explique que cela faisait partie de la stratégie déployée à destination de l’opinion intérieure : « Autrement, nous n’aurions jamais été en Somalie,
car nous savions depuis le début que l’opération serait un échec. Rühe a voulu yparticiper dans le seul but de créer des faits sur le terrain. Cette stratégie a été couronnée
de succès »
[28].
Le c
Å“ur des sentiments antimilitaristes était à gauche. L’opposition socialdémocrate et verte qualifiait la politique de la CDU de « tactique du salami », dont
le but ultime était de « militariser » par tranches successives la politique étrangère
allemande
[29]. En 1991, le congrès du SPD avait voté contre tout déploiement de
la Bundeswehr pour autre chose que des missions de maintien de la paix, et encore,
avec d’importantes restrictions. Les Verts écartaient même ce type de missions
[30].
Le SPD mit par trois fois en cause la constitutionnalité du projet gouvernemental
de déploiement de troupes allemandes dans des missions hors zone. Il rejeta toutes
les offres d’amendement constitutionnel – y compris celles qui lui auraient de fait
assuré un droit de veto sur chaque opération – au motif que ces propositions ne
limitaient pas de façon suffisante le type de missions que la Bundeswehr serait
autorisée à mener. Le conflit entre les partis s’est poursuivi même après que la Cour
constitutionnelle eut rejeté le recours du SPD, ce qui montre bien que le débat était
politique et non juridique.
Pourtant, les partis de gauche allemands se prononçaient pour l’extension de la
démocratie et des droits de l’homme à d’autres pays. Les Verts comme le SPD
rejetaient explicitement le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures
d’autres États, alors que la CDU n’y faisait aucune allusion dans ses principaux
documents programmatiques
[31]. Mais, au début des années 1990, la majorité écrasante des militants et dirigeants de ces deux partis estimait qu’une conception
inclusive de l’intérêt national n’était pas incompatible avec l’antimilitarisme. Cette
attitude – toujours à cause du poids du passé– était encore plus répandue en Allemagne que dans les autres pays. Selon Ludger Volmer, parlementaire et expert des
Verts en politique étrangère, « il était proprement inimaginable pour la gauche de
voir sous un jour positif une intervention armée, ce qui, au vu des crimes historiques
du militarisme allemand, constituait objectivement un progrès de la civilisation »
[32].
Le militarisme était indissolublement lié à une conception exclusive de l’intérêt
national. Tous les Verts et les sociaux-démocrates expliquaient leur pacifisme par
l’histoire allemande. Le SPD écrivait ainsi : « Le principe qui doit guider la
politique étrangère allemande, c’est de remplacer la loi du plus fort, qui reste
prédominante dans le monde, par la force du droit. La force du droit comme principe le plus élevé, telle est la leçon à tirer de l’histoire allemande »
[33]. C’est pourquoi, quand a surgi, aux derniers jours de la guerre froide, la question de la participation aux missions de la paix de l’ONU, puis lorsque cette question n’a cessé
de prendre de l’importance à mesure que les conflits ethniques se multipliaient sous
le regard de plus en plus inquiet de la communauté internationale, la gauche allemande a commencé par réagir avec incrédulité.
Le débat interne : colombes à droite, faucons à gauche
Malgré le poids très lourd du passé, il n’existait pas de consensus antimilitariste clair
au sein du SPD. L’ensemble du parti s’accordait sur la nécessité d’encadrer très strictement le déploiement militaire hors zone, mais des divergences ne tardèrent pas
à apparaître sur le degré de cet encadrement, et cela ne fit que croître à mesure que
se développait le débat sur la politique à adopter en Bosnie. Les antimilitaristes les
plus déterminés se regroupèrent alors autour du Cercle de Francfort, groupe
informel de la gauche du parti qui, jusque-là, discutait surtout de politique intérieure. Dans chacun des deux partis, le SPD et les Verts, l’aile gauche contesta que
ces opérations en général puissent être qualifiées d’humanitaires : elle refusait de
réviser ses valeurs
[34]. Lorsque l’ONU et l’OTAN se mirent à envisager des mesures
de plus en plus sévères en Bosnie et que la mission internationale commença à glisser
du maintien de la paix à l’imposition de la paix, ces deux ailes gauches soutinrent
que la force serait inefficace et conduirait à une escalade des hostilités. Comme à
l’époque de la guerre froide, l’emploi de la force ou sa menace était supposé
aggraver le conflit au lieu de l’apaiser. Et la gauche de rappeler l’importance des
moyens civils de résolution des conflits, comme les sanctions économiques
[35].
Au début, ces ailes gauches bénéficiaient de l’appui d’écrasantes majorités dans
chacun des deux partis, et à tous les niveaux. La proposition, émise en 1991 par le
président du SPD Björn Engholm, d’autoriser la participation à des opérations
musclées de maintien de la paix sous l’autorité de l’ONU fut rejetée par le congrès
du parti alors même qu’elle contenait la condition préalable (extrêmement irréaliste) qu’une réforme confère désormais à l’ONU le monopole de l’usage de la
force
[36]. Mais l’après-guerre froide vit naître une série de crises d’un genre nouveau
qui conduisirent l’aile droite de chacun des deux partis, de même qu’un nombre
croissant d’experts de la défense ou des affaires étrangères, à soulever la question
d’une modification de la Loi fondamentale qui autoriserait l’Allemagne à jouer un
rôle dans les opérations d’imposition de la paix de l’ONU. Évoquant le désastre
en coursen Bosnie, ces interventionnistes commençaient à se demander si l’antimilitarisme était toujours compatible avec une conception inclusive de l’intérêt
national. Walter Kolbow, porte-parole du SPD pour les affaires de défense, a
évoqué ainsi ce moment : « Sous l’effet des événements de Bosnie, l’opposition radicale à tout engagement militaire prenait un autre sens. Il devenait de plus en plus
difficile de rester plantés là à regarder se perpétrer ces assassinats. Ceux qui s’opposaient à l’engagement de l’Allemagne se plaçaient eux-mêmes hors de la solidarité
humaine. Nous avons progressivement pris conscience que, si nous n’intervenions
pas, nous porterions la culpabilité de n’être pas venus en aide à ces gens »
[37].
Les interventionnistes ont alors de plus en plus insisté sur l’importance du recours
à des menaces crédibles et à l’emploi de la force, et remis progressivement en
question l’axiome fondamental du pacifisme selon lequel la violence engendre la
violence
[38]. Gerd Poppe, porte-parole pourla politique étrangère du groupe parlementaire vert au Bundestag, plaida pour que le mandat de la mission de paix soit
renforcé afin qu’elle dispose de la puissance de feu nécessaire pour forcer le passage
des convois humanitaires
[39]. Comme on pouvait s’y attendre, les opinions favorables à l’implication de l’Allemagne dans les opérations d’imposition de la paix se
rencontraient surtout dans l’aile droite, ou modérée, du SPD. Dans un texte du Cercle
de Seeheim, groupe informel de sociaux-démocrates modérés, Dieter Schloten
accusait la gauche du parti d’« isolationnisme » et expliquait pourquoi la participation
allemande à l’opération des Nations unies en Bosnieétait nécessaire
[40].
L’objectif des interventionnistes n’était pas de positionner le parti au centre; au
contraire, ils se disaient les véritables représentants des valeurs de gauche, ce qu’ils
auraient évité de proclamer si leur position avait eu des motifs électoralistes.
Joschka Fischer, leader de l’aile modérée des
Realos(réalistes) du parti des Verts,
soutenait : « Être à gauche signifie être solidaire des faibles, des sans-défense et
des victimes. Qui abandonne ces valeurs fondamentales abandonne les valeurs de
la gauche universaliste et internationaliste et débouche sur l’isolationnisme »
[41]. Bien
que, dans chacun des deux partis de gauche, l’aile gauche ait eu le sentiment que
les interventionnistes épousaient des positions de droite, des positions de faucons,
et trahissaient ainsi leurs idéaux, les interventionnistes ne faisaient en réalité que
chercher à recadrer le débat. Christian Zöpel, devenu plus tard vice-ministre des
Affaires étrangères, soutint à une réunion du groupe parlementaire SPD qu’il ne
s’agissait plus d’un débat classique entre faucons et colombes au sein du parti,
mais d’un problème historiquement nouveau qui ne pouvait pas être évalué selon
les doctrines datantde la guerre froide
[42]. Le porte-parole du SPD pour la politique
étrangère, Karsten Voigt, soutenait dans les réunions internes que l’emploi de la
force devait être évalué au cas par cas, pour savoir s’il améliorerait ou aggraverait
la situation, et non en appliquant des règles générales supposées valoir en toutes
circonstances
[43].
La Bosnie et le tournant de la politique étrangère
Malgré leurs efforts, les sociaux-démocrates interventionnistes ne réussirent pas
à susciter un changement d’attitude important au sein de leur parti. Bien qu’il eût
entrepris de modérer ses positions programmatiques sur plusieurs points, notamment
en matière de politique économique et de libertés civiles, en vue de regagner des
électeurs centristes à l’occasion des élections d’octobre 1994, le SPD rejeta à une
majorité écrasante les propositions de son dirigeant Rudolf Scharping visant à
assouplir sa position sur les opérations militaires à l’étranger. Les interventionnistes
de gauche ne réussirent à imposer de véritables changements dans les programmes
de leurs partis respectifs qu’après les événements de l’été 1995 en Bosnie. La situation en Bosnie avait commencé à se détériorer sensiblement au printemps. Réagissant à la prise en otages de soldats de la paix de l’ONU par les Serbes de Bosnie,
plusieurs États participant à la Force des Nations unies en Bosnie (FORPRONU)
décidèrent de déployer une Force de réaction rapide ayant pour tâche de protéger
les casques bleus de sorte qu’ils puissent accomplir leurs missions plus efficacement.
Le gouvernement CDU/FDP accepta d’envoyer des avions ECR-Tornado, capables
de détecter et de localiser les défenses aériennes des Serbes de Bosnie qu’il faudrait
détruire en cas d’agression contre les soldats de la mission. Les groupes parlementaires social-démocrate et vert, estimant que c’était quitter le terrain du maintien de la paix pour s’engager sur celui de l’imposition de la paix, votèrent contre
au Parlement, où l’approbation de la majorité du Bundestag était nécessaire en vertu
d’un arrêt de la Cour constitutionnelle de juillet 1994
[44].
Le débat de fin juin 1995 fit toutefois apparaître autant de divergences au sein
de cespartis qu’entre eux. Voigt organisa la désobéissance de 45 des 252 membres
du groupe parlementaire social-démocrate, qui votèrent avec le gouvernement et
contre leur propre parti. Il m’a expliqué plus tard qu’il pensait que ce serait la fin
de sa carrière politique. Ce groupe comportait 12 des 13 membres SPD de la
commission des Affaires étrangères, une majorité des membres de la commission
de la Défense, et la grande majorité du Cercle de Seeheim, déjà mentionné. Il rallia
aussi le soutien de plusieurs députés verts parmi les plus éminents, tous spécialistes
de politique étrangère, et prit bien soin d’éviter de donner l’impression qu’il
cherchait à pousser son parti vers la droite et vers une grande coalition avec la
CDU
[45]. Une députée vert, Angelika Köster-Lossack, s’abstint, parce qu’elle considérait que les mesures proposées ne suffiraient pas à garantir les zones de protection
de l’ONU contre l’agression serbe
[46]. Elle avait raison : en juillet 1995, les forces
serbes de Bosnie prirent la zone prétendument « protégée » de Srebrenica et
tuèrent plus de sept mille personnes, majoritairement des hommes jeunes en âge
de se battre. Ce massacre fut sans doute le plus grave échec de l’ONU et le facteur
le plus décisif du virage que prit la gauche allemande. Il mettait brutalement en cause
l’idée qu’elle avait jusque-là défendue, à savoir qu’il était possible d’exiger à la fois
la protection des droits de l’homme et la résolution du conflit par des moyens
non militaires. L’échec de l’intervention humanitaire obligeait à faire un choix.
Le débat fut presque entièrement public chez les Verts. Pour l’aile modérée, la
responsabilité de l’Allemagne l’emportait désormais sur le poids de son passé.
Joschka Fischer, qui était alors l’un des deux leaders du parti, écrivit dans une
lettre ouverte : « La seule conclusion que la gauche puisse tirer du massacre [de
Srebrenica], c’est que l’ONU aurait dû, en application de la mission qu’elle avait
elle-même acceptée, intervenir militairement plus tôt pour protéger les civils du
meurtre de masse et de la marche à la mort »
[47]. Et Poppe d’ajouter : « La non-violence n’est pas une fin en soi »
[48]. Une résolution défendant cette position reçut
les voix de près de 40 % des délégués au congrès des Verts en décembre 1995, et
une majorité du groupe parlementaire proclama son intention de voter pour le
déploiement de forces allemandes en ex-Yougoslavie afin de participer à la mission
de paix qui serait assurée par l’IFOR (force de l’OTAN), en dépit du fait que le
congrès s’était prononcé contre. Finalement, quatre députés s’abstinrent pour
empêcher que les non ne l’emportent sur les oui
[49].
L’aile gauche des Verts répondit à Fischer également sous forme de lettre
ouverte. Son argumentation était centrée sur l’idée que la participation du pays à
des missions d’imposition de la paix à l’étranger aurait des répercussions militaristes à l’intérieur de l’Allemagne
[50]. Mais presque tous les auteurs de ce texte
reconnaissaient que le seul type de participation allemande jusque-là accepté par
les Verts – dans des unités de douaniers pour contrôler l’embargo– ne suffisait plus
[51].
En interne, les Verts exprimaient des doutes plus graves. Dans un texte de discussion
qui circula au sein du parti, Winfried Nachtwei, membre de la gauche et spécialiste des questions de défense, reconnaissait que le parti n’avait pas de politique à
proposer pour arrêter les Serbes, protéger la population civile et empêcher le
retrait total des casques bleus. Il se demandait si les Verts pourraient garder « bonne
conscience » en restant sur leur position programmatique
[52].
Bien que le type de participation à l’IFOR proposé par le gouvernement Kohl
fût très semblable à celui qui avait été souhaité pour la Force de réaction rapide,
avec encore une fois des avions Tornado, le groupe parlementaire SPD décida
cette fois, après Srebrenica, de voter avec le gouvernement
[53]. Il le fit d’ailleurs à
une très grosse majorité ( 187 oui, 55 non, une abstention), c’est-à-dire presque la
proportion inverse du précédent vote en juin. On trouvait parmi les oui un bon
nombre de députés de l’aile gauche, aux dires de Gernot Erler, lui-même l’un des
députés les plus en vue du groupe
[54]. Cette position devint en très peu de temps la
position officielle du parti
[55], qui se trouvait désormais sur la même ligne que les
autres partis sociaux-démocrates européens : ce point fut souligné par Scharping
devant le Bundestag et par Günther Verheugen durant la réunion à huis-clos du
groupe parlementaire
[56]. La position du SPD sur l’intervention devenait moins
particulariste; elle se « normalisait ». Dans les votes qui suivirent pour renouveler
la force d’imposition de la paix, même les sociaux-démocrates les plus antimilitaristes
appuyèrent progressivement la participation allemande, admettant fréquemment
que leurs craintes de militarisation intérieure ne s’étaient pas concrétisées, ce qui
n’allait pas sans quelque déchirement
[57].
Le Kosovo et la constance de la politique étrangère
Le 16 octobre 1998, peu après leur victoire électorale et alors qu’ils n’étaient pas
encore entrés en fonction, les sociaux-démocrates et les Verts votèrent à une écrasante majorité en faveur de la participation de l’Allemagne à la campagne de bombardements aériens de l’OTAN contre la Yougoslavie, afin d’éviter une catastrophe humanitaire au Kosovo, et ce malgré l’absence de mandat de l’ONU. Le
retournement de la gauche sur la question de l’usage de la force semblait complet.
Les Verts avaient évolué plus que leur discours électoral ne le laissait entendre, de
sorte qu’ils parurent prendre là une décision plus opportuniste qu’elle n’était en
réalité. En effet, le parti n’avait pas officiellement avalisé la participation allemande aux opérations armées de maintien de la paix comme en Bosnie, mais le décalage entre sa ligne officielle et la pensée de ses parlementaires était devenu de plus
en plus évident. Dans le vote relatif à l’extension du mandat de la SFOR, 33 des
47 députés verts avaient voté favorablement, quelques mois à peine avant les
élections
[58]. En réalité, les programmes électoraux extrêmement antimilitaristes ne
représentaient plus la pensée du parti : « Nous sommes restés sur une position
critique pour des raisons de politique intérieure, ce qui n’était pas correct compte
tenu de ce qu’exigeait la situation dans les Balkans », dit plus tard Nachtwei
[59]. Ils
pouvaient se le permettre parce qu’ils n’avaient pas de responsabilité.
Une fois au pouvoir, les Verts appréhendèrent le problème différemment, parce
que leurs décisions avaient dès lors des répercussions directes sur la minorité albanaise du Kosovo. Avant l’élection, les Verts de l’aile gauche, Volmer et Beer, entre
autres, écrivaient : « Même dans le cas des pires violations imaginables des droits
de l’homme, dans le cas d’un génocide... il ne peut être question d’intervenir en
l’absence d’une résolution du Conseil de sécurité »
[60]. Mais la responsabilité gouvernementale confronta les deux partis à des enjeux réels en termes de droits de
l’homme et ils furent forcés de procéder au changement de valeurs auquel ils
s’étaient précédemment soustraits
[61].
Une pression en faveur du soutien à l’OTAN en tant que tel s’exerçait également dans ce sens, mais elle était, elle aussi, endogène et relevait plutôt d’une
conception inclusive que d’un multilatéralisme appliqué mécaniquement. Les dirigeants du SPD expliquaient qu’on ne peut pas rester dans son coin pendant que
des alliés se battent pour une chose à laquelle on croit également. Un député
exprima cette idée en termes assez crus : « “Que les autres meurent, nous paierons !”:
on ne peut pas tenir un tel discours longtemps. On ne peut pas dire aux Américains,
aux Anglais, aux Français : “Faites donc le sale travail à notre place. Nous resterons
élégamment à l’écart. Excusez-nous, c’est à cause de notre lourd passé. Voici notre
portefeuille, servez-vous. Nous sommes prêts à payer pour que d’autres prennent
des risques
au nom d’une cause que nous estimons, nous aussi, juste et importante”»
[62].
Le multilatéralisme habituel et la responsabilité gouvernementale n’auraient
pas suffi à amener la majorité de chacun des deux partis à adhérer à la décision de
guerre aérienne au Kosovo s’iln’yavait pas eu auparavant le processus de réflexion
suscité par la Bosnie
[63]. Eberhard Brecht, membre de la commission des Affaires
étrangères, explique : « Il s’était passé beaucoup de choses dans la tête des gens.
Nous savions ce qui était arrivé à Srebrenica »
[64].
Convertis plus tardivement aux guerres justes que les partis frères des autres pays
européens, les sociaux-démocrates et les Verts allemands n’ont pas réagi comme
eux lorsque l’opération a paru mal tourner, au début des frappes aériennes : en mars
1999, en dépit des bombardements qui venaient de commencer, les forces de Milosevic mirent en Å“uvre une opération systématique de nettoyage ethnique. La
première étape de la guerre semblait confirmer les pires craintes de la gauche; la
violence engendrait plus de violence encore. Il y eut des milliers de tués, des
centaines de milliers de personnes déplacées ou expulsées vers les pays voisins.
L’OTAN riposta d’abord en multipliant le nombre de sorties de ses avions, puis
bombarda finalement des cibles dont la destruction portait directement atteinte aux
populations civiles, par exemple les centrales électriques.
Au sein du SPD, les membres de l’aile gauche, ceux qui n’avaient jamais remis
en cause leur antimilitarisme durant le conflit en Bosnie ou ne l’avaient fait qu’avec
réticence ou tardivement, furent les premiers à exprimer des doutes
[65]. Plus grave,
presque tous les textes de discussion rédigés par des députés verts de l’aile gauche,
même par ceux qui s’étaient exprimés à l’origine en faveur de l’opération, mirent
en avant pendant toute la durée de la guerre la perspective d’une « spirale de la
violence »
[66]. L’organe exécutif et plusieurs personnalités du parti des Verts affir-mèrent que les frappes aériennes se révélaient inefficaces et qu’une interruption
unilatérale des bombardements s’imposait pour calmer le jeu et permettre aux
négociations de reprendre. Sinon, il faudrait envoyer des troupes terrestres, option
à laquelle les dirigeants Verts s’opposaient à l’unanimité
[67]. Les sociaux-démocrates issus de l’aile gauche étaient du même avis. Les premiers stades de la guerre
faisaient peser sur la coalition la menace d’une crise dont beaucoup craignaient qu’elle
ne mène à la chute du gouvernement.
Craignant de perdre des voix au Parlement, la direction du SPD et le gouvernement invoquèrent les principes des droits de l’homme qui avaient joué un rôle
si important pour amener le parti à se rallier à l’intervention. Ils parlèrent de
génocide et firent référence à l’Holocauste, pour conserver l’appui non seulement
de la population mais aussi du parti. Scharping multiplia les déclarations publiques
et les réunions internes pour empêcher les députés de quitter le navire. Tous ses
discours au Bundestag énuméraientde longues séries de crimes du gouvernement
Milosevic. Une feuille d’informations du ministère de la Défense reproduisit à la
même époque des dessins d’enfants de camps de réfugiés, représentant les tragédies
qu’ils avaient traversées. De façon plus contestable, Scharping mentionna
fréquemment l’« opération feràcheval », censée constituer un plan de nettoyage
ethnique systématique du gouvernement yougoslave, et dont l’authenticité reste
douteuse aujourd’hui encore
[68].
Scharping utilisait les arguments les plus aptes à convaincre son propre parti ;
la CDU, elle, s’inquiétait plutôt du risque d’afflux de réfugiés ou de l’instabilité régionale. Bien que de nombreux sociaux-démocrates reconnaissent aujourd’hui en
privé qu’ils se sentent un peu gênés par la façon dont Scharping a justifié la guerre,
ils ne remettent pas en cause l’efficacité de sa méthode à court terme. « Je trouve
problématique d’apprendre maintenant, par la révélation de nouveaux faits, la
véritable nature de l’“opérationferàcheval”, surtout quand on pense au rôle qu’a
joué cet argument dans le débat de l’époque », dit ainsi le député SPD Erler
[69]. Son
camarade de parti, Brecht, en veut à Scharping d’avoir « émotionnalisé et moralisé le débat » : « Il voulait mettre la fraction parlementaire de son côté. Il a
réussi »
[70]. Le cas du Kosovo apporte de nouvelles preuves à l’appui de la thèse du
changement idéologique. Que la direction du parti ait agi comme elle l’a fait pour
ne pas perdre le pouvoir ou par sincère conviction, il n’en demeure pas moins que
c’est bien par des idées et des valeurs qu’elle a gagné à sa cause les députés.
L’ambiance était plus agitée chez les Verts. La guerre n’ayant toujours pas donné
les résultats escomptés, un congrès extraordinaire fut réuni à Bielefeld en mai 1999.
L’enjeu n’en était rien de moins que l’avenir de la coalition. Deux résolutions
concurrentes étaient sur la table. L’une et l’autre exigeaient une désescalade à
l’initiative de l’OTAN, puisque les frappes aériennes s’étaient montrées inefficaces
et n’avaient fait qu’attiser l’incendie au lieu de l’éteindre ; l’une et l’autre exprimaient la crainte que, si l’OTAN ne prenait pas unilatéralement des mesures pour
arrêter l’engrenage, il en résulterait une guerre terrestre, ce que personne ne voulait.
Après quoi elles divergeaient. Le comité directeur recommandait une pause des
bombardements afin que Milosevic puisse retirer ses forces armées du Kosovo ; le
cessez-le-feu devait être prolongé dès lors que les forces yougoslaves commençaient
leur retrait de la province. Les auteurs justifiaient explicitement cette proposition par
le fait qu’elle leur paraissait propre à réconcilier les valeurs en conflit à l’intérieurdu
parti
[71]. L’autre résolution, rédigée par un groupe de députés antimilitaristes purset
durs qui se nommaient eux-mêmes « les Sept Irréductibles », exigeait qu’il soit
purement et simplement mis fin aux frappes aériennes; elle niait tout conflit entre
pacifisme et protection des droits de l’homme
[72]. Cette initiative était largement perçue
comme signant l’arrêt de mort de la coalition rouge-vert. Toutefois, à la suite d’une
séance fort agitée au cours de laquelle le ministre des Affaires étrangères Fischer
reçut sur la tempe un sac de peinture si violemment lancé qu’il en eut un tympan
déchiré, 60% des délégués votèrent pour la recommandation du comité directeur.
La plupart des Verts, y compris ceux de l’aile gauche, étaient sincèrement
convaincus que mettre fin simplement à une campagne militaire ne menait nulle
part. Or un parti de gouvernement doit avoir une politique viable. S’ils votèrent
finalement pour la motion du comité directeur, ce n’était pas pour rester au gouvernement mais parce que la responsabilité gouvernementale les obligeait à changer
d’attitude. Volmer, qui est aujourd’hui vice-ministre des Affaires étrangères déclara
alors que ses « vieux amis voulaient s’accrocher à leur vision du monde »
[73]. Interrogé sur ce qu’était cette vision du monde, il répondit : « Durant la guerre froide,
le problème était de savoir comment parvenir à une réduction parallèle des capacités nucléaires des deux camps. Nous revendiquions une réduction unilatérale de
la part de l’OTAN. Ce modèle de désarmement unilatéral, qui avait un sens dans
les années 1980, était en 1999 appliqué à une situation qui n’avait plus rien à
voir »
[74]. De fait, les Verts estimaient dans leur majorité qu’en mettant fin aux
bombardements on n’obtiendrait pas en retour de geste d’apaisement de la part de
Milosevic et que, au contraire, les bombardements devaient continuer si la Yougoslavie ne concédait pas d’ouverture. L’expérience de Milosevic en Bosnie avait
montré qu’il ne négociait que sous la pression. Telle était la position exprimée
par la résolution votée au congrès
[75]. En somme, deux marques de fabrique classiques de la façon de penser des faucons – crédibilité et fermeté– étaient bien présentes dans leur propre réflexion. La diplomatie devait s’appuyer sur la force.
Volmer exposa en ces termes la position du ministère des Affaires étrangères (dirigé
par les Verts) à l’époque : « Comme nous étions contre toute stratégie d’escalade
impliquant une guerre terrestre, nous avons voulu
utiliser la pression militaire déjà
existante pour forcer la possibilité d’une négociation »
[76]. Aucun dirigeant vert n’aurait
pu dire cela cinq ans auparavant. Même les délégués au congrès qui auraient été les
plus susceptibles d’accuser tout le monde d’opportunisme, ces pacifistes radicaux qui
n’avaient jamais donné leur accord à une mission hors zone de la Bundeswehr,
même l’auteur de la résolution antimilitariste, reconnaissaient que la majorité du
parti était sincèrement convaincue de la moralité des bombardements
[77].
Le rôle qu’a joué le soutien de la gauche à ces bombardements ne doit pas être
sous-estimé. La survie de la coalition fut déjà en soi un soulagement considérable
pour le SPD et finalement pour l’OTAN. La solidarité au sein de l’Alliance a été
essentielle pour la victoire finale de celle-ci. Milosevic avait considéré l’Allemagne,
depuis le début, comme un maillon faible. Il avait déclaré dans des conversations
personnelles avec des hommes politiques que, contrairement à eux, il pouvait
« marcher sur des cadavres »
[78]. Pourtant il a échoué, en dépit même du maillon
le plus faible de l’Allemagne, les Verts.
L’Afghanistan, l’Irak et la normalisation
Mais une telle rupture avec les positions antimilitaristes antérieures n’était possible
que dans le cas d’une guerre conduite à des fins humanitaires – par opposition à
des fins stratégiques–, comme l’affirmaient alors plusieurs leaders de la gauche
[79].
Le fait est que le soutien des Verts à une opération de l’OTAN était loin d’aller
de soi : « Le point de vue dominant chez nous pendant très longtemps avait été
que l’OTAN était incapable d’agir à des fins humanitaires, qu’elle n’était habitée
que par des considérations de pouvoir », dit Nachtwei
[80]. La guerre contre les
Talibans a pu, elle aussi, passer à travers ce filtre. L’intervention en Afghanistan n’était
pas une attaque préventive contre un acteur soupçonné de préparer des attentats,
mais une riposte à un acte de violence qui avait tué des milliers de civils innocents;
cela permit aux députés de l’aile gauche de voter pour l’opération, dans laquelle
des forces spéciales allemandes allaient être engagées. Le motif humanitaire n’était
pas tout à fait aussi clair que dans les Balkans, c’est la raison pour laquelle le
Chancelier Schröder veilla à poser la question au Parlement sous la forme d’une
question de confiance, afin d’être sûr de faire le plein des voix de sa coalition.
Mais cela ne suscita aucune crise interne importante.
En revanche, la coalition rouge-vert ne pouvait pas soutenir l’invasion de l’Irak,
décidée en l’absence de provocation de la part de celui-ci. L’opération fut considérée comme un acte particulièrement égoïste et cynique, impossible à justifier en
termes défensifs. Le motif humanitaire ne convainquit nullement la gauche allemande, surtout au vu de l’arrogance unilatérale dont avait déjà fait preuve le
gouvernement Bush; d’ailleurs, ce dernier ne l’invoqua au début que de manière
secondaire, justifiant sa volonté belliqueuse par la menace des armes de destruction massive et les prétendues relations de l’Irak avec les terroristes. Certains soutiennent, et il paraît que le président Bush lecroit lui-même, que la position prise
alors par Schröder s’explique par sa situation électorale précaire de l’été 2002. Or
il est bien possible que le Chancelier ait joué sur l’hostilité de l’opinion à cette guerre
pour gagner les élections, mais la position de sa coalition était déterminée depuis
longtemps. Une autre guerre contre l’Irak était hors de question, disaient déjà les
dirigeants de la gauche dans les entretiens qu’ils m’ont accordés en 2000-2001. Mon
interprétation théorique n’exige nullement que les hommes politiques s’abstiennent
de tirer avantage – notamment en termes électoraux– de politiques auxquelles leur
parti et leurs sympathisants sont sincèrement attachés.
Depuis, nombreux sont ceux qui ont analysé la position très ferme de la coalition
allemande contre la guerre en Irak comme un retour au pacifisme allemand
« inné », comme la preuve que l’Allemagne restait en quelque sorte un pays à
part parmi les pays européens de dimension équivalente. Pourtant, les personnalités de gauche qui se sont prononcées en faveur de l’invasion de l’Irak ont été bien
rares dans les autres pays européens. Tony Blair fait figure d’exception, mais le parti
travailliste était loin d’être aussi convaincu que lui, et sa participation lui coûtera
peut-être son poste de Premier ministre. Autrement dit, l’Irak n’est pas un test valable
de normalisation de l’Allemagne. En prétendant le contraire, les culturalistes
constituent en quelque sorte une image inversée – et tout aussi caricaturale– des
réalistes tels que Mearsheimer, qui avait prédit que l’Allemagne, une fois libérée
des restrictions qui bridaient sa souveraineté, n’aurait de cesse de retrouver sa
place à la table des grandes puissances, ycompris en développant l’arme nucléaire
[81].
L’Allemagne doit être analysée selon les normes en vigueur pour les autres pays européens, en particulier la Grande-Bretagne et la France.
Elle se rapproche en effet de ces pays en ce sens que ses partis de gauche se définissent de moins en moins par leur antimilitarisme et de plus en plus par leur
conception plus inclusive de l’intérêt national et par leur souci des droits de
l’homme. Bien sûr, comme c’est toujours le cas lorsque des responsables politiques s’opposent à une guerre, les dirigeants de la gauche allemande ont souligné
que le conflit en Irak risquait d’amener une escalade, qu’il déstabiliserait encore
plus une région déjà instable et qu’il stimulerait le recrutement des groupes terroristes
[82]. Mais le passé allemand n’a pour ainsi dire jamais été invoqué. La gauche
était hostile aux objectifs typiquement « exclusifs » des États-Unis, son refus
n’était pas de nature antimilitariste. Ainsi, de façon assez paradoxale, l’opposition
à cette guerre a montré à quel point la gauche avait évolué en Allemagne. Les dirigeants de la coalition n’ont cessé de répéter sur tous les tons que des milliers de
soldats allemands étaient déjà déployés à l’étranger et qu’à cet égard l’Allemagne
venait au second rang mondial après les États-Unis
[83].
Même le parti le plus à gauche, le PDS (Parti du socialisme démocratique), est
entré dans un processus de révision de ses valeurs. S’il s’est opposé aux interventions dans les Balkans, son chef Gregor Gysi a déclenché un intense débat
interne en déclarant, peu après le Kosovo, que le parti évaluait toute intervention
militaire éventuelle au cas par cas, et ne se contentait pas d’appliquer une règle antimilitariste. Il a reçu à cet égard le soutien de l’exécutif du parti et de son groupe
parlementaire
[84]. Bien que la direction du parti ait perdu cette bataille lors du
congrès suivant, qui adopta un document plus strictement antimilitariste rédigé par
Sylvia-Yvonne Kaufmann, ce vote n’était pas une victoire des fondamentalistes idéologiquement purs sur une direction simplement opportuniste (
office-seeking). Au
contraire, l’argument électoral était invoqué par la gauche, qui insistait sur l’idée
que, par suite du changement de doctrine des Verts, il yavait des voix à gagner en
maintenant un « profil » strictement pacifiste
[85].
Un autre élément rarement pris en compte et qui va également dans le sens d’une
normalisation a été le soutien de la CDU à la politique américaine en Irak, malgré
l’opposition à la guerre d’une écrasante majorité de l’opinion allemande, et ce en
pleine année électorale. Aucun dirigeant de la CDU n’a condamné cette action avec
force. La plupart ont souligné qu’une menace crédible de guerre était en réalité
le seul chemin de la paix, et que seule la probabilité d’un conflit armé pourrait amener
l’Irak à se mettre en règle du point de vue de son armement. La présence même
d’inspecteurs de l’ONU en Irak, disait-on encore, était attribuable à la pression américaine : mode de pensée classique de faucons
[86]. Après les élections, la CDU
proposa au vote du Parlement une résolution demandant que l’Allemagne, en cas
de guerre, soutienne l’effort militaire des États-Unis par différentes mesures
[87]. Dans
une autre résolution proposée par la CDU était reproduite la lettre de soutien signée
par les leaders européens partisans de l’offensive. Bref, si Stoiber et la CDU avaient
remporté les élections de 2002, ils auraient sans doute figuré parmi les appuis les
plus importants des États-Unis. Eussent-ils même renoncé à entrer dans la coalition, ils seraient tout au plus restés neutres, ce qui aurait tout de même laissé la
France, seul grand pays européen vraiment opposé à la guerre, isolée. Et dès lors,
il n’y aurait pas eu grand monde pour parler de rupture transatlantique ou de
pacifisme allemand. L’Allemagne aurait été vue pour ce qu’elle est : tout aussi
profondément divisée que les autres pays européens.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
[1]
Voir, par exemple, Thomas Berger,
Cultures of Antimilitarism : National Security in Germany and Japan, Baltimore, Johns
Hopkins University Press, 1998; John Duffield,
World Power Forsaken : Political Culture, International Institutions, and German
Security Policy after Unification, Palo Alto, Stanford University Press, 1998.
[2]
Hanns W. Maull, « German Foreign Policy, post-Kosovo : Still a“Civilian Power”?»,
German Politics, 9 ( 2), août 2000,
p. 1-24; Thomas Berger, « A Perfectly Normal Abnormality : German Foreign Policy after the Kosovo Crisis », texte présenté à la réunion de l’International Studies Association, 16 mars2000, p. 14. Sur le penchant multilatéraliste de l’Allemagne,
voir Thomas Banchoff,
The German Problem Transformed : Institutions, Politics, and Foreign Policy, 1945-1995, Ann Arbor,
University of Michigan Press, 1999.
[3]
John Duffield, « Political Culture and State Behavior : why Germany Confounds Neorealism »,
International Organization,
53 ( 4), 1999, p. 789-790.
[5]
Philip E. Converse, « The Nature of Belief Systems in Mass Publics », dans David Apter (ed.),
Ideology and Discontent,
New York, Free Press, 1964, p. 207.
[6]
Herbert Kitschelt,
The Transformation of European Social Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ;
John T. Jost, Jack Glaser, Arie W. Kruglanski, Frank J. Sulloway, « Political Conservatism as Motivated Social Cognition »,
Psychological Bulletin, 192,2003, p. 339-375. Ce dernier texte passe systématiquement en revue cinquante années de travaux
sur le conservatisme politique et en propose une synthèse.
[7]
William O. Chittick, Annette Freyberg-Inan, « The Impact of Basic Motivations on Foreign Policy Opinions Concerning
the Use of Force : AThree-Dimensional Framework », dans Philip Everts, Pierangelo Isernia (eds),
Public Opinion and the
International Use of Force, New York, Routledge, 2001, p. 31-56.
[8]
Anthony Downs,
An Economic Theory of Democracy, New York, Harper Collins, 1957, p. 28.
[9]
D’autres auteurs relèvent le même phénomène mais ne cherchent pas à faire une synthèse des thèses concurrentes ni à
les tester empiriquement. Voir Adrian Hyde-Price, « Germany and the Kosovo War : still aCivilian Power ?»,
German Politics,
9 (2), août 2000, p. 19-34.
[10]
Sur la différenciation, voir Philip E. Tetlock, « Learning in U.S. and Soviet Foreign Policy : In Search of an Elusive
Concept », dans GeorgeW. Breslauer, Philip E. Tetlock (eds),
Learning in U.S. and Soviet Foreign Policy, Boulder, Westview
Press, 1991, p. 20-61.
[11]
Paul Sniderman, Philip E.Tetlock, Laurel Elms, « Public Opinion and Democratic Politics : The Problem of Non-attitudes
and the Social Construction of Political Judgement », dans James Kuklinski (ed.),
Citizens and Politics : Perspectives from
Political Psychology, New York, Cambridge University Press, 1999.
[12]
Pour un examen des effets de la responsabilité sur les échanges de valeurs, voir Philip E. Tetlock, Jennifer S. Lerner,
« The Social Contingency Model », dans Shelly Chaiken, Yaacov Trope,
Dual Process Theories in Social Psychology, New York,
Guilford, 1999.
[13]
Voir Dan Reiter, « Learning, Realism and Alliances : The Weight of the Shadow of the Past »,
World Politics, 46 (4),
juillet 1994, p. 490-526.
[14]
La meilleure étude du problème juridique est celle de Nina Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze als außen- und
sicherheitspolitisches Problem des geeinten Deutschlands, Francfort, Peter Lang, 1997. Voir aussi J. Duffield,
World Power Forsaken :
Political Culture, International Institutions, and German Security Policy after Unification,
op. cit., chap. 8.
[15]
Entretien, 9 novembre 2000.
[16]
Cité par Philip H. Gordon, « The Normalization of German Foreign Policy »,
Orbis, 38 (2), 1994, p. 234. Voir d’autres
commentaires de Karl Lamers dans N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze…,
op. cit., p. 87.
[17]
Voir CDU,
Freiheit in Verantwortung : Grundsatzprogramm der Christlich-Demokratischen Union Deutschlands, 1994, p. 92-94;
K. Lamers, « Von deutscher Drückebergerei »,
Der Spiegel, 16 mars 1992 ; Wolfgang Schäuble, « Wir brauchen klare
Zielvorstellungen »,
Nordsee Zeitung, 18 juillet 1992.
[18]
N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze…,
op. cit., p. 82-101; J. Duffield,
World Power Forsaken : Political Culture, International Institutions, and German Security Policy after Unification,
op. cit., p. 183; Maja Zehfuss,
Constructivism in International
Relations : The Politics of Reality, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 160.
[19]
Entretien, 2 février 2001.
[20]
Entretien, 12 février 2001.
[21]
K.Lamers, « Von deutscher Drückebergerei », art.cité. Sur la position de la CSU, voir « Union uneins über internationale
Aufgabe der Bundeswehr »,
Süddeutsche Zeitung, 15 mars1991.
[22]
Sur la position du FDP, voir
Liberal denken. Leistung wählen (manifeste électoral de 1994), p. 121; N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze...,
op. cit., p. 102.
[23]
Cité par N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze...,
op. cit., p. 87.
[24]
J. Duffield
World Power Forsaken : Political Culture, International Institutions, and German Security Policy after Unification,
op. cit., p. 193.
[25]
Entretien, octobre 2000.
[26]
Entretien, 2 février 2001. Schockenhoff et Falenski ont utilisé la même expression,
Strategie der Gewöhnung.
[27]
M. Zehfuss,
Constructivism in International Relations : The Politics of Reality,
op. cit., p. 80-82.
[28]
Entretien, 2 février 2001.
[29]
Ludger Volmer, « Gewaltfreiheit und Menschenrechte-Friedenspolitische Grundlinien von Bündnis 90/Die Grünen »,
RésolutionA-2, Congrès extraordinaire du parti, Bonn, 9 octobre 1993; Jürgen Trittin, Kerstin Müller, « Sieben Gründe
warum es in Deutschland weiterhin Parteien geben sollte : Germans to the front ?», 12 juillet 1995.
[30]
Voir N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze…,
op. cit., p. 116; J. Duffield
World Power Forsaken : Political Culture, International Institutions, and German Security Policy after Unification,
op. cit., p. 185. Pour le programme électoral de 1994, voir
« Regierungsprogramm », dans
Protokoll, Congrès du SPD (
SPD Parteitag), Halle, 22 juin 1994. L’intervention de L. Volmer
(citée) est l’exposé du programme desVerts.
[31]
SPD Parteivorstand, « Perspektive einer neuen außen - und Sicherheitspolitik »,
Protokoll, SPD Parteitag, Antrag 1,
Wiesbaden (16-19 novembre 1993), p. 990. La politique des Verts s’exprime ainsi : « En ce qui concerne les droits de l’homme,
le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures ne doit pas s’appliquer. Les droits de l’homme sont universels et indivisibles »,
cf. L. Volmer, « Gewaltfreiheit und Menschenrechte… », cité. Sur le programme de politique étrangère de la CDU,
voir CDU,
Freiheit in Verantwortung : Grundsatzprogramm der Christlich Demokratischen Union Deutschlands, cité.
[32]
L. Volmer,
Die Grünen und die Außenpolitik. Ein schwieriges Verhältnis, Münster, Westfalisches Dampfboot, 1998, p. 493.
[33]
SPD Parteivorstand, « Perspektive einer neuen Außen - und Sicherheitspolitik », cité, p. 989; sur les Verts, voir L. Volmer,
« Gewaltfreiheit und Menschenrechte... », cité.
[34]
Katrin Fuchs, « Militäreinsätze sind keine “humanitäre Aktion”»,
Sozialdemokratischer Pressedienst, 48 (115), 21 juin 1993,
p. 1-3; voir aussi Gila Altmann,
Plenarprotokoll 13/76,6 décembre 1995, p. 6695. La même argumentation était utilisée en
privé par le SPD. Voir les commentaires de Rudolf Bindig et Katrin Fuchs,
Procès-verbaux internes du groupe parlementaire
( 27 avril 1993). Voir aussi les commentaires des parlementaires verts, Christina Nickels,
Plenarprotokoll 13/76,6 décembre
1995, p. 6663-6665; Elisabeth Altmann,
Plenarprotokoll 13/76,6 décembre 1995, p. 6670-6671.
[35]
« Das Nein war deutlich »,
Der Spiegel, 7 mars 1994, p. 22. Selon les procès-verbaux internes ( 26 avril 1994), la même
argumentation était utilisée dans les réunions du groupe parlementaire. Voir aussi Kerstin Müller, Claudia Roth, Jürgen Trittin,
Ludger Volmer, « Wohin führt die Forderung nach einer militärischen Interventionspflicht gegen Völkermord ? Ein
offener Brief an die Mitglieder von Bündnis90/Die Grünen », 31 octobre 1995. Sur des propositions en vue de la résolution
pacifique des conflits, voir L. Volmer « Gewaltfreiheit und Menschenrechte… », cité.
[36]
N. Philippi,
Bundeswehr-Auslandseinsätze…,
op. cit., p. 20; J. Duffield,
World Power Forsaken : Political Culture, International
Institutions, and German Security Policy after Unification,
op. cit., p. 202-203.
[37]
Entretien, 25 janvier 2001.
[38]
« Das Nein war deutlich »,
Der Spiegel, 7 mars 1994, p. 24; « Suche nach Nischen »,
Der Spiegel, 24 août 1992; Helmut
Lippelt, « Intervenieren in Jugoslawien ?», dans Katrin Fuchs, Peter von Örtzen, Ludger Volmer (eds.),
Zieht die Linke in
den Krieg ? Beiträge sur Debatte um Kampfeinsätze aus rot-grüner Sicht, Cologne, spw-Verlag, 1993, p. 130.
[39]
Gerd Poppe, « Keine Veränderung der Appeasement-Politik der UNO gegen Bosnien »,
Pressemitteilung, 47,5 mars
1993 ; Gerd Poppe, « Verweigerung militärischen Schutzes bedeutet das Ende des bosnischen Volkes »,
Pressemitteilung,
162,21 juillet 1993.
[40]
« Dokumentation eines Entwurfs für den Seeheimer Kreis zur Aussen-, Europa- und Sicherheitspolitik der SPD »,
Tageszeitung, 19 janvier 1995.
[41]
Joschka Fischer, « Auf der Flucht vor der Wirklichkeit : eine öffentliche Antwort auf den offenen Brief fon Kerstin Müller,
Claudia Roth, Jürgen Trittin, Ludger Volmer an unsere Partei », 27 novembre 1995. Voir aussi Norbert Gansel,
Plenarprotokoll
13/48,30 juin 1995, p. 4011-4012.
[42]
Procès-verbaux internes du groupe parlementaire, 17 janvier 1995.
[43]
Procès-verbaux internes du groupe parlementaire, 14 janvier 1993,15 juin 1993,26 avril 1994.
[44]
Voir, pour le SPD,
Bundestag Drucksache 13/1835,28 juin 1995; pour les Verts,
Bundestag Drucksache 13/1828,28 juin
1995; pour le projet du gouvernement,
Bundestag Drucksache 13/1802,26 juin 1995.
[45]
Entretien, 20 février 2001. Sur ses commentaires antérieurs, voir les procès-verbaux internes du groupe parlementaire
social-démocrate, 23 novembre 1992 et 24 juin 1993. Le groupe de Verts qui se rallia à lui était composé de Gerd Poppe,
Marieluise Beck, Helmut Lippelt et Waltraud Schoppe, qui s’étaient tous précédemment exprimés en faveur d’une attitude
plus ferme vis-à-vis des Serbes deBosnie.
[46]
Angelika Köster-Lossack,
Plenarprotokoll 13/48,30 juin 1995, p. 4022.
[47]
Joschka Fischer, « Die Katastrophe in Bosnien und die Konsequenzen für unsere Partei »,
Blätter für deutsche internationale
Politik, 40 ( 9), 1995, p. 1148.
[48]
Gerd Poppe, « Bosnischer und Bonner Sommer »,
Kommune, 9,1995, p. 20.
[49]
Sur la résolution, voir Hubert Kleinert, « Menschenrechte, Gewaltfreiheit und die Zivilisierung der internationalen Politik
- Aufgabe und Verantwortung der Bündnisgrünen », Antrag 8, Congrès du parti vert, Brême, 1
er -3 décembre 1995.
« Wieviel Pazifismus darf’s noch sein ? »
Süddeutsche Zeitung, 4 décembre 1995 ; « Zerreissprobe der Bündnisgrünen,
Tageszeitung, 7 décembre 1995.
[50]
K. Müller
et al., « Wohin führt die Forderung nach einer militärischen Interventionspflicht gegen Völkermord ? Ein
offener Brief an die Mitglieder von Bündnis 90/Die Grünen », cité.
[51]
« Frau Sager für “Friedenserzwingung” »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 14 septembre 1995 ; « Eine ernsthafte
Zerreissprobe für Bündnis90/Die Grünen »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 15 septembre 1995; « Der Chor der Empörten
bleibt merkwürdig dünn »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 3 août 1995.
[52]
Winfried Nachtwei, « Nach dem Entsendebeschluß vom 30. Juni, nach der Eroberung von Srebrenica und Zepa,
angesichts Bihac, Gorazde, Sarajewo : Wie weiter ? », 27 juillet 1995; entretien, 15 février 2001.
[53]
Bundestag Drucksache, 13/3122,28 novembre 1995.
[54]
Entretien, 7 février 2001. Sur le vote contre la proposition de Lafontaine, voir les procès-verbaux internes du parti,
5 décembre 1995. Voir aussi « Rede des stellvertretenden SPD-Vorsitzenden zur Aussen- und Wirtschaftspolitik »,
Süddeutsche Zeitung, 16 novembre 1995 ; « In Mannheim Jubel und eine Unterschriftensammlung für Lafontaine »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 16 novembre 1995.
[55]
Schwerpunktkommission Aussen- und Sicherheitspolitik, « Sozialdemokratische Aussenpolitik im Übergang zum 21.
Jahrhundert », 2 mai 1997.
[56]
Plenarprotokoll 13/76, p. 6634-6638; Procès-verbaux internes du groupe parlementaire, 24 octobre 1995.
[57]
Voir Angelika Beer,
Plenarprotokoll 13/149,13 décembre 1996, p. 13508; Winfried Nachtwei, « Bosnien-Reise der Vorstände
von Bundestagsfraktion und Partei vonBündnis90/Die Grünen : Wesentliche Eindrücke und erste Schlußfolgerungen »,
4 novembre 1996.
[58]
Sur la position officielle du parti, voir Bündnis90/Die Grünen,
Grün ist der Wechsel : Programm zur Bundestagswahl’98, 1998.
[59]
Entretien, 15 février 2001. Volmer l’a aussi reconnu,
cf. L. Volmer, « Krieg in Jugoslawien : Hintergrund einer grünen
Entscheidung », 26 mars 1999.
[60]
Plenarprotokoll 13/242,19 juin 1998, p. 22483.
[61]
Voir Winfried Nachtwei, Kerstin Müller, Winfried Hermann, Volker Beck, Hans-Josef Fell, Klaus Müller, Christian
Sterzing, « Kosovo-Einsatz der Bundeswehr : notwendige Friedenstruppe oder Interventionstruppe gegen Serbien ?», 1
er mars
1999; ainsi que Angelika Beer, « Offener Brief an die Mitglieder der Partei Bündnis90/Die Grünen : Krieg im Kosovo ?»,
31 mars 1999.
[62]
Entretien avec un membre social-démocrate de la commission de la Défense désireux de garder l’anonymat, 16 novembre
2000 (c’est moi qui souligne).
[63]
Entretiens avec plusieurs hommes politiques, 2000-2001.
[64]
Entretien, 27 novembre 2000.
[65]
SPD,
Verantwortung, Actes (
Protokoll) du Congrès du parti, 12 avril 1999, p. 94-96.
[66]
Christian Sterzing, Winfried Hermann, Winfried Nachtwei, Claudia Roth, Ans-Josef Fell, Klaus Müller, « Zurück sur
Politik ! », 13 avril 1999; Angelika Beer, « Grüne fordern Bundesregierung zu diplomatischer Initiative im Kosovo-Konflikt
auf », 2 avril 1999 ; Angelika Beer, « Offener Brief an die Mitglieder der Partei Bündnis 90/Die Grünen : Krieg im
Kosovo ? », cité; « Krieg im Kosovo – und kein Ende », 11 avril 1999.
[67]
C. Sterzing et
al., « Zurück zur Politik ! », cité ; Bündnis 90/Die Grünen Bundesvorstand, « Kein Einsatz von
Bodentruppen », Pressedienst, 53,19 avril 1999.
[68]
Scharping parla au congrès du parti des « nuages noirs du génocide ». Voir SPD,
Verantwortung, Actes (
Protokoll) du Congrès
du parti, 12 avril 1999, p. 60. Voir aussi ses commentaires dans
Plenarprotokoll 14/31,26 mars 1999, p. 2607-2610; 14/32,
15 avril 1999, p. 2 645-2 649 ; 14/40,7 mai 1999, p. 3 392-3 395. Les dessins sont insérés dans Bundesministerium für
Verteidigung,
Der Kosovo-Konflikt, 1999. Le plus controversé à propos de l’« opération fer à cheval » était le fait que le titre
de ce « plan » était écrit dans une variante du serbo-croate qui n’était pas celle qu’on aurait pu attendre. Scharping affirma
également avoir eu connaissance du plan avant que ne commence la campagne aérienne, ce qui l’exposait au reproche
d’avoir laissé l’OTAN dans l’ignorance, puisqu’elle s’était trouvée prise par surprise lors du nettoyage ethnique qui suivit
le début du bombardement.
[69]
Entretien, 7 février 2001.
[70]
Entretien, 27 novembre 2001.
[71]
Bündnis90/Die Grünen Vorstand, « Frieden und Menschenrechte vereinbaren ! Für einen Frieden im Kosovo, der seinen
Namen zu Recht trägt », Antrag 1,2
e congrès extraordinaire du parti, Bielefeld, 13 mai 1999.
[72]
Pour le texte de cette résolution antimilitariste, voir Claudia Roth, Christian Ströbele, « Die Luftangriffe sofort beenden
und mit der Logik der Kriegsführung brechen », Antrag 74,2
e congrès extraordinaire du parti, Bielefeld, 13 mai 1999.
[73]
« Bangen for dem Himmelfahrtstag »,
Süddeutsche Zeitung, 10 mai 1999.
[74]
Entretien, 18 mai 2001.
[75]
Bündnis90/Die Grünen Vorstand, 1999; A. Beer, « Krieg im Kosovo – und keineEnde ».
[76]
Entretien, 18 mai 2001 (c’est moi qui souligne).
[77]
Entretiens avec Annelle Buntenbach, 10 mai 2001 et Hans-Christian Ströbele, 26 février 2001.
[78]
L. Volmer, « Krieg in Jugoslawien : Hintergrund einer grünen Entscheidung », cité.
[79]
Winfried Nachtwei, « NATO-Luftangriffe : Antiserbische Agression oder einzige Rettungschance für den Kosovo »,
26 mars 1999; Angelika Beer, Helmut Lippelt et Christian Sterzing, « Erklärung zum Kosovo-Krieg »,
In der Debatte, 18,
22 avril 1999.
[80]
Entretien, 15 février 2001. Même idée chez A. Beer
etal., « Erklärung zum Kosovo-Krieg », art. cité.
[81]
John Mearsheimer, « Back to the Future : Instability in Europe after the Cold War »,
International Security, 15( 1), 1990.
Au sujet du débat sur la « normalisation », voir entre autres Gunther Hellman, « The Sirens of Power and German Foreign
Policy : Who is Listening ? »,
German Politics, 6 (2), 1997, p. 29-57.
[82]
Sur les effets déstabilisateurs de la guerre, voir les commentaires de Gerhard Schröder,
Plenarprotokoll, 15/25,13 février
2003, p. 1875; Ludger Volmer, 15/25,13 février 2003, p. 1900; Uta Zapf, 15/24,12 février 2003, p. 1854.
[83]
Sur la contribution allemande aux autres opérations militaires, voir les commentaires dans le
Plenarprotokoll par Gerhard
Schröder, 15/25,13 février 2003, p. 1874-1875; Peter Struck, 15/25,13 février 2003, p. 1894; Ursula Mogg, 15/24,12 février
2003, p. 1856.
[84]
Gregor Gysi, « Zum Verhältnis der PDS und ihrer Bundestagsfraktion zum Einsatz von VN-Truppen in Krisenregionen »,
Arbeitsunterlagen, 1,9 novembre 1999, p. 1-4.
[85]
Sylvia-Yvonne Kaufmann, « Zum Verhältnis der PDS und ihrer Bundestagsfraktion zum Einsatz von VN-Truppen in
Krisenregionen »,
Arbeitsunterlagen, 1,9 novembre 1999, p. 5-8.
[86]
Dans
Plenarprotokoll, voir les commentaires des spécialistes des questions de défense, Glos et Schmidt, et de la dirigeante
de la CDU Merkel : Michael Glos, 15/25,13 février 2003, p. 1893; Angela Merkel, 15/25,13 février 2003, p. 1880-1881;
Christian Schmidt, 15/24,12 février 2003, p. 1854.
[87]
Bundestag Drucksache 15/434,13 février 2003. Voir aussi
Bundestag Drucksache 15/421,11 février 2003.