Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630009
204 pages

p. 9 à 18
doi: en cours

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no 25 2004/4

2004 Critiques internationales

Que reste-t-il du « néoconservatisme »?

Bruno Tertrais est maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Il vient de publier La guerre sans fin : l’Amérique dans l’engrenage (Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2004). E-mail : b.tertrais@frstrategie.org
Le second mandat de George Bush s’éloignera-t-il du néoconservatisme ? Depuis plusieurs mois, l’affaire semblait entendue. « Le moment néoconservateur appartient au passé », affirmait G. JohnIkenberry dans la revue Survival au printemps dernier [1]. « Adieu, néoconservatisme », titrait à la même époque l’hebdomadaire The Economist [2]… Depuis l’enlisement américain en Irak, la vigueur de l’hallali envers les représentants de ce courant dans les médias occidentaux est à la hauteur de l’importance qui lui fut donnée dans l’analyse de la politique des États-Unis depuis le 11 septembre et lui donne un petit air de revanche. Mais au risque de décevoir ceux qui rêvent d’un retour au cours normal des affaires du monde, il semble que les choses ne soient pas si simples et que le néoconservatisme ait encore de beaux jours devant lui.
 
Une mouvance plus qu’une école de pensée
 
 
La contestation du conservatisme traditionnel en matière de politique étrangère a commencé dès la fin des années 1940, notamment avec les travaux de James Burnham, cofondateur avec William Buckley de la National Review. Dans The Struggle for the World (1947) et The Coming Defeat of Communism ( 1950), J. Burnham reprochait à la stratégie du containment d’être insuffisamment ambitieuse : l’objectif devait être la libération de l’Union soviétique et l’expulsion des communistes de Chine. Ses écrits ont influencé la rédaction des directives présidentielles NSC-48, NSC-68 et NSC-81 ( 1949-1950), qui fixaient le cadre politique de la stratégie américaine des débuts de la guerre froide.
Quant au mouvement néoconservateur proprement dit, il est né de l’évolution personnelle d’hommes et de femmes de gauche, et même souvent d’extrême gauche. On trouvait dans leurs rangs de nombreux intellectuels juifs mal à l’aise vis-à-vis de la culture contestataire des années 1960, marqués par la guerre des SixJours et soucieux de fermeté à l’égard de l’Union soviétique [3]. Déçus par les présidences de Johnson et de Carter, méfiants vis-à-vis des Nations unies depuis la résolution de 1975 caractérisant le sionisme comme une forme de racisme, ils avaient soutenu la candidature présidentielle de Ronald Reagan (ancien démocrate, rétrospectivement qualifié de « premier néoconservateur » par Norman Podhoretz). Parmi leurs projets initiaux figurait le renouvellement de la pensée conservatrice à travers l’emploi du langage et des méthodes des sciences sociales [4]. En matière de politique intérieure, ils dénonçaient le relativisme culturel et l’État providence. En politique étrangère, ils répudiaient à la fois le réalisme d’un Henry Kissinger et l’isolationnisme d’un Pat Buchanan. Irving Kristol a ainsi résumé en quatre points les fondements de la doctrine néoconservatrice : « (… ) Le patriotisme est un sentiment naturel et sain et doit être encouragé. (… ) Un gouvernement mondial serait une très mauvaise idée, car il pourrait conduire à une tyrannie mondiale. (… ) Les hommes d’État doivent, plus que tout, avoir la capacité de distinguer les amis des ennemis. (… ) Pour une grande puissance, “l’intérêt national” ne s’exprime pas en termes géographiques » [5].
Deux hommes ont particulièrement compté pour la pénétration des idées néo-conservatrices dans l’establishment américain : Albert Wohlstetter et Henry Jackson. A.Wohlstetter fut l’un des principaux inspirateurs de la stratégie militaire américaine moderne. L’importance de la question de l’attaque surprise dans la culture stratégique américaine en particulier doit beaucoup au couple Wohlstetter (l’ouvrage de référence sur l’échec du renseignement avant Pearl Harbor fut en effet écrit par Roberta Wohlstetter). A.Wohlstetter fut également l’un des premiers à s’inquiéter des risques de la prolifération nucléaire résultant de la diffusion des technologies [6]. Il avait été, entre autres, co-rapporteur du célèbre rapport Discriminate Deterrence, qui demeure aujourd’hui une référence [7]. Le sénateur démocrate H. Jackson, pour sa part, fut l’artisan principal de la contestation du réalisme incarné par H. Kissinger, bête noire des néoconservateurs car incarnant une vision de la paix par l’équilibre des pouvoirs radicalement opposée à la leur. Or, à partir de 1986, la conjoncture internationale leur est devenue favorable : les changements politiques aux Philippines et en Corée du Sud ont conforté les espoirs des néoconservateurs de voir s’étendre la démocratie; au même moment, la Maison Blanche a engagé les États-Unis dans un renforcement du soutien à l’ensemble des formations anticommunistes.
L’appellation du courant est néanmoins trompeuse : les idées néoconservatrices sont en effet réactionnaires lorsqu’elles cherchent à renouer avec des principes anciens et à revenir sur les évolutions sociales et culturelles des années1960-1970; elles sont, au contraire, révolutionnaires lorsqu’elles disent vouloir adapter les règles de la société internationale à des réalités nouvelles ou étendre la démocratie à l’échelle du globe. On est donc loin du conservatisme traditionnel.
De nombreux néoconservateurs revendiquent plus spécifiquement l’héritage de deux philosophes, Leo Strauss et Allan Bloom. Ils en ont retenu la valorisation des vertus morales traditionnelles au détriment du relativisme et de l’égalitarisme, du droit naturel au détriment de l’historicisme, et de la philosophie classique au détriment de celle des Lumières. L. Strauss estimait que la défense de l’Occident contre ses ennemis constituait une obligation morale et que, face aux tyrannies, les démocraties ne pouvaient se permettre de faire preuve de faiblesse. À contre-courant du modèle culturel dominant dans l’université américaine des années1970, ses élèves ont été nombreux à se tourner alors vers les milieux politiques. Pour autant, le néoconservatisme n’est aucunement réductible aux idées de L. Strauss et ce n’est qu’en sollicitant à l’excès les œuvres du philosophe que l’on y trouverait les racines intellectuelles de la stratégie américaine actuelle : il faut avoir une imagination particulièrement fertile pour voir dans la constitution de l’Office of Special Plans du Pentagone – organisme censé s’occuper du problème des armes de destruction massive en Irak– une illustration du concept de « noble mensonge » [8]. Irving Kristol, le père fondateur du néoconservatisme, était plus que réservé à l’égard des thèses de L. Strauss, auquel il reprochait son opposition à la modernité et sa nostalgie du passé. Michael Ledeen, l’un des principaux penseurs de la guerre contre le terrorisme, s’inspire pour sa part de Machiavel, auquel L. Strauss préférait Aristote. A. Wohlstetter, lui, est réputé avoir été un disciple de WillardO. Quine, philosophe dont la pensée n’a rigoureusement rien à voir avec celle de L. Strauss [9]. Et la passion des néoconservateurs pour la promotion des valeurs américaines n’est pas un trait straussien; la vision utilitariste qu’avait Strauss de la politique étrangère, qui devait selon lui se donner comme but la seule préservation des intérêts du pays [10], est plus proche du nationalisme unilatéraliste d’un Cheney ou d’un Rumsfeld que de l’impérialisme démocratique d’un Kristol ou d’un Kagan.
Quant à A. Bloom, il a exercé une influence importante sur la pensée des néo-conservateurs par sa critique du relativisme culturel, des dérives du système universitaire américain et de la promotion systématique des minorités [11]. Il appartient à une tendance distincte de l’école straussienne, inspirée par Alexandre Kojève. Celui-ci voyait dans l’expérience américaine un modèle pour la satisfaction des besoins humains, dont la supériorité par rapport à l’Union soviétique ne pouvait qu’apparaître au grand jour. Partant du thème hégélien de la fin de l’Histoire, Kojève y surimposait une analyse dans laquelle il décrivait les États-Unis comme un modèle posthistorique et prédisait la victoire de ce modèle. Sa lecture de Hegel a directement inspiré les réflexions sur la fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, disciple éminent de A. Bloom [12].
 
Du Capitole à la roche Tarpéienne ?
 
 
Influent sous Ronald Reagan, le néoconservatisme a de nouveau fait irruption dans le système décisionnel américain en 1994, cette fois de manière spectaculaire, avec la victoire éclatante au Congrès des Républicains emmenés par Newt Gingrich et son « Contrat pour l’Amérique ». La création du Project for a New American Century (PNAC) en 1996 fut une étape décisive : le manifeste de ce nouveau think-tank dédié à la promotion des idées néoconservatrices, publié la même année par William Kristol et Robert Kagan, contenait en germe toutes les grandes orientations de la présidence Bush : refus du déclin de la puissance des États-Unis, revalorisation de l’outil militaire, fin de la complaisance envers les dictatures, insistance sur un certain nombre de valeurs morales et promotion d’une hégémonie américaine réputée bienveillante [13]. L’un de ses principaux textes de référence était la directive NSC-68, rédigée par Paul Nitze, qui affirmait la nécessité pour l’Amérique d’entretenir une supériorité militaire dans tous les domaines. C’est sous l’égide du PNAC qu’a été préparée en 1998 la lettre ouverte au président Clinton qui a abouti, la même année, au vote de l’Iraq Liberation Act faisant du changement de régime à Bagdad un objectif officiel de la politique américaine.
Deux ans plus tard, les néoconservateurs se sont rangés derrière GeorgeW.Bush une fois acquise l’issue des primaires et, après son élection, ont fait leur entrée dans l’équipe gouvernementale par le jeu des nominations, avec le soutien intéressé du vice-président DickCheney. Nombreux au Pentagone, on les retrouvait également dans des fonctions de conseillers à la Maison Blanche. Mais il n’était pas écrit que l’administration Bush tomberait sous leur charme. Lors de son installation en janvier 2001, celle-ci était en effet marquée par une vision très traditionnelle des relations internationales. Certes, l’élite républicaine était obsédée par l’idée de se dégager du carcan des engagements internationaux pris au titre du multilatéralisme. Mais il n’y avait rien de révolutionnaire ou de messianique dans les orientations initiales du nouvel appareil dirigeant. Le thème d’un « nouveau Pearl Harbor » était très présent dans les réflexions prospectives menées au sein des milieux de la défense, mais celui-ci devait être électronique ou spatial. Rien ne laissait présager une réorientation brutale de la stratégie d’ensemble. Le budget de la défense n’a été augmenté en 2001 que sur la pression du Congrès. G. W. Bush lui-même en restait à une politique de confinement des « États voyous ». Et il n’était pas dit que les républicains nationalistes comme D. Cheney et D. Rumsfeld ainsi que la prudente Condoleeza Rice, qui s’inscrivait, de par sa formation intellectuelle, dans le courant réaliste, se rangeraient aux côtés de néoconservateurs idéalistes tels W. Kristol et R. Kagan.
Le choc du 11 septembre 2001 a profondément modifié l’équilibre des pouvoirs intellectuels au sein de la droite américaine. Depuis cette date, l’administration a faite sienne la thèse néoconservatrice selon laquelle la civilisation serait une nouvelle fois menacée par une idéologie « totalitaire » et les États-Unis feraient face à une menace « existentielle », la lutte contre le terrorisme étant alors assimilée à une quatrième guerre mondiale, selon l’expression d’Eliot Cohen [14]. Ses fondements idéologiques ne sont pas éloignés de ceux qui caractérisaient les deux précédents conflits mondiaux : les islamistes défendraient une vision du monde de type totalitaire; quant aux partis Baas irakien et syrien, il est rappelé que le NSDAP constituait l’une de leurs sources d’inspiration… D’où les références constantes aux SS et à l’Holocauste, au KGB et au Komintern, qui caractérisent la littérature néo-conservatrice, et l’usage fréquent de l’expression « islamo-fascisme ». Prolongeant la comparaison, Paul Wolfowitz, à l’instar de nombreux autres analystes américains, a également suggéré que le combat durerait plus longtemps que la guerre froide et serait plus ardu que la seconde guerre mondiale [15].
Dans cette perspective, les États-Unis seraient tenus de répandre la démocratie non seulement pour se protéger – en vertu de l’adage selon lequel « les démocraties ne se font pas la guerre » –, mais aussi parce qu’il s’agirait là d’une mission consubstantielle à la nature du projet américain. D’où le discours présidentiel du 26 février 2003 sur la nécessité de transformer le Moyen-Orient via l’Irak, en escomptant un effet de contagion démocratique dans la région ; puis celui du 6 novembre 2003 promettant une « révolution démocratique mondiale » et étendant ainsi à l’échelle du globe le projet politique qui avait été celui de R. Reagan au cours de la guerre froide. Le discours de ce dernier sur l’universalité des valeurs démocratiques prononcé devant la Chambre des communes en juin 1982 a en effet servi de référence à l’administration Bush. Le principal promoteur de ce thème était à l’époque Elliott Abrams, que l’on retrouvera à la Maison Blanche après janvier 2001, au sein de l’équipe du Conseil national de sécurité, en tant que conseiller pour la démocratie et les droits de l’homme, puis, à partir de décembre 2002, en tant que responsable des questions moyen-orientales. De même, le discours de Reagan sur « l’Empire du Mal » prononcé en mars1983 devant la National Evangelical Association a manifestement servi d’inspiration à G.W. Bush. Les néoconservateurs se sont donc trouvés au bon endroit au bon moment. Ils ont largement contribué à une refondation de la stratégie américaine qui s’inspire certes des années Reagan, mais aussi des années Eisenhower, tant la politique de l’administration Bush apparaît comme un retour aux premières années de la guerre froide : restructuration des alliances ; passage du containment au roll-back et de la dissuasion à la préemption; engagement américain au Moyen-Orient (rappelons qu’à l’époque, la doctrine Eisenhower était déjà apparue aux yeux de certains comme une déclaration d’hostilité à l’égard de l’islam). Il existe toutefois une différence fondamentale entre le contexte des années2000 et celui des années1950 ou 1980, qui a joué à l’avantage des néoconservateurs contemporains : aujourd’hui, la puissance américaine est sans rivale et la politique de roll-back ne risque plus de provoquer une guerre mondiale…
Pour autant, on ne saurait réduire la politique suivie par G. W. Bush à une simple mise en pratique des thèses néoconservatrices. Ce serait oublier, par exemple, que sur les cinq principaux responsables de la politique étrangère du pays (G. W. Bush, D. Cheney, C. Rice, C. Powell, D. Rumsfeld), aucun n’est directement affilié à la mouvance néoconservatrice. Ce serait donc faire fi de l’influence dans la politique américaine des « réalistes offensifs » tels D.Cheney et D.Rumsfeld, mais aussi des courants issus de l’évangélisme protestant (qui sont, par exemple, largement responsables du soutien appuyé de Washington au gouvernement de Ariel Sharon). G. W. Bush lui-même, dont l’autorité personnelle a été considérablement renforcée par son nouveau rôle de chef de guerre, n’a pas fait systématiquement siennes les idées développées par un Perle ou un Wolfowitz : les néoconservateurs ont, à cet égard, critiqué la politique de l’Administration vis-à-vis de la Chine ou son soutien à des régimes autoritaires tels que l’Arabie Saoudite [16].
Quoi qu’il en soit, les difficultés de l’Amérique en Irak semblent aujourd’hui avoir sonné le glas du projet néoconservateur. Ni l’Iran ni la Syrie ne devraient être la cible d’opérations militaires américaines à court terme, alors que l’envie n’en manquait pas après la libération de Bagdad (« Real men go to Tehran ! », enten-dait-on au printemps 2003). La résistance inattendue des derniers baassistes, l’émergence de mouvements chiites adeptes de la lutte armée et les attentats perpétrés par une mouvance sunnite galvanisée par l’occupation sont venus modifier les calculs politiques de l’administration et ont encore accru les doutes des partenaires des États-Unis quant au bien-fondé de leurs initiatives au « Grand Moyen-Orient ». Les mauvais traitements infligés à des prisonniers irakiens ont aussi entaché la crédibilité des valeurs américaines que l’on entendait exporter. Enfin, la chute de Saddam Hussein n’a aucunement débloqué le processus de paix au Proche-Orient. L’optimisme débridé qui a fréquemment caractérisé le néo-conservatisme ces dernières années apparaît donc, avec le recul, pour le moins déplacé. Francis Fukuyama, compagnon de route de la mouvance néoconservatrice, a d’ailleurs engagé un important débat interne en dénonçant l’aveuglement de certains de ses représentants [17]. À cela s’ajoutent encore les erreurs manifestes commises par quelques-uns des ténors du néoconservatisme qui n’ont pas voulu ou n’ont pas su se soustraire à des tentations affairistes (comme l’atteste la démission de Richard Perle de ses fonctions de président du Defense Policy Board en 2003, ou les difficultés du magnat de la presse Conrad Black, éminent soutien de la cause néoconservatrice) et avaient choisi comme héraut de la cause irakienne un personnage éminemment contestable, Ahmed Chalabi, dont la chute en juin 2004 a du coup été perçue, volens nolens, comme un symbole de l’échec du courant néo-conservateur dans son ensemble.
Reste que le procès politico-médiatique qui lui est intenté aujourd’hui est quelque peu injuste. À l’aune de la situation politique, économique et sociale en Allemagne, au Japon ou en Corée du Sud en 1946, l’Amérique n’avait pas, en 2004, à rougir de son bilan en Irak. La pression américaine n’a sans doute pas été pour rien dans les ébauches de réformes politiques que l’on a pu observer dans le monde arabe depuis 2002. Et il est difficile de tenir le néoconservatisme en lui-même pour responsable des erreurs commises par le Pentagone en Irak : avant la guerre, ses principales figures de proue se montraient plutôt critiques à l’égard de D. Rumsfeld au motif que celui-ci ne préparait pas l’invasion avec des moyens adéquats et ne se préoccupait pas suffisamment de la phase de reconstruction du pays. Certaines d’entre elles, tel Gary Schmitt du PNAC, avaient d’ailleurs prédit qu’il faudrait une décennie pour réussir au Moyen-Orient. Si certains membres de l’Administration ont péché par excès de confiance (D. Cheney annonçant que les forces américaines seraient « accueillies en libérateurs »), la plupart des néoconservateurs se sont toujours bien gardés de présenter l’opération irakienne comme une partie de plaisir. Il existe d’excellentes raisons de critiquer la politique des États-Unis au Moyen-Orient, mais il serait raisonnable d’attendre quelques années avant de porter un jugement définitif quant à la validité des thèses néoconservatrices.
 
La résilience des idées néoconservatrices
 
 
Il importe enfin de resituer l’influence néoconservatrice dans une perspective plus large. Tout porte à croire que les forces idéologiques libérées par le 11 septembre ne disparaîtront pas de sitôt. Le néoconservateur Tod Lindberg a sans doute raison lorsqu’il affirme que « le 11 septembre a transformé la pensée stratégique américaine pour une génération » [18]. Les démocrates eux aussi mettent désormais en avant l’importance de la puissance militaire et la nécessité pour les États-Unis de l’employer sans hésitation pour « protéger leurs intérêts, promouvoir leurs valeurs, et maintenir l’ordre mondial » [19]. La philosophie et le vocabulaire de la guerre contre le terrorisme ont pénétré la pensée de l’ensemble de l’establishment américain. Des intellectuels « libéraux » – au sens américain du terme – se mobilisent contre ce qu’ils considèrent être un nouveau totalitarisme [20]. Le thème de « l’islamofascisme » a été repris dans les milieux démocrates, et des personnalités telles que Richard Holbrooke ou Joseph Lieberman semblent parfois plus proches des néo-conservateurs que de leur famille politique d’origine. Commentant les prescriptions de politique étrangère de Zbigniew Brzezinski (pourtant très éloigné, lui, du néoconservatisme), le commentateur William Pfaff évoque ainsi une « politique de Bush à visage humain » [21]. En particulier, les démocrates ne rejettent nullement le principe d’une action militaire unilatérale destinée à préserver la sécurité des États-Unis [22]. Pendant la campagne présidentielle, John Kerry s’en est pris avec une vigueur toute particulière au wahhabisme saoudien, évoquant à propos de la menace islamiste « un choc entre la civilisation et le chaos » [23]. Surtout, il a repris à son compte l’expression « guerre mondiale contre la terreur », pourtant caractéristique de la pensée néoconservatrice [24].
Plus généralement, de nombreux analystes relèvent que la stratégie définie sous le premier mandat de G. W. Bush, loin d’apparaître comme une exception dans l’histoire américaine, constituerait en fait un retour à la norme, tandis que le multilatéralisme inauguré par T.Roosevelt, lui, se présenterait rétrospectivement comme une anomalie [25]. En outre, les thèses néoconservatrices demeurent solidement représentées au Congrès, dont on connaît l’influence sur la politique étrangère américaine. Rappelons à cet égard à quel point la politique suivie pendant le second mandat de Bill Clinton avait été marquée par l’influence républicaine. Notons également que le néoconservatisme ne s’exprime pas seulement en politique étrangère. La remise en cause du relativisme culturel, par exemple, est largement d’inspiration néoconservatrice, et le courant demeure l’un des principaux protagonistes des « guerres culturelles » qui agitent l’Amérique.
Aussi les diagnostics péremptoires quant à son déclin doivent-ils être considérés avec précaution (surtout lorsqu’ils émanent de ceux qui, au lendemain du 11 septembre, avaient prédit une réorientation radicale de la politique américaine au profit du multilatéralisme [26]). Il faut se rappeler que le courant a déjà été enterré une première fois, à tort, il y a dix ans à peine [27]. Dans cette perspective, comme l’avaient suggéré à l’époque ses pères fondateurs I. Kristol et N. Podhoretz, le néo-conservatisme aurait d’une certaine manière rempli sa mission et n’aurait plus lieu d’exister en tant que courant intellectuel autonome, dans la mesure où ses idées étaient désormais dominantes au sein de la droite américaine [28].
Au-delà de la persistance de son influence indirecte, le poids du néoconservatisme dans la stratégie américaine pourrait donc revêtir un caractère cyclique. Dans l’hypothèse – qui n’est pas la plus probable aujourd’hui – d’un apaisement des tensions au Moyen-Orient et d’un refoulement de la menace terroriste islamiste, la prochaine croisade néoconservatrice pourrait alors se déployer sur le continent asiatique. Il est vrai que les ennemis républicains de la Chine font moins parler d’eux depuis le 11 septembre : le choix stratégique des États-Unis, pour l’heure, est celui du partenariat. Mais, dans dix ou vingt ans, il pourrait en aller autrement. Le thème de la menace chinoise, déjà populaire dans les milieux conservateurs, pourrait en cas de crise (à propos de Taiwan par exemple) rassembler ceux qui entendent s’opposer à l’émergence d’une puissance rivale et ceux qui demeurent fixés sur un objectif d’expansion de la démocratie. La République populaire de Chine ne repré-sente-t-elle pas environ la moitié de la population mondiale vivant encore sous un régime dictatorial ? Sans compter que la répression de la pratique religieuse, alors même que le christianisme se développe dans le pays, apparaîtra comme un motif supplémentaire de mécontentement du côté américain : la Chine comprend probablement aujourd’hui la population évangéliste la plus nombreuse au monde après les États-Unis. Les adversaires américains de la RPC pourraient bien voir un jour dans l’affrontement avec Pékin le stade ultime d’une guerre contre le terrorisme qui se serait muée en guerre contre les dictatures, épisode éventuellement nécessaire pour pouvoir déclarer la victoire totale de la démocratie occidentale sur le communisme, avec la véritable « fin de l’Histoire » en ligne de mire…
« Après Bagdad, Beijing » disait-on en bombant le torse dans les milieux néo-conservateurs au printemps2003, tandis qu’un influent responsable du Pentagone suggérait en privé que « l’Irak constituait seulement un échauffement pour la Chine ». Les auteurs de telles déclarations ne plaisantaient qu’à moitié. En dépit des difficultés du projet américain au Moyen-Orient, l’idéologie de la démocratisation combattante n’est pas morte. Le moment venu, elle pourrait bien s’allier de nouveau avec l’évangélisme militant, cette fois pour tenter de s’attaquer au dernier grand bastion du socialisme autoritaire.
 
NOTES
 
[1] G. John Ikenberry, « The End of the neoconservative moment », Survival, printemps 2004.
[2] « A ghastly week », The Economist, 15 mai 2004.
[3] L’expression « néoconservateur » a été forgée par Michael Harriman et la revue Dissentcf. Jonah Goldberg, « The neo-conservative invention », The National Review, 20 mai 2003). Joshua Muravchik, Richard Perle, Gary Schmitt ou James Woolsey, pour citer quelques exemples, se définissent toujours comme démocrates.
[4] J. Goldberg, « The neoconservative invention », art. cité.
[5] Irving Kristol, « The neoconservative persuasion », The Weekly Standard, 25 août 2003.
[6] Il fut le directeur de thèse de Paul Wolfowitz, dont le thème de recherche était le risque de prolifération résultant de l’utilisation de l’énergie nucléaire pour la désalinisation de l’eau de mer au Moyen-Orient.
[7] Discriminate Deterrence, Report of The Commission on Integrated Long-Term Strategy, FredC. Iklé & Albert Wohlstetter, co-présidents, janvier 1988. Ce rapport sonnait l’alarme sur l’émergence de nouvelles puissances militaires telles que la Chine et s’inquiétait de la complexité d’un monde multipolaire. Il préconisait le développement des technologies discriminantes, le déploiement de défenses antimissiles et la diversification des lieux de stationnement des forces armées américaines.
[8] Seymour Hersch, « Selective intelligence », The New Yorker, 5 mai 2003.
[9] Deputy Secretary Wolfowitz Interview with Sam Tannenhaus, Vanity Fair, News Transcript, US Department of Defense, 9 mai 2003.
[10] Thomas G. West, « Leo Strauss and American foreign policy », The Claremont Review of Books, été 2004.
[11] Allan Bloom, The Closing of the American Mind. How Higher Education Has Failed Democracy and Impoverished the Souls of Today’s Students, NewYork, Simon & Schuster, 1988.
[12] Francis Fukuyama, « The end of History ?», The National Interest, été 1989.
[13] William Kristol & Robert Kagan, « Toward a neo-reaganite foreign policy », Foreign Affairs, juillet-août 1996.
[14] Eliot Cohen, « World War IV », The Wall Street Journal, 20 novembre 2001.
[15] Remarks as Delivered by Deputy Secretary Paul Wolfowitz, US Chamber of Commerce, Washington, US Department of Defense, 15 avril 2004.
[16] Voir Max Boot, « Think again : Neocons », Foreign Policy, janvier-février 2004, et William J. Bennett, « Thoughts on Iraq and the War on Terrorism », Heritage Lecture, 819,3 février 2004 (http:// www. heritage. org/ Research/ index_hl. cfm ).
[17] Francis Fukuyama, « The Neoconservative moment », The National Interest, été 2004.
[18] Intervention à la conférence annuelle du Centre français sur les États-Unis (CFE), Paris, décembre 2003.
[19] Progressive Internationalism. A Democratic National Security Strategy, octobre 2003.
[20] Paul Berman, Terror and Liberalism, New York, W. W. Norton, 2003. Sur ce thème, voir également l’excellent ouvrage d’Alain Frachon et Daniel Vernet, L’Amérique messianique, Paris, LeSeuil, 2004, chap. 13.
[21] William Pfaff, « The American Mission ?», The New York Review of Books, 51 ( 6), 8 avril 2004.
[22] Samuel R. Berger, « Foreign Policy for a Democratic President », Foreign Affairs, mai-juin 2004.
[23] Fighting a Comprehensive War on Terrorism, Remarks by Senator John Kerry at the Ronald W. Burkle Center for International Relations, 27 février 2004.
[24] John F. Kerry, Speech to the 2004 Democratic National Convention, 29 juillet 2004.
[25] Adam Wolfson, « 9/11 and all that. Short Big-think Books on how Everything has Changed », The Weekly Standard, 26 avril 2004.
[26] G. John Ikenberry, « American Grand Strategy in the Age of Terror », Survival, hiver 2001-2002, p. 19-20.
[27] John B. Judis, « Trotskysm to Anachronism : the Neoconservative Revolution », Foreign Affairs, juillet-août 1995.
[28] Irving Kristol, Neoconservatism : The Autobiography of an Idea, New York, Free Press, 1995; Norman Podhoretz, « Neo-conservatism : AEulogy », Commentary, mars 1996.
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« A ghastly week », The Economist, 15 mai 2004. Suite de la note...
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L’expression « néoconservateur » a été forgée par Michael H...
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J. Goldberg, « The neoconservative invention », art. cité. Suite de la note...
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