2004
Critiques internationales
Que reste-t-il du « néoconservatisme »?
Bruno Tertrais
est maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Il vient de publier La guerre sans fin : l’Amérique dans l’engrenage (Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2004). E-mail : b.tertrais@frstrategie.org
Le second mandat de George Bush s’éloignera-t-il du néoconservatisme ? Depuis
plusieurs mois, l’affaire semblait entendue.
« Le moment néoconservateur appartient au passé », affirmait G. JohnIkenberry
dans la revue
Survival au printemps dernier
[1]. « Adieu, néoconservatisme », titrait
à la même époque l’hebdomadaire
The Economist
[2]… Depuis l’enlisement américain
en Irak, la vigueur de l’hallali envers les représentants de ce courant dans les
médias occidentaux est à la hauteur de l’importance qui lui fut donnée dans l’analyse de la politique des États-Unis depuis le 11 septembre et lui donne un petit air
de revanche. Mais au risque de décevoir ceux qui rêvent d’un retour au cours
normal des affaires du monde, il semble que les choses ne soient pas si simples et
que le néoconservatisme ait encore de beaux jours devant lui.
Une mouvance plus qu’une école de pensée
La contestation du conservatisme traditionnel en matière de politique étrangère
a commencé dès la fin des années 1940, notamment avec les travaux de James
Burnham, cofondateur avec William Buckley de la National Review. Dans The
Struggle for the World (1947) et The Coming Defeat of Communism ( 1950), J. Burnham
reprochait à la stratégie du containment d’être insuffisamment ambitieuse : l’objectif
devait être la libération de l’Union soviétique et l’expulsion des communistes de
Chine. Ses écrits ont influencé la rédaction des directives présidentielles NSC-48,
NSC-68 et NSC-81 ( 1949-1950), qui fixaient le cadre politique de la stratégie américaine des débuts de la guerre froide.
Quant au mouvement néoconservateur proprement dit, il est né de l’évolution
personnelle d’hommes et de femmes de gauche, et même souvent d’extrême
gauche. On trouvait dans leurs rangs de nombreux intellectuels juifs mal à l’aise
vis-à-vis de la culture contestataire des années 1960, marqués par la guerre des
SixJours et soucieux de fermeté à l’égard de l’Union soviétique
[3]. Déçus par les présidences de Johnson et de Carter, méfiants vis-à-vis des Nations unies depuis la
résolution de 1975 caractérisant le sionisme comme une forme de racisme, ils
avaient soutenu la candidature présidentielle de Ronald Reagan (ancien démocrate, rétrospectivement qualifié de « premier néoconservateur » par Norman
Podhoretz). Parmi leurs projets initiaux figurait le renouvellement de la pensée
conservatrice à travers l’emploi du langage et des méthodes des sciences sociales
[4].
En matière de politique intérieure, ils dénonçaient le relativisme culturel et l’État
providence. En politique étrangère, ils répudiaient à la fois le réalisme d’un Henry
Kissinger et l’isolationnisme d’un Pat Buchanan. Irving Kristol a ainsi résumé en
quatre points les fondements de la doctrine néoconservatrice : « (… ) Le patriotisme est un sentiment naturel et sain et doit être encouragé. (… ) Un gouvernement mondial serait une très mauvaise idée, car il pourrait conduire à une
tyrannie mondiale. (… ) Les hommes d’État doivent, plus que tout, avoir la capacité de distinguer les amis des ennemis. (… ) Pour une grande puissance, “l’intérêt
national” ne s’exprime pas en termes géographiques »
[5].
Deux hommes ont particulièrement compté pour la pénétration des idées néo-conservatrices dans l’
establishment américain : Albert Wohlstetter et Henry Jackson.
A.Wohlstetter fut l’un des principaux inspirateurs de la stratégie militaire américaine
moderne. L’importance de la question de l’attaque surprise dans la culture stratégique
américaine en particulier doit beaucoup au couple Wohlstetter (l’ouvrage de référence
sur l’échec du renseignement avant Pearl Harbor fut en effet écrit par Roberta
Wohlstetter). A.Wohlstetter fut également l’un des premiers à s’inquiéter des risques
de la prolifération nucléaire résultant de la diffusion des technologies
[6]. Il avait été,
entre autres, co-rapporteur du célèbre rapport
Discriminate Deterrence, qui demeure
aujourd’hui une référence
[7]. Le sénateur démocrate H. Jackson, pour sa part, fut
l’artisan principal de la contestation du réalisme incarné par H. Kissinger, bête noire
des néoconservateurs car incarnant une vision de la paix par l’équilibre des pouvoirs
radicalement opposée à la leur. Or, à partir de 1986, la conjoncture internationale
leur est devenue favorable : les changements politiques aux Philippines et en Corée
du Sud ont conforté les espoirs des néoconservateurs de voir s’étendre la démocratie; au même moment, la Maison Blanche a engagé les États-Unis dans un renforcement du soutien à l’ensemble des formations anticommunistes.
L’appellation du courant est néanmoins trompeuse : les idées néoconservatrices
sont en effet réactionnaires lorsqu’elles cherchent à renouer avec des principes
anciens et à revenir sur les évolutions sociales et culturelles des années1960-1970;
elles sont, au contraire, révolutionnaires lorsqu’elles disent vouloir adapter les
règles de la société internationale à des réalités nouvelles ou étendre la démocratie à l’échelle du globe. On est donc loin du conservatisme traditionnel.
De nombreux néoconservateurs revendiquent plus spécifiquement l’héritage
de deux philosophes, Leo Strauss et Allan Bloom. Ils en ont retenu la valorisation
des vertus morales traditionnelles au détriment du relativisme et de l’égalitarisme,
du droit naturel au détriment de l’historicisme, et de la philosophie classique au
détriment de celle des Lumières. L. Strauss estimait que la défense de l’Occident
contre ses ennemis constituait une obligation morale et que, face aux tyrannies, les
démocraties ne pouvaient se permettre de faire preuve de faiblesse. À contre-courant du modèle culturel dominant dans l’université américaine des années1970,
ses élèves ont été nombreux à se tourner alors vers les milieux politiques. Pour autant,
le néoconservatisme n’est aucunement réductible aux idées de L. Strauss et ce
n’est qu’en sollicitant à l’excès les œuvres du philosophe que l’on y trouverait les
racines intellectuelles de la stratégie américaine actuelle : il faut avoir une imagination particulièrement fertile pour voir dans la constitution de l’Office of Special
Plans du Pentagone – organisme censé s’occuper du problème des armes de destruction massive en Irak– une illustration du concept de « noble mensonge »
[8]. Irving
Kristol, le père fondateur du néoconservatisme, était plus que réservé à l’égard des
thèses de L. Strauss, auquel il reprochait son opposition à la modernité et sa
nostalgie du passé. Michael Ledeen, l’un des principaux penseurs de la guerre
contre le terrorisme, s’inspire pour sa part de Machiavel, auquel L. Strauss préférait Aristote. A. Wohlstetter, lui, est réputé avoir été un disciple de WillardO. Quine,
philosophe dont la pensée n’a rigoureusement rien à voir avec celle de L. Strauss
[9].
Et la passion des néoconservateurs pour la promotion des valeurs américaines
n’est pas un trait straussien; la vision utilitariste qu’avait Strauss de la politique étrangère, qui devait selon lui se donner comme but la seule préservation des intérêts
du pays
[10], est plus proche du nationalisme unilatéraliste d’un Cheney ou d’un
Rumsfeld que de l’impérialisme démocratique d’un Kristol ou d’un Kagan.
Quant à A. Bloom, il a exercé une influence importante sur la pensée des néo-conservateurs par sa critique du relativisme culturel, des dérives du système universitaire américain et de la promotion systématique des minorités
[11]. Il appartient
à une tendance distincte de l’école straussienne, inspirée par Alexandre Kojève. Celui-ci voyait dans l’expérience américaine un modèle pour la satisfaction des besoins
humains, dont la supériorité par rapport à l’Union soviétique ne pouvait qu’apparaître au grand jour. Partant du thème hégélien de la fin de l’Histoire, Kojève y surimposait une analyse dans laquelle il décrivait les États-Unis comme un modèle
posthistorique et prédisait la victoire de ce modèle. Sa lecture de Hegel a directement inspiré les réflexions sur la fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, disciple
éminent de A. Bloom
[12].
Du Capitole à la roche Tarpéienne ?
Influent sous Ronald Reagan, le néoconservatisme a de nouveau fait irruption
dans le système décisionnel américain en 1994, cette fois de manière spectaculaire,
avec la victoire éclatante au Congrès des Républicains emmenés par Newt Gingrich
et son « Contrat pour l’Amérique ». La création du Project for a New American
Century (PNAC) en 1996 fut une étape décisive : le manifeste de ce nouveau
think-tank dédié à la promotion des idées néoconservatrices, publié la même année
par William Kristol et Robert Kagan, contenait en germe toutes les grandes orientations de la présidence Bush : refus du déclin de la puissance des États-Unis,
revalorisation de l’outil militaire, fin de la complaisance envers les dictatures, insistance sur un certain nombre de valeurs morales et promotion d’une hégémonie américaine réputée bienveillante
[13]. L’un de ses principaux textes de référence était la
directive NSC-68, rédigée par Paul Nitze, qui affirmait la nécessité pour l’Amérique d’entretenir une supériorité militaire dans tous les domaines. C’est sous
l’égide du PNAC qu’a été préparée en 1998 la lettre ouverte au président Clinton
qui a abouti, la même année, au vote de l’Iraq Liberation Act faisant du changement
de régime à Bagdad un objectif officiel de la politique américaine.
Deux ans plus tard, les néoconservateurs se sont rangés derrière GeorgeW.Bush
une fois acquise l’issue des primaires et, après son élection, ont fait leur entrée dans
l’équipe gouvernementale par le jeu des nominations, avec le soutien intéressé du
vice-président DickCheney. Nombreux au Pentagone, on les retrouvait également
dans des fonctions de conseillers à la Maison Blanche. Mais il n’était pas écrit que
l’administration Bush tomberait sous leur charme. Lors de son installation en
janvier 2001, celle-ci était en effet marquée par une vision très traditionnelle des
relations internationales. Certes, l’élite républicaine était obsédée par l’idée de se
dégager du carcan des engagements internationaux pris au titre du multilatéralisme.
Mais il n’y avait rien de révolutionnaire ou de messianique dans les orientations
initiales du nouvel appareil dirigeant. Le thème d’un « nouveau Pearl Harbor »
était très présent dans les réflexions prospectives menées au sein des milieux de la
défense, mais celui-ci devait être électronique ou spatial. Rien ne laissait présager
une réorientation brutale de la stratégie d’ensemble. Le budget de la défense n’a
été augmenté en 2001 que sur la pression du Congrès. G. W. Bush lui-même en
restait à une politique de confinement des « États voyous ». Et il n’était pas dit que
les républicains nationalistes comme D. Cheney et D. Rumsfeld ainsi que la
prudente Condoleeza Rice, qui s’inscrivait, de par sa formation intellectuelle, dans
le courant réaliste, se rangeraient aux côtés de néoconservateurs idéalistes tels
W. Kristol et R. Kagan.
Le choc du 11 septembre 2001 a profondément modifié l’équilibre des pouvoirs
intellectuels au sein de la droite américaine. Depuis cette date, l’administration a
faite sienne la thèse néoconservatrice selon laquelle la civilisation serait une nouvelle fois menacée par une idéologie « totalitaire » et les États-Unis feraient face
à une menace « existentielle », la lutte contre le terrorisme étant alors assimilée à
une quatrième guerre mondiale, selon l’expression d’Eliot Cohen
[14]. Ses fondements
idéologiques ne sont pas éloignés de ceux qui caractérisaient les deux précédents
conflits mondiaux : les islamistes défendraient une vision du monde de type totalitaire; quant aux partis Baas irakien et syrien, il est rappelé que le NSDAP constituait l’une de leurs sources d’inspiration… D’où les références constantes aux SS
et à l’Holocauste, au KGB et au Komintern, qui caractérisent la littérature néo-conservatrice, et l’usage fréquent de l’expression « islamo-fascisme ». Prolongeant la comparaison, Paul Wolfowitz, à l’instar de nombreux autres analystes
américains, a également suggéré que le combat durerait plus longtemps que la
guerre froide et serait plus ardu que la seconde guerre mondiale
[15].
Dans cette perspective, les États-Unis seraient tenus de répandre la démocratie
non seulement pour se protéger – en vertu de l’adage selon lequel « les démocraties
ne se font pas la guerre » –, mais aussi parce qu’il s’agirait là d’une mission consubstantielle à la nature du projet américain. D’où le discours présidentiel du
26 février 2003 sur la nécessité de transformer le Moyen-Orient via l’Irak, en
escomptant un effet de contagion démocratique dans la région ; puis celui du
6 novembre 2003 promettant une « révolution démocratique mondiale » et étendant ainsi à l’échelle du globe le projet politique qui avait été celui de R. Reagan
au cours de la guerre froide. Le discours de ce dernier sur l’universalité des valeurs
démocratiques prononcé devant la Chambre des communes en juin 1982 a en
effet servi de référence à l’administration Bush. Le principal promoteur de ce
thème était à l’époque Elliott Abrams, que l’on retrouvera à la Maison Blanche après
janvier 2001, au sein de l’équipe du Conseil national de sécurité, en tant que
conseiller pour la démocratie et les droits de l’homme, puis, à partir de
décembre 2002, en tant que responsable des questions moyen-orientales. De
même, le discours de Reagan sur « l’Empire du Mal » prononcé en mars1983 devant
la National Evangelical Association a manifestement servi d’inspiration à G.W. Bush.
Les néoconservateurs se sont donc trouvés au bon endroit au bon moment. Ils
ont largement contribué à une refondation de la stratégie américaine qui s’inspire
certes des années Reagan, mais aussi des années Eisenhower, tant la politique de
l’administration Bush apparaît comme un retour aux premières années de la guerre
froide : restructuration des alliances ; passage du containment au roll-back et de la
dissuasion à la préemption; engagement américain au Moyen-Orient (rappelons
qu’à l’époque, la doctrine Eisenhower était déjà apparue aux yeux de certains
comme une déclaration d’hostilité à l’égard de l’islam). Il existe toutefois une
différence fondamentale entre le contexte des années2000 et celui des années1950
ou 1980, qui a joué à l’avantage des néoconservateurs contemporains : aujourd’hui, la puissance américaine est sans rivale et la politique de roll-back ne risque
plus de provoquer une guerre mondiale…
Pour autant, on ne saurait réduire la politique suivie par G. W. Bush à une
simple mise en pratique des thèses néoconservatrices. Ce serait oublier, par exemple,
que sur les cinq principaux responsables de la politique étrangère du pays
(G. W. Bush, D. Cheney, C. Rice, C. Powell, D. Rumsfeld), aucun n’est directement affilié à la mouvance néoconservatrice. Ce serait donc faire fi de l’influence
dans la politique américaine des « réalistes offensifs » tels D.Cheney et D.Rumsfeld,
mais aussi des courants issus de l’évangélisme protestant (qui sont, par exemple,
largement responsables du soutien appuyé de Washington au gouvernement de Ariel
Sharon). G. W. Bush lui-même, dont l’autorité personnelle a été considérablement
renforcée par son nouveau rôle de chef de guerre, n’a pas fait systématiquement
siennes les idées développées par un Perle ou un Wolfowitz : les néoconservateurs
ont, à cet égard, critiqué la politique de l’Administration vis-à-vis de la Chine ou
son soutien à des régimes autoritaires tels que l’Arabie Saoudite
[16].
Quoi qu’il en soit, les difficultés de l’Amérique en Irak semblent aujourd’hui avoir
sonné le glas du projet néoconservateur. Ni l’Iran ni la Syrie ne devraient être la
cible d’opérations militaires américaines à court terme, alors que l’envie n’en
manquait pas après la libération de Bagdad (« Real men go to Tehran ! », enten-dait-on au printemps 2003). La résistance inattendue des derniers baassistes,
l’émergence de mouvements chiites adeptes de la lutte armée et les attentats perpétrés par une mouvance sunnite galvanisée par l’occupation sont venus modifier
les calculs politiques de l’administration et ont encore accru les doutes des partenaires des États-Unis quant au bien-fondé de leurs initiatives au « Grand Moyen-Orient ». Les mauvais traitements infligés à des prisonniers irakiens ont aussi
entaché la crédibilité des valeurs américaines que l’on entendait exporter. Enfin,
la chute de Saddam Hussein n’a aucunement débloqué le processus de paix au
Proche-Orient. L’optimisme débridé qui a fréquemment caractérisé le néo-conservatisme ces dernières années apparaît donc, avec le recul, pour le moins
déplacé. Francis Fukuyama, compagnon de route de la mouvance néoconservatrice,
a d’ailleurs engagé un important débat interne en dénonçant l’aveuglement de
certains de ses représentants
[17]. À cela s’ajoutent encore les erreurs manifestes
commises par quelques-uns des ténors du néoconservatisme qui n’ont pas voulu
ou n’ont pas su se soustraire à des tentations affairistes (comme l’atteste la démission
de Richard Perle de ses fonctions de président du Defense Policy Board en 2003,
ou les difficultés du magnat de la presse Conrad Black, éminent soutien de la
cause néoconservatrice) et avaient choisi comme héraut de la cause irakienne un
personnage éminemment contestable, Ahmed Chalabi, dont la chute en juin 2004
a du coup été perçue,
volens nolens, comme un symbole de l’échec du courant néo-conservateur dans son ensemble.
Reste que le procès politico-médiatique qui lui est intenté aujourd’hui est
quelque peu injuste. À l’aune de la situation politique, économique et sociale en
Allemagne, au Japon ou en Corée du Sud en 1946, l’Amérique n’avait pas, en 2004,
à rougir de son bilan en Irak. La pression américaine n’a sans doute pas été pour
rien dans les ébauches de réformes politiques que l’on a pu observer dans le monde
arabe depuis 2002. Et il est difficile de tenir le néoconservatisme en lui-même
pour responsable des erreurs commises par le Pentagone en Irak : avant la guerre,
ses principales figures de proue se montraient plutôt critiques à l’égard de
D. Rumsfeld au motif que celui-ci ne préparait pas l’invasion avec des moyens
adéquats et ne se préoccupait pas suffisamment de la phase de reconstruction du
pays. Certaines d’entre elles, tel Gary Schmitt du PNAC, avaient d’ailleurs prédit
qu’il faudrait une décennie pour réussir au Moyen-Orient. Si certains membres de
l’Administration ont péché par excès de confiance (D. Cheney annonçant que les
forces américaines seraient « accueillies en libérateurs »), la plupart des néoconservateurs se sont toujours bien gardés de présenter l’opération irakienne comme une
partie de plaisir. Il existe d’excellentes raisons de critiquer la politique des États-Unis
au Moyen-Orient, mais il serait raisonnable d’attendre quelques années avant de
porter un jugement définitif quant à la validité des thèses néoconservatrices.
La résilience des idées néoconservatrices
Il importe enfin de resituer l’influence néoconservatrice dans une perspective plus
large. Tout porte à croire que les forces idéologiques libérées par le 11 septembre
ne disparaîtront pas de sitôt. Le néoconservateur Tod Lindberg a sans doute raison
lorsqu’il affirme que « le 11 septembre a transformé la pensée stratégique américaine pour une génération »
[18]. Les démocrates eux aussi mettent désormais en avant
l’importance de la puissance militaire et la nécessité pour les États-Unis de
l’employer sans hésitation pour « protéger leurs intérêts, promouvoir leurs valeurs,
et maintenir l’ordre mondial »
[19]. La philosophie et le vocabulaire de la guerre contre
le terrorisme ont pénétré la pensée de l’ensemble de l’
establishment américain. Des
intellectuels « libéraux » – au sens américain du terme – se mobilisent contre ce
qu’ils considèrent être un nouveau totalitarisme
[20]. Le thème de « l’islamofascisme » a été repris dans les milieux démocrates, et des personnalités telles que
Richard Holbrooke ou Joseph Lieberman semblent parfois plus proches des néo-conservateurs que de leur famille politique d’origine. Commentant les prescriptions de politique étrangère de Zbigniew Brzezinski (pourtant très éloigné, lui, du
néoconservatisme), le commentateur William Pfaff évoque ainsi une « politique
de Bush à visage humain »
[21]. En particulier, les démocrates ne rejettent nullement
le principe d’une action militaire unilatérale destinée à préserver la sécurité des États-Unis
[22]. Pendant la campagne présidentielle, John Kerry s’en est pris avec une
vigueur toute particulière au wahhabisme saoudien, évoquant à propos de la menace
islamiste « un choc entre la civilisation et le chaos »
[23]. Surtout, il a repris à son
compte l’expression « guerre mondiale contre la terreur », pourtant caractéristique
de la pensée néoconservatrice
[24].
Plus généralement, de nombreux analystes relèvent que la stratégie définie sous
le premier mandat de G. W. Bush, loin d’apparaître comme une exception dans
l’histoire américaine, constituerait en fait un retour à la norme, tandis que le multilatéralisme inauguré par T.Roosevelt, lui, se présenterait rétrospectivement comme
une anomalie
[25]. En outre, les thèses néoconservatrices demeurent solidement
représentées au Congrès, dont on connaît l’influence sur la politique étrangère américaine. Rappelons à cet égard à quel point la politique suivie pendant le second
mandat de Bill Clinton avait été marquée par l’influence républicaine. Notons
également que le néoconservatisme ne s’exprime pas seulement en politique étrangère. La remise en cause du relativisme culturel, par exemple, est largement d’inspiration néoconservatrice, et le courant demeure l’un des principaux protagonistes
des « guerres culturelles » qui agitent l’Amérique.
Aussi les diagnostics péremptoires quant à son déclin doivent-ils être considérés avec précaution (surtout lorsqu’ils émanent de ceux qui, au lendemain du
11 septembre, avaient prédit une réorientation radicale de la politique américaine
au profit du multilatéralisme
[26]). Il faut se rappeler que le courant a déjà été enterré
une première fois, à tort, il y a dix ans à peine
[27]. Dans cette perspective, comme
l’avaient suggéré à l’époque ses pères fondateurs I. Kristol et N. Podhoretz, le néo-conservatisme aurait d’une certaine manière rempli sa mission et n’aurait plus lieu
d’exister en tant que courant intellectuel autonome, dans la mesure où ses idées
étaient désormais dominantes au sein de la droite américaine
[28].
Au-delà de la persistance de son influence indirecte, le poids du néoconservatisme dans la stratégie américaine pourrait donc revêtir un caractère cyclique.
Dans l’hypothèse – qui n’est pas la plus probable aujourd’hui – d’un apaisement
des tensions au Moyen-Orient et d’un refoulement de la menace terroriste islamiste,
la prochaine croisade néoconservatrice pourrait alors se déployer sur le continent
asiatique. Il est vrai que les ennemis républicains de la Chine font moins parler d’eux
depuis le 11 septembre : le choix stratégique des États-Unis, pour l’heure, est
celui du partenariat. Mais, dans dix ou vingt ans, il pourrait en aller autrement. Le
thème de la menace chinoise, déjà populaire dans les milieux conservateurs, pourrait
en cas de crise (à propos de Taiwan par exemple) rassembler ceux qui entendent
s’opposer à l’émergence d’une puissance rivale et ceux qui demeurent fixés sur un
objectif d’expansion de la démocratie. La République populaire de Chine ne repré-sente-t-elle pas environ la moitié de la population mondiale vivant encore sous un
régime dictatorial ? Sans compter que la répression de la pratique religieuse, alors
même que le christianisme se développe dans le pays, apparaîtra comme un motif
supplémentaire de mécontentement du côté américain : la Chine comprend probablement aujourd’hui la population évangéliste la plus nombreuse au monde après
les États-Unis. Les adversaires américains de la RPC pourraient bien voir un jour
dans l’affrontement avec Pékin le stade ultime d’une guerre contre le terrorisme
qui se serait muée en guerre contre les dictatures, épisode éventuellement nécessaire pour pouvoir déclarer la victoire totale de la démocratie occidentale sur le communisme, avec la véritable « fin de l’Histoire » en ligne de mire…
« Après Bagdad, Beijing » disait-on en bombant le torse dans les milieux néo-conservateurs au printemps2003, tandis qu’un influent responsable du Pentagone
suggérait en privé que « l’Irak constituait seulement un échauffement pour la
Chine ». Les auteurs de telles déclarations ne plaisantaient qu’à moitié. En dépit
des difficultés du projet américain au Moyen-Orient, l’idéologie de la démocratisation combattante n’est pas morte. Le moment venu, elle pourrait bien s’allier de
nouveau avec l’évangélisme militant, cette fois pour tenter de s’attaquer au dernier
grand bastion du socialisme autoritaire.
[1]
G. John Ikenberry, « The End of the neoconservative moment »,
Survival, printemps 2004.
[2]
« A ghastly week »,
The Economist, 15 mai 2004.
[3]
L’expression « néoconservateur » a été forgée par Michael Harriman et la revue
Dissent (
cf. Jonah Goldberg, « The neo-conservative invention »,
The National Review, 20 mai 2003)
. Joshua Muravchik, Richard Perle, Gary Schmitt ou James Woolsey,
pour citer quelques exemples, se définissent toujours comme démocrates.
[4]
J. Goldberg, « The neoconservative invention », art. cité.
[5]
Irving Kristol, « The neoconservative persuasion »,
The Weekly Standard, 25 août 2003.
[6]
Il fut le directeur de thèse de Paul Wolfowitz, dont le thème de recherche était le risque de prolifération résultant de
l’utilisation de l’énergie nucléaire pour la désalinisation de l’eau de mer au Moyen-Orient.
[7]
Discriminate Deterrence, Report of The Commission on Integrated Long-Term Strategy, FredC. Iklé & Albert Wohlstetter, co-présidents, janvier 1988. Ce rapport sonnait l’alarme sur l’émergence de nouvelles puissances militaires telles que la Chine
et s’inquiétait de la complexité d’un monde multipolaire. Il préconisait le développement des technologies discriminantes,
le déploiement de défenses antimissiles et la diversification des lieux de stationnement des forces armées américaines.
[8]
Seymour Hersch, « Selective intelligence »,
The New Yorker, 5 mai 2003.
[9]
Deputy Secretary Wolfowitz Interview with Sam Tannenhaus, Vanity Fair, News Transcript, US Department of Defense,
9 mai 2003.
[10]
Thomas G. West, « Leo Strauss and American foreign policy »,
The Claremont Review of Books, été 2004.
[11]
Allan Bloom,
The Closing of the American Mind. How Higher Education Has Failed Democracy and Impoverished the Souls of
Today’s Students, NewYork, Simon & Schuster, 1988.
[12]
Francis Fukuyama, « The end of History ?»,
The National Interest, été 1989.
[13]
William Kristol & Robert Kagan, « Toward a neo-reaganite foreign policy »,
Foreign Affairs, juillet-août 1996.
[14]
Eliot Cohen, « World War IV »
, The Wall Street Journal, 20 novembre 2001.
[15]
Remarks as Delivered by Deputy Secretary Paul Wolfowitz, US Chamber of Commerce, Washington, US Department of
Defense, 15 avril 2004.
[16]
Voir Max Boot, « Think again : Neocons »,
Foreign Policy, janvier-février 2004, et William J. Bennett, « Thoughts on
Iraq and the War on Terrorism »,
Heritage Lecture, 819,3 février 2004 (
http:// www. heritage. org/ Research/ index_hl. cfm ).
[17]
Francis Fukuyama, « The Neoconservative moment »,
The National Interest, été 2004.
[18]
Intervention à la conférence annuelle du Centre français sur les États-Unis (CFE), Paris, décembre 2003.
[19]
Progressive Internationalism. A Democratic National Security Strategy, octobre 2003.
[20]
Paul Berman,
Terror and Liberalism, New York, W. W. Norton, 2003. Sur ce thème, voir également l’excellent ouvrage
d’Alain Frachon et Daniel Vernet,
L’Amérique messianique, Paris, LeSeuil, 2004, chap. 13.
[21]
William Pfaff, « The American Mission ?»,
The New York Review of Books, 51 ( 6), 8 avril 2004.
[22]
Samuel R. Berger, « Foreign Policy for a Democratic President »,
Foreign Affairs, mai-juin 2004.
[23]
Fighting a Comprehensive War on Terrorism, Remarks by Senator John Kerry at the Ronald W. Burkle Center for International Relations, 27 février 2004.
[24]
John F. Kerry,
Speech to the 2004 Democratic National Convention, 29 juillet 2004.
[25]
Adam Wolfson, « 9/11 and all that. Short Big-think Books on how Everything has Changed »,
The Weekly Standard,
26 avril 2004.
[26]
G. John Ikenberry, « American Grand Strategy in the Age of Terror »,
Survival, hiver 2001-2002, p. 19-20.
[27]
John B. Judis, « Trotskysm to Anachronism : the Neoconservative Revolution »,
Foreign Affairs, juillet-août 1995.
[28]
Irving Kristol,
Neoconservatism : The Autobiography of an Idea, New York, Free Press, 1995; Norman Podhoretz, « Neo-conservatism : AEulogy »,
Commentary, mars 1996.