- Champ libre Le Grand Moyen-Orient : un moment d'utopie internationale ?
- Le vieillissement actif sur la scène européenne
- Malaise dans la transmission : l'Université au défi des mutations culturelles contemporaines
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S'inscrire Alertes e-mail - Critique internationale Cairn.info respecte votre vie privéeL’agenda international du début de l’année 2004 a été dominé par l’initiative américaine en faveur d’un « Grand Moyen-Orient » dont les principaux axes ont été discutés – et révisés – au sommet du G8 de Sea Island (Georgie) au mois de juin 2004. Cette initiative s’inscrivait dans le prolongement du discours de George W. Bush encourageant la mise en œuvre d’une « politique de liberté déterminée » au Moyen-Orient (« a forward policy of freedom ») au motif que « soixante années d’indulgence et de compromissions des nations occidentales avec un Moyen-Orient privé de liberté avaient échoué à contenir les menaces émanant de la région » [1] [1] Discours prononcé lors du vingtième anniversaire de la...
suite. L’annonce d’une rupture dans la politique étrangère américaine permettait d’apporter une justification ex post à la guerre en Irak dont la reconstruction s’inscrivait dès lors dans le cadre plus large de la réforme démocratique d’un Moyen-Orient décrit comme le creuset des nouvelles menaces internationales. Moins d’une semaine après avoir été communiqué aux chancelleries intéressées, le document préparatoire destiné aux « sherpas » du G8 a été publié in extenso par le quotidien arabe à diffusion internationale al-Hayat dans son édition du 13 février 2004. Cette « fuite » était en soi révélatrice du désir de l’administration américaine de contourner les régimes afin de prendre à témoin les sociétés civiles de sa volonté d’introduire des changements structurels dont elles seraient les principales bénéficiaires. Cette première épure était également l’occasion de mieux faire comprendre la signification des appels de l’administration américaine en faveur d’un « remodelage démocratique du Moyen-Orient » après l’élimination du régime de Saddam Hussein en Irak. Couvrant une zone hétérogène de 22 États arabes, auxquels s’ajoutent l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, la Turquie et Israël, le document de travail américain appelle à une « impulsion démocratique » qui briserait le carcan de la corruption et de la dictature. Ses auteurs s’appuient sur les deux derniers rapports de l’UNDP sur le développement humain dans le monde arabe rédigés par une cinquantaine d’universitaires originaires de la région en 2002 et 2003. Ils reprennent notamment à leur compte le diagnostic, établi dans le premier rapport, des trois « déficits » – « de liberté, de connaissance et d’émancipation des femmes » – qui expliqueraient la stagnation politique et sociale du monde arabe. Pour l’administration américaine, ces trois déficits « ont contribué à créer les conditions qui menacent aujourd’hui les intérêts nationaux de tous les membres du G8 ». La démonstration repose sur l’existence d’un lien, plusieurs fois souligné, entre l’exclusion socio-économique de franges de plus en plus importantes de la population arabe et les menaces terroristes dans les sociétés occidentales : « Tant que le groupe des individus économiquement et politiquement exclus continuera à augmenter, nous serons les témoins d’une aggravation de l’extrémisme, du terrorisme, du crime international et des migrations illégales ». Ce lien entre marginalisation politique et risque terroriste figurait déjà dans le premier rapport. Le rappeler permet de promouvoir une vision globale des difficultés de la région, et de refuser un traitement exclusivement sécuritaire de la menace terroriste. Le second rapport, quant à lui, exprimait une inquiétude face aux méthodes policières et autoritaires utilisées par les pays occidentaux dans leur lutte contre le terrorisme, de telles mesures ne pouvant que constituer un encouragement à la répression dans les pays arabes. Il préconisait donc d’adopter une conception beaucoup plus large du concept de sécurité, au nom de la nécessité « de tarir les sources politiques et économiques du terrorisme » [2] [2] « Après tout, selon une conception étroite de la sécurité,...
suite. Un climat de liberté politique était dès lors une condition préalable à la mise en place d’une « société de la connaissance » (« knowledge society ») conçue comme le meilleur moyen de moderniser les sociétés arabes.
2 Les renvois fréquents au contenu de ces deux rapports indiquent que l’effort de réforme contenu dans le document de travail américain, même s’il concerne des États non arabes, vise au premier chef le monde arabe, au cœur géographique du Grand Moyen-Orient : « Les statistiques qui décrivent la situation actuelle dans le GMO sont inquiétantes : le PNB cumulé des 22 États de la Ligue arabe est inférieur à celui de l’Espagne ; environ 40 % des adultes arabes – 65 millions d’individus – sont analphabètes, et les deux-tiers sont des femmes ; plus de 50 millions de jeunes gens vont arriver sur le marché du travail en 2010, 100 millions en 2020 et il faudra créer au minimum 6 millions d’emplois par an pour absorber ce surcroît de main-d’œuvre. Si le taux de chômage actuel persiste, il touchera dans la région 25 millions d’individus en 2010 » [3] [3] Voir le journal al-Hayat du 13 février 2004, et sa traduction...
suite.
3 Le projet de Grand Moyen-Orient prend acte du rôle joué par les sociétés du Moyen-Orient dans la production d’une menace transnationale inédite dans les relations internationales contemporaines. La violence n’est plus directement reliée à l’action agressive d’un État mais surgit au sein de sociétés frustrées de participation politique et de bien-être matériel. En ce sens, le document de travail adressé aux membres du G8 reconnaît la réalité d’une rupture fondamentale dans le jeu international, ainsi que le rôle joué par le Moyen-Orient dans l’accomplissement de cette mutation. Cette rupture peut se résumer par un constat : au sein du monde arabe et musulman, ce sont principalement les acteurs sociaux qui ont acquis la capacité de définir l’ennemi et non plus les États [4] [4] Sur cette problématique, voir Bertrand Badie, L’impuissance...
suite. On peut très brièvement esquisser la généalogie de cette évolution. L’Égypte a perdu la maîtrise de cette capacité politique avec la signature du traité de Camp David ( 1979), tandis que d’autres États (Syrie, Irak, Libye) en ont fait un usage strictement rhétorique qui a contribué à les discréditer aux yeux de leurs populations. Dès le début des années 1970, avec presque deux décennies d’avance sur le « temps mondial », la dynamique de la guerre froide a cessé de produire ses effets dans la région. Juste après la guerre de 1973, les États-Unis ont durablement garanti la supériorité militaire d’Israël sur ses voisins arabes, et brisé les velléités d’un recours à l’arme pétrolière de la part des pays arabes producteurs. Issus d’une région stabilisée sur le plan stratégique, mais ni politiquement ni socialement pacifiée, des individus et des groupes se sont alors déplacés en direction de l’épicentre de la guerre froide, vers le sous-continent indien, au Pakistan et en Afghanistan. Dans un contexte marqué par la neutralisation définitive de l’Égypte sur le front israélo-arabe au début des années 1980 et la défaite de l’OLP au Liban deux ans plus tard, les volontaires arabes sont partis combattre un ennemi de substitution en Afghanistan. Ce n’est pas un hasard si la guerre en Afghanistan contre l’Union Soviétique a servi de matrice idéologique aux militants jihadistes qui ont frappé les États-Unis le 11 septembre 2001. Pour ces volontaires, la « victoire » sur l’Union Soviétique a également représenté une victoire sur les différents États arabes – dont ils étaient originaires –, incapables de remporter le moindre succès sur le terrain militaire et dirigés par des élites corrompues. Leur capitale pendant les années 1980, la ville de Peshawar au Pakistan, a abrité un microcosme idéologique à l’intérieur duquel toutes les variantes de l’islamisme radical ont été en interaction. Les débats qui ont eu lieu entre les différentes madâfât (maisons d’accueil) arabes ont produit une idéologie qui s’est principalement définie par son hostilité aux États et à leurs compromissions. Malgré le rôle indéniable joué par ces derniers dans le succès de la guérilla anti-soviétique, les volontaires arabes ont considéré, sur le mode du déni, que leur intervention avait altéré la pureté de la cause et corrompu le sens du sacrifice d’une partie des moudjahidin[5] [5] Sur la guerre en Afghanistan comme guerre contre les États,...
suite. La guerre en Afghanistan marque donc un moment charnière dans l’histoire récente des relations internationales, puisqu’elle a entraîné la privatisation de l’utopie et de la violence au profit de groupes et de réseaux qui ont constitué, à cette période, leurs mythes fondateurs et leurs figures héroïques.
4 Sans retracer le déroulement de ce processus, les auteurs du document américain prennent acte de ce que la menace ne doit plus être appréhendée exclusivement en termes stratégiques et étatiques, puisque son origine réside dans l’intimité même des sociétés musulmanes et dans l’action des entrepreneurs religieux qui redéfinissent les frontières de l’identité et de l’altérité. Du Maroc au Pakistan, c’est bien l’identification de cette nouvelle menace qui donne sa cohérence au cadre géographique défini par le GMO. L’appartenance islamique en est le seul dénominateur commun, la présence d’Israël s’expliquant par l’anticipation de ce que pourrait être un Moyen-Orient réconcilié avec un État hébreu implicitement présenté comme le modèle à suivre pour hâter l’avènement d’un environnement régional démocratisé. Bien qu’annoncé par une administration qui a lancé deux guerres successives contre des États du Grand Moyen-Orient, le projet reconnaît implicitement que le changement ne peut se faire exclusivement au moyen d’une politique de puissance, même si cette politique est volontiers présentée comme une condition indispensable pour briser le statu quo ante.
5 La mise en œuvre d’un programme de démocratisation du Moyen-Orient est censée empêcher la dissémination de la violence sociale dans l’espace mondial. Selon les néoconservateurs qui sont à l’origine de cette nouvelle vision géopolitique du Moyen-Orient, la structure de paix mise en place après la fin de la guerre froide autour de la conférence de Madrid – et, ultérieurement, autour du processus d’Oslo – a eu des effets ambivalents en termes de sécurité : certes, elle a garanti la stabilité politique des régimes arabes, mais elle a également accru le poids d’une menace sociale et religieuse essentiellement dirigée contre les sociétés occidentales [6] [6] Selon Martin Indyk, ancien responsable chargé du Moyen-Orient...
suite. Les élites politiques arabes ont pu arguer de l’existence d’une contestation religieuse pour obtenir une aide économique de Washington, tout en pressant l’administration américaine d’intervenir auprès de son allié israélien pour le convaincre de maintenir les conditions d’un processus de paix avec les Palestiniens. Les attentats du 11 septembre 2001 apparaissent rétrospectivement comme la conséquence de cette politique trop accommodante des régimes arabes jugés coupables d’avoir acheté leur paix sociale et politique en détournant le mécontentement de leurs populations vers la politique étrangère américaine. Dans cette perspective, les ressorts de l’anti-américanisme auraient finalement peu à voir avec le conflit israélo-palestinien. Pour être compris – et donc traité –, cet anti-américanisme doit être avant tout relié aux contextes politiques nationaux. Tel qu’il est conçu, le projet de Grand Moyen-Orient a pour but d’empêcher que des régimes « amis » comme celui de l’Arabie Saoudite ou de l’Égypte puissent se prévaloir d’un lien fort avec les États-Unis sur le plan stratégique tout en maintenant, même de façon passive, les conditions d’une culture du jihâd dans leurs sociétés respectives.
6 Cette nouvelle approche fait suite à une démarche similaire adoptée par le gouvernement d’Ariel Sharon. En effet, pour les milieux du Likoud, le processus d’Oslo a été une hérésie dans la mesure où il faisait dépendre la sécurité d’Israël de la propension de l’Autorité palestinienne à participer à la lutte contre le terrorisme. Du coup, la capacité de contrôler les milieux hostiles à la paix constituait pour cette dernière un moyen d’obtenir des concessions israéliennes sous la forme de retraits des territoires occupés. Cette garantie sécuritaire – plus ou moins grande selon le degré d’avancement du processus de paix – n’était plus de mise en cas de dégradation du processus, l’Autorité palestinienne ne voulant pas prendre le risque d’une guerre civile qui ne serait pas justifiée par l’acquisition d’une réelle base territoriale. Pour le nouveau gouvernement israélien, il convenait donc de renverser l’équation sécuritaire contenue dans les accords d’Oslo – la sécurité contre les territoires – en faisant de l’élimination totale de la violence palestinienne un préalable à une hypothétique reprise des négociations devant être établies sur de nouvelles bases unilatéralement définies par Ariel Sharon.
7 La recherche de relais sociaux n’est pas une nouveauté dans le répertoire d’action de la diplomatie américaine. En misant sur les élites issues des classes moyennes libérales, les analystes américains renouent, en partie, avec la sociologie développementaliste des années 1960, qui voyait dans la « nouvelle classe moyenne » le principal facteur de changement social au Moyen-Orient [7] [7] Voir Manfred Halpern, The Politics of Social Change in the...
suite. La science politique américaine venait alors au secours d’un dessein géopolitique défensif qui ne se déclinait pas en termes de remodelage des régimes politiques, mais plutôt en termes de résistance face à une menace soviétique perçue aussi bien dans sa dimension stratégique et militaire que dans sa dimension sociale et intérieure. Le vide laissé en matière de pouvoir par la France et la Grande-Bretagne après l’expédition de Suez en 1956 pouvait dès lors être comblé par un système d’alliances, explicites ou implicites, entre les États-Unis – nouvelle puissance mondiale dépourvue de tout héritage colonial dans la région – et les nouvelles élites nationalistes appelées à diriger le Moyen-Orient décolonisé. À l’époque, la modernisation était conçue sur un mode autoritaire : l’officier anticommuniste représentait l’instrument privilégié du développement intérieur. En brisant l’influence des partis communistes locaux, il était censé faire barrage à l’Union Soviétique dans la région. Aujourd’hui, les promoteurs du changement définissent davantage la nouvelle classe moyenne par ses aspirations libérales que par son statut socio-économique. Le modèle des élites modernisatrices de l’ancienne école – qui correspond assez bien aux élites baasistes des années 1960 et 1970 qui ont dirigé l’Irak et la Syrie – est remplacé par celui d’élites urbaines issues de la modernisation autoritaire des années 1960 et soucieuses d’accéder au pouvoir politique après plusieurs décennies de dictature. Tout en encourageant la démocratisation, le projet américain vise implicitement à mettre en place un nouvel ordre arabe qui passerait par un réalignement des allégeances au profit de l’État, une autre représentation de soi et du monde et la fin des solidarités religieuses ou nationalistes arabes. Dès lors, les élites libérales sont censées incarner les espoirs d’un constitutionnalisme qui viendrait consolider les cadres nationaux au détriment des courants transnationaux.
8 Si le diagnostic qu’il porte sur l’état des sociétés arabes est tout à fait pertinent, le projet du GMO soulève de nombreuses interrogations relatives à la crédibilité même de l’initiative américaine.
9 La première de ces questions concerne la capacité – et la volonté – américaine de modifier en profondeur ses relations avec des régimes arabes « amis ». Des régimes tels que celui de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte ou de la Jordanie sont indispensables au fonctionnement du dispositif militaire et diplomatique américain et rien ne garantit qu’un « remodelage démocratique » dans ces pays permettrait aux États-Unis de conserver les mêmes avantages stratégiques. La question se pose très concrètement en Arabie Saoudite, où les milieux favorables à une réforme de l’institution religieuse wahhabite sont également les plus nationalistes et les plus hostiles à la présence américaine dans la péninsule. En Jordanie, un Parlement qui remplirait son rôle d’instance de contrôle et de décision remettrait inévitablement en cause l’existence d’une base militaire américaine à l’est du pays ainsi que la mise en œuvre d’une étroite politique de coopération en matière de sécurité entre les Hachémites et le nouveau régime irakien. Par ailleurs, dans ce même pays, la création d’une véritable société civile passerait par la suppression d’un régime électoral qui exclut les classes moyennes urbaines et augmente la représentativité des zones tribales et rurales, soutiens traditionnels du régime. Alors que le précédent constitué par les accords d’Helsinki vis-à-vis des sociétés de l’Europe de l’Est est souvent cité comme modèle par les promoteurs du GMO, on touche ici aux limites d’une comparaison avec le Moyen-Orient : pour les sociétés est-européennes, en effet, les États-Unis représentaient une promesse de libération vis-à-vis de l’Union Soviétique ; pour les sociétés du Moyen-Orient, une démocratisation offrirait au contraire l’occasion d’affirmer leur émancipation par rapport à la tutelle américaine. Dans cette région, ce sont les régimes qui sont les alliés des États-Unis, tandis que les opinions leur sont plutôt hostiles. D’une certaine façon, ce sont les néoconservateurs américains qui ont eux-mêmes provoqué un dilemme entre sécurité des sociétés et puissance des États, sans clairement prendre la mesure de la contradiction logique à laquelle les menait leur raisonnement. Les régimes autoritaires arabes assument leur relation de subordination vis-à-vis du système international et des États-Unis ; c’est dans cette acceptation que réside d’ailleurs en partie la raison de leur longévité. Si le lien établi par le GMO entre autoritarisme et risque terroriste est valide, une démocratisation sincère se traduira par un surcroît de sécurité pour les citoyens américains, à l’intérieur de leurs frontières comme au dehors, et, simultanément, par la diminution du niveau de la puissance américaine au Moyen-Orient, logiquement induite par la participation des populations arabes au processus de décision politique. Il s’agirait alors moins d’une révision que d’une révolution stratégique, puisque le Moyen-Orient a représenté le premier succès américain dans la lutte contre l’influence soviétique (qui a progressivement disparu après 1973), et que la zone a constitué l’espace où l’unilatéralisme américain s’est affirmé avec force, bien avant la fin de la guerre froide. À plus court terme, les exigences de la lutte contre le terrorisme, la dégradation de la situation en Irak et le cours élevé du baril de pétrole sont autant de rappels au principe de réalité dans les relations américano-arabes.
10 En outre, et les Européens n’ont pas manqué de le souligner immédiatement, le projet ne mentionne à aucun moment la nécessité de reconstruire un cadre de négociations entre Israéliens et Palestiniens. Il ignore ainsi des pans entiers du dernier rapport de l’UNDP sur l’occupation israélienne, accusée de « geler des opportunités pour la croissance, la prospérité et la liberté dans toute la région, et pas seulement dans les territoires occupés palestiniens ». Cette lacune volontaire va d’ailleurs à l’encontre des ambitions proclamées par le GMO. En délaissant, depuis 2000, un processus dont les États-Unis étaient à la fois les parrains et les garants, l’administration Bush a facilité les conditions d’une régionalisation du conflit et d’une culturalisation de ses enjeux, du Maroc au Pakistan. Cette régionalisation était d’ailleurs souhaitée, sur la scène palestinienne comme ailleurs, par les acteurs les plus radicaux pour lesquels Yasser Arafat avait commis l’erreur stratégique de couper le peuple palestinien de son environnement arabe et islamique. Les accords d’Oslo avaient en effet restitué au conflit israélo-palestinien sa dimension politique et territoriale originelle. En cherchant à concilier les aspirations contradictoires de deux peuples pour la maîtrise d’une seule terre, le processus de paix rendait illégitimes les tentatives visant à culturaliser l’affrontement pour l’élargir à l’ensemble de la oumma. Pour que la logique politique puisse s’imposer à une logique religieuse fortement conflictuelle – et largement déterritorialisée – l’Autorité palestinienne devait fournir des résultats tangibles – c’est-à-dire des gains territoriaux – qui seuls pouvaient convaincre l’opinion palestinienne, et, au-delà, l’opinion arabe en général, des mérites de la négociation. Une réussite du processus ne ferait certes pas disparaître les acteurs jihadistes, mais elle brouillerait leur discours auprès des sociétés arabes et islamiques, tout en limitant considérablement leur capacité à s’emparer de la question palestinienne pour en redéfinir, sur un mode essentialiste, le sens et les enjeux. Dans la mesure où la figure de Yasser Arafat incarnait depuis plus de trente ans le principe de « l’indépendance de la décision palestinienne », sa mise à l’écart du jeu politique régional et international après l’échec de Camp David a contribué à affaiblir les ressorts du nationalisme palestinien, au même titre que l’absence d’effort en vue de relancer une négociation israélo-palestinienne. Si la nouvelle direction palestinienne se retrouve à son tour privée de perspectives diplomatiques et d’interlocuteurs sur le plan international – en particulier d’interlocuteurs américains –, le temps politique perdu par la communauté internationale sera reconverti en temps religieux gagné par des acteurs identitaires de type jihadiste, avec toutes les conséquences que cela implique pour l’avenir.
11 Les analyses américaines souffrent donc d’une myopie plus ou moins délibérée. Elles se fondent sur un constat – la radicalisation du discours dans les instituions religieuses de la région – tout en ignorant les conséquences d’une passivité volontaire qui a favorisé l’éclatement des cadres de la négociation. Attribuer les causes de cette radicalisation aux pratiques non démocratiques des régimes arabes peut conférer une cohérence idéologique à la réponse américaine aux attentats du 11 septembre 2001, mais ne saurait pour autant décrire fidèlement les enchaînements et les processus qui ont radicalisé les sociétés de la région.
12 À l’évidence, le document de travail n’aurait pas pris une telle importance s’il ne s’inscrivait pas dans le débat lancé par les néoconservateurs sur la nécessité d’un « remodelage démocratique » du Moyen-Orient. Pourtant, par delà l’effet d’annonce et l’émotion soulevée par le texte auprès des dirigeants de la région, il existe un décalage flagrant entre la sévérité du diagnostic porté sur les sociétés arabes et la modestie des mesures proposées. Ces mesures – contrôle des processus électoraux, formation des juges et des journalistes, soutien aux ONG, programme de lutte contre l’illettrisme, promotion des femmes, projets de micro-financement – confortent davantage une logique de libéralisation, déjà engagée dans certains pays arabes comme le Maroc, la Jordanie ou l’émirat de Bahrein, qu’une véritable dynamique de démocratisation qui mettrait en danger les bases autoritaires des pouvoirs en place. L’aide proposée aux gouvernements arabes n’est nullement subordonnée à l’introduction de mécanismes représentatifs ou à l’ouverture des systèmes politiques. Le discours sur les pratiques de « bonne gouvernance » emprunte le langage déjà utilisé par les organisations financières internationales auprès de leurs créditeurs arabes. En définitive, l’administration américaine a formulé un souhait contradictoire, celui d’une démocratie sans incertitudes et sans risques politiques pour leurs propres intérêts. Ce sont des régimes autoritaires et alliés – l’Égypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie – qui ont apporté leur contribution passive à la guerre américaine contre l’Irak, en laissant transiter soldats et matériels, quand le Parlement turc démocratiquement élu s’opposait au déploiement de troupes américaines à la frontière turco-irakienne. Cette leçon de réalisme politique mériterait de ne pas être oubliée.
13 N’ayant pas été consultés, les gouvernements arabes ont refusé avec une belle unanimité « une réforme imposée de l’extérieur ». Le thème de l’authenticité culturelle est venu renforcer l’idée selon laquelle « les pays arabes étaient déjà engagés sur la voie du développement, de la modernisation et de la réforme, conformément aux intérêts et aux valeurs de leurs peuples » [8] [8] Déclaration commune de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite,...
suite. Parallèlement à ces déclarations, les régimes arabes ont mobilisé les associations de la « société civile » directement sous leur contrôle pour témoigner de leurs bonnes intentions [9] [9] En Égypte, le Conseil national pour les droits de l’homme,...
suite. La déclaration de Tunis, par laquelle s’est achevé en mai 2004 un sommet de la Ligue arabe exceptionnellement ajourné en avril de la même année, exprimait la volonté commune des États arabes de « renforcer la liberté d’expression, de pensée, de croyance, et de garantir l’indépendance de la justice ».
14 Certains observateurs n’ont pas été dupes de l’empressement des dirigeants arabes à mobiliser le langage de la réforme [10] [10] Comme le fait remarquer Adnan Abou Aoudeh, ancien conseiller...
suite. Le sociologue égyptien Nader Fergani, responsable des rapports de l’ONU sur le développement arabe dont le projet américain s’était largement fait l’écho, a immédiatement condamné l’utilisation de son travail par une administration « qui a manifesté son indifférence à l’égard des aspirations des Arabes [et] a imposé Israël dans le tissu du Grand Moyen-Orient sans mentionner le recouvrement par les Palestiniens de leurs droits légitimes » [11] [11] Voir Nader Fergani, « La critique du projet de Grand Moyen-Orient :...
suite. Les islamistes ont mis en doute la sincérité du projet américain, en dénonçant la fabrication de nouveaux instruments pour justifier une intervention occidentale tous azimuts dans l’intimité des sociétés arabes et musulmanes. Certains y ont vu une tentative machiavélique ayant pour but d’émietter la oumma sur une base ethnique et religieuse, au nom de la défense des droits culturels des minorités [12] [12] Voir, par exemple, Saber al-Muqbil, « Le Grand Moyen-Orient…...
suite. Pour le secrétaire général du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, l’argument démocratique invoqué par les Américains à l’appui de leur intervention en Irak, après celui des armes de destructions massive inexistantes et du lien imaginaire entre Saddam Hussein et al-Qaïda, a été à son tour démenti par la révélation des tortures pratiquées dans la prison d’Abou Ghraïb. La dénonciation de l’incohérence entre le contenu du projet et l’identité de son promoteur est un thème partagé par les trois courants – islamiste, nationaliste et libéral – qui composent aujourd’hui le spectre des oppositions politiques dans le monde arabe. Les atteintes aux conventions de Genève à Abou Ghraïb ou à Guantanamo, ainsi que le vote du Patriot Act aux États-Unis, ont considérablement affaibli la prétention américaine à dire le droit à l’échelle mondiale. De même, les critiques de l’administration Bush contre la chaîne satellitaire al-Jazira ont été jugées contradictoires avec les déclarations de principe en faveur de la liberté d’expression dans la région. Cependant, l’adoption d’un discours nationaliste en phase avec l’opinion publique a aussi fonctionné comme un piège pour de nombreux intellectuels libéraux, les contraignant à endosser la même posture indignée que leurs dirigeants, au point de rejeter en bloc les idées contenues dans le Grand Moyen-Orient – idées qu’ils avaient acceptées lorsqu’elles avaient été formulées par les deux rapports des Nations unies sur le développement humain dans le monde arabe. Ces documents, d’une qualité d’analyse remarquable, constituent en effet une sorte d’équivalent pour les sociétés arabes de ce que fut la déclaration d’Helsinki pour les dissidents d’Europe de l’Est. L’une des clés de leur succès tient à la qualité de l’acteur qui en est à l’origine, tant les Nations unies représentent pour les secteurs réformistes arabes un moyen de renouer avec un cadre universel et de refuser l’amalgame entre mondialisation et États-Unis.
15 En fait, l’initiative américaine sur le Grand Moyen-Orient plaçait les intellectuels libéraux arabes devant la même difficulté que la guerre en Irak. Ceux qui étaient opposés à la guerre ne pouvaient répondre à la question de savoir comment les régimes arabes pouvaient évoluer vers une démocratisation sincère, à l’intérieur de sociétés qui n’ont jamais connu de révolution politique capable de fédérer différents groupes sociaux autour des mêmes valeurs. Ceux qui étaient, au contraire, favorables à l’intervention américaine, au nom du principe selon lequel le changement n’est possible qu’à la condition d’être provoqué par un choc exogène, ne pouvaient pas non plus répondre à la question de savoir si un tel changement ne risquait pas au contraire de discréditer le modèle démocratique, en l’assimilant à une nouvelle forme de colonialisme pouvant justifier d’autres interventions militaires et d’autres tentatives de domination.
16 Ce dilemme relance ainsi un débat plus ancien dans la région sur la capacité des élites libérales à réformer leur système social et politique sans passer pour des agents de l’étranger au sein de leurs propres sociétés. Le dépasser consiste pour ces élites à enraciner la référence démocratique dans l’héritage intellectuel arabe et à réaffirmer l’actualité d’une modernité qui trouve sa source au milieu du XIXe siècle dans le mouvement culturel de la nahda (renaissance). Cette dynamique intellectuelle, qui reposait sur des couches sociales sécularisées, était caractérisée par un double processus de subjectivation et de rationalisation. La libération progressive de l’individu par rapport aux identités prescrites donna lieu aux premières expériences littéraires romanesques, tandis que l’émergence d’une raison politique inspirée de l’expérience constitutionnelle européenne remettait en cause les principes établis de l’obéissance à l’autorité. La nahda n’était pas pensée comme un processus d’imitation de l’Occident, mais comme une recherche de modernité capable d’accroître la cohésion des sociétés arabes face au défi lancé par l’hégémonie européenne. Renouer avec cette inspiration conduit aujourd’hui ces milieux libéraux à présenter la démocratisation comme une ressource des États face aux injonctions américaines. Le pacte social, qui reposait sur la capacité des régimes de délivrer des richesses publiques en échange de l’apathie politique des masses, peut de moins en moins fonctionner dans un contexte d’ajustement structurel et de baisse des dépenses de l’État. Prendre en compte les aspirations de leurs sociétés permettrait aux gouvernements arabes de mieux résister aux pressions étrangères, au lieu de s’appuyer sur des forces exogènes pour se protéger contre leurs propres populations [13] [13] C’est dans cet esprit que Ghassan Salamé, en sa double...
suite. Une telle construction intellectuelle permet de refuser nominalement le projet américain du Grand Moyen-Orient, confortant ainsi le statut des libéraux arabes vis-à-vis des courants populistes comme de leurs propres gouvernements, tout en acceptant mezza voce l’essentiel du diagnostic contenu dans l’initiative américaine. Cette démarche a une dimension préemptive ; sa fonction est d’empêcher les gouvernements de se saisir d’une thématique nationaliste pour bloquer la réforme et définir son contenu dans l’espoir de la neutraliser. Elle s’inscrit enfin dans un cadre universaliste, puisque le gain d’une légitimité démocratique augmenterait la capacité des États arabes de défendre à l’extérieur les droits nationaux des Palestiniens et des Irakiens.
17 La déclaration d’intention (« Partenariat pour le progrès et pour un avenir commun avec la région du Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord ») et le programme de travail qui en est issu (« Le plan du G8 à l’appui de la réforme »), adoptés lors du sommet du G8 ( 8-10 juin 2004), constituent une version considérablement édulcorée du projet initial. Les contre-pro-positions successives – allemande tout d’abord, française ensuite, francoallemande enfin – ont pris en compte les susceptibilités officielles arabes contre une réforme « imposée de l’extérieur ». Le succès de la réforme, énonce le texte du G8 rebaptisé « Moyen-Orient élargi », « dépend des pays de la région, car le changement ne saurait être, ni ne pourrait être, imposé de l’extérieur ». Il n’est plus question d’une relation directe entre les gouvernements du G8 et les sociétés civiles en dehors du contrôle des États. L’accès aux sociétés restera ainsi verrouillé par des régimes habiles à créer leurs propres associations de défense des droits de l’homme. Les rencontres entre les milieux d’affaires et les sociétés civiles censées « accompagner en parallèle » la réunion d’une structure de concertation intergouvernementale (le « Forum pour l’avenir ») remettent les dirigeants du Moyen-Orient en position de choisir eux-mêmes les représentants de la « société civile » habilités à formuler leurs demandes auprès des ministres du G8. Le « Partenariat pour le progrès » et le « Plan du G8 à l’appui de la réforme » insistent sur le rôle dévolu au « monde des affaires » et aux « décideurs économiques » en tant que « partenaires à part entière » dans l’accélération des réformes, en postulant, par analogie avec la formation de l’espace public dans les sociétés européennes de l’Ouest, l’existence d’une autonomie et d’une capacité d’initiative des entrepreneurs arabes vis-à-vis des pouvoirs politiques, là où une telle autonomie reste aujourd’hui largement illusoire. On voit mal comment de telles instances pourraient briser les ressorts économiques de l’autoritarisme, et en vertu de quoi les milieux qui en bénéficient aujourd’hui devraient s’associer à une entreprise de transformation qui mettrait fin aux avantages économiques acquis grâce à leur proximité avec le pouvoir politique. Les plus gros entrepreneurs sont souvent issus de la classe dirigeante, ce qui leur permet d’acquérir marchés et monopoles sans la moindre concurrence [14] [14] En Syrie, où 60 % de la population a moins de 20 ans,...
suite. La mise en place d’un environnement juridique garanti par un État de droit apparaît comme un préalable à la création d’une société civile économique, et les programmes d’échange et de coopération prévus en matière judiciaire resteront inutiles en l’absence de changements structurels dans ce domaine. Les trois déficits ne sont plus présentés comme des enjeux de sécurité pour les membres du G8 et ces derniers ont réduit leurs ambitions à la présentation d’un « large éventail de possibilités que les gouvernements, les milieux d’affaires et la société civile de la région peuvent utiliser comme ils le souhaitent ». Nulle part il n’est fait mention de l’état des libertés publiques, sauf pour se satisfaire du vague engagement pris par les États arabes au moment du sommet de Tunis (mars 2004) de construire des « bases solides pour la démocratie ». L’aide proposée n’est soumise à aucune condition. De même, les mesures de contrôle pour la transparence électorale sont limitées au cas exceptionnel de l’Irak alors que le document de travail préconisait la constitution de commissions électorales indépendantes chargées de promouvoir des élections pluralistes dans l’ensemble des pays de la région. Le texte du G8 accepte enfin de prendre en compte la diversité des situations nationales, en laissant à chaque État la maîtrise du rythme des réformes et le soin d’établir ses priorités en la matière.
18 Dans sa volonté de développer les sociétés civiles arabes, le document de travail plaide pour une augmentation de l’aide versée aux ONG et aux associations de défense des droits de l’homme. Cette mesure, louable en soi, n’est pas suffisante pour garantir aux ONG l’autonomie nécessaire par rapport aux financements de bailleurs de fonds occidentaux. Contrairement à leurs gouvernements, les ONG arabes doivent recevoir une aide financière non soumise à condition politique, afin de préserver leur indépendance dans le choix de leurs programmes et de leurs objectifs. Sans cette garantie, les associations de la « société civile » ne seront pas à l’abri du précédent constitué en Égypte par l’affaire Saad al-Din Ibrahim [15] [15] Sociologue égyptien incarcéré parce que son association...
suite.
19 Récupérée par les États arabes, la réforme a changé de camp ; imperceptiblement transformée en projet de modernisation, elle est devenue paradoxalement une nouvelle source de légitimation pour les régimes, comme l’était l’objectif – qui reste encore à atteindre – du développement économique après le temps des indépendances. Le principal défi du « Moyen-Orient élargi » consiste donc à faire reposer l’effort de réforme sur des élites dirigeantes qui n’y ont aucun intérêt [16] [16] Joseph Samaha, l’éditorialiste du quotidien libanais...
suite. Les textes de Sea Island s’inscrivent dans la continuité du Partenariat euro-méditterranéen de Barcelone et de l’Initiative américaine pour le Moyen-Orient [17] [17] Voir le dossier de Critique internationale coordonné par...
suite. Les déclarations d’intentions voisinent avec des initiatives techniques beaucoup plus modestes, dans leur objet comme dans leurs méthodes. La grammaire plus traditionnelle des relations intergouvernementales a donc eu raison des (petites) audaces contenues dans le GMO.
20 Les déclarations de Sea Island ont parfois été présentées comme un succès de la diplomatie européenne, dans la mesure où celle-ci serait parvenue à infléchir les orientations initiales de la politique étrangère américaine dans la région. Rien n’est moins sûr. Du point de vue américain, cet infléchissement s’explique largement par la dégradation de la situation intérieure irakienne et la nécessité concomitante d’impliquer les Nations unies et les gouvernements européens dans la gestion de la crise, afin d’obtenir une légitimation rétrospective de leur intervention militaire et du gouvernement d’Iyad Allaoui qui en est issu (c’est d’ailleurs Robert Blackwill, membre du Conseil national de Sécurité et principal responsable de la mise en place du nouveau gouvernement irakien, qui a rédigé la dernière épure américaine présentée à Sea Island). En contrepartie, la diplomatie américaine a accepté sans grands sacrifices de prendre en compte les réactions arabes et les prudences françaises, comme l’illustrent le vœu pieux d’une application de la « feuille de route » israélo-palestinienne et la référence incantatoire à une réforme conçue comme un but en soi, détachée des sociétés et vidée de ses dimensions subversives pour les pouvoirs en place. En ce sens, l’opération apparaît plutôt comme un succès diplomatique pour l’administration américaine, qui a obtenu un début de reconnaissance internationale de son action en l’Irak en échange de concessions d’autant moins coûteuses que Washington n’était de toute façon pas disposé à payer le prix politique d’une démocratisation réelle au Moyen-Orient.
[ 1] Discours prononcé lors du vingtième anniversaire de la National Endowment for Democracy (Fondation nationale pour la démocratie), Washington DC, 6 novembre 2003. Sur le projet du Grand Moyen-Orient, voir le rapport de l’International Crisis Group (ICG), « The Broader Middle East and North Africa Initiative : Imperilled at Birth », Bruxelles-Amman, 7 juin 2004 ; Marina Ottaway, Thomas Carothers, « The Greater Middle East Initiative : Off to a False Start », Policy Brief, 29, mars 2004.
[ 2] « Après tout, selon une conception étroite de la sécurité, les gouvernements qui auraient le plus à perdre en accordant des libertés sont légitimés à gouverner d’une main de fer. La pertinence de cette logique n’a pas été oubliée par les forces de régression dans les pays arabes ainsi que dans d’autres pays. » United Nations Development Programme (UNDP), Arab Human Development Report, 2003, p. 22.
[ 3] Voir le journal al-Hayat du 13 février 2004, et sa traduction en anglais sur http ://english.daralhayat.com/.
[ 4] Sur cette problématique, voir Bertrand Badie, L’impuissance de la puissance. Essai sur les nouvelles relations internationales, Paris, Fayard, 2004.
[ 5] Sur la guerre en Afghanistan comme guerre contre les États, voir, par exemple, les textes rédigés par Abdallah Azzam, le fondateur du « Bureau des Services » ( maktab al-khadamât), premier réseau de recrutement de volontaires arabes, dans sa revue al-Jihâd : « Toutes les expériences précédentes, en Palestine et ailleurs, nous ont appris que la solution passait par la bouche des fusils. Transférer la question (afghane) à des instances internationales équivaut à en faire de la charpie et à la vouer à une mort certaine » (Peshawar, Pakistan, juillet 1986).
[ 6] Selon Martin Indyk, ancien responsable chargé du Moyen-Orient au Département d’État sous l’administration Clinton, « un consensus anti-américain s’est constitué, dans l’Égypte de Hosni Moubarak, entre les fondamentalistes religieux (à droite), qui considéraient les Américains comme des infidèles, les nationalistes panarabes (à gauche), pour lesquels les Américains étaient des impérialistes, et le régime lui-même, qui avait tout intérêt à ce que la classe intellectuelle égyptienne critique Israël et les États-Unis plutôt que les échecs du gouvernement. Rétrospectivement, les attaques du 11 septembre 2001 et les manifestations de haine vis-à-vis des États-Unis qu’elles ont alors suscitées dans le monde musulman peuvent être considérées comme les conséquences logiques de la conjonction de ces tendances » (« Back to the Bazaar », Foreign Affairs, 81 ( 1), janvier-février 2002, p. 75-88).
[ 7] Voir Manfred Halpern, The Politics of Social Change in the Middle East and North Africa, Princeton, Princeton University Press, 1963. Dans Political Order in Changing Societies, devenu un classique, Samuel Huntington a développé une vision moins optimiste et plus fonctionnelle, selon laquelle les régimes militaires seraient un « mal nécessaire » destiné à contenir les demandes sociales dans un contexte de développement économique accéléré (New Haven, Yale University Press, 1968).
[ 8] Déclaration commune de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite, février 2004.
[ 9] En Égypte, le Conseil national pour les droits de l’homme, dont les membres sont nommés par le gouvernement, a réclamé en avril 2004 la suspension de la loi sur l’état d’urgence, qui était en vigueur depuis 1981.
[ 10] Comme le fait remarquer Adnan Abou Aoudeh, ancien conseiller du roi Hussein et aujourd’hui figure respectée de l’intelligentsia libérale arabe, « les gens se demandent pourquoi ils devraient croire cette fois les promesses de leurs dirigeants, alors que ces derniers, en se reniant perpétuellement, les ont amenés à se faire à l’idée que l’appel à la réforme avait remplacé la réforme, comme les palabres sur le développement et la participation avaient remplacé le développement et la participation, et les propos sur la justice l’exercice même de la justice » ( The Daily Star, 11 mars 2004).
[ 11] Voir Nader Fergani, « La critique du projet de Grand Moyen-Orient : ce qui pousse les Arabes à refuser une réforme qui vient de l’extérieur », al-Hayat, 19 février 2004. L’auteur reproche également au projet de « négliger les moyens de sauver la feuille de route ». Selon lui, ce projet consiste « dans la pratique, à consacrer le fait accompli de l’occupation israélienne en Palestine et à légitimer son comportement barbare dans les territoires palestiniens occupés ».
[ 12] Voir, par exemple, Saber al-Muqbil, « Le Grand Moyen-Orient… un machiavélisme ridicule », al-Sabil (l’hebdomadaire des Frères Musulmans jordaniens), 23-29 mars 2004.
[ 13] C’est dans cet esprit que Ghassan Salamé, en sa double qualité d’ancien ministre libanais de la Culture et d’universitaire de renom, a déclaré, lors d’une conférence donnée à l’occasion d’une rencontre des ministres des Finances des différents pays arabes : « Nous sommes les petits-enfants de Kawakibi, qui était, il y a un siècle et demi, un adversaire déclaré du despotisme ; nous sommes les petits-enfants de Salamé Moussa, qui a contribué à libérer la femme ; nous sommes les héritiers du mouvement de la nahda arabe dont l’ambition nous a menés au seuil de l’indépendance nationale », voir Ghassan Salamé, « Vers un nouveau contrat entre l’État et la société » (en arabe), al-mustaqbal al-arabi, juin 2004.
[ 14] En Syrie, où 60 % de la population a moins de 20 ans, environ 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année. Même si le secteur privé assure près de 60 % de la production nationale, selon le Premier ministre syrien Naji al-Atri, ce secteur connaît de très graves difficultés de financement (la première banque privée a été ouverte en janvier 2004), ce qui oblige les entrepreneurs syriens à recourir au système bancaire libanais, avec toutes les « commissions » qu’implique un tel recours.
[ 15] Sociologue égyptien incarcéré parce que son association avait accepté un financement de l’Union européenne pour un programme de recherches consacrées à la transparence électorale en Égypte.
[ 16] Joseph Samaha, l’éditorialiste du quotidien libanais al-Safir, décrit ces élites comme « corrompues, sans légitimité, incapables d’entreprendre sérieusement la moindre réforme. On ne peut leur attribuer jusqu’à ce jour aucune réalisation politique, économique ou culturelle ; elles mettent la main sur l’argent public et taxent l’argent privé, ignorent l’arbitrage des lois, utilisent à leur profit la justice, les médias, l’appareil de sécurité (… ). Ses membres ne lisent aucun livre, ne regardent aucun film et sont incapables de participer à une discussion sérieuse (… ) qui traiterait d’autre chose que des modalités d’organisation clientéliste ou tribale du pouvoir », Éditorial du journal al-Safir, 11 juin 2004.
[ 17] Voir le dossier de Critique internationale coordonné par Béatrice Hibou, « Les faces cachées du Partenariat euroméditerranéen », 18, janvier 2003.
The Greater Middle East Project: A Short Moment of International Utopia ?
The Broader Middle East and North Africa Initiative announced by the Bush administration in early 2004 identified new international threats from within the heart of Muslim societies and advocated the establishment of a climate of political freedom and transparency to reduce the risks of terrorism. This initiative, however, suffered from a fundamental contradiction as genuine political democratization would enable sovereignist elements to call into question the underpinnings of American hegemony in the region. Moreover, in neglecting to address the Israeli-Palestinian problem, the instrumentalization of a democratic agenda by an external power weakens Arab democratic opposition movements within their own society. In the hope of building international consensus on Iraq, the version of the initiative adopted at the 2004 G-8 summit may be seen as an attenuated version of the original project in which the concern for “good governance” has prevailed over the desire for democratization.
Bernard Rougier « Champ libre Le Grand Moyen-Orient : un moment d'utopie internationale ? », Critique internationale 1/2005 (no 26), p. 79-94.
URL : www.cairn.info/revue-critique-internationale-2005-1-page-79.htm.
DOI : 10.3917/crii.026.0079.