2005
Critiques internationales
Lectures
Stories of Peoplehood.
The Politics and Morals of Political Membership
Christophe Jaffrelot
directeur de recherches au CNRS et directeur du CERI. Il travaille actuellement sur les questions du nationalisme et de la démocratie en Asie du Sud. Il a récemment codirigé, avec Alain Dieckhoff, Revisiting Nationalism. Theories and Processes (Londres, Hurst, 2005).
ROGERS M. SMITH
Stories of Peoplehood.
The Politics and Morals of Political Membership
Cambridge, Cambridge University Press, 2003,
236 pages.
Dès l’introduction de son ouvrage, Rogers Smith explique que les peuples acquièrent leur identité politique à travers des récits collectifs qui, s’ils reposent sur un
fond de vérité, n’en
sont pas mois des constructions s’inscrivant parfois dans un temps très long. Il
se propose de faire la théorie de ce phénomène tout en regrettant que les politologues lui aient accordé jusqu’à alors si peu d’attention. Le projet en lui-même présage d’emblée une lecture excitante. Malheureusement, la suite de
l’ouvrage ne correspond que de manière imparfaite au programme annoncé.
Tout d’abord, la nature de ces stories of peoplehood est des plus confuses.
L’auteur soutient qu’il ne s’agit pas de récits nationalistes classiques car il
entend s’intéresser au processus de people-making et non à ceux de nationbuilding, mais les principaux exemples qu’il donne-comme le « grand récit » kirghize et la légende du roi de Judée- sont au cœur de deux idéologies
nationalistes. Par ailleurs, parmi les groupes porteurs de stories of peoplehood, il
cite les Québécois, les Témoins de Jéhovah, l’AFL-CIO et Greenpeace, sans
révéler les grands récits autour desquels s’articulent les identités politiques de
ces groupes.
Enfin la construction du sense of peoplehood est présentée de façon réductionniste. Pour Rogers Smith, elle procède au premier chef de l’instrumentalisation de symboles d’identité par une strate dirigeante passée maître dans
l’art de « construire le peuple » – afin de se doter d’une base sociale – et qui,
en parallèle, n’hésite pas à recourir à son pouvoir de contrainte. L’auteur fait
ici l’impasse sur l’un des ressorts fondamentaux de la construction des identités politiques : le rapport à l’Autre, l’étranger, le barbare, qui structure,
voire surdétermine, l’identité de tant de groupes ethniques, de nations et
même de mouvements sociaux.
Si Rogers Smith sous-estime cet aspect majeur du sujet qu’il s’est donné, c’est
parce qu’il se concentre sur les facteurs endogènes aux sociétés porteuses de
ces récits. Il insiste sur la vocation de ces derniers à susciter dans les masses
l’allégeance envers des élites dirigeantes expertes en manipulation de symboles – une manipulation telle que ces masses finissent par être convaincues
que leur prospérité et leur valorisation symbolique passent par l’institutionnalisation de ces récits.
Smith est pourtant bien obligé de revenir à la question du rapport à l’Autre,
mais il le fait à son corps défendant et donc sur le mode de l’allusion. Il admet
ainsi que les récits collectifs donnent la pleine mesure de leur pouvoir de
légitimation identitaire lorsqu’un peuple se trouve dans une situation de vulnérabilité, notamment sous la pression d’une menace extérieure. Le premier
exemple qu’il invoque à l’appui de sa démonstration est la pittoresque History
of the Kings of Britain de Goeffrey de Monmouth, qui présente les Britanniques comme les descendants de Brutus, un fils d’Enée, le prince troyen fondateur de Rome. Ce récit serait né du sentiment d’infériorité de la Couronne
britannique et de ses sujets vis-à-vis des héritiers de Charlemagne et aurait eu
pour but de couper l’herbe sous le pied des Français qui, eux, prétendaient
descendre des survivants de la Troie antique. N’est-ce pas dans ce genre de
rivalités protonationalistes que s’enracinent de nombreuse stories of peoplehood ? Rogers Smith en convient, tardivement et de manière indirecte, sans
remettre en cause l’hypothèse centrale de la première partie de l’ouvrage
entièrement consacrée à ces récits.
La seconde partie, quant à elle, est explicitement normative. Elle consiste à
relever les différents moyens de désamorcer les antagonismes entre groupes
(voire entre civilisations) dont participent les « stories of peoplehood » (preuve,
si besoin en était, que le rapport à l’Autre joue un rôle clé dans l’élaboration
de ces récits). Rogers Smith présente longuement ses points d’accord avec
David Held, Will Kymlicka, John Rawls et Jürgen Habermas – non sans des
digressions assumées (une section s’intitule d’ailleurs « Six Elaborations and
Some Digressions ») – avant de conclure à la nature profondément irréaliste
de la posture universaliste, car celle-ci ne saurait selon lui dissoudre le pouvoir d’attraction des identités politiques qui s’enracinent dans les fameuses
stories of peoplehood. Il propose donc une autre solution : qu’on laisse
s’exprimer les particularismes – des plus modérés aux plus extrémistes
(néonazis compris) – et que les citoyens jugent sur pièces en exerçant leur
libre arbitre. Et de conclure : « En fait, je suis suffisamment adepte d’un
rationalisme optimiste hérité des Lumières pour penser, comme je l’ai déjà
suggéré, que les récits éthiquement fondateurs qui l’emporteront dans la
durée sont d’ordre historique et séculier » (p. 160) par opposition aux récits
mythiques – et mystificateurs – et d’inspiration religieuse.
Rogers Smith se propose d’explorer cette voie aux États-Unis, pays auquel il
consacre son dernier chapitre. Il écarte l’hypothèse d’une prise de pouvoir
durable par les fondamentalistes chrétiens au motif que, dans un tel cas de
figure, la meilleure parade « serait de se débarrasser de cette racaille bigote
[ pious rascals] dès les élections suivantes. Et si cela échouait, à cause, par
exemple, de leur remise en cause du suffrage universel, nous pourrions
recourir à des formes de désobéissance pacifique » (p. 184). Ce danger écarté,
le projet politique qu’il met en avant combine une décentralisation du pouvoir jusqu’à l’échelon local, l’essor de mouvements sociaux au rayonnement
transnational et la promotion du droit international. En somme, un dispositif
propre à établir « un monde au peuple politique modéré ».
Les États-Unis ont naturellement vocation à jouer un rôle décisif dans cette
réforme globale. À ce propos, Smith dégage quelques pistes sans éviter,
hélas, l’essayisme bavard et l’angélisme. Alors qu’on aimerait connaître la
story of peoplehood qui permettra aux États-Unis d’être à la hauteur de leur
destin de pionnier dans un monde en pleine confusion – pour reprendre les
termes de Rogers Smith –, celui-ci se contente de prescriptions certes
louables mais vagues et normatives. Au lieu d’engendrer une société
« postethnique » comme le recommande Hollinger qu’il discute longuement, le pays devrait permettre à toutes les communautés d’avoir droit de cité
et de fonctionner telles des associations : « Si certaines personnes décidaient
de promouvoir une conception raciale de leur identité et de leur communauté, j’ai bon espoir qu’elles fassent reposer ces constructions sur une base
purement culturelle et volontaire de manière à n’engendrer qu’une forme
modérée de politisation des peuples » (p. 202). S’agissant de la régulation du
monde, Smith propose que les États-Unis soutiennent la participation accrue
des ONG et autres « syndicats transnationaux » aux organisations multilatérales comme l’OMC. Enfin, fervent partisan de la société civile internationale, il défend l’idée d’une citoyenneté à géométrie variable où pourraient se
superposer différentes formes de political peoplehood. Ce programme, qui se
veut une solution alternative à la politique de George W. Bush, reflète davantage l’engagement personnel de Smith que l’approche du social scientist suivie
dans la première moitié du livre. Privé de la moindre conclusion – où l’auteur
aurait pu synthétiser son argumentation pour la rendre cohérente –, l’ouvrage
manque d’unité. Mais, comme il l’écrit lui-même, « un livre court ne peut pas
tout dire » (p. 93).