Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630289
206 pages

p. 191 à 193
doi: en cours

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Lectures

no 28 2005/3

2005 Critiques internationales Lectures

Entre parenté et politique : développement et clientélisme dans le delta du Sénégal

Jean-Philippe Dedieu ancien élève de l’ESSEC, achève à l’EHESS une thèse de sociologie consacrée à « La prise de parole de l’immigration africaine subsaharienne en France ( 1960-2000) ». Il a récemment publié « L’intégration des avocats africains dans les barreaux français », Droit et Société ( 56/57,2004, p. 209-230) et « L’impérialisme de la voix. Théâtre français en Afrique et comédiens africains en France », dans Stéphane Dufoix, Patrick Weil (dir.), L’esclavage, la colonisation, et après... France, États-Unis, Grande-Bretagne (Paris, PUF, 2005, p. 323-353).
 
TARIK DAHOU Entre parenté et politique : développement et clientélisme dans le delta du Sénégal Paris, Karthala / Dakar, Enda Graf Sahel, 2004, 364 pages.
 
 
 
par
 
 
Issu d’une recherche doctorale soutenue en 2001, Entre parenté et politique traite de la combinaison de deux constructions sociales qui, bien qu’abondamment étudiées par l’anthropologie africaniste, ont le plus souvent fait l’objet d’analyses séparées. À partir d’une enquête de terrain menée dans un village situé à la périphérie lointaine de Saint-Louis, Tarik Dahou dessine en effet les lignes de force et de fracture d’un ordre politique qui s’articule autour du factionnalisme et de la parenté. Plus précisément, il décrit les conséquences sur l’organisation lignagère et politique du monde paysan de la libéralisation qui, adossée à des objectifs de gouvernance publique, s’est progressivement imposée depuis les années 1980 dans les politiques de développement conduites au Sénégal tant à l’échelle locale que nationale.
À cet égard, l’auteur poursuit une réflexion engagée par différents anthropologues, historiens et politistes de l’État sénégalais tels Jean Copans, Christian Coulon, Momar Coumba Diop ou Mamadou Diouf. En recourant à une grille d’analyse proche des travaux de Jean-François Bayart sur la « politique par le bas », Dahou s’attache à restituer les déterminants sociologiques et historiques des stratégies propres aux divers acteurs individuels et collectifs en présence, et plus particulièrement aux associations paysannes. Sa lecture critique de la littérature anthropologique et sociologique existante ainsi que la rigueur minutieuse avec laquelle il tire les enseignements de très nombreuses études de cas enrichissent notre compréhension des recompositions de l’ordre politique local aujourd’hui en cours.
Rappelant de manière détaillée la généalogie des pouvoirs dans le delta du Sénégal, l’auteur montre, dans la première partie de son ouvrage, que depuis la fin de l’époque coloniale l’État sénégalais a construit un appareil clientéliste qui, bien implanté dans les terroirs, lui a permis d’assurer sa pérennité, le plus souvent au détriment de la paysannerie. En effet, les grands projets nationaux comme le développement de l’irrigation, l’instauration de coopératives étatiques, l’essor de la riziculture ou encore la construction d’importants barrages n’ont pu ni résorber le déficit alimentaire récurrent ni enrayer la paupérisation de la population rurale, en raison des logiques de prébendes qui commandaient leur gestion. Au départ, de nature plutôt bureaucratique, ce clientélisme s’est progressivement transformé à partir des années 1980 sous l’effet des politiques de développement qui ambitionnaient de démocratiser l’accès aux ressources. À la capture des élites administratives a alors succédé la mainmise sur les opérateurs privés ou parapublics – et notamment les ONG – qui se sont multipliés à la faveur des programmes d’ajustements structurels.
C’est au terme de ce premier développement à vocation essentiellement synthétique que commence véritablement la présentation des résultats de l’étude originale entreprise par l’auteur, étude qui s’organise en quatre chapitres. Le premier porte sur l’agencement du système clientéliste. Par la reconstitution minutieuse des liens de parenté qui unissent la communauté villageoise prise ici comme terrain ethnographique, Dahou démontre que l’ordre politique local s’enracine dans toute une série de rapports hiérarchiques lignagers et partisans. Constitués au fil des alliances politiques et matrimoniales conclues par les protagonistes, ces rapports denses – et de ce fait contraignants – sont néanmoins mis à l’épreuve par la recomposition du paysage politique et économique sénégalais. En effet – c’est l’objet du chapitre suivant –, en imposant une monétarisation et une contractualisation croissantes des rapports sociaux, les politiques de développement ont induit une subtile recomposition des relations de dépendance traditionnelles. Les cadets ont ainsi pu s’affranchir en partie de la tutelle de leurs aînés en recourant aux financements bancaires pour l’acquisition ou l’exploitation de parcelles agricoles. Cependant, ces quelques progrès ne doivent pas faire oublier la persistance du système clientéliste.
En témoignent les dynamiques et les conflits politiques qu’intensifie le désengagement de l’État. Dans les deux derniers chapitres, l’auteur expose et analyse les procédés par lesquels certaines pratiques ou valeurs démocratiques sont acclimatées par le système politique local. Ainsi, dans les organisations collégiales paysannes, le vote à bulletin secret est moins l’aboutissement d’une délibération proprement dite que d’une succession de médiations entre les diverses factions, qui n’hésitent pas à recourir à la rumeur pour jeter le discrédit sur leurs concurrents. Dans le même ordre d’idées, la corruption n’est explicitement dénoncée que si les objectifs politiques ou économiques qu’elle était supposée servir n’ont pas été atteints. En outre, s’il est vrai qu’elle contribue à déstabiliser les rapports de force existants, la libéralisation permet également à certaines élites d’accumuler les ressources économiques allouées par les institutions privées supralocales et de les réinvestir sur le marché politique local. Alors qu’elle était censée affaiblir les logiques clientélistes et ouvrir un espace public délibératif, cette libéralisation n’a donc pas tenu ses promesses. Les notables ont en effet eu recours aux jeunes leaders dotés d’un capital professionnel gestionnaire et appartenant à leurs propres factions parentales afin de s’inscrire dans les nouvelles institutions marchandes et parapubliques et de tirer avantage des évolutions économiques et politiques en cours.
En définitive, l’originalité de l’ouvrage est de montrer que le factionnalisme s’enracine bien dans les hiérarchies lignagères et partisanes à l’échelle locale et ne s’émancipe véritablement de la parenté qu’à l’échelle nationale. Sans la description méticuleuse de cette articulation, dont la seconde composante aurait pu être développée de manière plus explicite, on ne peut comprendre la performativité et la pérennité d’un système clientéliste qui tisse ses réseaux en puisant dans le « politique lignager » des communautés villageoises. À ce titre, Entre parenté et politique est susceptible de retenir l’attention non seulement des spécialistes du continent africain mais aussi des chercheurs en science politique qui, attentifs aux effets induits par le développement du libéralisme dans les sociétés du Sud, ont cherché à traquer, sous l’avènement supposé d’une société civile, la perpétuation continûment reconfigurée de systèmes plus anciens.
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