2005
Critiques internationales
Lectures
Entre parenté et politique : développement et clientélisme dans le delta du Sénégal
Jean-Philippe Dedieu
ancien élève de l’ESSEC, achève à l’EHESS une thèse de sociologie consacrée à « La prise de parole de l’immigration africaine subsaharienne en France ( 1960-2000) ». Il a récemment publié « L’intégration des avocats africains dans les barreaux français », Droit et Société ( 56/57,2004, p. 209-230) et « L’impérialisme de la voix. Théâtre français en Afrique et comédiens africains en France », dans Stéphane Dufoix, Patrick Weil (dir.), L’esclavage, la colonisation, et après... France, États-Unis, Grande-Bretagne (Paris, PUF, 2005, p. 323-353).
TARIK DAHOU
Entre parenté et politique : développement
et clientélisme dans le delta du Sénégal
Paris, Karthala / Dakar, Enda Graf Sahel, 2004,
364 pages.
Issu d’une recherche doctorale soutenue en 2001, Entre parenté et politique
traite de la combinaison de deux constructions sociales qui, bien qu’abondamment étudiées par l’anthropologie
africaniste, ont le plus souvent fait l’objet d’analyses séparées. À partir d’une
enquête de terrain menée dans un village situé à la périphérie lointaine de
Saint-Louis, Tarik Dahou dessine en effet les lignes de force et de fracture
d’un ordre politique qui s’articule autour du factionnalisme et de la parenté.
Plus précisément, il décrit les conséquences sur l’organisation lignagère et
politique du monde paysan de la libéralisation qui, adossée à des objectifs de
gouvernance publique, s’est progressivement imposée depuis les années 1980
dans les politiques de développement conduites au Sénégal tant à l’échelle
locale que nationale.
À cet égard, l’auteur poursuit une réflexion engagée par différents anthropologues, historiens et politistes de l’État sénégalais tels Jean Copans, Christian
Coulon, Momar Coumba Diop ou Mamadou Diouf. En recourant à une
grille d’analyse proche des travaux de Jean-François Bayart sur la « politique
par le bas », Dahou s’attache à restituer les déterminants sociologiques et historiques des stratégies propres aux divers acteurs individuels et collectifs en
présence, et plus particulièrement aux associations paysannes. Sa lecture critique de la littérature anthropologique et sociologique existante ainsi que la
rigueur minutieuse avec laquelle il tire les enseignements de très nombreuses
études de cas enrichissent notre compréhension des recompositions de
l’ordre politique local aujourd’hui en cours.
Rappelant de manière détaillée la généalogie des pouvoirs dans le delta du
Sénégal, l’auteur montre, dans la première partie de son ouvrage, que depuis
la fin de l’époque coloniale l’État sénégalais a construit un appareil clientéliste qui, bien implanté dans les terroirs, lui a permis d’assurer sa pérennité, le
plus souvent au détriment de la paysannerie. En effet, les grands projets
nationaux comme le développement de l’irrigation, l’instauration de coopératives étatiques, l’essor de la riziculture ou encore la construction d’importants barrages n’ont pu ni résorber le déficit alimentaire récurrent ni enrayer
la paupérisation de la population rurale, en raison des logiques de prébendes
qui commandaient leur gestion. Au départ, de nature plutôt bureaucratique,
ce clientélisme s’est progressivement transformé à partir des années 1980
sous l’effet des politiques de développement qui ambitionnaient de démocratiser l’accès aux ressources. À la capture des élites administratives a alors succédé la mainmise sur les opérateurs privés ou parapublics – et notamment les
ONG – qui se sont multipliés à la faveur des programmes d’ajustements
structurels.
C’est au terme de ce premier développement à vocation essentiellement synthétique que commence véritablement la présentation des résultats de l’étude
originale entreprise par l’auteur, étude qui s’organise en quatre chapitres. Le
premier porte sur l’agencement du système clientéliste. Par la reconstitution
minutieuse des liens de parenté qui unissent la communauté villageoise prise
ici comme terrain ethnographique, Dahou démontre que l’ordre politique
local s’enracine dans toute une série de rapports hiérarchiques lignagers et
partisans. Constitués au fil des alliances politiques et matrimoniales conclues
par les protagonistes, ces rapports denses – et de ce fait contraignants – sont
néanmoins mis à l’épreuve par la recomposition du paysage politique et économique sénégalais. En effet – c’est l’objet du chapitre suivant –, en imposant
une monétarisation et une contractualisation croissantes des rapports
sociaux, les politiques de développement ont induit une subtile recomposition des relations de dépendance traditionnelles. Les cadets ont ainsi pu
s’affranchir en partie de la tutelle de leurs aînés en recourant aux financements bancaires pour l’acquisition ou l’exploitation de parcelles agricoles.
Cependant, ces quelques progrès ne doivent pas faire oublier la persistance
du système clientéliste.
En témoignent les dynamiques et les conflits politiques qu’intensifie le
désengagement de l’État. Dans les deux derniers chapitres, l’auteur expose et
analyse les procédés par lesquels certaines pratiques ou valeurs démocratiques sont acclimatées par le système politique local. Ainsi, dans les organisations collégiales paysannes, le vote à bulletin secret est moins l’aboutissement
d’une délibération proprement dite que d’une succession de médiations entre
les diverses factions, qui n’hésitent pas à recourir à la rumeur pour jeter le discrédit sur leurs concurrents. Dans le même ordre d’idées, la corruption n’est
explicitement dénoncée que si les objectifs politiques ou économiques qu’elle
était supposée servir n’ont pas été atteints. En outre, s’il est vrai qu’elle
contribue à déstabiliser les rapports de force existants, la libéralisation permet
également à certaines élites d’accumuler les ressources économiques allouées
par les institutions privées supralocales et de les réinvestir sur le marché politique local. Alors qu’elle était censée affaiblir les logiques clientélistes et
ouvrir un espace public délibératif, cette libéralisation n’a donc pas tenu ses
promesses. Les notables ont en effet eu recours aux jeunes leaders dotés d’un
capital professionnel gestionnaire et appartenant à leurs propres factions
parentales afin de s’inscrire dans les nouvelles institutions marchandes et
parapubliques et de tirer avantage des évolutions économiques et politiques
en cours.
En définitive, l’originalité de l’ouvrage est de montrer que le factionnalisme
s’enracine bien dans les hiérarchies lignagères et partisanes à l’échelle locale
et ne s’émancipe véritablement de la parenté qu’à l’échelle nationale. Sans la
description méticuleuse de cette articulation, dont la seconde composante
aurait pu être développée de manière plus explicite, on ne peut comprendre
la performativité et la pérennité d’un système clientéliste qui tisse ses réseaux
en puisant dans le « politique lignager » des communautés villageoises. À ce
titre, Entre parenté et politique est susceptible de retenir l’attention non seulement des spécialistes du continent africain mais aussi des chercheurs en
science politique qui, attentifs aux effets induits par le développement du
libéralisme dans les sociétés du Sud, ont cherché à traquer, sous l’avènement
supposé d’une société civile, la perpétuation continûment reconfigurée de
systèmes plus anciens.