2006
Critiques internationales
Lectures
L’esclavage, la colonisation, et aprèsÂ…
France, États-Unis, Grande-Bretagne.
Tyler E. Stovall
professeur d’histoire contemporaine et spécialiste de l’histoire de la France, à l’Université de Californie-Berkeley. Il a publié notamment The Rise of the Paris Red Belt (Berkeley, University of California Press, 1996), Paris Noir : African Americans in the City of Light (Boston, Houghton-Mifflin, 1996), France since the Second World War (Harlow, Longman, 2002), The Color of Liberty : Histories of Race in France (avec Sue Peabody, Durham, Duke University Press, 2003) et French Civilization and its Discontents : Nationalism, Colonialism, Race (avec Georges Van Den Abbeel, New York, Lexington Books, 2003). Il a également écrit plusieurs articles sur la France du XX e siècle (sur les mouvements sociaux, le monde du travail, l’immigration, le colonialisme et le racisme). Ses recherches actuelles portent sur les mouvements de locataires et les émeutes de marchés à Paris pendant la première guerre mondiale, et sur l’immigration antillaise en France après 1848.
PATRICK WEIL, STÉPHANE DUFOIX (DIR.)
L’esclavage, la colonisation, et après…
France, États-Unis, Grande-Bretagne
Paris, PUF, 2005,
640 pages.
à l’heure où j’écris ces lignes,
l’« état d’urgence » règne en France. Il
a été décrété, en application d’une loi
remontant à la guerre d’Algérie, pour faire face à une agitation sociale d’une
ampleur sans précédent depuis 1968. Des émeutes ont éclaté en banlieue
parisienne et se sont étendues à d’autres villes ; mobilisant des jeunes souvent
issus de familles nord-africaines ou subsahariennes et exaspérés par le harcèlement policier, le chômage et le racisme, elles ont duré plusieurs semaines.
Du coup, de nombreuses voix se sont élevées, sur place et à l’étranger, pour
remettre en cause la politique d’assimilation des minorités, voire, plus généralement, la tradition universaliste de la France. Mais la réflexion sur
l’héritage colonial et la réalité postcoloniale se heurte toujours à de fortes
réticences. En février 2005, l’Assemblée nationale a voté une loi obligeant les
auteurs de manuels scolaires à donner une interprétation positive de la colonisation française, notamment en Afrique du Nord. Malgré les protestations
de nombreux historiens, la loi est toujours là, éloquent témoignage et de la
persistance de l’héritage colonial et de sa capacité à diviser durablement la
société.
Le livre de Patrick Weil et Stéphane Dufoix ne pouvait donc pas mieux
tomber. Issu d’une ambitieuse série de réunions internationales tenues en
France et aux États-Unis, L’esclavage, la colonisation, et après… présente les travaux de chercheurs éminents sur l’histoire de l’esclavage et du colonialisme,
sur les traces qu’ils ont laissées dans les sociétés contemporaines et sur leur
héritage politique. Le passé impérial de la France (ainsi que son présent post-colonial), longtemps négligé par la recherche, fait l’objet depuis dix ou vingt
ans de nombreux travaux. Stimulés par la théorie postcoloniale et les études
de littérature francophone, des chercheurs venus de divers horizons se sont
attachés à réexaminer non seulement l’histoire des différentes colonies de
l’empire, mais aussi les mille et une façons dont l’expérience coloniale a
imprimé sa marque sur l’identité nationale française. En même temps, l’afflux
en « métropole » de migrants en provenance des anciennes colonies suscite
de nouvelles réflexions sur l’histoire déjà très riche de l’immigration et de
l’intégration en France. En 1998, le 150 e anniversaire de l’émancipation des
esclaves dans l’empire a relancé le débat sur le rôle de l’esclavage dans l’histoire nationale. L’histoire de la guerre d’Algérie est également revenue au
premier plan de l’actualité. Enfin, la diversité actuelle de l’immigration remet
la question ethnique à l’ordre du jour de la réflexion universitaire d’où elle
avait longtemps été totalement absente (comme de la vie intellectuelle française en général). Tout cela soulève des débats sur la signification de la francité en général, souvent par comparaison avec d’autres nations. Par exemple :
peut-on parler d’une France multiculturelle, et en quoi celle-ci s’écarte-t-elle
du multiculturalisme à l’américaine ?
Les nombreuses contributions rassemblées dans L’esclavage, la colonisation, et
après… reflètent une partie des recherches les plus récentes sur ces questions.
Dans une introduction très dense, Weil et Dufoix posent le thème principal
du livre : bien que l’esclavage et le colonialisme aient été abolis, leur héritage
survit dans la persistance des « inégalités et hiérarchies » qu’ils ont contribué
à créer. Pour eux comme pour les différents co-auteurs, la compréhension du
monde moderne exige d’assumer pleinement cette histoire : l’on n’échappera
pas à ses conséquences en évitant de la prendre en compte, dans toute sa complexité et avec toutes ses tragédies. Un autre fil conducteur de l’ouvrage est le
parti pris comparatif. Alors qu’ils auraient pu aisément consacrer un livre
entier au seul domaine français, les responsables du projet ont choisi une
perspective transnationale, faisant dialoguer les histoires de France, de
Grande-Bretagne et des États-Unis. Quatre des chapitres sont explicitement
comparatifs, le reste est constitué d’études de cas concernant l’un ou l’autre
de ces trois pays. Cette vision fonctionne bien à plusieurs niveaux. Non seulement les trois histoires nationales ont été marquées par l’esclavage et le
colonialisme, mais les débats actuels sur l’immigration, l’intégration et la
question ethnique opposent souvent « l’universalisme français » au « multiculturalisme anglo-américain ». Or les essais réunis ici, sans minimiser
l’importance des cultures nationales, offrent un correctif salutaire à ce schéma.
Dans les trois pays, différentes stratégies ont été déployées par tels ou tels
groupes soit pour perpétuer l’esclavage et le colonialisme, soit pour les gérer,
soit pour s’y opposer, et ces stratégies ont évolué avec le temps. L’approche
comparative choisie montre aussi, fort utilement, que l’expérience française
constitue une composante majeure de l’histoire mondiale de l’esclavage et du
colonialisme, et qu’aucune réflexion sur ces derniers ne peut se permettre de
la négliger.
Le livre se divise en cinq sections thématiques. La première, intitulée « L’idéologie de la colonisation », s’intéresse au regard porté par les Lumières et le
libéralisme sur l’expansion coloniale. Elle montre que ce thème était à la fois
central pour les idéologies modernistes et en même temps profondément
conflictuel. La deuxième section, « La gestion des différences », montre
comment les sociétés esclavagistes et postesclavagistes ont utilisé la citoyenneté et la « race » pour ériger des hiérarchies sociales, suscitant en retour la
contestation de ces hiérarchies. Les troisième et quatrième sections explorent
l’héritage du colonialisme et celui de l’esclavage : la troisième, « L’inertie des
hiérarchies », considère l’influence de ce dernier sur la vie américaine, en
particulier après la guerre civile ; la quatrième, « L’immigration en provenance
des colonies », traite des migrations coloniales et postcoloniales vers les
métropoles, tant sous l’angle de la gestion de ces flux par les États que du
point de vue de la conceptualisation de leur identité par les immigrés. La dernière partie, qui est aussi la plus longue, parle de la mémoire, de l’identité et
de leurs effets politiques. À partir de l’étude des mémoires sociales d’événements traumatiques tels que l’esclavage, la guerre d’Algérie et le génocide des
juifs, ces chapitres illustrent la diversité des usages du passé par les individus,
les groupes et les États.
Cet ensemble de textes aux méthodologies et angles de vue très divers, mais
réunis autour de thèmes communs et se faisant mutuellement écho, constitue
une somme impressionnante. Et le fait que viennent à l’esprit, une fois le livre
refermé, plusieurs thèmes qu’on regrette de ne pas y avoir trouvés est bien la
confirmation de son ambition intellectuelle. Tout d’abord, une explicitation
plus synthétique du lien entre esclavage et colonialisme, et des raisons pour lesquelles il faut les aborder ensemble, serait très utile. C’est d’autant plus important que l’expansion coloniale en Afrique à la fin du XIX e siècle et au début du
XX e a été justifiée, pour une grande part, par les besoins de la répression de la
traite négrière : aux yeux des contemporains, les deux phénomènes étaient
plutôt opposés qu’associés. Autre question à creuser, peut-être : comment
l’esclavage et le colonialisme ont-ils façonné les identités nationales en général,
et pas seulement celles des groupes dominés ou colonisés ? Est-ce que la
« nation de cent millions de Français » imaginée dans l’entre-deux-guerres
n’était qu’un joujou propagandiste, ou bien y avait-il là une authentique refonte
de l’identité nationale ? Ou encore, comment la séparation géographique entre
territoires asservis et territoires libres, opérée par les trois sociétés étudiées ici,
a-t-elle influé sur la notion même de liberté nationale ? En outre, on aurait
intérêt à traiter plus systématiquement la question de la différence et de la discrimination raciales, qui est à mon sens l’un des héritages les plus lourds de
l’esclavage et du colonialisme. Comment la réflexion et le débat sur ces différences ont-ils évolué dans chacun des pays, et comment les conflits politiques
relevant de cet héritage s’expriment-ils (si c’est le cas) en termes raciaux ?
On pourrait citer encore beaucoup d’autres sujets que les auteurs aborderaient avec profit, peut-être, dans des volumes ultérieurs. Contentons-nous
ici de dire que ce livre est un travail majeur, non seulement par la solidité
scientifique de ses vues mais aussi par l’ambition qu’il s’est donnée d’une discussion comparative transatlantique – d’un niveau sans précédent – sur deux
aspects fondamentaux de la fabrication du monde moderne. Comme le
démontrent les événements que je citais au début, la question de l’héritage de
l’esclavage et du colonialisme est d’une brûlante actualité. Espérons que nous
saurons lui apporter des réponses non seulement dans nos universités, mais
aussi dans les rues de nos banlieues.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou