2006
Critiques internationales
Lectures
Immigration and Politics in the New Europe: Reinventing Borders
Dirk Jacobs
chargé de cours en sociologie à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Il est affilié au Groupe d’études sur l’ethnicité, le racisme, les migrations et l’exclusion (GERME) de l’Institut de sociologie (ULB). Il enseigne également à la KUBrussel (université flamande à Bruxelles). Ses thèmes de recherche portent sur les minorités (ethniques), l’ethnocentrisme et la sociologie politique. Il a publié de nombreux articles dans des revues internationales comme International Migration Review (IMR), Regional and Federal Studies (RFS), Journal of International Migration and Integration (JIMI) et Journal of Ethnic and Migration Studies (JEMS).
GALLYA LAHAV
Immigration and Politics in the New Europe :
Reinventing Borders
Cambridge, Cambridge University Press, 2004,
316 pages.
professeure associée au Départe-ment de science politique de Stony
Brook (Université de l’État de New
York), Gallya Lahav se propose d’analyser dans cet ouvrage au titre prometteur les différentes articulations des processus d’immigration et d’intégration
en Europe. Cependant, son utilisation de données quantitatives dans une
argumentation interprétative qui ne s’attarde pas, en dehors des annexes, sur
la nature des données et sur la possibilité d’analyse statistiques plus sophistiquées expose l’ouvrage à la critique méthodologique.
Même si l’on ne peut pas encore parler d’un processus d’européanisation de
la politique migratoire (pour les extra-communautaires), il s’avère que les différents États membres de l’Union européenne ont tendance à homogénéiser
leurs politiques d’immigration et d’intégration. Cet alignement réciproque
ne s’effectue pas systématiquement vers le bas : ces dernières années la plupart des États ont en effet élargi les droits des ressortissants étrangers et
rendu l’accès à la nationalité plus facile. Parallèlement, ils ont tous également
adopté des régimes migratoires (pour les ressortissants de pays qui ne sont
pas des États membres) et des politiques d’asile de plus en plus sévères. Lahav
en conclut que le régime migratoire de l’Union européenne – qui n’en est
encore qu’à ses balbutiements – est plutôt orienté vers le protectionnisme et
l’exclusion que vers le modèle de frontières ouvertes, de marchés libres et de
standards libéraux qui domine dans d’autres régimes, tels ceux du capital, des
marchandises et des services, au niveau européen.
Elle estime également que la plupart des observateurs se trompent quand ils
prédisent que l’européanisation de la politique migratoire aboutira inévitablement à un régime plus souple. Partout en Europe, l’opinion publique s’inquiète,
voire résiste chaque fois qu’il est question d’assouplir les réglementations en
matière de migrations. Contre des auteurs comme Gary Freeman
[1], qui soutiennent que ce sont, en dernier recours, les élites économiques et politicobureaucratiques qui forgeront les politiques dans un sens progressiste qui
favorise leurs intérêts, Lahav insiste sur l’importance de cette opinion publique
et, plus encore, sur ses convergences de vues avec une partie de l’élite politique qui soutient une option plus restrictive.
L’auteure se fonde principalement sur deux types de sources : des données
d’enquêtes quantitatives de grande échelle, telles que celles de l’
Eurobaromètre, d’une part, ses propres données obtenues par questionnaire auprès de
parlementaires européens, d’autre part. Elle ne prend pas position dans le
débat relatif à la nature de l’opinion publique, débat qui différencie le principe du
leading (l’opinion publique influence la politique publique) et celui du
lagging (l’opinion publique s’adapte à l’opinion de l’élite), et s’inscrit plutôt
dans la tradition intermédiaire qui veut que l’opinion publique et l’élite politique s’accordent sur des points de politiques publiques sans que l’influence
de l’une ou de l’autre soit forcément plus importante. Cette position l’amène
à soutenir le point de vue selon lequel l’opinion publique n’est pas si ignorante en matière d’immigration et devrait par conséquent être davantage
prise au sérieux. Mais, d’une part, elle ne se prononce pas sur la question de
fond (cette opinion est-elle ou non vraiment bien informée ?), d’autre part,
son utilisation des données est discutable. Elle note ainsi une correspondance
entre le classement des pays établi, selon des statistiques objectives, en fonction du nombre de leurs résidents étrangers et le classement des pays établi
selon les réponses obtenues partout en Europe à la question : « Quel est le
pays européen qui a le plus grand nombre d’immigrés ? »
[2] Cela n’est pas une
preuve convaincante d’une connaissance exacte de l’opinion publique en
matière d’immigration. De plus, le résultat qu’elle obtient en additionnant
elle-même les réponses n’est finalement que l’expression de la répartition
d’erreurs possibles et inévitables sur une question relativement facile (on peut
imaginer qu’il y a toujours, dans chaque pays, un groupe qui a une bonne
intuition et un groupe qui a une mauvaise intuition de la situation et que les
erreurs s’équilibrent pour donner un résultat qui est malgré tout proche de la
réalité). Lahav mentionne également une corrélation entre la perception par
l’opinion dans un pays donné du pourcentage d’immigrés dans ce pays et
l’importance réelle de la présence d’immigrés dans ce pays. À nouveau, il
s’agit ici d’une corrélation au niveau des agrégats (pays) – la relation entre la
perception subjective
en moyenne de la réalité, d’une part, la réalité objective,
d’autre part –, alors qu’il aurait été beaucoup plus intéressant d’examiner la
relation au niveau individuel (quel type de citoyen donne quel type de
réponse ?). D’ailleurs, si l’on veut mesurer les connaissances en matière de
situation migratoire, il y a certainement des questions plus précises à poser
que celles portant uniquement sur la proportion d’immigrés. À cet égard, il
est dommage que Lahav n’introduise pas d’emblée dans son argumentation la
distinction importante – car pertinente dans la définition subjective de la
catégorie de l’immigré – entre les migrants originaires de pays membres de
l’UE et ceux qui ne le sont pas.
De façon plus générale, il est regrettable qu’elle utilise principalement des
analyses univariées et bivariées (dans lesquelles on ne croise que deux variables en même temps) lorsqu’elle discute les résultats d’enquêtes quantitatives
se rapportant aux attitudes à l’égard des immigrés. Un certain nombre
d’hypothèses – celles, par exemple, qui se rapportent au lien entre attitudes
xénophobes et identification au projet européen – pourraient être traitées de
façon plus appropriée en faisant appel à une démarche multivariée (prenant
en considération plusieurs variables en même temps) et à des sources de données pertinentes comme les récentes enquêtes du European Social Survey
[3]. Il
faut admettre à sa défense que ces dernières n’étaient pas encore disponibles
au moment où elle a rédigé son ouvrage. Par ailleurs, de nombreux parlementaires européens, qu’elle a elle-même sondés, n’ont pas répondu à son questionnaire. Cette absence de réponses aurait dû l’inciter à une extrême
prudence dans l’interprétation de ses résultats, même si, comme elle le fait
remarquer, les parlementaires font souvent la distinction entre leurs convictions personnelles et les discours officiels qu’ils pensent être dans l’obligation
de tenir. Elle précise également qu’ils sont moins bien informés qu’on ne
l’imagine sur les mesures prises en matière d’immigration et que, dans ce
domaine, leurs préférences ne vont pas dans le sens d’une ouverture, contrairement à ce que l’on pense habituellement. « On » sauf elle, pour qui, rappelonsle, le consensus entre les élites politiques et l’opinion publique est
important.
Le lien empirique entre les différentes perceptions du phénomène des migrations et les attitudes relatives au processus d’européanisation, thème principal
de l’ouvrage selon l’introduction, n’est abordé que dans le tout dernier chapitre. Au cours de sa propre enquête auprès des parlementaires européens,
l’auteure a constaté que ceux qui ont tendance à se montrer anti-européens
sont également les plus réticents à l’égard de l’immigration. À l’inverse – et
comme dans l’opinion publique –, le soutien au projet européen va de pair
avec une acceptation de l’immigration. C’est la théorie des nouveaux clivages
politiques (matérialisme versus postmatérialisme) qui permet, selon l’auteure,
d’expliquer les nouvelles configurations de l’axe idéologique gauche-droite.
Dans ce paysage politique transformé, la nouvelle gauche – les postmatérialistes – est loin d’avoir gagné la bataille, et il est fort probable que dans un
avenir qui n’est pas si éloigné une régression se produira en faveur d’une posture protectionniste. Cette tendance se vérifie, selon Lahav, tant au niveau de
chaque État qu’à l’échelle communautaire. Sous la pression des États
membres, le processus d’européanisation incite de plus en plus à la création
de politiques restrictives.
Parallèlement, la figure de l’immigré a évolué du fait de la constitution d’une
citoyenneté européenne. De façon trop brève malheureusement, l’auteure
évoque les reconfigurations des identités existantes et mentionne la production de nouvelles identités issues du projet européen. Ces nouvelles
« communautés imaginées » rapprochent des identités opposées et séparent
des identités proches. De fait, la différenciation traditionnelle entre national
et non national semble se déplacer vers l’appartenance ou la non-apparte-nance à la culture occidentale. Dans plusieurs pays européens, « l’Étranger »,
« l’Autre » est désormais le Turc, l’Arabe, l’Africain subsaharien ou l’Asiatique, même si ces personnes, exclues ou rejetées parce qu’elles sont perçues
comme « étrangères », ont, souvent, la nationalité d’un pays européen. Entre
les traditionnels « Nous » et « Eux », de nouvelles frontières se dessinent,
qui séparent les autochtones et les immigrés des pays de l’UE d’un côté, les
immigrés provenant de pays non européens, et plus particulièrement ceux qui
proviennent de pays où la population n’est pas majoritairement « blanche »,
de l’autre. Cette différenciation de groupes considérés comme non nationaux
n’est pas seulement le résultat d’une propagande populiste ou la conséquence
fortuite et malencontreuse d’efforts politiques visant à forger une identité
européenne. Bien que la plupart des pays européens mènent des politiques
actives d’intégration, voire de multiculturalisme, dans le but d’éviter l’apparition de nouveaux clivages ethniques, nul ne peut prétendre que les élites politiques européennes n’ont joué aucun rôle dans la création de nouvelles
frontières entre les différents groupes (ethniques) et qu’elles sont confrontées
aujourd’hui à un phénomène dans l’apparition duquel elles n’auraient aucune
responsabilité. Certes, le discours officiel affirme que la recherche de l’identité européenne a pour objectif la promotion de l’intégration et le déclin de
l’ethnonationalisme. Mais cette inclusion des ressortissants européens dans
un projet économique, culturel et politique commun s’accompagne, en pratique, de nouvelles frontières internes qui excluent les citoyens d’origine non
européenne (même si ceux-ci ont acquis la nationalité d’un pays membre).
Dans les discours relatifs aux droits européens, il est question non seulement
de liens entre personnes, territoires et droits humains, mais aussi de liens
entre la culture et l’histoire, d’une part, le projet politique, d’autre part. À cet
égard, la construction de l’identité européenne nous fournit un bel exemple
de catégorisation impliquant « vision » et « division », partant, inclusion et
exclusion. Il est dommage que Gallya Lahav, évoquant dans le titre de son
ouvrage une réinvention des frontières, n’ait pas accordé une plus grande
attention aux conséquences de cette nouvelle forme de partition.
[1]
Gary Freeman, « Modes of Immigration Politics in Liberal Democratic States »,
International Migration Review,
29 (4), 1995, p. 881-913.
[2]
Sondage
Eurobarometer 39 de 1993.
[3]
Voir
http :// www. europeansocialsurvey. org/ .