Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2-7246-3054-8
216 pages

p. 203 à 206
doi: en cours

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Lectures

no 30 2006/1

2006 Critiques internationales Lectures

Mitterrand, la fin de la guerre froide et l’unification allemande.

De Yalta à Maastricht

Samy Cohen directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI- Sciences Po/CNRS). Il a notamment publié La défaite des généraux : le pouvoir politique et l’armée sous la V e République (Paris, Fayard, 1994) ; La résistance des États. Les démocraties face au défi de la mondialisation (Paris, Le Seuil, 2003) et a dirigé l’ouvrage collectif Mitterrand et la sortie de la guerre froide(Paris, PUF, 1998).
 
FRÉDÉRIC BOZO Mitterrand, la fin de la guerre froide et l’unification allemande. De Yalta à Maastricht Paris, Odile Jacob, 2005, 518 pages.
 
 
effondrement du communisme, unification de l’Allemagne, guerre en ex-Yougoslavie… François Mitterrand a été à la fois le témoin et l’un des acteurs privilégiés de l’une des périodes les plus passionnantes que l’Europe ait vécues depuis 1945. Cet homme rompu aux affaires internationales a pourtant laissé l’image controversée d’un dirigeant qui a « raté » la sortie de la guerre froide et n’a pas su anticiper les évolutions majeures qui en découleraient.
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris III-Sorbonne nouvelle et chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), Frédéric Bozo propose de revisiter cette période en se fondant notamment sur les archives de la présidence de la République, sur des archives du ministère des Affaires étrangères et sur des entretiens menés par lui auprès de témoins français, allemands et américains. Il entend ainsi proposer « une véritable enquête historique de nature à dépasser le clivage stérile entre une littérature parfois systématiquement défavorable du fait d’un biais méthodologique ou d’un parti pris, et des ouvrages s’inscrivant à l’inverse dans la défense et l’illustration de la politique mitterrandienne » (p. 13). Pour ce faire, il réfute quasiment tous les écrits publiés avant le sien : le livre de François Mitterrand, paru à titre posthume [1], parce qu’il prend trop l’accent d’un « plaidoyer » pour emporter la conviction ; l’enquête journalistique de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, qui pourtant s’appuie sur de nombreux documents d’archives et témoignages de première main [2] ; le colloque que le CERI avait consacré à François Mitterrand en 1997 et qui mettait face à face témoins et acteurs : anciens ministres, principaux conseillers du Président, chercheurs et journalistes spécialisés [3] ; l’ouvrage d’Hubert Védrine, qui « s’acquitte honorablement de la défense du bilan mitterrandien », mais présente toutefois, selon Bozo, l’inconvénient d’être un « témoignage d’acteur » et non un « travail de chercheur » [4]. Si l’ouvrage de Tilo Schabert, politologue allemand qui a bénéficié de l’autorisation présidentielle de consulter des documents de la présidence de la République [5] constitue, quant à lui, un « premier travail véritablement documenté » sur Mitterrand et l’unification allemande, il ne présente pas moins, selon Bozo, l’inconvénient d’être nourri de « fonds d’archives parallèles », démarche qui l’a exposé « aux critiques des historiens » (p. 383). Enfin, Frédéric Bozo s’en prend aux Verbatim de Jaques Attali auxquels il reproche d’avoir contribué de manière déterminante à donner une « image négative de la politique mitterrandienne dans cette période » [6].
Bref, on aura compris que l’histoire, la vraie, de la politique mitterrandienne commence avec son livre écrit « sans parti pris », et qui renvoie « dos à dos la vulgate de la sortie manquée de Yalta et la lecture hagiographique de la prescience mitterrandienne » (p. 26). Quelles sont dès lors les principales conclusions de l’auteur ? Bozo reconnaît les faiblesses de l’action de l’ancien président de la République : face aux bouleversements qu’ont entraînés la fin de la guerre froide et l’accélération du processus d’unification de l’Allemagne, la « diplomatie mitterrandienne » a été « prise de court » (p. 20). L’auteur fournit plusieurs explications non seulement de cette volonté du Président « d’encadrer à tout prix le processus d’unification » et le projet de confédération européenne – qui a abouti à l’échec qu’on connaît – mais aussi de son attitude face à la désintégration de la Yougoslavie à partir de l’été 1991. La première explication est le « poids de l’histoire » chez un Mitterrand porté, selon la formule d’Hubert Védrine à « penser l’avenir à la lumière du passé », et hanté par la possibilité d’un retour à l’Europe de 1913. La deuxième est « l’obsession gorbatchévienne » de François Mitterrand et sa crainte que l’unification de l’Allemagne ne déstabilise le Président de l’URSS, et avec lui l’expérience de la perestroïka : « Cette logique de préservation coûte que coûte de l’expérience Gorbatchev aura (…) joué un rôle prépondérant dans l’affaire allemande » (p. 24). Et Bozo de noter que les Américains et les Allemands ont fait preuve d’une meilleure appréciation de la capacité des Occidentaux à obtenir des concessions soviétiques décisives. Enfin, la troisième explication est la crainte – encore – de François Mitterrand que l’unification ne mette à mal le « grand dessein européen ». D’où sa détermination à obtenir l’accord du chancelier allemand Helmut Kohl pour lancer une Union économique et monétaire (UEM). Ces « malentendus » entre la France et l’Allemagne étaient, aux dires de Bozo, « sans doute inévitables ». En ce sens, Maastricht représente le « point d’arrivée » de la politique française face aux événements de 1989-1991. Au final, conclut l’auteur, « la diplomatie française envisageait un autre scénario pour la sortie de la guerre froide et l’unification allemande, [mais si] elle a été un temps prise au dépourvu par le cours des événements (…) elle n’a pas (…) cherché à freiner ou à entraver les évolutions » (p. 26).
Frédéric Bozo nous livre un travail rigoureux – si l’on excepte toutefois la conclusion davantage tournée vers l’analyse spéculative –, travail fouillé qui retrace en détail les hésitations et les débats au sein de l’appareil diplomatique français. Pourtant, l’ouvrage est décevant à deux titres. Ce qui nous est présenté est une histoire de facture très classique qui ne s’embarrasse pas des outils des sciences sociales. L’auteur revendique une « écriture narrative voire événementielle » (p. 18), et ne s’intéresse pas aux approches théoriques de la politique étrangère. Mais le plus regrettable est que, malgré l’imposant dispositif de sources sollicitées, ses conclusions ne nous apprennent pas grand-chose. À cet égard, il ne serait pas excessif d’affirmer que la montagne a accouché d’une souris. Les éléments fournis par l’auteur pour expliquer l’attitude mitterrandienne vis-à-vis de l’Allemagne existent déjà chez de nombreux auteurs qui ont publié dans les années 1990 et notamment dans les actes du colloque, Mitterrand et la sortie de la guerre froide, publiés en 1998. Le souci de François Mitterrand de préserver la construction européenne a été maintes fois souligné, et qualifier son refus de désapprouver clairement la tentative de putsch visant à déposer Gorbatchev en août 1991 de choix « contestable » n’est pas non plus un jugement très original (p. 368). Au risque de paraître donner, paradoxalement et bien involontairement, une « image négative de la politique mitterrandienne », Frédéric Bozo confirme les analyses fournies avant lui sur les erreurs d’interprétation de François Mitterrand et sur son incapacité à prévoir les conséquences de la fin de la guerre froide en Allemagne, image d’autant plus négative que la diplomatie américaine, faut-il le rappeler, a fait preuve de davantage de clairvoyance que ne veut bien le dire Bozo.
Reste l’argument principal du livre qui revient comme un leitmotiv : aucune des manœuvres mitterrandiennes pour retarder l’échéance d’un processus d’unification qu’il jugeait « trop rapide », notamment son voyage en Allemagne de l’Est, en décembre 1989, qualifié d’« erreur » par l’un de ses collaborateurs, ne peut, selon Bozo, être interprétée « comme une tentative pour entraver l’unification » (p. 166). Ici, l’auteur n’est sans doute pas assez attentif aux différents sens du mot « entraver », qui peut vouloir dire, selon le Petit Robert, aussi bien « empêcher de se faire » que « freiner », « gêner », « embarrasser ». Certes, personne ne peut accuser Mitterrand d’avoir à proprement parler voulu « empêcher l’unification de se faire ». À cette époque d’ailleurs, fort peu de commentateurs pensaient que la diplomatie française voulait ou était en mesure de l’empêcher. Mais si l’on adopte l’acception « freiner », alors oui, Mitterrand a beaucoup fait pour « entraver » l’unification allemande. Dans son ouvrage publié en 1991, Horst Teltschik, conseiller diplomatique de Helmut Kohl, exprime bien l’impression dominante de ces années : « Deux esprits se combattent dans l’âme de Mitterrand. D’une part, il ne veut pas se mettre en travers du chemin de l’unification allemande, il dit que cela ne lui fait pas peur ; d’autre part, il montre continuellement qu’il y a de grosses difficultés qui doivent être surmontées » [7].
Quelle est au final la valeur ajoutée de cet ouvrage ? Les conclusions de l’auteur sont avant tout rassurantes pour tous ceux qui se sont penchés sur ces années en prenant un minimum de distances. Elles confirment en effet un phénomène déjà observé par le passé : sur des périodes controversées, au sujet desquelles a eu lieu sur le moment un vaste débat national, qui s’appuyait tant sur les témoignages des acteurs directement concernés que sur des enquêtes approfondies de chercheurs et de journalistes, les archives n’apportent a posteriori que des connaissances à la marge qui modifient rarement les interprétations « à chaud ».
 
NOTES
 
[1]François Mitterrand, De l’Allemagne, de la France, Paris, Odile Jacob, 1996.
[2]Pierre Favier, Michel Martin-Roland, La décennie Mitterrand, vol. 3. Les défis, Paris, Le Seuil, 1996.
[3]Voir Samy Cohen (dir.), Mitterrand et la sortie de guerre froide, Paris, PUF, 1998.
[4]Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand. À l’Élysée 1981-1995, Paris, Fayard, 1996.
[5]Tilo Schabert, Mitterrand et la réunification allemande. Une histoire secrète (1981-1995), édition revue et augmentée, Paris, Grasset, 2005.
[6]Jacques Attali, Verbatim, vol. 3, 1988-1991, Paris, Fayard, 1995.
[7]Horst Teltschik, 329 Tage : Innenansichten der Einigung, Berlin, Siedler Verlag, 1991.
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[2]
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[3]
Voir Samy Cohen (dir.), Mitterrand et la sortie de guerre f...
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[4]
Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand. À l’Élys...
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[5]
Tilo Schabert, Mitterrand et la réunification allemande. Un...
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[6]
Jacques Attali, Verbatim, vol. 3, 1988-1991, Paris, Fayard,...
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Horst Teltschik, 329 Tage : Innenansichten der Einigung, Be...
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