2006
Critiques internationales
Lectures II
Magali Bessone
maître de conférences en philosophie morale et politique à l’Université de Rennes I. Elle travaille sur l’éthique et la justice internationale et sur l’articulation entre nationalisme, libéralisme et droits des minorités, notamment raciales. Elle a publié, entre autres, une traduction annotée et commentée des Âmes du peuple noir de W. E. B. Du Bois (Paris, Presses de l’ENS, 2004), et « Comment enseigner l’histoire en Bosnie-Herzégovine aujourd’hui ? L’impossible construction d’un récit commun », dans Sandrine Lefranc (dir.), Après le conflit, la réconciliation ? (Paris, Michel Houdiard, 2006) ainsi que « Le “peuple noir” comme “test concret des principes de la grande République” : W. E. B. Du Bois et la réélaboration de l’idéal américain de sympathie », Raisons politiques (24, novembre 2006). Elle publiera prochainement, chez Michel Houdiard, À l’origine de la République américaine : un double projet, Thomas Jefferson et Alexander Hamilton.
KWAME ANTHONY APPIAH,
The Ethics of Identity
Princeton / Oxford, Princeton University Press, 2005,
358 pages.
dans son livre très élégant, The
Ethics of Identity, K. A. Appiah nous
entraîne dans une relecture de la philosophie libérale qui repense le concept d’individualité en le distinguant de
l’individualisme et de l’authenticité, pour établir ce que l’on doit entendre par
une vie éthique réussie. Son libéralisme subtil et tolérant est nourri par
l’influence de deux figures majeures dont il revendique la filiation : John Stuart
Mill, le classique héros du libéralisme, et Joseph Appiah, le propre père de
l’auteur, humaniste engagé dans l’indépendance du Ghana. Sous la protection
de ces deux figures tutélaires (ces « totems », ces « compagnons de voyage »,
dit l’auteur) s’engage une réflexion qui mêle les références les plus riches et les
exemples les plus frappants, tirés de toutes les cultures, occidentales et non
occidentales, de l’histoire et des souvenirs personnels de l’auteur, pour
répondre à la question : que signifie, pour un sujet moral, vivre sa vie ? Comment savoir quelle sorte de vie nous devons mener ?
La réponse à cette question implique d’abord de s’entendre sur ce qu’est un
sujet moral ainsi que sur la façon dont un sujet peut dessiner pour lui-même un
plan de vie qui lui permette de s’épanouir éthiquement. Appiah reprend à son
compte la distinction posée par Ronald Dworkin, selon lequel « l’éthique
inclut des convictions sur la valeur bonne ou mauvaise des genres de vie qu’une
personne peut mener, et la moralité inclut des principes sur la façon dont une
personne doit traiter les autres »
[1], l’éthique subsumant la moralité, comme le
remarque Appiah en note. Il s’agit ici de présenter une théorie du sujet qui
refuse de choisir entre l’approche autonomiste, dans laquelle le sujet procède à
une construction personnelle, particulière ou « existentialiste » de son identité,
où ce que je suis relève d’une décision qui m’est propre, et l’approche multiculturaliste, pour laquelle ce qui donne sens au sujet est son inscription dans des
récits politiques, collectifs et communautaires préexistants dans lesquels il est
toujours déjà inséré. L’individualité, au sens où Appiah la pense, se situe entre
autocréation et sociabilité, entre liberté négative et authenticité.
Les critiques des théories de l’autonomie radicale ont bien montré les limites
de cette approche qui pense trop souvent comme dépendant exclusivement de
l’agent ce qui relève en réalité de la structure dans laquelle il est pris : le sujet
n’est jamais le seul auteur de son plan de vie, qui est aussi écrit par la société.
Pour sortir de cette difficulté tout en prenant l’autonomie au sérieux, Appiah
propose de revenir à une théorie des points de vue qu’il trouve d’abord dans les
Principes de la métaphysique des mœurs de Kant : il faut distinguer une logique de
la structure, qui donne les causes de l’action, et une logique de l’agent, qui
fournit les raisons de l’action. Chaque logique apporte un point de vue sur
l’action, un « comme si » (als ob), et ces points de vue ne sont pas nécessairement contradictoires. C’est même tout l’enjeu de la politique de faire en sorte
qu’ils ne le soient pas.
Le point de vue de l’identité sociale pose un autre problème, qu’Appiah
nomme le « syndrome de Méduse », le risque de l’imposition et de l’ossification d’une identité étiquetée comme « authentique », issue d’un « script » collectif, sur les individus. C’est la limite de l’éthique de la reconnaissance, qui
prescrit de traiter chaque sujet « en tant qu’il est » Noir, homosexuel, femme
ou catholique, et non pas seulement en tant que ces catégories font partie des
multiples dimensions personnelles du sujet sans que jamais il ne s’y réduise.
Le libéralisme renouvelé qu’Appiah revendique navigue ainsi entre le libéralisme universaliste et le multiculturalisme, en résistant à l’opposition facile et
caricaturale de l’un à l’autre. Son « éthique de l’identité » accorde une valeur
équivalente à l’autonomie, comme ce sans quoi les sujets ne peuvent être considérés comme des fins en soi dignes de respect, et aux identités sociales,
comme des récits qui donnent du sens et du poids aux identités individuelles.
« Créer une vie, en d’autres termes, revient à interpréter les matériaux que
l’histoire vous a donnés. (…) La forme qu’une personne donne à sa vie découle
de ses croyances et de systèmes de valeurs, de goûts, de dispositions de sensibilité, qui tous sont influencés par divers aspects de l’identité sociale : appelons tout cela le moi éthique d’une personne. » (p. 163) Ces identités sociales
sont non seulement familiales et culturelles, mais également politiques, ce
qui, dans l’environnement mondialisé qui est le nôtre, implique de s’interroger sur les différentes communautés qui sont en jeu et qui sont nécessairement aussi auteurs de nos plans de vie.
Dans le chapitre 5, le plus long et le plus central de l’ouvrage, Appiah reprend
des travaux qu’il avait déjà amorcés ailleurs
[2] et retravaille la question de la
neutralité que l’État est censé observer dans une perspective libérale quant
aux choix de vie de ses membres. Refusant là encore la dichotomie entre
l’approche libérale et l’approche communautarienne, Appiah défend une
position proche du perfectionnisme éthique. Selon lui, il est du ressort de
l’État d’œuvrer à la « formation des âmes » (
soul making en anglais, mais
Appiah insiste sur la précision et la fécondité du terme français de
« formation » pour désigner ce qu’il a en vue). En d’autres termes, l’État doit
jouer un rôle substantiel de soutien, de formation, voire de création des identités sociales de ses citoyens, sans pour autant empiéter sur leur autonomie. Il
doit ainsi se charger d’éduquer ses citoyens afin qu’ils puissent faire la distinction entre des désirs irrationnels touchant à ce qu’ils veulent ou croient vouloir pour eux, et des préférences rationnelles et informées quant à leurs choix
de vie. C’est seulement lorsque nos identités sont rationnelles qu’elles sont
éthiques, c’est-à-dire qu’elles peuvent permettre un plein épanouissement,
sans tensions ni contradictions, de toutes les dimensions que nous souhaitons
poursuivre. S’il plaidait, dans des travaux précédents, pour la tolérance envers
les identités sociales incohérentes ou confuses, Appiah insiste désormais sur
la légitimité d’une intervention de l’État lorsque cette intervention augmente
les chances pour les citoyens d’atteindre leurs buts éthiques autonomes.
Cette approche libérale et perfectionniste tombe cependant sous le coup
d’une critique déjà formulée par Lionel McPherson et Tommie Shelby
[3], qui
la développent en centrant leurs analyses sur la question de l’identité sociale
africaine américaine. Selon eux, même en admettant que l’identité sociale des
Africains Américains soit ambiguë, imprécise, voire conceptuellement incohérente, il n’en ressort pas pour autant que leurs pratiques identitaires soient
irrationnelles. Elles répondent ou réagissent à une situation d’inégalité
raciale de fait et le concept d’identité que l’on peut tirer de ces pratiques (au
lieu de déduire les pratiques sociales des engagements conceptuels comme le
fait Appiah) est beaucoup moins fixe, déterminé ou essentialiste qu’Appiah ne
semble le croire. Au lieu de rectifier les âmes du peuple noir, ils préconisent
que l’État agisse sur la réalité politique, notamment, par exemple, en réaffirmant publiquement son engagement à lutter contre les inégalités raciales et en
promouvant les politiques de discrimination positive qui sont de plus en plus
sujettes à discussion aux États-Unis. Les chances des Africains Américains de
mener une vie éthique réussie seront ainsi largement accrues.
En ce qui concerne la construction de l’identité sociale par des communautés
qui traversent les États ou les nations, Appiah développe un
« cosmopolitisme enraciné » ou « patriotique » : il défend l’idée de la construction d’une identité cosmopolite consciente de ses préférences locales et
capable d’entrer en
conversation avec des récits, des discours ou des langages
issus d’horizons différents. Il distingue cependant très clairement son usage
du concept de conversation de celui qu’en fait Richard Rorty
[4]. Si pour Rorty,
la « conversation » est postmoderne, ironique et sceptique, et renvoie avant
tout à une conception anti-universaliste de la raison au nom de la contingence de nos présupposés de langage ou de notre vocabulaire, Appiah revendique l’héritage des Lumières et de l’humanisme au nom d’une capacité
universellement partagée dans l’humanité, la capacité à entrer en résonance
par imagination. « Ce que nous trouvons dans une épopée ou dans un roman,
qui sont toujours des messages dans des bouteilles jetées depuis un ailleurs,
même s’ils ont été écrits et publiés la semaine dernière dans la ville où nous
sommes nés, ne provient pas d’une compréhension théorique dérivée de la
compréhension commune de notre nature commune, ne provient pas d’une
compréhension que nous partageons tous, lecteurs et écrivains, mais d’une
invitation à répondre par l’imagination à des situations construites de
manière narrative. (…) La capacité humaine fondamentale à saisir des histoires, même des histoires étranges, est aussi ce qui nous lie, puissamment,
aux autres, même à d’étranges autres. » (p. 257) Le cosmopolitisme d’Appiah
n’est pas relativiste : il existe bel et bien un seul monde et, pour le comprendre, nous faisons tous bel et bien appel aux mêmes structures mentales.
Mais ces structures sont ancrées dans du particulier et ce qui nous rend capables d’entrer en conversation avec d’autres est un mélange d’universel et de
particulier : « L’imagination narrative, la capacité à aimer et à raisonner, certains principes et jugements sur le caractère bon ou mauvais de cas particuliers, l’appréciation de certains objets » (p. 258). Or chaque individu,
membre d’une nation dont il maîtrise le vocabulaire et les récits, ne peut
qu’enrichir son identité (avant tout narrative) de la conversation avec les
autres.
C’est à cette conversation qu’Appiah nous convie, son écriture cosmopolitique mêlant les langages non seulement de disciplines différentes (la littérature ou la sociologie dialoguant avec la philosophie), mais également de
cultures différentes – Laurence Sterne, Kazuo Ishiguro, Léon Tolstoï ou
Kwame Nkrumah traversent l’ouvrage et y tissent ensemble les fils d’une
identité éthique en acte. The Ethics of Identity est un magnifique exemple performatif de cosmopolitisme enraciné, sa propre mise en pratique, mais nous
laisse avec une question : quelle chance nous reste-t-il, à nous qui ne sommes
pas Kwame Anthony Appiah, « citoyen du monde » par héritage, de vivre
une vie éthique réussie ?
[1]
Préface, p. XIII.
Cf. Ronald Dworkin,
Sovereign Virtue : The Theory and Practice of Equality, Cambridge, Harvard
University Press, 2000, p. 485 note 1.
[2]
Notamment dans
Color Conscious : The Political Morality of Race, co-écrit avec Amy Gutman, Princeton, Princeton
University Press, 1998, et dans « The State and the Shaping of Identity », dans Grethe B. Peterson (ed.),
The Tanner
Lectures on Human Values, vol. 23, Salt Lake City, University of Utah Press, 2002, p. 234-299.
[3]
Lionel McPherson, Tommie Shelby, « Blackness and Blood : Interpreting African American Identity »,
Philosphy
and Public Affairs, 32 (2), 2004, p. 171-192.
[4]
Cf. Richard Rorty, « Justice as a Larger Loyalty », dans Phengh Cheah, Bruce Robbins (eds),
Cosmopolitics : Thniking and Feeling Beyond the Nation, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998. On peut également renvoyer
à
Contingence, ironie et solidarité, Paris, Armand Colin, 1993, et à
L’homme spéculaire, Paris, Le Seuil, 1990.