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Critique internationale

2007/1 (no 34)


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au lendemain des élections américaines de mi-mandat de novembre 2006, al-Qaïda en Irak a livré un discours audio de vingt minutes dans lequel Abu Hamza al-Muhajir, son nouveau chef depuis la mort de Zarqaoui, commentait les résultats des élections – la victoire des démocrates – et ironisait sur la « stupidité » du Président américain qui avait « offert aux Moudjahidines une grande chance historique (…), une victoire inespérée et plus rapide que prévu » en provoquant la guerre en Irak.

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Le temps est révolu, en effet, où certains officiels américains, considérant l’Irak comme un terrain de confrontation plus accessible et plus aisé à contrôler que les montagnes afghanes, se réjouissaient secrètement de voir affluer en Irak les combattants jihadistes de toute la région, qu’ils pensaient pouvoir ainsi éliminer plus facilement. Quatre ans après l’invasion américaine, force est de reconnaître que l’Irak est devenu le terrain de prédilection de toutes les guérillas islamistes, voire le vivier du jihadisme  [1][1] Le jihadisme désigne ici la mouvance fondamentaliste... dans la région. Mais qui sont aujourd’hui les acteurs de cette mouvance et quelles sont leurs principales caractéristiques ?

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Cet article retrace les grandes lignes de l’irrésistible ascension des groupes jihadistes en Irak, en insistant sur ce qui fait leur force et leur succès : une propagande savamment orchestrée et des actions militaires ciblées. L’étude n’est pas fondée sur la compilation des études existantes sur le sujet mais exclusivement sur les documents internes des groupes jihadistes en Irak. En effet, le suivi régulier de leur production audio et vidéo ainsi que l’examen critique de leurs communiqués officiels, de leurs sites Web, de leurs listes de diffusion et de leurs magazines hebdomadaires et mensuels permettent de définir avec précision les principaux protagonistes de cette mouvance à partir d’une vision de l’intérieur  [2][2] Pour une application extensive de cette approche, voir....

L’opposition armée en Irak

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Pendant longtemps, les forces de la coalition – les Américains en tête – se sont complus à désigner al-Qaïda en Irak comme leur principal ennemi et ses combattants comme des terroristes de la pire espèce, de surcroît étrangers à l’Irak. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien : les guérillas jihadistes sont multiples et leur ancrage ethnique et idéologique est variable. Si al-Qaïda a recruté des combattants originaires des pays voisins au début de la guerre, elle s’est rapidement « irakifiée » sous la pression des Irakiens eux-mêmes  [3][3] Sur « l’irakification » d’al-Qaïda, voir Mathieu Guidère.... Aujourd’hui, même si elle revendique plus de 12 000 hommes en armes  [4][4] Dans sa déclaration du 10 novembre 2006, Abu Hamza..., elle ne constitue pas la seule force d’opposition armée en Irak.

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Dans son discours de novembre 2006, le chef d’al-Qaïda lui-même a désigné les acteurs majeurs de cette opposition et a fait un éloge appuyé de leurs actions. Trois formations irakiennes regroupent, en effet, le gros des effectifs insurgés : l’Armée des défenseurs des sunnites (Jaysh Ansar al-Sunna)  [5][5] La traduction exacte du nom de ce groupe varie selon..., l’Armée islamique en Irak (Al-Jaysh al-Islami fi al-Iraq) et al-Qaïda en Irak (Tanzim al-Qa‘ida fi Bilad al-Rafidayn)  [6][6] Dans le discours de novembre 2006, ces formations sont.... D’autres groupes de moindre envergure sont également actifs sur le terrain, par exemple l’Armée des Conquérants (Jaysh al-Fatihin) ou l’Armée des Bien-Guidés (Jaysh al-Rashidin), mais ils possèdent des effectifs réduits et, surtout, manquent de visibilité sur la scène jihadiste internationale.

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Car l’un des principaux critères à retenir pour la classification des groupes jihadistes en Irak aujourd’hui est certainement leur rayonnement en dehors de l’Irak. De ce point de vue, les trois principales formations mentionnées plus haut (al-Qaïda en Irak, l’Armée des défenseurs des sunnites, l’Armée islamique) sont indéniablement les plus connues dans les autres pays musulmans, si l’on en croit les nouvelles qui circulent sur les listes de diffusion internationales et les messages postés sur les forums généralistes d’Internet. Ces trois grandes formations dont la « visibilité » déborde les frontières irakiennes ne sont pourtant pas tout à fait de même nature sur le plan idéologique et politique. L’étude de leurs productions écrites, audio et vidéo permet d’établir une nette différence entre elles. À cet égard, il suffit de comparer les deux plus grandes formations militaires de l’insurrection sunnite : al-Qaïda en Irak et l’Armée des défenseurs des sunnites.

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D’un côté, nous sommes face à un jihadisme pan-islamiste d’essence salafiste (celui d’al-Qaïda et des groupes apparentés)  [7][7] Rappelons que le salafisme consiste à suivre la voie... ; de l’autre, nous voyons se développer une forme exacerbée de jihadisme islamo-nationaliste à tendance moderniste (celui de l’Armée des défenseurs des sunnites)  [8][8] Par moderniste, il faut comprendre que cette mouvance....

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La définition de ces deux catégories est fondée sur une distinction entre l’objet et la finalité d’un combat armé ayant, dans les deux cas, un fort référent religieux, à la fois dans le discours et dans l’action de chaque groupe.

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Dans le cas d’al-Qaïda en Irak mais aussi de l’Armée des Moudjahidines et des autres groupes jihadistes affiliés au Conseil consultatif des Moudjahidines en Irak (Majlis Shura al-Mujahidin fi al-‘Iraq), mis en place sous l’impulsion de Zarqaoui en janvier 2006, le jihad a pour objet l’application des prescriptions divines concernant la lutte contre le mal sur la Terre  [9][9] Cf. le titre du discours d’Abu Hamza al-Muhajir du... et pour objectif la restauration du califat en Irak.

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Dans le cas de l’Armée des défenseurs des sunnites, mais aussi dans une moindre mesure de l’Armée islamique en Irak, de l’Armée des Bien-Guidés et de l’Armée des Conquérants, le jihad a pour objet prioritaire la protection des musulmans sunnites contre les exactions des forces de sécurité ou des milices chiites et autres « escadrons de la mort » affiliés soit au ministère de l’Intérieur irakien, soit aux services secrets iraniens. Il n’a nullement pour objectif prioritaire la restauration du califat à Bagdad, mais la sauvegarde de la souveraineté nationale et de l’unité territoriale de l’Irak, avec un pouvoir central fort et non affidé ni aux États-Unis ni à l’Iran, pouvoir que tous les groupes insurgés appellent de leurs vœux. L’objectif de souveraineté nationale était prioritaire pour ces groupes avant l’éclatement des violences interconfessionnelles.

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Les différentes campagnes militaires de l’Armée des défenseurs des sunnites illustrent parfaitement cette situation complexe où l’insurrection se trouve tiraillée entre deux objectifs : la lutte contre « l’occupant américain » et la guerre contre les « milices assassines ». Ainsi, au début du mois de décembre 2006, cette formation a lancé dans les universités de Bagdad une grande campagne de sensibilisation aux assassinats et aux exactions. Son commandement militaire, « en concertation avec les professeurs et les savants », a prononcé la fermeture des universités et l’annulation des examens en attendant que les lieux académiques soient « nettoyés des escadrons de la mort ». Plusieurs posters d’information ont été publiés et diffusés pour soutenir cette « campagne de sécurisation » où l’on voit le groupe armé se substituer clairement aux services de l’État dans les universités de la capitale irakienne.

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Si l’on examine dans le détail les productions des groupes insurgés, la distinction entre les deux tendances du jihadisme apparaît de façon flagrante. Ainsi, tandis qu’al-Qaïda en Irak félicite les Talibans pour leurs offensives en Afghanistan ou les Tribunaux islamiques pour leurs succès en Somalie, en les inscrivant systématiquement dans un contexte de lutte pan-islamiste (cf. le communiqué officiel du 9 décembre 2006), l’Armée des défenseurs des sunnites et l’Armée islamique en Irak, entre autres groupes de la mouvance islamo-nationaliste, concentrent toutes leurs communications sur les exactions commises contre les enseignants et les étudiants sunnites dans les universités de Bagdad (cf. la série de communiqués d’indignation et d’appel à la vengeance entre le 2 et le 10 décembre 2006).

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Ces actions de propagande – différenciées dans leurs objets – trouvent écho dans l’idéologie véhiculée par chaque groupe. Dans le cas d’al-Qaïda, la violence vise prioritairement « l’occupant mécréant », comme en témoigne le relevé quotidien des actions armées contre les forces américaines ; dans le cas de l’Armée des défenseurs des sunnites, la violence a pour cible prioritaire les milices chiites qui s’attaquent aux populations civiles sunnites, en particulier à Bagdad. Mais comme la plupart des jihadistes d’al-Qaïda considèrent les chiites en général comme des collaborateurs hérétiques, ces derniers sont régulièrement victimes d’attentats suicides meurtriers mais très ciblés, ce qui ravive encore davantage les tensions confessionnelles et communautaires.

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Paradoxalement, aucun groupe armé (ni du côté sunnite ni du côté chiite) ne revendique les attentats aveugles perpétrés contre les civils irakiens, qu’ils tiennent pour l’œuvre de la « main iranienne » (yadd al-Safawine)  [10][10] Même la série d’attentats qui a eu lieu à Bagdad le.... Les communiqués détaillés de revendication montrent que les divers groupes apportent une attention particulière à l’identité de la « cible » et à la nature des « opérations » menées. L’idée d’une lutte « juste » et « légitime » est présente des deux côtés, avec une accusation systématique de « mauvaises intentions » à l’encontre de l’adversaire, d’où les opérations sans fin de représailles et de « contre-représailles ».

De l’insurrection anti-américaine à la guerre des milices

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En examinant la liste quotidienne des cibles et des actions menées par les divers groupes armés  [11][11] Cette liste détaillée est disponible pour chaque groupe..., on constate qu’on est passé en quatre ans d’une guérilla contre « l’occupant américain » à une véritable guerre des milices. Ainsi, malgré des objectifs initiaux différents, les groupes insurgés ont procédé à une homogénéisation de leurs actions sur le terrain sous la pression du système milicien qui s’est mis en place. L’ampleur de ce système fait que la qualification de « guerre civile » est désormais justifiée  [12][12] Sur la qualification de « guerre civile », voir le..., même si elle n’est pas soutenue par une perception correspondante : certes, sur le terrain, les différentes communautés ne recherchent pas l’affrontement généralisé, mais il existe bel et bien une confrontation permanente entre les miliciens des différentes communautés qui s’accusent mutuellement des pires intentions et exactions.

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Ainsi, les milices chiites craignent l’instauration d’un État sunnite rigoriste si les Américains venaient à quitter le pays, alors qu’elles sont accusées au même moment par les groupes insurgés sunnites d’agir selon un agenda iranien et de servir directement ou indirectement les intérêts du puissant voisin chiite qui vise, selon eux, à propager sa « révolution islamique » dans toute la région.

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Face à l’extension de la violence interconfessionnelle et à la cruauté des exactions commises par les milices chiites, en particulier par l’Armée du Mahdi de Muqtada al-Sadr (Jaysh al-Mahdi) et par les Brigades Badr (Faylaq Badr)  [13][13] Pour ce qui est de l’ampleur des actes de violence..., bras armé du Conseil suprême pour la Révolution islamique en Irak, même les grandes formations engagées dans l’insurrection anti-américaine ont réorienté leur stratégie de lutte armée pour endiguer la campagne d’assassinats de civils sunnites. Ainsi, l’Armée islamique s’est résolue à lancer en novembre 2006 une campagne de représailles contre l’Armée du Mahdi et contre les Brigades Badr.

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Il convient de souligner que, dans cette guerre des milices, les noms des différents groupes sont détournés et raillés d’un côté comme de l’autre : Jaysh al-Mahdi (l’Armée du Mahdi) devient Jaysh al-Dajjal (l’Armée du Charlatan, sous-entendu le chef religieux chiite Muqtada al-Sadr) ; et les Faylaq Badr (Brigades Badr) deviennent dans les communiqués des groupes sunnites Faylaq Ghadr (les Brigades de la Trahison). Il en est de même des qualificatifs des communautés confessionnelles : les chiites sont désormais désignés chez les groupes insurgés par le terme rawafidh (négateurs, parce qu’ils nient la prééminence des premiers califes de l’islam), tandis que les sunnites sont qualifiés chez les radicaux chiites de nawasib (usurpateurs, parce qu’ils auraient usurpé le pouvoir qui revenait à l’origine à Ali, cousin du Prophète). Ces désignations péjoratives, à forte référence religieuse et historique, ont connu une évolution sémantique et une extension de leur usage qui est concomitante avec la détérioration de la situation politique et interconfessionnelle en Irak. Les autres formations sunnites ne sont pas en reste : à la fin du mois de novembre 2006, l’Armée des Moudjahidines ainsi que l’Armée des Conquérants et l’Armée des Bien-Guidés ont lancé une grande campagne pour « venger le sang des sunnites assassinés par les escadrons de la mort » (communiqué du 27 novembre 2006). Même le chef d’al-Qaïda en Irak, qui se targue habituellement de ne s’attaquer qu’aux forces de la « coalition judéo-croisée », a dû appeler ses troupes à voler au secours de leurs frères pour les protéger des « crimes commis par les traîtres renégats [les milices chiites] » (message audio du 10 novembre 2006).

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De son côté, l’Armée des défenseurs des sunnites, qui s’est spécialisée dans la défense des quartiers sunnites de la capitale irakienne contre les attaques des milices chiites, a lancé une campagne de recrutement pour renforcer ses troupes et son ancrage local dans les autres villes, tout en veillant à démentir toute manœuvre de récupération politicienne par d’anciens dirigeants baasistes  [14][14] Voir à ce sujet le communiqué officiel du 9 décembre.... Il en est de même pour l’Armée islamique qui s’est donné pour porte-parole le très actif Ali al-Nuaymi, lequel, après avoir longtemps appelé les populations sunnites au calme et à la patience face aux exactions des milices chiites, a fini par prôner un changement de stratégie radical et un engagement généralisé dans le jihad « pour défendre les vies et l’honneur »  [15][15] Voir le communiqué de l’Armée islamique du 28 novembre....

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Les changements successifs de tactique de la part des Américains, notamment dans leur stratégie de lutte anti-insurrectionnelle, ont contribué à l’accélération du mouvement de confrontation interne en Irak. En effet, le glissement d’une guérilla anti-américaine à une guerre des milices s’est fait d’autant plus rapidement que les Américains ont réduit progressivement leur présence effective sur le terrain militaire et dans les villes irakiennes à majorité sunnite, cédant la place progressivement aux forces de sécurité irakiennes – à la composition majoritairement chiite – qui sont devenues, par défaut et a posteriori, les cibles toutes désignées de l’insurrection. Certains groupes insurgés raillent cette situation en estimant que les Américains ne patrouillent plus que pour protéger leurs propres contingents. Mais, là aussi, il s’agit d’une évolution notable : en 2005, les mêmes groupes se moquaient de l’incompétence des forces de sécurité irakiennes, estimant qu’elles seraient balayées sans la protection des patrouilles américaines  [16][16] Voir à ce sujet « Qui protège qui ? », paru dans la....

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Sur le plan strictement militaire, il est clair que la formation des forces de sécurité irakiennes a connu une nette amélioration au niveau des équipements comme de l’entraînement, mais cela les a transformées paradoxalement en adversaires « crédibles » aux yeux de l’insurrection et en cibles « prioritaires » sur le plan de la lutte armée pour la « libération nationale ».

De la fragmentation à la concentration

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La montée en puissance de ces forces irakiennes, aussi bien du point de vue de la quantité que de la qualité, a enclenché parallèlement – au sein même de l’insurrection – un mouvement de concentration dont on peut retracer les principales étapes en prenant l’exemple des groupes jihadistes à tendance pan-islamiste. La recherche de l’unité est ce qui caractérise le mieux la mouvance jihadiste en Irak depuis 2003.

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C’est une petite organisation portant le nom d’Unicité et Jihad (al-Tawhid wal Jihad) et commandée par le non encore médiatique Abou Moussab al-Zarqaoui qui est à l’origine de cet essor (2003-2004). Après quelques opérations militaires audacieuses contre les forces de la coalition et, surtout, du fait de l’horreur des premières exécutions d’otages, cette petite structure jihadiste est sortie progressivement de l’ombre et du lot des groupes armés improvisés et plus ou moins anonymes.

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En faisant publiquement allégeance à Ben Laden à la fin de l’année 2004, Zarqaoui a donné à son organisation une nouvelle dimension qui lui a permis de rallier la plupart des jihadistes internationaux et la majorité des combattants étrangers qui voulaient alors rejoindre l’Irak. Al-Qaïda en Irak est alors devenue la référence de tous les combattants du monde musulman – en particulier des pays du Golfe – qui voulaient s’essayer au jihad en combattant les Américains. Ce fut le temps des premiers ralliements des petits groupes armés à tendance jihadiste, parfois avec des visées purement pragmatiques ou carrément opportunistes (financement, logistique, notoriété, etc.). À la fin de l’année 2005, al-Qaïda en Irak comptait au moins quinze brigades de combattants, concentrées essentiellement à Bagdad et dans la province sunnite d’al-Anbar.

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Grâce à la multiplication d’opérations spectaculaires (telles que l’attaque de la prison d’Abou Ghraïb) et l’organisation à grande échelle de campagnes de propagande efficaces, le groupe de Zarqaoui est devenu un point de ralliement pour divers autres groupes moins connus et moins expérimentés. En janvier 2006, al-Qaïda en Irak était en position de force pour proposer la création d’un « Conseil consultatif des Moudjahidines en Irak », qui ne regroupait pas moins de sept groupes jihadistes de taille variable mais bien ancrés localement et très actifs sur le terrain  [17][17] Les sept groupes réunis en janvier 2006 dans ce Conseil.... Un émir (Abdallah Rashid al-Baghdadi) a été élu à la tête de cette nouvelle structure fédérative, dont Zarqaoui a refusé de prendre la direction pour faire taire les critiques croissantes dans les rangs de ses troupes concernant le fait que le jihad en Irak devait être dirigé par un Irakien.

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Le « Conseil consultatif des Moudjahidines » a dès lors coordonné les actions des différents groupes jihadistes, diffusé le résultat de leurs actions sur le terrain, défini la stratégie générale de combat et émis les communiqués officiels au nom de tous. Si l’identité des divers groupes n’était plus lisible à l’extérieur du Conseil, la figure de Zarqaoui était plus que jamais sur le devant de la scène : le chef d’al-Qaïda en Irak était au sommet de sa gloire lorsqu’il a tourné, fin avril 2006, sa première et dernière vidéo, aux côtés de ses principaux lieutenants sur le « terrain du jihad » dans le désert irakien. La réussite de cette vidéo de propagande puis la disparition surprise de Zarqaoui deux mois plus tard, début juillet, ont agi comme un catalyseur au sein de la mouvance jihadiste qui s’est sentie à la fois forte et menacée. Bien qu’inconnu du grand public, le nouveau chef d’al-Qaïda ne s’est pas révélé moins charismatique que son prédécesseur. Il est notamment parvenu à remotiver les troupes jihadistes en lançant une opération baptisée « Vengeance pour le sang d’Abou Moussab » qui a fait du mois d’octobre 2006 l’un des mois les plus meurtriers pour les Américains depuis mars 2003. L’impact de ce succès jihadiste a été d’autant plus grand qu’il a coïncidé avec les élections américaines de mi-mandat, lesquelles ont constitué un désaveu pour la politique du Président Bush.

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Dès son élection à la tête d’al-Qaïda en Irak, Abu Hamza al-Muhajir a axé sa communication et ses discours sur « l’unité ». Depuis juillet 2006, il n’a cessé d’appeler à l’unification des divers groupes jihadistes. Non satisfait de la structure bâtie par son prédécesseur (Zarqaoui) autour du « Conseil consultatif des Moudjahidines en Irak », il a appelé les autres groupes à une union à la fois plus large et plus resserrée autour d’un noyau dur à caractère politique et religieux.

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Le 15 octobre 2006, une semaine avant le début du Ramadan, a été annoncée la création de l’État islamique d’Irak (Dawlat al-Iraq al-Islamiyya) avec à sa tête, le cheikh Abu Omar al-Baghdadi, élu « Commandeur des croyants » (Amir al-Mu’minin), auquel le chef d’al-Qaïda en Irak a aussitôt prêté allégeance de façon publique et spectaculaire en promettant une obéissance aveugle de ses troupes. Il a appelé les autres groupes insurgés à suivre son exemple, en particulier l’Armée des défenseurs des sunnites, dont il a fait un éloge appuyé pour son efficacité sur le terrain.

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Comme le « Conseil consultatif des Moudjahidines » à ses débuts, le nouvel État virtuel, qui se veut le porte-parole de tous les mouvements de lutte armée se réclamant de l’islam, c’est-à-dire de la quasi-totalité des forces de l’insurrection irakienne, a pris en charge l’ensemble de la communication des groupes armés qui ont fait allégeance à Abu Omar al-Baghdadi ainsi que la coordination des actions militaires sur le terrain. Mais, cette fois, l’unité des jihadistes n’est pas seulement de façade : le chef d’al-Qaïda s’efface presque entièrement de la scène médiatique  [18][18] Témoin de cet effacement le discours d’al-Baghdadi... et divers « ministres » sont nommés pour superviser, dans la clandestinité, les affaires du nouvel État.

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On a donc assisté à un mouvement de concentration et de structuration de la mouvance jihadiste en Irak. Ce mouvement a culminé avec la création de l’« État islamique », qui, bien que dépourvu de toute existence réelle, représente dans l’esprit de ses concepteurs, un gouvernement prêt à prendre la relève dès le départ des Américains, lequel paraît inévitable à tous les groupes de l’insurrection, si l’on en croit leurs productions écrites, audio et vidéo. Symboliquement, l’un des premiers communiqués officiels de l’État islamique d’Irak a été la proclamation du début du Ramadan, fin octobre 2006, et la proposition faite aux Américains par l’émir de l’État islamique d’un « retrait sans violence », fin décembre 2006.

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De plus, le nouvel État islamique a entrepris l’homogénéisation de l’idéologie de combat en lançant toute une série de « leçons de doctrine » données par un certain cheikh Abu Ousama al-‘Iraqi et largement relayées auprès des différents groupes jihadistes qui ont prêté allégeance au « Commandeur des croyants ». Parallèlement, une nouvelle structure a été créée pour assurer la diffusion et la promotion des idées jihadistes : il s’agit de la société al-Furqan  [19][19] Le mot al-Furqan, qui désigne Le Coran, signifie littéralement..., qui dépend directement du « ministère de l’Information de l’État islamique d’Irak » (voir le communiqué du 19 novembre 2006).

L’extension du jihadisme en Irak

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La multiplication des violences interconfessionnelles a contribué au rapprochement des positions idéologiques parmi les insurgés sunnites en général. Mais, grâce à une action de propagande efficacement relayée, le point de vue jihadiste d’al-Qaïda a progressivement occupé le terrain idéologique de la libération au nom de la religion. Aussi la propagande doctrinale du nouvel État islamique s’articule-t-elle autour de trois notions qui sont désormais reprises dans la plupart des écrits et discours de la guérilla irakienne : le tawhid (l’unicité divine), le jihad (le combat sacré) et le califat (le gouvernement suivant la Tradition)  [20][20] Le titre de calife (Khalifa) signifiait littéralement,....

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L’association de ces trois notions est apparue clairement à l’occasion de la publication du rapport Baker-Hamilton sur l’Irak en décembre 2006. En réaction à ce rapport – qui a été considéré comme « injuste et inique » même par le Président irakien Talabani –, la plupart des groupes armés ont fait le rapprochement avec l’accord Sykes-Picot de 1916 qui avait consacré, à l’époque, la partition du Moyen-Orient entre les grandes puissances occidentales. Tous ont rappelé leur opposition à une partition de l’Irak et annoncé la poursuite du jihad au nom de l’unité de la Oumma. Dans cette optique, la guerre en cours est désormais perçue – et promue – comme relevant strictement du « jihad de défense » (jihad al-daf‘), c’est-à-dire d’une « guerre juste » nécessitant la participation de chacun comme un devoir individuel de combattre l’ennemi (fard ‘ayn).

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Ce dernier point (la qualification juridique de la lutte armée en Irak) a connu une évolution sensible entre 2003 et 2007, avec des implications pratiques sur le terrain militaire et sur les rapports sociaux et interconfessionnels. Là aussi, sous la pression des événements, le point de vue des jihadistes d’al-Qaïda a fini par prévaloir parmi les groupes insurgés. En effet, au commencement du conflit, le jihad était globalement perçu comme un « devoir collectif » (fard kifaya) n’engageant pas toute la communauté des croyants et permettant, par conséquent, un semblant de vie normalisée pour la majorité des civils irakiens. Mais, avec la généralisation des actes de violence interconfessionnelle et la multiplication des « dommages collatéraux » du côté américain, le sentiment général qui a prévalu a été celui d’une obligation individuelle de se défendre et de protéger les siens.

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On constate une évolution analogue concernant la question de la « souveraineté nationale » avec un basculement des opinions en faveur de la conception islamiste radicale de la hakimiyya, issue des écrits des penseurs islamistes Abul Ala al-Mawdoudi et Sayyid Qutb, qui prônent la souveraineté de Dieu (al-hakimiyya li Allah) sur ses fidèles, c’est-à-dire l’hétéronomie comme principe d’édiction des normes devant gouverner la personne et la communauté dans son ensemble.

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Les écrits et les déclarations des divers groupes jihadistes montrent un glissement vers la doctrine du tawhid al-hakimiyya (unicité divine dans l’autorité politique), selon laquelle un véritable État islamique doit reconnaître l’autorité de Dieu en matière légale, c’est-à-dire appliquer strictement la charia. Un État bâti sur des lois humaines (une constitution) ou sur des lois issues de la raison humaine (contraires au Coran) est un État mécréant qui doit être combattu. Ces idées étaient déjà contenues dans les écrits d’anciens jurisconsultes musulmans comme Mohammed Ibn Abd al-Wahhab, fondateur du wahhabisme (en Arabie), qui ne fait lui-même que reprendre les idées du célèbre penseur médiéval Ibn Taymiyya, fréquemment cité par les islamistes radicaux et les militants salafistes.

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Face à la propagation des idées salafistes et à la dynamique d’unification enclenchée par les jihadistes pour parer au danger iranien et pour préparer l’après-retrait américain, les autres formations de l’opposition armée ont dû s’organiser, leur objectif étant de contrer le poids grandissant dans la société irakienne du bloc pan-islamiste dirigé par al-Qaïda.

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Ainsi, l’un des groupes insurgés les plus anciens, l’Alliance des gens d’Irak (‘Asa’ib Ahl al-‘Iraq), initialement formé à l’instigation de certains chefs de clans et de tribus sunnites dans la ville d’al-Qaïm, a été rebaptisé « l’Alliance jihadiste des gens d’Irak » (‘Asa’ib Ahl al-‘Iraq al-Jihadiyya). Il a également adopté une communication « moderne » avec la mise en ligne d’un site Web qui reprend les arguments d’al-Qaïda et de l’État islamique d’Irak en ce qui concerne le jihad  [21][21] Voir le site des ‘Asa’ib à l’adresse http :// www..... À la rubrique « Doctrine », on peut lire par exemple concernant les objectifs de l’organisation : « La restauration de la religion s’appuie sur deux piliers principaux : l’action des missionnaires (al-da‘wa) et le combat sacré dans le sentier d’Allah (al-jihad fi sabil Allah) ». L’inspiration wahhabite en est évidente  [22][22] Le fondateur du wahhabisme, Muhammad Ibn Abd al-Wahhab... et montre à quel point les idées jihadistes ont imprégné tous les groupes de l’insurrection armée en Irak, même les plus locaux d’entre eux.

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Il faut souligner que cette extension idéologique du jihadisme n’aurait pas pu se faire sans une propagande généralisée en faveur du jihad, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Irak.

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Tout d’abord, à l’intérieur de l’Irak, la décrédibilisation de l’idée nationale et la disparition de fait de l’unité territoriale ont progressivement relégué au second plan toute illusion individuelle de « mourir pour l’Irak ». Dès lors, la confessionnalisation des acteurs et du conflit sur le terrain a placé sur le devant de la scène la seule option acceptable pour les populations locales : « mourir pour Allah ». Comment peut-il en être autrement d’ailleurs pour des Musulmans qui n’ont d’autre recours que la religion ? Il faut écouter la litanie poignante des oraisons funèbres mises en ligne pour saisir le sens profond de ce retour désespéré à l’islam, qui culmine dans la « quête du martyre » chez de nombreux Irakiens  [23][23] Voir M. Guidère, Les « Martyrs » d’al-Qaïda. Au cœur....

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Ceux qui vivent au jour le jour le cauchemar irakien s’en remettent souvent à Allah et, parfois, à la miséricorde de l’insurrection, qui s’en remet elle-même à Allah dans les discours et dans les faits. Et tout cela est dit, écrit, répété en une interminable invocation de Dieu pour protéger ceux qui ne possèdent aucune protection. L’expression « violence politique » est devenue un euphémisme qui cache mal l’horreur des exactions commises quotidiennement par les milices armées contre la population civile. Dans un tel contexte de désespoir, le jihad apparaît pour beaucoup d’Irakiens comme une issue honorable, voire louable, face au chaos environnant, et les jihadistes de tous bords ne rencontrent aucune difficulté à convaincre les hommes valides de rejoindre leurs rangs.

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À l’extérieur de l’Irak en revanche, le jihadisme se nourrit du sentiment d’humiliation et de frustration que ressentent profondément les peuples voisins face à la politique américaine dans la région, face à l’impuissance de leurs dirigeants et face à l’échec des expériences nationales passées. Là encore, le jihad apparaît comme une échappatoire acceptable sur le plan individuel, mais il est souvent présenté aussi comme le seul espoir de la communauté sur le plan collectif. Là encore, la violence la plus brutale se trouve justifiée, voire sacralisée, par une nouvelle « théologie du jihad » que tentent d’imposer les idéologues islamistes les plus radicaux en faisant appel aux causes les plus diverses  [24][24] Voir Mathieu Guidère, Nicole Morgan, Le manuel de recrutement....

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L ’essor du « jihad médiatique » (al-jihad al-i‘lami) est un élément central pour comprendre l’extension de l’idéologie jihadiste. Cette nouvelle forme de propagande islamiste consiste à faire du prosélytisme virtuel, en informant des actions des Moudjahidines, en diffusant leurs écrits et leurs appels à la guerre sainte, en formant d’autres musulmans aux techniques de la lutte armée, en animant des blogs et des forums de discussion sur la guerre en Irak et sur les « exploits des Moudjahidines », en entretenant des listes de diffusion sur les avancées des combattants islamistes en Somalie, en Afghanistan et ailleurs dans le monde musulman ; bref, en revivifiant « l’esprit du jihad » et en donnant l’impression d’un mouvement mondialisé et victorieux.

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Dans la perception des peuples musulmans telle qu’elle apparaît à travers leurs communautés virtuelles et anonymes  [25][25] Voir les résultats du programme de veille sur la radicalisation..., les « Moudjahidines d’Irak » ont déjà gagné la guerre contre les Américains et le jihad est désormais perçu comme une valeur positive pouvant donner des résultats spectaculaires sur le terrain. Malgré un contrôle quasi total des médias musulmans, la « guerre des idées » semble être perdue aujourd’hui, ce qui constitue le revers le plus grave de la guerre en Irak. Même les images les plus prisées ne sont pas celles que diffusent les médias officiels. L’Internet a ouvert les sociétés musulmanes à d’autres courants et laisse entrevoir aujourd’hui une vision du monde différente des discours véhiculés par les régimes en place. L’électrochoc irakien ne fait que commencer au Moyen-Orient.


Annexe

Annexes  [26][26] Pour une vision globale des liens entre les groupes...

Méthodologie d’élaboration :

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Comment définir la tendance idéologique d’un groupe insurgé ?

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  1. À partir de ses publications attestées et authentifiées (magazines, communiqués, discours des émirs, sous format texte, audio ou vidéo).

  2. À partir des références théologiques (ouvrages, traités) et des autorités religieuses (ulémas, imams) les plus fréquemment citées.

  3. À partir des concepts de base de la doctrine développée (salaf, jihad, tawhid, hakimiyya, khilafa, etc.).

  4. À partir des noms de brigades (qui ont un référent historique) et des noms de guerre employés par les combattants (noms qui sont significatifs)  [27][27] Voir M. Guidère, « Al-Qaeda’s Noms de Guerre : How....

  5. À partir des opérations militaires communes et des déclarations conjointes faites par les groupes (qui opèrent aussi par affinités idéologiques et doctrinales).

Application aux principaux groupes :

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  1. Al-Qaïda au Pays des deux fleuves (en Irak) : panislamiste, jihadiste, shahidiste  [28][28] Le « shahidisme » (ou culte du martyre) est une excroissance....

  2. Armée des défenseurs des sunnites : islamiste, jihadiste, nationaliste, moderniste.

  3. Armée islamique en Irak : islamiste, nationaliste, moderniste.

  4. Armée des Moudjahidines : islamiste, salafiste, jihadiste.

  5. Armée des Bien-Guidés : islamiste, nationaliste.

  6. Armée des Conquérants : islamiste, nationaliste.

  7. Alliance des gens d’Irak : islamiste, jihadiste.

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Notes

[1]

Le jihadisme désigne ici la mouvance fondamentaliste et combative de l’islam radical qui justifie la lutte armée exclusivement par le recours à la notion de jihad (guerre sainte). En Irak, cette mouvance concerne avant tout les groupes armés sunnites qui constituent l’essentiel des insurgés, les groupes chiites dans leur majorité n’ayant que peu ou pas participé au jihad contre les forces de la coalition.

[2]

Pour une application extensive de cette approche, voir le rapport sur l’Irak auquel j’ai contribué en 2006 : International Crisis Group, In Their Own Words : Reading the Iraqi Insurgency, Middle East Report, n? 50,15 février 2006.

[3]

Sur « l’irakification » d’al-Qaïda, voir Mathieu Guidère et Peter Harling, « Qui sont les insurgés irakiens ? », Le Monde diplomatique, mai 2006, p. 14.

[4]

Dans sa déclaration du 10 novembre 2006, Abu Hamza al-Muhajir revendiquait « douze mille combattants qui sont l’Armée d’al-Qaïda et qui ont prêté serment de mourir dans le sentier d’Allah, ainsi que plus de dix mille combattants en cours d’équipement » (14e minute de l’enregistrement).

[5]

La traduction exacte du nom de ce groupe varie selon les points de vue : Partisans des Sunnites, Soutiens aux Sunnites, Défenseurs des Sunnites, etc.. Tout dépend de ce que l’on prend en considération : le sens littéral du mot Ansar en arabe (partisans de…) ou bien sa référence historique à l’époque du Prophète (ceux qui aident à la victoire), ou bien encore les deux (significations linguistique et historique). Ce groupe a d’ailleurs légèrement modifié son appellation au début de l’année 2006, en remplaçant le mot Jaysh (Armée) par le mot Jund (Soldats), tandis que l’appellation employée dans les communiqués officiels du commandement militaire est Jama‘at Ansar al-Sunna (littéralement, Le Groupe des défenseurs des sunnites). Je retiendrai ici l’appellation la plus usuelle au sein de l’insurrection, à savoir l’Armée des défenseurs des sunnites.

[6]

Dans le discours de novembre 2006, ces formations sont désignées ainsi : Les héros de l’Armée des défenseurs des sunnites, Les lions de l’Armée islamique, Les chers frères de l’Armée des Moudjahidines (17e minute de l’enregistrement).

[7]

Rappelons que le salafisme consiste à suivre la voie des « Pieux prédécesseurs » (salaf) et que cette mouvance de l’islam désigne une pratique rigoriste et passéiste, à l’instar du wahhabisme en vigueur en Arabie Saoudite.

[8]

Par moderniste, il faut comprendre que cette mouvance du jihadisme nationaliste se préoccupe des problèmes quotidiens de la vie moderne et les intègre dans ses schémas de lutte, contrairement à la mouvance salafiste du jihadisme, qui ignore les problèmes de la modernité en ayant des préoccupations essentialistes et une optique de lutte purement religieuse et traditionaliste.

[9]

Cf. le titre du discours d’Abu Hamza al-Muhajir du 10 novembre 2006 : « La souveraineté est l’apanage de Dieu seulement » (Inna Al-Hukma illa li-Allah).

[10]

Même la série d’attentats qui a eu lieu à Bagdad le 24 novembre 2006 et qui a fait plus de 200 morts n’a pas été revendiquée. Mais le chef d’al-Qaïda en Irak accuse directement l’Iran (al-Dawla al-Safawiyya) et reproche au Président américain (Bush) d’avoir « ressuscité la gloire de l’ancien Empire perse », en le laissant étendre son influence en Afghanistan et en Irak.

[11]

Cette liste détaillée est disponible pour chaque groupe via les sites Internet de l’insurrection, les listes de diffusion jihadistes et les publications de synthèse régulièrement mises à jour par les sociétés de production jihadistes telles que al-Sahab ou al-Furqan : par exemple, les magazines Sada al-Jihad (l’Écho du jihad) ou encore Sada al-Rafi-dayn (l’Écho du Pays des deux fleuves [l’Irak]).

[12]

Sur la qualification de « guerre civile », voir le rapport sur l’Irak du Secrétaire général des Nations unies devant le Conseil de sécurité en date du 5 décembre 2006 (réf. S/2006/945) qui juge « plus réaliste » la guerre civile totale (disponible en français à l’adresse http ://daccess-ods.un.org/TMP/2745367.html).

[13]

Pour ce qui est de l’ampleur des actes de violence interconfessionnelle, l’Armée du Mahdi semble aujourd’hui bien plus nocive que les Brigades Badr et même qu’al-Qaïda en Irak, ce qui n’était pas le cas en 2005.

[14]

Voir à ce sujet le communiqué officiel du 9 décembre 2006 qui dément les déclarations du « maudit menteur Muwaffaq al-Rubai ».

[15]

Voir le communiqué de l’Armée islamique du 28 novembre 2005 intitulé « Appel aux habitants de Bagdad » (communiqué sous format écrit et audio, disponible sur le site officiel de l’Armée islamique, http :// www. iaisite. info).

[16]

Voir à ce sujet « Qui protège qui ? », paru dans la revue al-Fursan de l’Armée islamique, octobre 2005.

[17]

Les sept groupes réunis en janvier 2006 dans ce Conseil autour d’al-Qaïda en Irak sont : Ahl al-Sunna wa al-Jama‘a (les Gens de la tradition et de l’union), Jaysh al-Ta’ifa al-Mansura (l’Armée de la faction victorieuse), Ansar al-Tawhid (les Défenseurs de l’unicité), al-Jihad al-Islami (Le jihad islamique), Kata’ib al-Ghuraba’ (les Brigades des exilés), Kata’ib al-Ahwal (les Brigades des horreurs), Al-Amr bi al-Ma‘ruf wa al-Nahy ‘an al-Munkar (l’Appel au bien et l’interdiction du blâmable).

[18]

Témoin de cet effacement le discours d’al-Baghdadi à la Oumma (communauté des croyants) du 22 décembre 2006 dans lequel il précise qu’« al-Qaïda n’est qu’une composante des Moudjahidines en Irak ».

[19]

Le mot al-Furqan, qui désigne Le Coran, signifie littéralement « l’évidence, la ligne de séparation entre le Bien et le Mal ».

[20]

Le titre de calife (Khalifa) signifiait littéralement, à l’origine, « Successeur du Prophète », d’où le sens donné implicitement à califat par les jihadistes salafistes : « Gouvernement suivant la Tradition du Prophète » (la Sunna justement). La définition politique de la forme du gouvernement (théocratie) passe ainsi au second plan derrière la définition théologique (Sunna) du mode de gouvernement. Rappelons à ce propos que Bagdad a été la capitale du califat musulman durant plus de cinq siècles (de 750 à 1258, sous le califat abbasside).

[21]

Voir le site des ‘Asa’ib à l’adresse http :// www. iraqiasaeb. org.

[22]

Le fondateur du wahhabisme, Muhammad Ibn Abd al-Wahhab (mort en 1792), est longuement cité, de même que son inspirateur, le penseur médiéval Ibn Taymiyya (mort en 1328).

[23]

Voir M. Guidère, Les « Martyrs » d’al-Qaïda. Au cœur de la propagande terroriste, Nantes, Éditions du Temps, 2006.

[24]

Voir Mathieu Guidère, Nicole Morgan, Le manuel de recrutement d’al-Qaïda, Paris, Le Seuil, 2007.

[25]

Voir les résultats du programme de veille sur la radicalisation dans le monde musulman (Radicalization Watch Project) qui consiste à suivre, entre autres, l’activité des communautés virtuelles sur la toile islamiste (http :// rwp.c4ads.org).

[26]

Pour une vision globale des liens entre les groupes de l’insurrection irakienne, voir le tableau complet sur le site du CERI (http :// www. ceri-sciences-po. org/ cerifr/ publica/ critique/ criti. htm).

[27]

Voir M. Guidère, « Al-Qaeda’s Noms de Guerre : How Should We Decode Terrorists’ Names ? », Defense Concepts, 1 (3), Center for Advanced Defense Studies, automne 2006, p. 6-17 (hhttp :// www. c4ads. org/ files/ defense_concepts_I.3.pdf) .

[28]

Le « shahidisme » (ou culte du martyre) est une excroissance de la doctrine « jihadiste » qui considère le « martyre » comme le but ultime du combat islamiste. Voir M. Guidère, Les « Martyrs » d’al-Qaïda. Au cœur de la propagande terroriste, op. cit., p. 192-201.

Résumé

English

Iraq, or the Promised Land of the Jihadists The study of sources from inside the armed opposition in Iraq provides a detailed picture of the military and ideological realities on the ground. On the basis of the various publications of the Sunni rebel groups, we can identify the protagonists of the Jihadi movement in Iraq and trace the evolution of Jihadism since the beginning of the war. This inside view also allows us to understand the conflict dynamics driving the different militia forces and contributing, therefore, to the extension of violence between religious groups. The analysis of the ideological arguments used by the main groups involved shows that armed struggle essentially feeds upon the notion of “jihad”, which appears to be the main source of legitimization of blind violence at present. To the Jihadi movement, the Iraq war represents an ideological and historic turning point.

Plan de l'article

  1. L’opposition armée en Irak
  2. De l’insurrection anti-américaine à la guerre des milices
  3. De la fragmentation à la concentration
  4. L’extension du jihadisme en Irak

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