2008
Critique internationale
Lectures
Glenn Palmer, T. Clifton Morgan
A theory of foreign policy Princeton, Princeton university press, 2006, 216 pages.
Bastien Irondelle
chercheur au CERI-Sciences Po/CNRS. Ses recherches actuelles portent sur la transformation comparée des politiques militaires en Europe et sur la Politique européenne de sécurité et de défense. Il a publié récemment Stratégie aérienne comparée : France, États-Unis, Royaume-Uni (Paris, Cahiers du Centre d’études en sciences sociales de la Défense, 2007, avec Étienne de Durand) ; « Le Royaume-Uni a-t-il les moyens de préserver son leadership militaire en Europe », Arès (12 (58), novembre 2007, p. 21-38, avec Martial Foucault) ; « French Political Science and European Integration », French Politics (4 (3), 2006, p. 188-208).
comme son titre l’indique, l’ouvrage de Glenn Palmer et Clifton
Morgan renoue avec l’ambition prométhéenne de forger une théorie de la
politique étrangère. Saluons d’emblée le courage de l’entreprise. Depuis les
impasses de la révolution béhavioriste des années 1950-1960, toute tentative
dans ce domaine avait été abandonnée. Or c’est à la fondation d’une théorie qui
soit valable « pour tous les États en tout temps » (p. 2) que s’attèlent ici Palmer
et Morgan. Pour que cette théorie ait une portée générale, il faut que son
champ d’application couvre un vaste ensemble de cas et concerne les principales formes d’action en politique étrangère. Au-delà de la tentative de théorisation, l’ouvrage apporte donc sa contribution à l’étude de quatre types de
stratégies : l’aide, le conflit – à propos duquel les auteurs introduisent une distinction féconde entre deux types de comportements : le déclenchement d’un
conflit par un État et la réplique à ce déclenchement par un autre État, les
dépenses militaires et les alliances. Les études de cas portent autant sur des
politiques nationales analysées dans un contexte général (la politique étrangère
américaine après la seconde guerre mondiale, la politique étrangère chinoise
depuis 1949) que sur des événements précis (le traité de paix de Brest-Litovsk
en 1917, la crise de Suez en 1956, la rupture par la Nouvelle-Zélande de son
alliance avec les États-Unis en 1985). Les précédentes tentatives de théorisation avaient échoué sur des écueils bien connus : la multiplicité des acteurs, la
diversité des domaines (relations politiques, économiques, alliances, conflits,
aide au développement…), l’interaction des niveaux d’analyse. Et l’accumulation des travaux, notamment dans le champ de la Foreign Policy Analysis, avait
plutôt tendance à démontrer l’impossibilité d’élaborer une théorie générale.
La démarche de Palmer et Morgan consiste à contourner, ou à ignorer, c’est
selon, ces difficultés en recourant à la modélisation. À partir d’un modèle de
choix rationnel basique – les États choisissent, parmi un « portefeuille » de
politiques possibles, et substituables, celles qui seront les plus efficaces en
fonction des conditions de l’environnement international et des contraintes
imposées par leurs ressources (p. 4-5) –, ils postulent que les États cherchent
soit à changer la situation, soit à la préserver : « Les États recherchent deux
biens [goods] à travers leurs politiques étrangères. Nous les appelons le changement, les efforts pour modifier le statu quo, et la préservation [maintenance],
les efforts pour prévenir les modifications du statu quo » (p. XI). Il s’agit là,
selon Palmer et Morgan, de l’apport majeur de leur théorie, qu’ils intitulent
d’ailleurs The Two-Good Theory (la théorie des deux biens) ; le réalisme, la
théorie dominante, selon eux, en politique étrangère postulant que les États
ne poursuivent qu’un seul objectif : la sécurité. La formalisation mathématique du modèle d’analyse est présentée de façon détaillée dans le chapitre 5
et les annexes, mais les auteurs prennent soin de l’expliciter dès l’introduction
et dans le deuxième chapitre, ce qui permet au lecteur de suivre leur
démarche sans difficulté. Notons à cet égard que la clarté du style et la
rigueur de la démonstration doivent être portées au crédit des auteurs.
A Theory of Foreign Policy est un ouvrage particulièrement riche sur le plan
méthodologique puisque la théorie est éprouvée à la fois à travers des études
de cas et des analyses statistiques de grandes séries. Dans la mesure où elles
reposent sur des sources secondaires, qui plus est parfois peu nombreuses,
les études de cas constituent plus des illustrations que de véritables épreuves
de la théorie. Elles sont d’autant moins convaincantes que les auteurs ont
tendance à caricaturer les approches concurrentes pour établir la supériorité
de la théorie des deux biens. C’est ce qui se passe notamment avec l’historiographie de la politique étrangère américaine après la seconde guerre mondiale. Palmer et Morgan développent cet exemple qui confirme leur théorie,
mais ils ne s’interrogent pas sur ceux qui pourraient l’infirmer (le Japon et
l’Allemagne d’après guerre ou les États-Unis de l’entre-deux-guerres).
La théorie part, en effet, du principe que les États les plus puissants, ceux qui disposent de beaucoup de ressources, sont comparativement plus aptes à réaliser les
changements qu’ils désirent que les États plus faibles et moins bien dotés, qui, eux,
ont un avantage comparatif à maintenir le
statu quo. Plus les ressources ou les capacités d’un État augmentent, plus cet État va développer ses stratégies de politique
étrangère, celles qui sont plutôt orientées vers le changement (
change-seeking) –
déclenchement d’un conflit, aide étrangère, alliance avec des États plus faibles –
augmentant plus vite et davantage que celles qui sont plutôt orientées vers le
statu quo (
maintenance-seeking) – dépenses militaires, réplique dans un conflit,
alliance avec des États plus forts (p. 104). Sur ce dernier point, Palmer et Morgan
livrent une analyse affinée qui se situe dans le prolongement des travaux classiques
de Morrow sur les comportements d’alliance
[1].
La théorie des deux biens leur permet de déduire de très nombreuses hypothèses se prêtant notamment à des tests statistiques qui portent autant sur des
études de cas que sur les différents types de politique étrangère mentionnés
plus haut : politique étrangère chinoise depuis 1949, conflits, aide, dépenses
militaires et alliances. Si les tests statistiques sont convaincants, il convient
d’être plus réservé que les auteurs sur la validité de leur démonstration. La
théorie des deux biens ignore par exemple la situation dans laquelle un État
peut vouloir mener en même temps une politique réformatrice dans telle
région et une politique de statu quo dans telle autre, ou rechercher le changement dans le domaine économique ou monétaire tout en privilégiant le
statu quo dans le domaine politique ou militaire. Les tests statistiques sont en
effet conduits au niveau le plus agrégé, prenant en compte le volume global
des dépenses militaires ou de l’aide, et ne permettent pas de distinctions par
région ou champ d’action. Un affinement de la théorie et de son application
permettrait sans doute de pallier cette difficulté. De plus, la corrélation à un
niveau aussi agrégé n’est pas sans limite. Les auteurs concluent ainsi : « Dans
le cas des États-Unis comme dans le cas britannique, le déclenchement d’un
conflit est fortement, significativement et négativement corrélé à des changements dans l’allocation de l’aide étrangère, comme notre théorie le prévoit.
Ces deux politiques peuvent se substituer l’une à l’autre et sont vues par les
décideurs comme produisant les mêmes résultats » (p. 134). Outre que la
conclusion sur la façon dont les décideurs conçoivent ces politiques est hautement spéculative et contestable, la corrélation ne signifie pas nécessairement une substituabilité des deux politiques ; elle révèle simplement qu’un
État qui s’engage dans un conflit est confronté à un accroissement de ses
dépenses militaires et à la nécessité de faire des économies dans les budgets
« souples » comme l’aide étrangère. Ici la conclusion découle directement de
la construction du modèle et de la classification des différentes stratégies de
politique étrangère en positions réformatrices ou conservatrices. Or il est discutable de poser, par exemple, que l’aide est une politique de changement.
Un tel postulat mériterait au moins une démonstration ou une justification
plus solides.
Si l’ambition du propos est louable et salutaire, la démonstration rigoureuse
et la modélisation théorique élégante, l’ouvrage n’emporte donc pas l’adhésion. Certes, la voie ouverte est de la plus haute importance pour l’analyse de
la politique étrangère et les résultats, en particulier statistiques, démontrent
la pertinence de la théorie. L’ouvrage rappelle que la modélisation présente
le très grand mérite de la clarté et de l’aiguisage des arguments. Dans le débat
méthodologique entre richesse empirique et parcimonie théorique, la
recherche gagne en force et surtout en contestabilité ce qu’elle perd en
nuance et en complexité. Mais le modèle proposé n’en pose pas moins des
problèmes. Nous ne nous attarderons pas sur les axiomes du choix rationnel
(unicité et rationalité de l’acteur État en politique extérieure) et nous concentrerons sur les problèmes spécifiques de la théorie proposée. Pour utiliser le
langage des modélisateurs, la contre-partie de l’élégance du modèle, qui se
définit par sa parcimonie, doit être sa « puissance » explicative. Le modèle est
simplificateur dans sa construction mais il permet d’expliquer des énigmes,
de mettre au jour des causalités inédites. Or, de ce point de vue, A Theory of
Foreign Policy laisse le lecteur sur sa faim. En effet, pour rendre compte d’anomalies dans les études de cas, les auteurs cèdent parfois à la tentation
d’ajouter des hypothèses auxiliaires, qui ne paraissent pas directement liées à
leur théorie. Ainsi, ils n’hésitent pas à écrire : « Notre théorie affirme que,
dans une démocratie parlementaire, des changements de politiques interviennent lors des changements de gouvernement comme c’est le cas ici [rupture
de l’alliance militaire entre la Nouvelle-Zélande et les États-Unis en 1985]»
(p. 85), mais on ne voit pas en quoi leur théorie prédit un impact des alternances politiques, puisqu’ils réfutent une perspective libérale accordant de
l’importance aux facteurs domestiques et aux arrangements institutionnels
(p. 9). De même, on reste relativement perplexe en lisant : « La théorie
affirme qu’un État fort qui accroît sa force entreprendra des changements
significatifs dans la structure politico-institutionnelle et administrative responsable de la politique étrangère et de sécurité » (p. 53).
Palmer et Morgan cèdent également à la tentation de recourir à des
simplifications outrancières. Il est facile de démontrer l’apport de la
théorie des deux biens dès lors que l’on réduit, abusivement, le réalisme
à l’idée selon laquelle les États poursuivent un seul objectif, la sécurité.
C’est passer sous silence la diversité du courant (néo)réaliste au sein
duquel certains auteurs pensent que les États recherchent prioritairement la puissance, d’autres, la sécurité, d’autres enfin, l’influence
[2]. La
théorie des deux biens repose sur une dichotomie de comportement
entre les États forts et les États faibles (
strong states/
weak states). Or
cette conceptualisation, développée dans le domaine de la politique
comparée, ne recouvre pas la réalité que décrivent Palmer et Morgan.
En effet, ils mesurent la force ou la faiblesse des États en fonction de
leurs ressources seulement, en utilisant les bases de données du
Correlates of War Projects, assimilant ainsi la force de l’État à sa puissance. La
théorie réaliste s’est pourtant saisie de ce problème, en particulier
depuis les travaux de Fareed Zakaria
[3], pour qui un État peut être puissant, disposer de nombreuses ressources, mais être incapable de les utiliser efficacement ; la force de l’État dépendant alors de sa capacité à
extraire et à utiliser les ressources du potentiel national, en fonction de
sa cohérence, de son autonomie et des performances de son appareil
politico-administratif.
Les auteurs ont bien identifié un problème majeur : « Le principal défaut de
la version actuelle de notre théorie est qu’elle ne tient pas compte de l’interaction stratégique » (p. 181), c’est-à-dire des relations avec les autres États,
ce qui est problématique pour toute théorie de politique étrangère, mais plus
encore pour une théorie fondée sur l’idée que les États recherchent soit le
changement, soit le maintien du statu quo.
En fait, le principal apport de cet ouvrage est de placer la notion de substituabilité au cÅ“ur de la réflexion. Pourquoi un État recourt-il à la force au lieu de
former une alliance ? Pourquoi augmente-t-il l’aide extérieure plutôt que ses
dépenses militaires ? Il s’agit d’une question essentielle, finalement très peu
abordée par l’analyse de la politique étrangère ou les Relations internationales,
hormis dans la littérature sur les sanctions. Il est dommage d’ailleurs que les
auteurs ne prennent pas en compte les sanctions dans leur recherche car c’est
certainement dans le dilemme usage de la force/sanctions que se pose avec le
plus d’acuité le problème du choix des instruments en politique étrangère. Le
modèle théorique proposé par Palmer et Morgan ne permet pas vraiment de
répondre à ce questionnement sur les déterminants et les logiques de choix des
différents instruments. En revanche, il permet d’établir qu’il y a bien une
logique de substituabilité, en particulier dans le cas des alliances, qui bénéficie
d’une analyse approfondie dans le chapitre 7. Contrairement à ce que pensent
les auteurs, la véritable innovation et les promesses de développement se
situent certainement dans cette problématique de la substituabilité, plutôt que
dans la théorie des deux biens. En effet, la prétendue originalité de cette dernière repose sur une présentation simplificatrice du réalisme et sur une occultation des travaux de la Foreign Policy Analysis. Dans cette optique, l’un des
intérêts de leur ouvrage réside dans son positionnement dans le débat théorique américain en Relations internationales : fondement de choix rationnel et
importance de la modélisation ; situation par rapport au (néo)réalisme qui est
posé comme l’étalon et le principal concurrent pour montrer l’apport de la
théorie tout en reprenant les bases du réalisme (importance de la puissance
dans la détermination du comportement des États, axiome selon lequel le
puissant fait ce qu’il veut et le faible ce qu’il peut).
A Theory of Foreign Policy n’en demeure pas un moins un des livres les plus
importants publiés ces dernières années sur la politique étrangère. Il a le
mérite de renouveler le débat théorique et de ressourcer l’ambition d’une
théorie de la politique étrangère, même si la pertinence et l’utilité de la
théorie proposée restent à démontrer par des études empiriques nombreuses,
ainsi que le soulignent les auteurs (p. 178).
[1]
James Morrow, « Arms versus Allies : Trade-Offs in the Search for Security »,
International Organization, 47 (2),
1993, p. 207-233.
[2]
Jeffrey Taliaferro, « Security Seeking under Anarchy : Defensive Realism Revisited »,
International Security, 25 (3),
hiver 2000-2001, p. 128-161.
[3]
Fareed Zakaria,
From Wealth to Power : The Unusual Origins of America's World Role, Princeton, Princeton University Press, 1998.