2008
Critique internationale
Lectures
Keir Lieber
War and the engineers : the primacy of politics over technology Ithaca, Cornell university press, 2006, 226 pages.
Alexandre Hummel
doctorant en science politique et allocataire de recherche-moniteur à l’université Jean Moulin-Lyon 3. Ses recherches portent sur les théories de la prolifération nucléaire et sur les politiques de l’armement. Il a publié « Dr Folamour à Téhéran ? Pourquoi il faut à nouveau s’inquiéter à propos de la bombe », La Revue internationale et stratégique (64, hiver 2006/2007, p. 29-37).
est-il avéré que certaines techno-logies augmentent les risques de guerre
quand d’autres sont plutôt susceptibles
de favoriser la paix ? La question n’est pas nouvelle. Depuis la fin des années
1970 et l’article fondateur de Robert Jervis
[1], l’école réaliste tend à y répondre
par l’affirmative. La théorie de l’offensive et de la défensive affirme que les
évolutions de la technologie militaire influent directement sur les risques de
conflits armés en aggravant ou en apaisant le dilemme de sécurité
[2]. S’il pense
que les armements offensifs vont représenter un avantage tactique sur le
champ de bataille, un État sera plus inquiet. En effet, l’attaquant doté de tels
armements pouvant plus facilement parvenir à ses fins, le moindre déséquilibre dans le rapport de forces peut être fatal à l’État en question. Dans ce
contexte d’incertitude sécuritaire, le risque de courses aux armements, de
frappes préventives ou de guerres d’expansion ne peut être que progressivement plus élevé. Inversement, s’il perçoit les armements défensifs comme
étant plus efficaces, l’État satisfait du
statu quo sera davantage rassuré
puisqu’il lui devient plus facile de mettre en échec l’agresseur potentiel.
L’équilibre de l’offensive et de la défensive (
offense-defense balance ou ODB)
est rapidement devenu un concept central du réalisme défensif. Dans ce cadre
de pensée, les relations internationales tendraient le plus souvent vers le
maintien du
statu quo, les guerres s’expliquant avant tout par le comportement d’États perturbateurs qui ne parviennent pas à saisir les règles du système ou ne veulent pas les intégrer. Ce décalage entre la nature du système
international et le comportement agressif de certains États serait dû, toujours
selon les réalistes défensifs, à des problèmes de perception chez les décideurs
(Jervis), à des biais organisationnels (Barry Posen) ou, plus largement, à la
politique domestique des États en question (Jack Snyder).
Keir Lieber, professeur assistant de science politique à l’Université de Notre-Dame (Indiana), ne cache pas son intention de réfuter cette théorie. Dans une
introduction stimulante, il affiche ses postulats théoriques et se place ouvertement sous la bannière du réalisme offensif de John Mearsheimer. Selon lui, les
réalistes défensifs ont très largement exagéré l’impact de la technologie et les
intentions pacifiques des États. Ils auraient ainsi créé de faux espoirs, notamment en matière de maîtrise des armements. Souscrivant à une vision beaucoup
plus pessimiste de la réalité internationale, Lieber pense que les États demeurent condamnés à la guerre par le système et que dans cet univers dominé par
l’incertitude et les gains relatifs la sécurité ne peut jamais être définitivement
assurée. Il entend toutefois défier la théorie de l’ODB sur son propre terrain en
en vérifiant la validité. C’est pourquoi il choisit la méthode de l’étude de cas et
concentre son analyse sur les quatre révolutions militaires les plus marquantes
de ces deux derniers siècles : le chemin de fer, les armes légères et l’artillerie, le
char d’assaut et l’arme nucléaire. Il s’appuie pour cela sur les travaux les plus
récents en histoire et cherche à distinguer l’impact strictement militaire des
nouvelles technologies de leurs implications politiques.
Mais il lui faut également disposer de propositions à vérifier. Il commence donc
par affiner la théorie qu’il entend réfuter, le n
Å“ud du problème consistant à
dégager un critère simple, qui permette de distinguer les technologies militaires
selon qu’elles favorisent l’offensive ou la défensive. Lieber note que les théoriciens de l’ODB sont restés jusqu’à maintenant assez vagues sur cette question et
il rappelle qu’il faut pouvoir distinguer l’impact de la technologie des deux autres
variables affectant le résultat des combats, la force et l’habileté (p. 27-29). Il
choisit donc une définition stricte, centrée sur l’impact de la technologie au
niveau opérationnel et qui s’organise autour de l’hypothèse suivante : les innovations qui augmentent la mobilité des forces favorisent l’offensive, celles qui augmentent la puissance de feu
Å“uvrent en faveur de la défensive. Ce choix d’une
définition réductrice l’amène à rejeter la définition de Stephen Van Evera – qui
inclut une série de facteurs diplomatico-stratégiques
[3] – au nom de la clarté théorique. Lieber se place ici du côté de l’orthodoxie néoréaliste : une théorie doit
être réfutable et s’organiser autour d’une variable structurelle exogène aux États
afin de pouvoir être généralisée (p. 33-34). Il s’engouffre ainsi dans une faille évidente de la théorie de l’ODB : ses promoteurs ont passé bien plus de temps à en
examiner les conséquences qu’à tenter d’en déterminer les sources.
En permettant, pour la première fois, de déplacer rapidement et en masse des
combattants, le chemin de fer a grandement accru la mobilité des armées
modernes et donc la capacité à rassembler et à concentrer des forces en vue d’une
attaque. Selon Lieber, l’attaquant n’a pas été favorisé pour autant puisque, « cet
avantage a été éclipsé par la capacité du défenseur à utiliser [lui aussi] le chemin
de fer pour renforcer ses points faibles et battre en retraite en cas de nécessité »
(p. 47, nous traduisons). L’auteur pousse plus loin son analyse en montrant que le
haut commandement prussien était parfaitement conscient de cet avantage relatif
pour la défense et que cela ne l’a pas empêché de déclarer la guerre à trois
reprises : en 1864,1866 et 1870-1871 (p. 65-73). Il attribue en conséquence les
victoires prussiennes à une nette supériorité dans l’organisation, la logistique et la
tactique. Après l’unification allemande, les autres puissances ont rattrapé leur
retard dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle Lieber minimise l’importance des calendriers de mobilisation dans le déclenchement de la première
guerre mondiale. Il s’appuie notamment sur les développements récents de l’historiographie pour contester l’importance du plan Schlieffen (p. 73-77).
Les bouleversements intervenus dans le domaine des armes légères et de
l’artillerie sont unanimement reconnus comme l’une des causes majeures de
la guerre de tranchées en 1914-1918. Les nouvelles armes de petit calibre et
à tir rapide ont en effet augmenté la puissance de feu des défenseurs dans des
proportions telles que toute velléité d’offensive en a été pour un temps condamnée. Lieber ne conteste pas cette vision mais il en nuance le propos
(p. 86-88). Il réfute surtout l’idée selon laquelle le déclenchement de la
guerre aurait été dû à un « culte de l’offensive » qui aurait répandu l’illusion
d’une guerre courte. La guerre aurait en fait été provoquée en parfaite connaissance de cause par une Allemagne en quête d’hégémonie (p. 88-97).
Lieber convoque notamment sur ce point les travaux de l’historien allemand
Stig Förster qui a revisité l’éternelle question des causes de la première
guerre mondiale à partir des archives récemment ouvertes de l’armée estallemande. L’argument est intéressant et bien documenté mais il élude certains faits. Si l’état-major allemand se préparait effectivement à une guerre
longue, pourquoi a-t-il attaché autant d’importance à l’attaque surprise de
Liège qui a provoqué l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne ?
Lieber nuance également le rôle du char d’assaut dans le déroulement de la
seconde guerre mondiale. Il explique de manière convaincante que les succès
allemands au début du conflit doivent être attribués à une nette supériorité
doctrinale et non à la technologie (p. 103-107). Il s’attaque en fait à ce qu’il
appelle le « mythe » du Blitzkrieg (p. 118) en montrant que Hitler avait choisi
depuis longtemps une stratégie offensive indépendamment de toute considération militaire. Ainsi, le choix du plan de Guderian prévoyant une attaque
surprise à travers les Ardennes n’est intervenu que très tard dans l’hiver 1940
à la suite d’un concours de circonstances (p. 119-120).
La démonstration s’achève sur une analyse moins percutante de la révolution
nucléaire. Lieber rappelle que les États-Unis et l’Union Soviétique ont constamment cherché à augmenter et à améliorer leurs arsenaux, en développant
par exemple des technologies suffisamment précises pour cibler les forces de
l’adversaire, et ce en dépit de l’impasse créée par la possibilité de se détruire
mutuellement. Cette débauche de moyens et d’efforts vouée à la quête illusoire d’une sortie de la dissuasion demeure un motif d’incompréhension pour
la majorité des penseurs réalistes. Pour Lieber, il s’agit bel et bien d’une
recherche délibérée de la suprématie nucléaire, même s’il reconnaît que
d’autres facteurs comme les perceptions erronées ou le jeu bureaucratique
ont pu jouer (p. 143-144). Ce point de vue est à rapprocher de l’article dans
lequel Keir Lieber et Daryl Press affirment que les États-Unis pourraient
envisager une possibilité de frappe désarmante contre la Russie ou la Chine
[4].
Au final, l’ouvrage laisse un sentiment nuancé. Le propos est vivant, solidement
argumenté et impeccablement documenté comme souvent chez les universitaires
nord-américains. Lieber démontre de façon convaincante les faiblesses de la
théorie de l’ODB : il est quasiment impossible de distinguer les armements offensifs et défensifs et l’impact de la technologie sur le bellicisme est tout sauf clair.
L’explication proposée en remplacement – l’« opportunisme technologique » –
laisse néanmoins le lecteur sceptique. Lieber ne propose en effet qu’une simple
reformulation du paradigme réaliste offensif adaptée au sujet : fondamentalement
incertains, les États vont saisir n’importe quelle occasion d’améliorer leur position
et ce quel que soit l’état de la technologie militaire. Dans un monde de compétition
acharnée, la moindre évolution technologique sera exploitée pour tenter de
dominer l’adversaire, ce qui rend inévitable la course aux armements. Keir Lieber
demeure prisonnier d’une querelle académique insoluble. En partant à la recherche
d’une théorie structurelle réfutable, il se condamne à aborder son sujet d’une
manière fort étroite. Ce faisant, il néglige les facteurs internes et normatifs et ne
sort pas du prisme de l’acteur unifié, omniscient et rationnel.
[1]
Robert Jervis, « Cooperation under the Security Dilemma »,
World Politics, 30 (2), janvier 1978, p. 167-214.
[2]
Par « offensive » nous entendons la capacité à s’emparer rapidement d’une partie du territoire de l’adversaire. De
la même manière, la « défensive » est la capacité de résistance que l’on peut mesurer en fonction du surcroît de forces
nécessaire à l’attaquant pour triompher.
[3]
Stephen Van Evera,
Causes of War : Power and the Roots of Conflict, Ithaca, Cornell University Press, 1999, p. 160-
[4]
Keir Lieber, Daryl Press, « The End of MAD ? The Nuclear Dimension of US Nuclear Primacy »,
International
Security, 30 (4), printemps 2006, p. 7-44 ; ainsi que « The Rise of US Nuclear Primacy »,
Foreign Affairs, 85 (2),
mars/avril 2006, p. 42-54.