Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631241
228 pages

p. 201 à 205
doi: en cours

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Lectures

n° 38 2008/1

2008 Critique internationale Lectures

Pierre Berthaud, Gérard Kébabdjian (dir.)

La question politique en économie internationale Paris, La Découverte, 2006, 320 pages.

Cornelia Woll chargée de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-Sciences Po/CNRS). Elle travaille sur les négociations commerciales à l’Organisation mondiale du commerce et sur les groupes d’intérêt. Son ouvrage, Firm Interests : How Governments Shape Lobbying on Global Trade, est paru chez Cornell University Press en 2008. Elle a publié, entre autres, dans Journal of European Public Policy, West European Politics, Journal of Public Policy, et dans la Revue française de science politique.
dans les pays anglo-saxons, l’éco-nomie politique internationale (EPI) constitue depuis trente ans un vaste champ d’études et de recherches pour les relations internationales et la science économique. En France en revanche, c’est un sujet peu traité. Après le livre de Gérard Kébabdjian sur Les théories de l’économie politique internationale [1] et le manuel du politiste canadien Stéphane Paquin sur l’Économie politique internationale [2], l’ouvrage collectif dirigé par Pierre Berthaud et, à nouveau, Gérard Kébabdjian est l’une des rares publications de langue française à présenter les débats relatifs au rôle du pouvoir dans l’économie internationale. À ce titre, il devrait être accueilli avec soulagement par tous ceux, politistes et économistes, qui déplorent le manque de dialogue entre les deux disciplines et qui souhaiteraient pouvoir élargir leurs enseignements respectifs aux théories et débats dominants dans la littérature anglo-saxonne.
Or ce dialogue n’est pas facile et les tentatives visant à tisser un lien entre la science économique et les relations internationales par l’importation des approches majoritairement américaines n’ont reçu en France qu’un accueil hostile. Dans le débat ouvert par le premier livre de Gérard Kébabdjian dans la revue L’économie politique, les critiques en effet ne mâchaient pas leurs mots. Pour Josepha Laroche, ce travail s’appuyait sur « une science politique à l’ancienne », sur un « dérapage » qui devait être compris comme « un refus de dialoguer » [3]. Elle regrettait le statocentrisme de la démarche, l’absence « fâcheuse » du paradigme transnationaliste, signe d’une méconnaissance de la littérature des nouvelles relations internationales de la part de l’auteur, qu’elle considérait « enivré par les délices de la formalisation et barricadé dans une mathématisation opaque ». Jean-Christophe Graz allait même plus loin : l’« enfermement disciplinaire de l’ouvrage » ne faisait, selon lui, qu’offrir « une vue plongeante sur la myopie intellectuelle qui caractérise la problématique des régimes internationaux » [4] avec son épistémologie utilitariste. Au final, il lui semblait que le traitement insuffisant des approches hétérodoxes qui existent en Europe continentale et au Royaume-Uni rendait inacceptable cette tentative interdisciplinaire qui s’avérait « une entreprise tout ce qu’il y a de plus pathétique » [5].
On l’aura compris, une introduction théorique à l’EPI faite par des économistes qui s’appuient sur une littérature américaine déjà peu appréciée par les chercheurs français en relations internationales est aussi bienvenue que les salades de McDonalds pour tenter de réconcilier la gastronomie française avec la cuisine américaine Le présent recueil se donne donc deux objectifs : prendre une certaine distance par rapport au traitement « économicoéconomique » de la recherche française sur l’économie internationale ; jeter un pont entre les disciplines. Dans la mesure où il s’agit de convaincre des économistes de s’intéresser davantage aux relations de pouvoir dans l’analyse du système financier mondial, on comprend que les auteurs commencent par les théories de stabilité hégémonique plutôt que par la mobilisation des ONG. Dès lors, le recueil peut-il avoir un intérêt pour la recherche internationale en France ? Les auteurs réussissent-ils à dépasser les faiblesses qu’avait le premier livre de Gérard Kébabdjian aux yeux de ses critiques ?
Pour commencer, un compliment s’impose. Il est rare qu’un livre réunisse les travaux d’une vingtaine d’auteurs avec autant de structure et de cohérence. Issu de plusieurs séminaires initiés par le LEPII [6], laboratoire CNRS de l’université de Grenoble, ce recueil est plus en effet que les simples actes de différents colloques. Le groupe des coordonnateurs – Pierre Berthaud, Jean-Yves Caro, Jean-Pierre Chanteau, Gérard Kébabdjian et Michel Rainelli – a minutieusement relu et calibré les contributions pour que le résultat ressemble le plus possible par son format à un manuel. Après l’introduction de G. Kébabdjian sur l’EPI, quatre sections thématiques se partagent l’ensemble des textes, chaque partie commençant elle-même par une présentation de quatre pages. Cette mise en cohérence par thèmes permet aux auteurs d’adopter des positions diverses, allant d’un néoclassicisme rigide à une analyse d’inspiration marxiste, cette variété étant voulue et encouragée par les directeurs du recueil.
La première partie, intitulée « Paradigmes et problématiques », regroupe plusieurs revues de la littérature et des concepts transversaux de l’EPI. Michel Rainelli présente les études économiques de la mondialisation et discute des limites de mesures empiriques choisies par les économistes. Bernard Guillochon s’intéresse aux relations entre lobbies et gouvernement, sujet clef de l’économie politique du protectionnisme. Gérard Kébabdjian, Joachim Becker et Claude Serfati proposent ensuite des revues de littératures qui ne font pas partie du mainstream de l’EPI tel qu’il apparaît dans les manuels traditionnels. Alors que Gérard Kébabdjian présente la nouvelle économie politique internationale qui marque profondément les études américaines depuis la fin des années 1990, Joachim Becker et Claude Serfati se concentrent sur les courants européens. Le premier rappelle l’existence de travaux allemands et slaves sur l’EPI, le second se penche sur l’EPI hétérodoxe, qui refuse le statocentrisme et le fonctionnalisme des courants dominants, afin de se concentrer sur les forces structurelles et conflictuelles dans l’évolution du capitalisme.
La partie intitulée « Commerce, monnaie, finance » revient sur les objets phares de l’EPI que les auteurs analysent avec des outils empruntés aux théories de régimes et aux approches plus historiques et constructivistes. Mehdi Abbas souligne que les crises supposées de l’Organisation mondiale du commerce ne sont que l’expression des intérêts propres de ses membres, alors que Benoît Daviron et Tancrède Voituriez s’intéressent aux éléments de cohérence du régime agricole. Gérard Lafay puis Gérard Kébabdjian étudient l’évolution du système monétaire en termes de régime, Jean-François Vidal apporte une perspective plus historique. Enfin, Philippe Norel compare les deux vagues de mondialisation en mobilisant les théories de world history fondées sur les travaux d’Immanuel Wallerstein et de Fernand Braudel et sur les théories économiques de convergence.
Dans la section « Analyse des conflits de puissance », les auteurs s’intéressent aux tensions interétatiques, en cherchant à montrer l’utilité d’une analyse d’EPI pour ces domaines traditionnels des relations internationales. Jean-Yves Caro présente les études économiques de la défense, tandis que Fanny Coulomb et Jacques Fontanel s’interrogent sur le déplacement des tensions entre États vers des guerres économiques. Nicolas Simiand étudie les jeux de pouvoir à l’intérieur du G7 et Pierre Berthaud, Denise Cavard et Patrick Criqui se penchent sur le rôle des États-Unis dans les négociations des accords environnementaux multilatéraux. En analysant les biens publics mondiaux, Philippe Hugon focalise son attention sur les conflits de valeurs, dont l’étude se révèle plus fructueuse que celle des intérêts des États.
La dernière partie aborde les « nouveaux questionnements sur l’État et la régulation internationale » pour décortiquer le statocentrisme de l’EPI et évaluer en quoi ce niveau politique est aujourd’hui dépassé. Christian Deblock s’intéresse au niveau supra-étatique, à savoir les accords régionaux, Pierre Berthaud et Jean-Pierre Chanteau au niveau infra, via le rôle des firmes transnationales, et Pierre Berthaud et Michel Rocca à la négociation à double niveau autour de la question salariale. Jean Coussy montre l’insuffisance des théories classiques pour rendre compte de la situation des pays en développement et le besoin de s’appuyer davantage sur les dynamiques sociales internes, les normes du multilatéralisme et une analyse plus foucaldienne de la mondialisation. Dans le chapitre de clôture, Jean-Marc Siroën pose la question de la survie de l’État-nation face à la mondialisation, et incite les économistes à prendre davantage au sérieux l’historicité du concept.
Ce bref résumé le montre déjà : un grand nombre des critiques adressées au premier livre de Kébabdjian ont été prises en compte dans ce recueil. Les auteurs ne se concentrent pas uniquement sur les sujets classiques de l’EPI, ils traitent la défense, l’environnement et le développement. Le statocentrisme de l’EPI est également soumis à questionnement. Une bonne partie de la discussion sur la littérature est consacrée à la littérature hétérodoxe, notamment les courants qui se sont développés aux Royaume-Uni. Les analyses marxistes et l’apport de Gramsci sont au cÅ“ur de plusieurs chapitres, notamment celui de Joachim Becker, au point que l’on se demande pourquoi la littérature récente des politistes allemands (par exemple Frank Schimmelfennig, Susanne Lütz ou Stefan Schirm), qui se réfèrent amplement à l’EPI américaine, n’a pas été mentionnée. Mais l’absence tant regrettée par les critiques du premier livre de Kébabdjian de références à certains travaux de Susan Strange, Robert Cox, Fernand Braudel, Max Weber ou Jean Coussy a été plus que corrigée, puisque ce dernier a contribué au recueil.
Les critiques de l’EPI « orthodoxe » seront-ils pour autant séduits par ce livre ? Probablement pas. L’ouvrage demeure un travail d’économistes et traite d’abord des problématiques propres à leur champ d’étude. Les travaux discutés se concentrent toujours davantage sur les économistes, alors que des politistes ont souvent contribué aux mêmes débats. On regrettera par exemple l’absence dans la présentation du protectionnisme de référence aux travaux de Helen Milner, Jeffrey Frieden ou Michael Hiscox, alors que ces auteurs américains s’inscrivent explicitement dans la littérature économique. Les politistes qui travaillent sur les mobilisations transnationales et les enjeux politiques et sociaux autour des questions économiques regretteront également une perspective trop macro qui ne rend pas compte de l’intérieur de ces boîtes noires que sont les États pour les théories de régimes. La construction du sens des faits économiques n’est qu’accessoire pour les économistes, alors qu’elle est au cÅ“ur du débat politiste sur les motivations des acteurs politiques.
Il n’empêche que les auteurs doivent être félicités pour leur volonté de quitter leurs domaines d’expertise et d’intégrer le plus possible une littérature interdisciplinaire. Qu’une telle entreprise demeure imparfaite nous paraît normal. Peu de politistes travaillant sur l’économie internationale maîtrisent parfaitement les théories économiques et Gérard Kébabdjian a raison de souligner que leur « combat anti-économiciste a une cible imprécise », car il confond souvent la nouvelle économie politique, l’approche néoclassique et la théorie économique (standard). En ce sens, l’atout majeur de ce recueil est de présenter en langage simple les présupposés et les conséquences des théories d’économie internationale. Même ceux qui n’y souscrivent pas peuvent ainsi apprendre à distinguer plus finement pourquoi une telle approche leur paraît limitée. Certes, le livre n’est pas une synthèse de tout ce qui a été produit sur les enjeux politiques en économie politique internationale, mais il expose un très grand nombre de débats et de problématiques susceptibles de faire le lien entre les études économiques et les relations internationales. Aussi longtemps que les politistes ne proposeront pas de synthèse plus complète, ce livre restera la référence de langue française en économie politique internationale.
 
NOTES
 
[1]Paris, Le Seuil, 1999, coll. « La pensée économique contemporaine ».
[2]Paris, Montchrestien, 2005, coll. « Clefs ».
[3]Josepha Laroche, « Le refus de dialoguer », L’économie politique, 3 (3), 1999, p. 98-104.
[4]Jean-Christophe Graz, « L’économie politique internationale en France : une importation mal partie », ibid., p. 105-111.
[5]Ibid..
[6]Laboratoire d’Économie de la production et de l’intégration internationale.
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[1]
Paris, Le Seuil, 1999, coll. « La pensée économique contemp...
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[2]
Paris, Montchrestien, 2005, coll. « Clefs ». Suite de la note...
[3]
Josepha Laroche, « Le refus de dialoguer », L’économie poli...
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[4]
Jean-Christophe Graz, « L’économie politique internationale...
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[6]
Laboratoire d’Économie de la production et de l’intégration...
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