2008
Critique internationale
Lectures
Pierre Berthaud, Gérard Kébabdjian (dir.)
La question politique en économie internationale Paris, La Découverte, 2006, 320 pages.
Cornelia Woll
chargée de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-Sciences Po/CNRS). Elle travaille sur les négociations commerciales à l’Organisation mondiale du commerce et sur les groupes d’intérêt. Son ouvrage, Firm Interests : How Governments Shape Lobbying on Global Trade, est paru chez Cornell University Press en 2008. Elle a publié, entre autres, dans Journal of European Public Policy, West European Politics, Journal of Public Policy, et dans la Revue française de science politique.
dans les pays anglo-saxons, l’éco-nomie politique internationale (EPI)
constitue depuis trente ans un vaste
champ d’études et de recherches pour les relations internationales et la
science économique. En France en revanche, c’est un sujet peu traité.
Après le livre de Gérard Kébabdjian sur
Les théories de l’économie politique
internationale
[1] et le manuel du politiste canadien Stéphane Paquin sur
l’
Économie politique internationale
[2], l’ouvrage collectif dirigé par Pierre
Berthaud et, à nouveau, Gérard Kébabdjian est l’une des rares publications de langue française à présenter les débats relatifs au rôle du pouvoir
dans l’économie internationale. À ce titre, il devrait être accueilli avec
soulagement par tous ceux, politistes et économistes, qui déplorent le
manque de dialogue entre les deux disciplines et qui souhaiteraient pouvoir élargir leurs enseignements respectifs aux théories et débats dominants dans la littérature anglo-saxonne.
Or ce dialogue n’est pas facile et les tentatives visant à tisser un lien entre la
science économique et les relations internationales par l’importation des
approches majoritairement américaines n’ont reçu en France qu’un accueil
hostile. Dans le débat ouvert par le premier livre de Gérard Kébabdjian dans
la revue
L’économie politique, les critiques en effet ne mâchaient pas leurs mots.
Pour Josepha Laroche, ce travail s’appuyait sur « une science politique à
l’ancienne », sur un « dérapage » qui devait être compris comme « un refus
de dialoguer »
[3]. Elle regrettait le statocentrisme de la démarche, l’absence
« fâcheuse » du paradigme transnationaliste, signe d’une méconnaissance de
la littérature des nouvelles relations internationales de la part de l’auteur,
qu’elle considérait « enivré par les délices de la formalisation et barricadé
dans une mathématisation opaque ». Jean-Christophe Graz allait même plus
loin : l’« enfermement disciplinaire de l’ouvrage » ne faisait, selon lui,
qu’offrir « une vue plongeante sur la myopie intellectuelle qui caractérise la
problématique des régimes internationaux »
[4] avec son épistémologie utilitariste. Au final, il lui semblait que le traitement insuffisant des approches hétérodoxes qui existent en Europe continentale et au Royaume-Uni rendait
inacceptable cette tentative interdisciplinaire qui s’avérait « une entreprise
tout ce qu’il y a de plus pathétique »
[5].
On l’aura compris, une introduction théorique à l’EPI faite par des économistes qui s’appuient sur une littérature américaine déjà peu appréciée par les
chercheurs français en relations internationales est aussi bienvenue que les
salades de McDonalds pour tenter de réconcilier la gastronomie française
avec la cuisine américaine Le présent recueil se donne donc deux objectifs :
prendre une certaine distance par rapport au traitement « économicoéconomique » de la recherche française sur l’économie internationale ; jeter
un pont entre les disciplines. Dans la mesure où il s’agit de convaincre des
économistes de s’intéresser davantage aux relations de pouvoir dans l’analyse
du système financier mondial, on comprend que les auteurs commencent par
les théories de stabilité hégémonique plutôt que par la mobilisation des
ONG. Dès lors, le recueil peut-il avoir un intérêt pour la recherche internationale en France ? Les auteurs réussissent-ils à dépasser les faiblesses
qu’avait le premier livre de Gérard Kébabdjian aux yeux de ses critiques ?
Pour commencer, un compliment s’impose. Il est rare qu’un livre réunisse les
travaux d’une vingtaine d’auteurs avec autant de structure et de cohérence.
Issu de plusieurs séminaires initiés par le LEPII
[6], laboratoire CNRS de l’université de Grenoble, ce recueil est plus en effet que les simples actes de différents colloques. Le groupe des coordonnateurs – Pierre Berthaud, Jean-Yves
Caro, Jean-Pierre Chanteau, Gérard Kébabdjian et Michel Rainelli – a minutieusement relu et calibré les contributions pour que le résultat ressemble le
plus possible par son format à un manuel. Après l’introduction de
G. Kébabdjian sur l’EPI, quatre sections thématiques se partagent l’ensemble
des textes, chaque partie commençant elle-même par une présentation de
quatre pages. Cette mise en cohérence par thèmes permet aux auteurs
d’adopter des positions diverses, allant d’un néoclassicisme rigide à une analyse d’inspiration marxiste, cette variété étant voulue et encouragée par les
directeurs du recueil.
La première partie, intitulée « Paradigmes et problématiques », regroupe plusieurs revues de la littérature et des concepts transversaux de l’EPI. Michel
Rainelli présente les études économiques de la mondialisation et discute des
limites de mesures empiriques choisies par les économistes. Bernard Guillochon s’intéresse aux relations entre lobbies et gouvernement, sujet clef de
l’économie politique du protectionnisme. Gérard Kébabdjian, Joachim
Becker et Claude Serfati proposent ensuite des revues de littératures qui ne
font pas partie du mainstream de l’EPI tel qu’il apparaît dans les manuels traditionnels. Alors que Gérard Kébabdjian présente la nouvelle économie politique internationale qui marque profondément les études américaines depuis
la fin des années 1990, Joachim Becker et Claude Serfati se concentrent sur les
courants européens. Le premier rappelle l’existence de travaux allemands et
slaves sur l’EPI, le second se penche sur l’EPI hétérodoxe, qui refuse le statocentrisme et le fonctionnalisme des courants dominants, afin de se concentrer
sur les forces structurelles et conflictuelles dans l’évolution du capitalisme.
La partie intitulée « Commerce, monnaie, finance » revient sur les objets
phares de l’EPI que les auteurs analysent avec des outils empruntés aux théories de régimes et aux approches plus historiques et constructivistes. Mehdi
Abbas souligne que les crises supposées de l’Organisation mondiale du commerce ne sont que l’expression des intérêts propres de ses membres, alors que
Benoît Daviron et Tancrède Voituriez s’intéressent aux éléments de cohérence du régime agricole. Gérard Lafay puis Gérard Kébabdjian étudient
l’évolution du système monétaire en termes de régime, Jean-François Vidal
apporte une perspective plus historique. Enfin, Philippe Norel compare les
deux vagues de mondialisation en mobilisant les théories de world history fondées sur les travaux d’Immanuel Wallerstein et de Fernand Braudel et sur les
théories économiques de convergence.
Dans la section « Analyse des conflits de puissance », les auteurs s’intéressent
aux tensions interétatiques, en cherchant à montrer l’utilité d’une analyse
d’EPI pour ces domaines traditionnels des relations internationales. Jean-Yves Caro présente les études économiques de la défense, tandis que Fanny
Coulomb et Jacques Fontanel s’interrogent sur le déplacement des tensions
entre États vers des guerres économiques. Nicolas Simiand étudie les jeux de
pouvoir à l’intérieur du G7 et Pierre Berthaud, Denise Cavard et Patrick
Criqui se penchent sur le rôle des États-Unis dans les négociations des
accords environnementaux multilatéraux. En analysant les biens publics
mondiaux, Philippe Hugon focalise son attention sur les conflits de valeurs,
dont l’étude se révèle plus fructueuse que celle des intérêts des États.
La dernière partie aborde les « nouveaux questionnements sur l’État et la
régulation internationale » pour décortiquer le statocentrisme de l’EPI et
évaluer en quoi ce niveau politique est aujourd’hui dépassé. Christian
Deblock s’intéresse au niveau supra-étatique, à savoir les accords régionaux,
Pierre Berthaud et Jean-Pierre Chanteau au niveau infra, via le rôle des
firmes transnationales, et Pierre Berthaud et Michel Rocca à la négociation à
double niveau autour de la question salariale. Jean Coussy montre l’insuffisance des théories classiques pour rendre compte de la situation des pays en
développement et le besoin de s’appuyer davantage sur les dynamiques
sociales internes, les normes du multilatéralisme et une analyse plus foucaldienne de la mondialisation. Dans le chapitre de clôture, Jean-Marc Siroën
pose la question de la survie de l’État-nation face à la mondialisation, et incite
les économistes à prendre davantage au sérieux l’historicité du concept.
Ce bref résumé le montre déjà : un grand nombre des critiques adressées au
premier livre de Kébabdjian ont été prises en compte dans ce recueil. Les
auteurs ne se concentrent pas uniquement sur les sujets classiques de l’EPI, ils
traitent la défense, l’environnement et le développement. Le statocentrisme
de l’EPI est également soumis à questionnement. Une bonne partie de la discussion sur la littérature est consacrée à la littérature hétérodoxe, notamment
les courants qui se sont développés aux Royaume-Uni. Les analyses marxistes
et l’apport de Gramsci sont au cÅ“ur de plusieurs chapitres, notamment celui
de Joachim Becker, au point que l’on se demande pourquoi la littérature
récente des politistes allemands (par exemple Frank Schimmelfennig,
Susanne Lütz ou Stefan Schirm), qui se réfèrent amplement à l’EPI américaine, n’a pas été mentionnée. Mais l’absence tant regrettée par les critiques
du premier livre de Kébabdjian de références à certains travaux de Susan
Strange, Robert Cox, Fernand Braudel, Max Weber ou Jean Coussy a été
plus que corrigée, puisque ce dernier a contribué au recueil.
Les critiques de l’EPI « orthodoxe » seront-ils pour autant séduits par ce
livre ? Probablement pas. L’ouvrage demeure un travail d’économistes et
traite d’abord des problématiques propres à leur champ d’étude. Les travaux
discutés se concentrent toujours davantage sur les économistes, alors que des
politistes ont souvent contribué aux mêmes débats. On regrettera par exemple
l’absence dans la présentation du protectionnisme de référence aux travaux de
Helen Milner, Jeffrey Frieden ou Michael Hiscox, alors que ces auteurs américains s’inscrivent explicitement dans la littérature économique. Les politistes
qui travaillent sur les mobilisations transnationales et les enjeux politiques et
sociaux autour des questions économiques regretteront également une perspective trop macro qui ne rend pas compte de l’intérieur de ces boîtes noires
que sont les États pour les théories de régimes. La construction du sens des
faits économiques n’est qu’accessoire pour les économistes, alors qu’elle est au
cÅ“ur du débat politiste sur les motivations des acteurs politiques.
Il n’empêche que les auteurs doivent être félicités pour leur volonté de quitter
leurs domaines d’expertise et d’intégrer le plus possible une littérature interdisciplinaire. Qu’une telle entreprise demeure imparfaite nous paraît normal.
Peu de politistes travaillant sur l’économie internationale maîtrisent parfaitement les théories économiques et Gérard Kébabdjian a raison de souligner
que leur « combat anti-économiciste a une cible imprécise », car il confond
souvent la nouvelle économie politique, l’approche néoclassique et la théorie
économique (standard). En ce sens, l’atout majeur de ce recueil est de présenter en langage simple les présupposés et les conséquences des théories
d’économie internationale. Même ceux qui n’y souscrivent pas peuvent ainsi
apprendre à distinguer plus finement pourquoi une telle approche leur paraît
limitée. Certes, le livre n’est pas une synthèse de tout ce qui a été produit sur
les enjeux politiques en économie politique internationale, mais il expose un
très grand nombre de débats et de problématiques susceptibles de faire le lien
entre les études économiques et les relations internationales. Aussi longtemps
que les politistes ne proposeront pas de synthèse plus complète, ce livre restera la référence de langue française en économie politique internationale.
[1]
Paris, Le Seuil, 1999, coll. « La pensée économique contemporaine ».
[2]
Paris, Montchrestien, 2005, coll. « Clefs ».
[3]
Josepha Laroche, « Le refus de dialoguer »,
L’économie politique, 3 (3), 1999, p. 98-104.
[4]
Jean-Christophe Graz, « L’économie politique internationale en France : une importation mal partie »,
ibid., p. 105-111.
[6]
Laboratoire d’Économie de la production et de l’intégration internationale.