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Critique internationale

2009/3 (n° 44)



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spécialiste du Moyen-Orient [1]  Voir Philippe Droz-Vincent, Moyen-Orient : pouvoirs... [1] , Philippe Droz-Vincent investit dans cet ouvrage le champ – peu nourri en France – de la politique étrangère américaine. Grâce à une documentation extrêmement complète et à une remarquable compréhension des logiques de prise de décision aux États-Unis, ce déplacement sur le terrain américain est une réussite. L’auteur montre comment, aveuglée par les idées néoconservatrices et incapable de mesurer l’ampleur de son échec, l’Administration Bush s’est fourvoyée au Moyen-Orient. Il inscrit sa réflexion dans le sillage de l’analyse de Hannah Arendt selon laquelle « la pensée idéologique s’affranchit de l’expérience dont elle ne peut rien apprendre… elle s’émancipe de la réalité », citée ici à très bon escient.

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L’auteur commence par établir la généalogie de ce qu’il appelle le « moment américain » au Moyen-Orient. Il rappelle que le dessein conçu par la Maison Blanche pour cette région s’inscrit dans la continuité de l’histoire d’un pays qui a eu, à plusieurs reprises depuis la fin du XIXe siècle, l’ambition de transformer le monde à son image. Mais il démontre que, par l’hégémonisme unilatéral qu’elle a imposé au Moyen-Orient, l’Administration Bush a opéré une véritable rupture, tant en raison de l’intensité que du caractère résolument novateur de son projet : transformer la région et en finir une fois pour toutes avec le statu quo considéré comme générateur de menaces pour le monde et pour les États-Unis. Si les années Clinton s’achevèrent sur des déceptions (échec du processus d’Oslo, sentiment d’un unfinished job en Irak…) qui finirent par rendre légitime un changement d’approche au Moyen-Orient, ce sont les événements du 11 septembre qui, en créant un profond traumatisme, permirent de justifier la rupture et expliquèrent la cristallisation du nouveau dessein international des États-Unis sur le Moyen-Orient.

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Droz-Vincent rappelle que cette zone fut dès lors considérée comme un vivier de valeurs menaçant directement celles défendues par l’Amérique. Cette interprétation, née dans les milieux néoconservateurs et inflexiblement promue par eux, réussit à faire de la « guerre contre le terrorisme » l’expression d’une lutte entre démocratie et totalitarisme, entre modernité et archaïsme. Il serait donc totalement erroné de voir dans la politique moyen-orientale de Bush la marque des intérêts pétroliers américains (Droz-Vincent a de très bonnes pages pour justifier le rejet de cette thèse), alors qu’elle fut le résultat d’une reformulation de la logique impériale américaine, largement adoptée par les élites de la politique étrangère à Washington. Dans son troisième chapitre ( « L’obsession irakienne ») qui est le plus réussi, l’auteur restitue la structure des opportunités politiques qui permit aux idées des néo-conservateurs – en particulier, la nécessité d’un changement de régime en Irak – de dominer le débat ; il insiste sur leur arrivée à maturité au moment adéquat (les idées concurrentes n’étaient pas convaincantes, les think tanks jouissaient d’une écoute croissante à Washington), et sur la convergence de leur agenda avec ceux d’autres groupes : les « stratégistes » persuadés que toutes les politiques à l’égard de l’Irak avaient échoué, les « nationalistes musclés » et les militaires. Droz-Vincent rappelle également qu’une fois cet agenda démocratique adopté, la manipulation des renseignements et le renchérissement patriotique des médias achevèrent de persuader les Américains de l’évidence et de la moralité de cet agenda transformateur.

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L’auteur passe ensuite en revue les différentes déclinaisons de la stratégie de transformation américaine au Moyen-Orient. Le chapitre consacré aux dispositifs américains de soutien à la démocratie permet au lecteur de comprendre comment l’idée de promotion de la démocratie devint un objectif dont la réalisation mobilisa des outils et des techniques manifestant une conception mécaniste de la démocratie. Celui consacré à la reconstruction de l’Irak revient sur les trop nombreuses raisons du chaos qui régnait encore sur le pays en 2007 au moment de la publication de l’ouvrage : la négligence dans la préparation de l’après-guerre, l’illusion du vide politique, l’incompréhension du legs autoritaire, une stratégie de reconstruction technocratique et déconnectée du réel, le refus du transfert du pouvoir aux Irakiens et, surtout, la « sur-communautarisation » de la politique irakienne. Ce réquisitoire contre les limites théoriques (ainsi l’aporie que fut la tentative de libanisation de la société et de la politique irakiennes) et pratiques du nation-building américain est lui aussi très convaincant.

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L’intervention en Irak et l’échec de la reconstruction ébranlèrent le Moyen-Orient, déstabilisant le système de sécurité de toute la zone et nourrissant une radicalité régionale nouvelle portée par certains États et certains acteurs (Hezbollah, Hamas). Ils conduisirent également à un ébranlement de toutes les alliances américaines dans la région. Droz-Vincent le montre bien, ces alliances, hier encore construites autour de la recherche d’avantages mutuels, furent repensées par Washington comme ne devant être désormais que des canaux d’expression de ses propres exigences. Selon ce prisme unilatéral, les relations avec chaque Etat furent réévaluées à l’aune du statut accordé à chacun : partenaire privilégié, poids lourd régional difficile à ignorer, État préoccupant, État paria. Ce classement conforta le choix de la confrontation avec la Syrie et l’Iran, par ailleurs soupçonné de visées nucléaires.

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Il motiva également la tentative de transformation du conflit israélo-palestinien, dossier que l’Administration Bush, tirant les leçons de l’enlisement de la précédente équipe, avait pourtant initialement décidé de délaisser. Parce que l’on pensait désormais que « la route de Bagdad pass [ait] par Jérusalem », le conflit israélo-palestinien cessa d’être considéré pour lui-même et fut lié au dossier irakien. La Maison Blanche s’acharna à obtenir une réforme de l’Autorité palestinienne comme préalable à la négociation, logique qui, là encore, échoua avec l’élection du Hamas. Dans ce chapitre, Droz-Vincent revient avec finesse sur la proximité idéologique, historique et stratégique entre les États-Unis et Israël, proximité renforcée par les événements du 11 septembre, le rôle du lobby pro-israélien aux États-Unis, mais aussi, dans le cas de l’administration Bush, le poids des chrétiens évangéliques partisans d’un soutien inconditionnel à l’État hébreu (élément déterminant que J. Mearsheimer et S. Walt avaient curieusement oublié dans leur ouvrage sur le « lobby israélien » aux États-Unis [2]  John J. Mearsheimer, Stephen M. Walt, The Israel Lobby... [2] ). Dès lors, on aurait aimé davantage d’explications sur les considérations qui conduisirent les Américains à exiger des Israéliens un gel complet des implantations illégales.

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Au moment où l’auteur concluait son livre (en mai 2007), le bilan du « moment américain » était sans appel : la guerre au Liban était encore proche, l’Irak encore en état d’insurrection, l’Iran poursuivait son programme nucléaire, la guerre civile se prolongeait en Palestine... Pourtant, persuadé que l’Administration Bush resterait aveugle jusqu’au bout à la résistance des faits, Droz-Vincent écrivait : « L’élan transformateur est maintenu au Moyen-Orient (…). La volonté d’agir et d’ébranler le statu quo, la légitimité autoréférée et la myopie par rapport aux conséquences d’un pareil activisme se maintiennent ». La rupture que constitua le « moment américain » était-elle vraiment irréversible comme le suggérait l’auteur à la fin de son ouvrage ? Deux ans après l’écriture de ces lignes, le lecteur peut facilement critiquer cette analyse au regard des événements ultérieurs : l’Administration Bush finissante (en particulier les secrétaires d’État, Condoleeza Rice, et à la Défense, Robert Gates) renoua avec le réalisme et essaya de tirer les leçons de ses échecs. L’objectif de promotion de la démocratie fut enterré, la stratégie de surge en Irak commença à produire des résultats, encore très insuffisants certes, Washington tenta de réengager le processus de paix au Proche-Orient en invitant toutes les parties autour de la table à Annapolis, et l’Amérique, en la personne de William Burns, participa à des négociations avec les Iraniens aux côtés des Européens… En outre, le retour au réalisme prôné par la nouvelle administration Obama, en particulier dans les relations avec l’Iran, semble bien devoir clore définitivement le « moment américain » au Moyen-Orient.

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Les réserves qu’il convient d’apporter à l’analyse prospective de Droz-Vincent ne remettent absolument pas en cause la qualité de cet ouvrage de synthèse qui, par sa rigueur, sa documentation et son analyse, vient combler un manque dans la bibliographie française [3]  Ce champ n’est pourtant pas vierge. Voir Justin Vaïsse,... [3] . Contrairement à de nombreuses interprétations téléologiques et simplificatrices de l’intervention américaine au Moyen-Orient, Les vertiges de la puissance a le très grand mérite de restituer, dans toute leur complexité, les conditions du succès de la pensée néoconservatrice, mais aussi de donner la mesure des débats internes (sur la démocratisation, sur le nation-building) qui animent ce courant non monolithique.

Notes

[1]

Voir Philippe Droz-Vincent, Moyen-Orient : pouvoirs autoritaires, sociétés bloquées, Paris, PUF, 2004.

[2]

John J. Mearsheimer, Stephen M. Walt, The Israel Lobby and U. S. Foreign Policy, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2007 (Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, Paris, La Découverte, 2007).

[3]

Ce champ n’est pourtant pas vierge. Voir Justin Vaïsse, États-Unis : le temps de la diplomatie transformationnelle, Cahier de Chaillot, Paris, IES, 2006, et Histoire du néoconservatisme aux États-Unis, Paris, Odile Jacob, 2008, issu d’une thèse soutenue en 2005.

Pour citer cet article

Peretz Pauline, « PHILIPPE DROZ-VINCENT Vertiges de la puissance : le « moment américain » au Moyen-Orient Paris, La Découverte, 2007, 370 pages.  », Critique internationale 3/ 2009 (n° 44), p. 165-168
URL : www.cairn.info/revue-critique-internationale-2009-3-page-165.htm.
DOI : 10.3917/crii.044.0165


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