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Critique internationale

2011/3 (n° 52)


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Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2007 à l’EHESS sous la direction de Jacques Revel mais réalisée en cotutelle avec Alf Lüdtke de l’Université d’Erfurt, le livre d’Alexandra Oeser constitue un modèle de recherche sociohistorique, qui tire indéniablement sa plus-value intellectuelle de son hybridation franco-allemande et de sa dimension pluridisciplinaire. Associant une réflexion théorique de qualité sur la sociologie de la mémoire collective et une enquête de terrain mobilisant observation participante, entretiens individuels et travail d’archives, A. Oeser aborde la délicate question de la place d’un « passé qui ne passe pas » – la période du nazisme – dans la société allemande. L’histoire de cette « rupture de civilisation » (Dan Diner) continue en effet d’être au cœur de la question de l’identité allemande [1][1] Étienne François, Hagen Schulze, Mémoires allemandes,....

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L’objectif de l’auteure est ici de réfléchir sur les processus complexes d’interprétations et d’appropriations ainsi que sur les usages de l’histoire du national-socialisme par des adolescents allemands ayant entre 14 et 18 ans. Le défi intellectuel était ambitieux, difficile, mais il est parfaitement relevé car A. Oeser a su mobiliser les outils théoriques et pratiques susceptibles de produire les meilleurs effets heuristiques. Son projet est lié à l’effet de miroir qu’elle a observé entre les débats au sein du champ politico-médiatique et les travaux universitaires, effet de miroir qui aboutit à la production d’un discours officiel sous forme de diagnostic alarmiste : les nouvelles générations nées après 1989 ont un problème avec le passé nazi que l’on pourrait résumer, de façon évidemment trop schématique, par l’alternative suivante : soit elles sont saturées par un « trop plein de mémoire » qui les conduit à rejeter ce passé trop présent dans l’espace médiatique et à l’école, soit elles souffrent d’un « trop peu de mémoire » dont la conséquence est une ignorance pouvant conduire à un « trou de mémoire » [2][2] Nous empruntons cette expression au sociologue français.... Cette angoisse est non seulement palpable dans la sphère politico-médiatique mais aussi perceptible chez les professeurs d’histoire interrogés par l’auteure, qui font de l’enseignement du passé nazi un impératif moral catégorique, car au fondement de la démocratie allemande.

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Dès lors, comment expliquer l’omniprésence du nazisme comme lieu de mémoire dans le champ politique, médiatique et éditorial en Allemagne et cette angoisse de l’oubli chez des hommes politiques, des journalistes ou des universitaires qui, du haut de leur magistère intellectuel, accusent les jeunes de se détourner de ce « devoir de mémoire ». A. Oeser fait de ce paradoxe le fil rouge de son livre. Comme l’a écrit Pierre Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot » et l’auteure s’attache précisément à déconstruire l’homogénéité de ce groupe dont le portrait virtuel négatif est dressé en creux dans les médias et les enquêtes statistiques. Mue par la volonté d’étudier au plus près la capacité des élèves à être les propres acteurs de leur éducation et pas seulement les récepteurs d’un savoir enseigné (elle mobilise pour cela le concept du « quant à soi » d’A. Lüdtke), A. Oeser choisit de mobiliser l’échelle micro et d’étudier « au ras du sol » les processus d’appropriations du passé nazi à partir d’une enquête de terrain conduite dans quatre institutions scolaires situées dans des quartiers bourgeois et populaires de deux grandes métropoles allemandes : Hambourg à l’Ouest et Leipzig à l’Est. Tout l’intérêt du choix de ces villes est de pouvoir travailler sur le rapport forcément différent des enseignants et des familles au passé nazi, compte tenu de la division de l’Allemagne des années 1949-1989. En RDA, par exemple, le passé nazi était enseigné à l’école à travers une grille de lecture antifasciste que les enseignants formés à l’époque socialiste ou ayant eu une expérience professionnelle au temps de la RDA réinvestissent partiellement aujourd’hui.

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Le choix de l’échelle micro se révèle particulièrement judicieux sur le plan heuristique car ce niveau d’analyse permet à la sociologue de mettre au jour toute une série de facteurs intervenant dans le processus de transmission et d’appropriation de l’enseignement du national-socialisme. C’est ainsi que l’ensemble de son analyse vise à montrer que toute réflexion sur le rapport entre histoire, mémoire et jeunesse implique de prendre en compte les dimensions liées au genre (les pages sur les différences d’appropriation entre filles et garçons sont très intéressantes), au capital socioculturel, aux configurations intrafamiliales (via notamment le rôle joué par des frères ou des sœurs plus âgés), et à d’éventuels parcours migratoires. Au-delà de ces éléments somme toute classiques dans une analyse sociologique, il faut également envisager à ce stade central de la construction politique de l’individu qu’est l’adolescence le poids des amitiés, l’appartenance à des peer groups, l’inscription dans un quartier, la position dans une école ou une classe (si l’on est redoublant ou bon élève, par exemple).

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En considérant tous ces éléments de contextes et de trajectoires, A. Oeser met en lumière la complexité des formes de réappropriation. Son enquête de terrain montre en quoi l’opposition binaire présentée dans le champ politico-médiatique entre le « trop plein » et le « trop peu » de mémoire n’est pas opératoire. Un même adolescent peut développer un véritable intérêt pour le sujet pour ensuite le rejeter par effet de saturation et y revenir quelques années plus tard. Le plus souvent, ces trajectoires mouvantes dépendent de l’âge et du contexte social dans lequel est inséré l’adolescent. A. Oeser explique très bien que le phénomène de saturation est propre aux lycéens qui ont entre 16 et 20 ans et sont issus de familles très favorisées en termes de capital culturel et économique. Dans ce type de configuration familiale, outre l’effet de déjà-vu inhérent au fait d’avoir des frères ou sœurs plus âgés, la « volonté éducative » des parents, qui se traduit par l’invitation à des lectures et des visites de camps de concentration ou d’expositions antérieures au moment d’aborder le nazisme en cours, joue un rôle dans l’apparition d’un sentiment de lassitude qui peut être tout à fait temporaire. Aux antipodes des « lassés de l’histoire », la catégorie des « largués » correspond souvent à des enfants dont les familles sont arrivées récemment sur le sol allemand et qui ont peu de liens personnels avec l’histoire allemande. En raison des difficultés scolaires liées à une mauvaise maîtrise de la langue allemande, ces élèves, d’origine afghane ou irakienne, sont souvent incapables de s’approprier ce passé nazi. Or la qualité du travail d’A. Oeser réside dans sa capacité à nuancer l’analyse des acteurs étudiés. Elle montre notamment que ces « largués de l’histoire » d’origine étrangère ont tout de même intériorisé l’importance du passé nazi et la dimension morale universelle liée à cette période.

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La richesse de son travail tient également au fait qu’elle s’appuie sur une parfaite maîtrise du traitement sociologique de la mémoire collective. Dans le sillage intellectuel des travaux de Marie-Claire Lavabre, elle prend ses distances avec l’usage que les historiens – notamment Pierre Nora – ont fait du concept de « mémoire collective » centré sur la transmission via des lieux matériels ou immatériels, et revient aux sources du projet de Maurice Halbwachs : « s’intéresser à l’expérience collective qui actualise » les souvenirs. Pour se souvenir, on a besoin des autres… A. Oeser s’est parfaitement bien approprié la maxime du sociologue français, en choisissant l’école comme cadre social des réappropriations adolescentes du passé nazi.

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Certes, on pourrait regretter l’absence d’analyse de contenu des manuels scolaires, analyse qui avait pourtant sa place dans le premier chapitre consacré à la révolution pédagogique des années 1970, appelée alors « pédagogie du bouleversement affectif » (Betroffenheitspädagogik). On pouvait également attendre une réflexion théorique plus approfondie sur la classe comme lieu d’interaction sociale. Enfin, peut-être aurait-il été pertinent de mobiliser les travaux du sociologue allemand Niklas Luhmann [3][3] Niklas Luhmann, Das Erziehungssystem der Gesellschaft,... qui définit la classe comme un système interactionnel autonome. Ces quelques critiques n’altèrent évidemment pas l’impression d’ensemble extrêmement positive que laisse cette étude sur la transmission du passé nazi dans l’Allemagne unifiée. L’ouvrage d’A. Oeser est incontestablement appelé à devenir une référence dans le domaine de la sociologie de la mémoire, tant sur le plan méthodologique que sur le plan des conclusions nuancées auxquelles elle aboutit. Sa lecture nous rappelle l’importance et la nécessité d’une contextualisation fine pour comprendre toute la complexité des usages du passé qui, pour laisser le mot de la fin à l’auteure, « permettent aux adolescents de se confronter aux attentes de l’institution sociale ou de s’en distinguer, de se construire une image de soi, de se former une opinion politique, de partager une complicité, de se faire une place dans un groupe de pairs, d’apprendre mais aussi de jouer » (p. 357).

Notes

[1]

Étienne François, Hagen Schulze, Mémoires allemandes, Paris, Gallimard, 2007.

[2]

Nous empruntons cette expression au sociologue français Roger Bastide qui définit le « trou de mémoire » comme « une forme à la fois vide et pleine, vide puisqu’elle n’arrive pas à se combler à l’aide d’images de la mémoire collective, pleine cependant puisqu’elle n’est point véritablement absence, néant ou rien ». Roger Bastide, « Mémoire collective et sociologie du bricolage », L’année sociologique, 21, 1970, p. 70.

[3]

Niklas Luhmann, Das Erziehungssystem der Gesellschaft, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2002.

Pour citer cet article

Droit Emmanuel, « Enseigner Hitler. Les adolescents face au passé nazi en Allemagne : interprétations, appropriations et usages de l'histoire Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2010, XVIII-434 pages. », Critique internationale, 3/2011 (n° 52), p. 175-178.

URL : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2011-3-page-175.htm
DOI : 10.3917/crii.052.0175


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